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Avril 1915 - La Vie en Lorraine (3/3)

 
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janvier 1915 février 1915 mars 1915 avril 1915  

DE LA BELGIQUE A L'ALSACE
la journée fut bonne

Paris, 21 avril, 16 heures.
Canonnade assez violente dans la région d'Arras et entre l'Oise et l'Aisne.
Entre Meuse et Moselle, au bois de Mortmare, deux contre-attaques allemandes, sur la ligne de tranchées prise par nous dans la journée du 20, ont été repoussées dans la soirée, à 18 h. 30 et 19 heures.
Les aviateurs belges ont bombardé l'arsenal de Bruges et le champ d'aviation de Lissevegh.

Paris, 22 avril, 0 h. 25.
Voici le communiqué officiel du 21 avril, 23 heures :
En Belgique, une attaque s'est produite contre les tranchées conquises par les troupes britanniques, à la cote 60, près de Zwortelen. Elle a été repoussée. Les pertes de l'ennemi, en ce point, sont de 3 à 4.000 hommes.
En Champagne, près de Ville-sur-Tourbe, les Allemands ont tenté de nous attaquer, mais notre artillerie les a empêchée de sortir de leurs lignes.
En Argonne, près de Bagatelle, une attaque toute locale, mais très énergique, a été arrêtée net par notre feu.
Entre la Meuse et la Moselle, nous avons repoussé diverses attaques d'une importance inégale et dont certaines n'étaient que des reconnaissances. Ces attaques se sont produites, une au bois d'Ailly, cinq au bois de Mortmare et une au bois Le Prêtre.
Nous avons attaqué au nord de Flirey et avons enlevé une nouvelle tranchée allemande. Nous nous y sommes installés en la reliant à celles précédemment conquises. Notre gain des derniers jours porte ainsi sur un front continu de plus de sept cents mètres. L'ennemi a laissé plus de 300 morts sur le terrain.
En Lorraine, combats d'artillerie.
En Alsace, nous avons repoussé facilement, à l'est d'Harmansviler, une attaque préparée par un feu violent d'artillerie.
Nos avions ont bombardé : 1° En Woëvre, le quartier général du général Strantz et des convois ; 2°, dans le grand-duché de Bade, à Loerrach, une usine de transformation d'énergie.

LES ALLEMANDS A LUNÉVILLE
UN COIN DE VERITÉ
par un neutre

Dans le Démocrate du 16 janvier 1915, j'ai lu - et relu - le démenti de l'Agence Wolff concernant les faits qui se passèrent à Lunéville, dans les environs de l'hôpital, lors de l'occupation allemande et qu'a établis le rapport officiel du gouvernement français.
Habitant moi-même Lunéville, où mes relations avec la municipalité et la place me permettent d'aller puiser à bonne source, j'ai voulu me renseigner personnellement, afin qu'en rentrant en Suisse je puisse prouver à mes compatriotes combien les faits attestés par la commission d'enquête française sont malheureusement vrais.
Nous autres, Suisses et neutres, nous avons un devoir à remplir envers nous-mêmes d'abord, ensuite envers les nations belligérantes.
Envers nous-mêmes, dis-je, car tout homme, fut-il neutre, a droit à la vérité. Il doit la rechercher par ses propres efforts, par son intelligence personnelle. La vérité est objective et appartient à tout être pensant.
Envers les belligérants, car notre neutralité n'implique pas de notre part d'accepter sans contrôle, qu'une nation quelle qu'elle soit, nous induise en erreur par ses communiqués tendancieux, de façon à faire pression sur notre neutralité, agisse sur nos sentiments personnels et parvienne ainsi par des faits non établis, ou basés sur des témoignages dont nous ne pouvons contrôler la véracité, à surprendre notre bonne foi.
Dès lors j'estime, et avec moi tout neutre sincère, que si nous pouvons enquêter nous-mêmes, nous devons réfuter avec la dernière énergie tout communiqué attentatoire à notre neutralité même.
Ceci établi, j'arrive aux faits.
Voici le texte de l'agence Wolff en ce qui concerne Lunéville :
« Si le gouvernement français avait trouvé bon de faire des recherches objectives sur les causes du châtiment infligé à Lunéville, il se serait épargné le reproche de mensonge et de légèreté qu'on doit lui faire en raison de sa conduite actuelle. Il aurait pu alors constater que, le 25 août 1914, à cinq heures après midi, après l'occupation de la ville par les Allemands, la population indigène n'a pas craint d'assaillir soudainement et traîtreusement, en tirant des fenêtres et des lucarnes, des maisons du voisinage, l'hôpital militaire, où se trouvaient de nombreux prisonniers sans défense. Le feu a duré pendant une heure et demie sans interruption et a été entretenu uniquement par des civils, car il n'y avait pas, en ce moment, de Français en uniforme à Lunéville.
Le jour suivant également, les troupes victorieuses ont été accueillies de la même façon par une fusillade partant des maisons.
Ces faits sont établis sans conteste et objectivement par les dépositions, faites sous serment, de nombreux témoins. »
Il s'agit donc de rechercher si vraiment on à tiré sur l'hôpital et si l'on a tiré, qui a bien pu tirer. Sont-ce des civils, ou des soldats ?
Tout d'abord, je dirai que la déclaration du maire de Lunéville, M. Georges Keller, aux journalistes étrangers - un Italien, un Roumain, un Hollandais, un Espagnol, un Anglais, deux Américains, un Russe - qui lui firent visite le samedi 23 janvier, deux points essentiels sont à retenir :
- D'une part, le rapport officiel, a déclaré M. le maire, ne contient que des faits absolument certains et contrôlés. Il n'a été fourni aux enquêteurs que des témoignages irréfutables. Tout ce qui paraissait douteux ou insuffisamment prouvé a été rejeté. D'une part, l'honorabilité des membres de la commission d'enquête offre une sérieuse garantie.
Rappelons leurs noms, pour mémoire. Ce sont : MM. Georges Payelle, premier président de la cour des comptes ; Armand Mollard, ministre plénipotentiaire ; Georges Maringer, conseiller à la cour de cassation.
- Quelle garantie, a dit M. Keller, nous offre l'Allemagne ? Quelque chose de très vague que ni vous ni moi ne pouvons contrôler : « Déposition faite sous serment de nombreux témoins.. » Publiez s'il vous plaît ces dépositions avec le nom de leurs auteurs, afin que le jugement des neutres ne soit pas surpris. »
Je dois rendre hommage à M. Braux, deuxième adjoint au maire de Lunéville, des démonstrations qu'il a faites sur les lieux en ma présence pour établir mon enquête : à M. Jacquot, le chef de bureau des travaux, qui, à la demande de la municipalité, m'a fait l'extrait du plan de la ville : rues Castara, Girardet, de l'Hôpital et de Viller.
Le 25 août, les Allemands occupaient la ville depuis quarante-huit heures. Ils y entrèrent en patrouille le samedi au soir, 22 août ; le lendemain dimanche, musique en tête, arrivait le gros de la troupe.
Le mardi 25 août ils essuyèrent une défaite épouvantable aux environs de Lunéville, à Rozelieures, où ils perdirent six mille hommes. Un jeune sous-officier artilleur m'a raconté qu'il était porteur d'un ordre de son colonel pour faire avancer une batterie au delà de Rozelieures. Il dut traverser dans la soirée le champ de bataille. Partout, ce n'étaient que cadavres.
- A un moment donné, me disait-il, impossible d'avancer. J'ai devant moi un mur humain. Je descends de monture et jette de côté tous ces soldats allemands pour frayer un passage, à mon cheval.
Ce soir-là, les Allemands rentrèrent à Lunéville dans un grand désordre. Les rues Castara, de l'Hôpital, de Viller étaient encombrées de véhicules de tout genre, réquisitionnés pour les nombreux blessés.
De la troupe partout. De l'artillerie dans la rue de Viller.
Il était quatre heures de l'après-midi.
Une auto lancée à toute vitesse s'arrête devant le « Comptoir Américain » (sur le plan n° 10 de la rue Castara). Les officiers ou les soldats de cette automobile braquèrent leurs armes vers l'hôpital et tirèrent. Aussitôt, une très vive fusillade commença, fusillade qui dura deux heures.
De qui ce témoignage ? D'un enfant de douze ans qui ne s'attendait guère à ma visite. Il habite avec ses parents, Les nommés H..., au n° 12 de la rue Castara, au coin de la rue de Viller. Comme on n'allait pas à l'école pendant l'occupation, sa mère l'obligeait à écrire chaque soir ce qu'il avait vu dans la journée. Le 25 août, il ne pensait guère au service qu'il pouvait rendre à sa patrie. Sa mère a vu comme lui cette automobile ; elle m'ajouta quelques détails. L'auto venait de la rue Castara et contenait des officiers allemands, au moins l'un qu'elle a bien vu tirer. Il était vêtu de gros bleu, liséré rouge.
- Alors, dis-je, les Allemands tiraient sur les aéros français qui survolaient la ville
- Non, non, Monsieur, sur l'hôpital et dans la rue Girardet, contre le mur, au premier étage.
Les religieuses de l'hôpital, chez lesquelles je me rendis, le dimanche 24 janvier dernier, se mirent à ma disposition pour continuer mon enquête.
Toujours le même 25 août, entre 4 et 5 heures du soir, une autre auto vient de la rue de Viller. Les soldats qui la montent tirent contre l'hôpital. Au rez-de-chaussée se trouvent les bureaux. Les employés s'y cachent. Mais au premier, où il y a plus de 40 officiers blessés, presque tous Allemands, s'avance à la fenêtre un jeune infirmier, le nommé Monteis, qui reçoit une balle en plein front. La balle va se loger dans le plafond, tandis que la cervelle du malheureux est projetée sous une commode. Le pauvre Monteis était en train de servir un colonel allemand blessé, qui occupait le lit à droite de la fenêtre. A 4 h. 1/2, c'est l' « heure de la soupe » à l'hôpital.
Plusieurs balles pénétrèrent dans la salle des officiers. J'en ai vu, le 24 janvier, les traces au plafond. Les malheureux blessés, dont l'un avait été amputé le matin ou la veille, appelèrent au secours et se réfugièrent tous, même l'amputé, sous leurs lits. La soeur accourut et c'est elle, témoin de l'horrible tableau, qui me donne tous ces détails, A gauche de la rue de l'Hôpital se trouvent les salles des simples soldats, au premier étage. Des fenêtres, par-dessus la cour étroite, on plonge dans la rue. J'ai vu dans ces salles des traces de nombreuses balles, toutes tirées au plafond et venant par conséquent de la rue.
Quand, le même jour, M. le maire fut emmené comme otage, c'était vers les quatre heures, - toujours la même heure, - il essuya des coups de feu venant de la rue Castara. Fera-t-on croire que c'étaient des civils ? Il arriva dans la cour de l'hôpital et fut dirigé à droite, dans une chambre, et de là il vit les soldats allemands dans la cour tirer sur les grange et écurie appartenant autrefois au capitaine de Becdelièvre et qui sont actuellement inoccupées. On vint le prévenir que des civils tiraient sur les Allemands. Il s'offrit alors à faire le tour de la ville, accompagné de soldats, pour bien prouver que personne ne tirerait. Quand il arriva au coin de la rue de Viller, plusieurs coups de feu retentirent. C'était encore le fait de soldats, dans la rue. Il m'a été confirmé par M. Déchappe, le receveur des hospices de la ville, que ses fonctions appelaient à chaque instant du bureau de l'hôpital à l'asile des vieillards, rue de Viller.
Je ne m'arrête pas à la fable que des civile ont tiré du nord de la rue Girardet maison du général Vilmette, dans la cour de l'hôpital. C'est tout simplement impossible, car : 1° la maison n'était pas habitée ; 2° la hauteur du bâtiment de l'hôpital, empêche tout tir, à moins de supposer un tir plongeant, ce qui est absurde. Je ne tiendrai non plus aucun compte d'une autre fable, celle qui concerne le ministre officiant, M. Weill. Sa malheureuse épouse est à Porrentruy et tout le monde peut l'interroger. De sa fenêtre du second étage, au n° 5 de la rue Castara, il est matériellement impossible de tirer sur l'hôpital. A-t-il tiré sur des convois de blessés ? Pour qui connaissait M. Weill - et je suis de ceux-là - on le savait incapable de pareille chose. Il était trop doux et trop bon, n'ayant jamais tenu une arme en sa vie. Cela n'est pas plus vrai que l'affirmation, qu'il ait été fusillé. M. Jacquot, des travaux municipaux, m'a dit avoir entendu, au « Comptoir Américain », n° 10 de la rue Castara, un soldat ivre se vanter en disant : « C'est moi qui ai tué le prêtre juif d'une balle au front. » Or, son corps a été retrouvé asphyxié dans la cave, assis à la façon des tailleurs, auprès du cadavre de sa fille.
Peut-être ce soldat est-il l'auteur de l'assassinat de Crombez qu'il aurait pris pour M. Weill. Ce Crombez sortait de la pharmacie n° 11 de la rue Castara et rentrait chez lui. Au moment où il passa au coin de la rue de Viller, il fut abattu par un soldat qui se trouvait en face, au coin des rues de l'Hôpital et de Viller. Les employés du bureau furent spectateurs de la scène. Défense fut faite durant 24 heures de toucher au cadavre et M. Braux, adjoint, en me montrant sa position sur le trottoir, me dit combien il eut peine à faire enlever et enterrer ce pauvre malheureux dans le jardin de l'hôpital.
J'ai hâte de conclure :
On a réellement tiré sur l'hôpital, mais, ce ne sont pas, comme le prétend le communiqué Wolff, des civils qui l'ont fait des « fenêtres et des lucarnes des maisons du voisinage » ; ce sont bel et bien des soldats et officiers allemands dans la rue. Les témoignages sont accablants pour l'Allemagne !
Mais alors, dira-t-on, les soldats tiraient eux-mêmes sur l'hôpital où se trouvaient leurs malades ? Hélas ! oui, doit-on répondre. Plusieurs furent blessés, ce que me certifièrent les soeurs hospitalières.
Comment expliquer cette invraisemblance ? Après la déroute de Rozelieures, la panique s'est emparée des troupes allemandes, à moins d'admettre que la colère et le vin ne leur aient fait perdre toute raison.
JOSSPH GOGNAT,
organiste de Saint-Jacques, à Lunéville.
(Le Démocrate de Delémont.)

LES MÉFAITS DES TAUBES

Lunéville, 22 avril.
Nous lisons dans l'Indépendant de Lunéville :
« Mercredi matin, un Taube a de nouveau survolé Lunéville ; il est venu nous sonner le réveil.
Deux bombes sont tombées à l'angle de la rue Banaudon et de la rue Castara, devant les maisons Chatton et Recouvreux. La rue Girardet a été copieusement arrosée de projectiles : une bombe chez M. de Ravinel, une sur le trottoir de la maison Lallier, une chez M. Loeffel, une près de la gendarmerie, une dans le dépôt de la ville et deux dans le jardin de la maison voisine : Ménil en a reçu trois.
Il y a eu neuf personnes blessées, dont trois hommes et six femmes »

DES FLEURS SUR LES TOMBES

Nancy, 22 avril.
- A l' Est républicain vous avez de tout votre pouvoir, me dit une dame qui ne se lasse pas de souscrire à toutes les oeuvres de solidarité, aidé la sollicitude lorraine pour nos soldats. C'est très bien.
- Madame...
- Laissez-moi vous dire. C'est très bien. Vous avez organisé le Sou du blessé qui, grâce à la générosité de vos lecteurs, a distribué aux hôpitaux 5.000 francs, si je ne me trompe.
« Vous avez ensuite envoyé par douzaines des mandolines, des violons, des flûtes, des ballons de foot-ball, et même me dit-on, des pipes, des ocarinas, des harmonicas. Vous avez ainsi réjoui les braves « terrassiers » de nos tranchées qui défendent notre sol et que notre sol creusé défend à son tour contre les balles ennemies.
« Vous avez organisé l'oeuvre des Cent sous du soldat blessé pour lester d'un peu de monnaie le gousset de ceux qui, trop légers d'argent, retournent au front.
« Vous avez créé l'oeuvre des Marraines de Lorraines qui est d'un joli mouvement et dont je félicite particulièrement l'Est.
- Madame, c'est vraiment trop de compliments. Le mérite de tout cela revient exclusivement à nos lectrices et à nos lecteurs. Eux seuls ont tout fait. Permettez-moi d'ajouter que pour cette dernière oeuvre, si au début nous avions plus de marraines que de filleuls, nous avons à l'heure actuelle plus de filleuls que de marraines. Voulez-vous avoir l'obligeance d'en aviser vos généreuses amies ?
- C'est entendu. Mais je ne suis pas venue pour le plaisir de rappeler ce que vous avez fait, bien que ce me soit une grande joie. J'ai tenu à vous déclarer qu'il y a encore bien d'autres choses à faire.
- Oh ! oui, bien d'autres choses encore.
- Je vais assez souvent dans les cimetières. Là reposent les miens, et à ces heures tragiques j'aime plus particulièrement leur apporter mon souvenir et rassembler dans mon esprit, auprès d'eux, les conseils qu'ils m'ont donnés, les exemples que leur vie passée me dit de suivre, et goûter cette satisfaction profonde de trouver dans le souffle qui passe dans les cyprès un peu de l'âme qui s'est envolée.
« Et j'ai remarqué que si sur les tombes de nos parents et de nos amis défunts fleurissent toujours les gerbes et les couronnes, les croix de bois de nos soldats morts à la suite de blessures ou de maladies ne sont pas toutes aussi affectueusement ornées.
« Il est vrai qu'on ne saurait le reprocher à personne. Les soldats que la grande Faucheuse a couchés là ne sont pas tous de notre région lorraine. Tous n'ont point de parents ici, ni d'amis. Mais ils sont tombés en défendant notre pays. Ils sont tombés pour nous. Nous leur devons notre salut, et nous n'avons pas le droit de les laisser partir sans les accompagner au moins du geste qui remercie, qui bénit et qui fleurit.
« Je crois que si chaque famille qui perd un des siens enlevait à celui qu'elle perd une gerbe ou une couronne pour la porter sur une tombe nue de soldat, elle ferait tressaillir de joie fraternelle l'être cher qui s'en va aussi bien que le combattant inconnu qui recevrait cet hommage.
« Cela ne suffirait peut-être pas, bien qu'il meure, hélas ! beaucoup de gens. Aussi je vous propose de faire appel à vos lectrices, à vos lecteurs. Tous, qui ne demandent qu'à faire du bien aux vivants, savent qu'il est juste aussi de déposer des fleurs sur les tombes de nos soldats. C'est le seul témoignage de reconnaissance que pour le moment nous puissions leur donner. Donnons-le de tout notre coeur.
« Voici ma petite offrande. Faites fleurir avec cela, - voulez-vous, Monsieur ? - quelques-uns des tertres militaires où reposent des vaillants. »
Cette pensée si délicate, si tendre, je l'offre en ces jours de printemps à nos amis. Grâce à eux, bientôt certainement toutes les croix des soldats morts pour la patrie auront des couronnes et des fleurs.
RENÉ MERCIER.

DEUX LIGNES DE TRANCHÉES
enlevées près de Saint-Mihiel

Paris 22 avril, 15 heures.
Rien n'a été signalé depuis le communiqué de ce matin.
Paris, 23 avril, 0 h. 29.
Voici le communiqué officiel du 22 avril 23 heures :
Près de Langemarck, au nord d'Ypres, les troupes britanniques ont repoussé deux attaques allemandes.
A la cote 60, près de Zvartelen, les contre-attaques allemandes, dont la violence paraît s'expliquer par le désir de réparer un échec nié par les communiqués officiels de l'état-major impérial, ont échoue définitivement. Les pertes de l'ennemi sont supérieures aux chiffres indiqués hier.
Dans le secteur de Reims, lutte d'artillerie.
Dans l'Argonne, à Bagatelle, une attaque allemande, peu importante d'ailleurs, a été repoussée.
Près de Saint-Mihiel, dans la forêt d'Apremont, nous avons enlevé d'assaut deux lignes successives de tranchées, au lieudit « La Tête-de-Vache ».
« La Tête-de-Vache » formait un saillant dans nos positons qui nous gênait sérieusement. De très nombreux cadavres allemands sont restés sur le terrain et nous avons fait une cinquantaine de prisonniers.
En Alsace, nous avons continué à progresser sur les deux rives de la Fecht. Au nord, nous tenons le confluent de la Fecht et de son affluent de gauche, la Wurmsa. Au sud, nous avons atteint Schiessloch, gagnant ainsi du terrain dans la direction de Metzeral.

UNE BOMBE AUX TROIS-MAISONS
Simples dégâts matériels

Nancy, 23 avril
Mercredi, vers six heures moins un quart, alors que la circulation était intense dans le centre de la ville, on aperçut tout à coup un « Taube » qui survolait Nancy à une grande hauteur.
Presque aussitôt, des détonations annonçaient que les artilleurs en garde sur les collines environnantes avaient aussi aperçu le vilain oiseau et le chassaient. Celui-ci, d'ailleurs, se voyant découvert, fit volte-face et s'empressa de reprendre la direction de Metz.
Dans toutes les rues et sur les places, un nombreux public suivait attentivement la chasse au « Taube », que les fumées de shrapnells entouraient quelquefois presque complètement.
En fuyant à toute vitesse, l'avion ennemi put s'échapper et il laissa tomber une bombe qui alla s'abattre sur le trottoir de la rue de Malzéville, à l'angle du faubourg des Trois-Maisons, à un mètre de la maison de M. Royer, pharmacien.
Le projectile, par son choc contre le sol, produisit une forte explosion qui eut pour résultat de briser toutes les vitres des premières maisons de la rue de Malzéville. Il creusa un trou dans le bitume d'un diamètre de soixante centimètres et d'une profondeur de trente centimètres.
Des débris de la bombe furent projetés de tous côtés, brisant les saillies des tailles de la maison de M. Royer et éraflant les murs. Des shrapnells atteignirent la devanture du magasin du numéro 8, où se trouvent une recette auxiliaire des postes Quelques autres se perdirent dans le plafond.
Mme Richard et ses employées se trouvaient dans le débit de tabac. Aucune d'elles ne fut atteinte, mais elles crurent un instant qu'elles étaient devenues sourdes.
Au moment où la bombe vint s'abattre sur le trottoir, la circulation était assez intense. Aussi c'est par un hasard providentiel que personne ne fut blessé. Une femme a reçu toutefois un éclat de vitre qui lui a fait une égratignure à une jambe.
Une foule considérable s'était rendue rue de Malzéville pour constater les dégâts de la bombe. Les agents avaient peine à maintenir les curieux pendant que l'on enlevait les éclats de verre qui jonchaient les trottoirs. Chacun voulait s'approcher du trou pour y chercher quelques morceaux de fonte ou de fer provenant de la bombe, afin d'avoir un souvenir. Les chercheurs en furent pour leurs peines, car on ne découvrit qu'un morceau de chiffon a noir qui doit provenir d'une banderole attachée à la bombe.
Les dégâts, purement matériels, sont peu considérables, comparativement au bruit de l'explosion qui fut très forte.
Détail bizarre : la glace de la devanture de M. Royer donnant sur le faubourg des Trois-Maisons ne fut pas brisée, pas plus qu'une autre glace de la devanture d'un magasin rue de Malzéville, alors que toutes - les vitres du voisinage avaient volé en éclats.
A Le bruit a circulé dans la soirée qu'une bombe était tombée rue de Saurupt, mais ce bruit est fort heureusement erroné.

LE NOUVEAU PROCÉDÉ DE LA KULTUR
LEURS BOMBES ASPHYXIANTES ET LEURS ÉCHECS

Paris 23 avril, 15 h. 10.
Dans la soirée d'hier, des engagements assez vifs ont eu lieu en Belgique.
Dans la boucle de l'Yser, autour de Dixmude, les troupes belges ont repoussé une attaque dirigée sur le château de Vigogne, et ont infligé à l'ennemi de fortes pertes.
Au nord d'Ypres, les Allemands en employant en grands quantité des bombes asphyxiantes, dont l'effet a été ressenti à deux kilomètres en arrière de nos lignes, ont réussi à nous faire reculer dans la direction du canal de l'Yser, vers l'ouest, et dans la direction d'Ypres, vers le sud. L'attaque ennemie a été enrayée par une contre-attaque. vigoureuse, qui nous a permis de regagner du terrain en faisant de nombreux prisonniers.
Au bois d'Ailly, près de Saint-Mihiel, nous avons, par une attaque à l'est et à l'ouest de la position précédemment conquise, pris sept cents mètres de tranchées et, fait une centaine de prisonniers dont trois officiers.

LES BOMBES ASPHYXIANTES
Nous leur démolissons une batterie en Champagne. - Nous annihilons leurs attaques sur les Hauts-de-Meuse et dans les bois d'Apremont.

Paris, 24 avril, 1 heure.
Voici le communiqué officiel du 23 avril, 23 heures :
En Belgique, la surprise provoquée par les bombes asphyxiantes dont se servirent Les Allemands au nord dYpres, n'a pas eu de suites graves. Notre contre-attaque, vigoureusement appuyée par les troupes britanniques à notre droite et soutenue également par les troupes anglo-françaises, a gagné du terrain vers le nord, entre Steenstraete et la route d'Ypres à Poelcapelle.
Nos alliés ont fait des prisonniers de trois régiments différents.
En Champagne, à Beauséjour; nous avons démoli sous sa casemate une pièce ennemie qui prenait nos tranchées en enfilade.
Sur les Hauts-de-Meuse, l'ennemi a tenté trois attaques, à la tranchée Calonne, aux Eparges et près de Combres. Il a été immédiatement arrêté.
Dans la forêt d'Apremont, à la « Tête de Vache », nos progrès ont continué. Nous avons trouvé dans les tranchées conquises environ deux cents morts allemands.
Notre artillerie a fait exploser deux dépôts de munitions auprès desquels se trouvait une compagnie d'infanterie allemande qui a été presque totalement anéantie.
Nous avons pris un lance-bombes, une mitrailleuse et du matériel.

LA KULTUR RETOURNÉE

Nancy, 24 avril.
Les Russes disent :
- Jusqu'ici nos aviateurs bombardaient exclusivement les troupes et les construction militaires. Comme les aviateurs austro-allemands bombardent maintenant les populations paisibles, nous serons obligés d'entrer dans la voie des représailles. »
Ceci va faire dresser les cheveux aux braves gens qui, les pieds dans leurs pantoufles, loin de la ligne de feu, dans les pays neutres, s'occupent activement à protester contre les rigueurs de la guerre, en philosophant avec sérénité après le café au lait du matin.
Ainsi les Allemands ont brûlé nos villages, assassiné des civils, fusillé des enfants, collé au mur des femmes, arrosé de pétrole nos tranchées, coulé des navires de commerce et noyé les équipages, distribué l'horreur automatiquement. Leurs Taubes et leurs Zeppelins ont tué partout où ils ont pu dans les villes ouvertes des innocents dont le crime était de dormir dans leur lit ou de se promener par les rues. Et les beaux philosophes de la neutralité et du pacifisme ont déclaré timidement, les uns qu'on étudierait ces questions après la guerre, les autres que tout de même ces procédés, étaient fâcheux. Quand nous criions de douleur, ils consentaient à avouer que notre passion était, à la rigueur, compréhensible.
Les Allemands continuent cependant à bombarder les églises, à détruire nos villes, à piller, à tuer.
Et la Gazette de la Croix peut, à Berlin, sans soulever la moindre indignation, écrire les lignes que voici, et qu'aucun commentaire ne saurait accompagner sans en affaiblir l'atrocité :

Jusques à quand renoncerons-nous aux mesurée de rigueur que justifie la guerre et qu'elle exige même, si nous voulons protéger nos compatriotes, affaiblir l'ennemi, assurer et hâter la fin de la guerre ?
La cruauté de nos moyens de guerre ne doit pas nous empêcher de les employer. La guerre est cruelle ; nos mortiers de 12 et nos Zeppelins le sont aussi.
Les principes de la morale et du christianisme nous empêchent de haïr notre prochain et de lui faire du mal par haine. Par contre, lui faire du mal quand nous sommes en guerre, parce qu'il est notre ennemi et parce que nous hâtons ainsi la fin d'une guerre moralement justifiée ce n'est pas seulement notre droit, c'est notre devoir.
II est actuellement erroné par conséquent de nous laisser dominer par la chimère d'une guerre conforme au droit des gens et de tâcher de respecter ces préceptes ou de ne les violer que lorsqu'ils l'ont été précédemment par nos ennemis.
Pourquoi donc ne cherchons-nous point à abréger ce conflit en frappant l'ennemi en ses points les plus sensibles, en bombardant Londres et les centres de la vie civile au moyen de nos Zeppelins qui pourraient aisément s'acquitter d'une pareille tâche ? Je le répète : « Quousque tandem ? »

Donc les Allemands auront le pouvoir de conduire la guerre avec une abominable barbarie, et nous devrons, sous peine de blâme, tout supporter en nous croisant les bras ! C'est la justice spéciale des philosophes neutralisés ratiocinant dans leur cabinet.
On reconnaît pourtant au paisible promeneur que menace le surin de l'apache le droit de se servir de son browning. A nous, non. Il faut se laisser abattre on bêlant des protestations, éloquentes certes, mais dont on se moque bien là-bas. Pour mériter le titre d'humain il faut se résoudre à rester éternellement la victime.
Les Russes ne comprennent pas ainsi. Ils se garderaient de commencer. Quand on attaque leurs soldats, ils répondent en attaquant les soldats ennemis. Mais si on touche à la population civile, ils tiennent à ca que la population civile de l'autre côté goûte les bienfaits de la Kultur allemande retournée. Les plus beaux raisonnements du monde ne vaudront pas grand chose contre l'instinct, de la conservation.
L'humanitarisme gémira. Mais il parait, d'après les fortes théories germaines, que l'humanité bien comprise, exige que l'on abrège le conflit « en frappant l'ennemi en ses points les plus sensibles, en bombardant les centres de la vie civile au moyen des Zeppelins ».
Nos ennemis ne peuvent donc se fâcher si, comme eux, les Russes appliquent leurs doctrines malgré leur répugnance.
Toutes ? Non.
Il n'est pas question d'employer, comme les Austroboches, des balles explosibles, ni de noyer les équipages sans défense des navires de commerce, ni de voler, ni de piller, ni d'assassiner. Les soldats alliés, dans un mouvement de fureur, le voudraient qu'ils ne le pourraient pas. Tout se' révolterait en eux.
S'ils se battent avec une vaillance inouïe, ils ne comprendraient pas l'inutile tuerie de personnes désarmées. Ils n'ont pas pour cela la kultur qu'il faut.
Ils se contentent modestement d'être des civilisés qui défendent leur patrie, et le droit de vivre en paix dans une humanité libre.
Mais si les éclats des bombes lancées par des aviateurs sur les gares ou sur les pointe de rassemblement militaires accrochent, par un malheureux hasard quelques Allemands ou quelques Autrichiens, loin de la bataille, nous entendons bien qu'on ne nous le reproche pas sur les sommets où trônent les pacifistes olympiens.
Comme le disent nos confrères suisses, qui font un admirable effort pour garder une neutralité, - impartiale, celle-là : « Faut-il rappeler les bombes sur Nancy, sur Paris et sa banlieue, sur Calais, sur Dunkerque, sur les villes anglaises, les exécutions d'habitante inoffensifs en Belgique et en France ?
Qui donc a commencé la guerre aux civils, contre toutes les stipulations solennelles du traité de la Haye ? »
Qui, avant, tout cela, un mois à peine après le début de la guerre, le 4 septembre, lançait des bombes sur la cathédrale de Nancy, et tuait sur la place même un vieillard et une fillette ?
RENÉ MERCIER.

VISITES DE M. LE PRÉFET

Nancy, 24 avril.
M. le préfet de Meurthe-et-Moselle, accompagné de M. le sous-préfet de Lunéville, s'est rendu hier dans les communes de Neufmaisons, Pexonne, Pierre-Percée et Badonviller. Il a salué dans chacune de es communes le commandant d'armes et la municipalité ; il a été heureux de constater que partout l'état d'esprit des populations lorraines était digne de celui de nos admirables soldats, dont elles partagent la confiance chaque jour plus forte dans le triomphe de notre noble cause.
A Badonviller, qui a subi une si longue série d'épreuves, M. le préfet a particulièrement remercié M. Fournier, délégué de la municipalité, qui, avec autant de calme que de dévouement, assure le ravitaillement des habitants restés opiniâtrement dans les ruines de la malheureuse commune.

L'EMPLOI DES BOMBES ASPHYXIANTES
Une surprise toute passagère et sans conséquences. - Leurs attaques repoussées aux Eparges, dans la forêt d'Apremont, vers Parroy et en Alsace.

Paris, 24 avril, 15 heure.
Les rapports complémentaires précisent les conditions dans lesquelles les Allemands ont réussi à faire, avant-hier soir, reculer nos lignes au nord d'Ypres, entre le canal de l'Yser et la route de Poelcapelle.
Une lourde fumée jaune, partant des tranchées allemandes, et poussée par le vent du Nord, a produit sur nos troupes un effet complet d'asphyxie qui a été ressenti jusque sur nos positions de deuxième ligne.
La contre-attaque prononcée hier nous a déjà permis de regagner une, partie du terrain perdu.
Notre situation est complètement consolidée et notre action se poursuit dans de bonnes conditions, avec l'appui des troupes britanniques et belges.
L'ennemi a prononcé une attaque aux Eparges, une autre à la « Tête-de-Vache » (forêt d'Apremont). Il a été repoussé.
Une attaque des-Allemands au sud de la forêt de Parroy et une autre au Reichakerkopf, ont été arrêtées par notre feu. L'ennemi a subi des pertes sérieuses.

Paris, 25 avril, 0 h. 30, Voici le communiqué officiel du 24 avril, 23 heures :

L'effort allemand sur l'Yser
Au nord d'Ypres, les Allemands, dans la nuit de vendredi à samedi et dans la journée de samedi, ont tenté un effort violent pour exploiter la surprise provoquée avant-hier par leurs gaz asphyxiants.
Cet effort a échoué.
Samedi, à l'aube, ils avaient réussi à enlever, sur la rive gauche de l'Yser, le village de Lizerne, mais une vigoureuse attaque des zouaves français et des carabiniers belges nous a rendu ce village, que nous avons dépasse bientôt et nous avons progressé sensiblement sur notre gauche, en liaison avec l'armée belge, et plus lentement sur notre droite.
Les troupes britanniques étaient l'objet pendant ce temps, d'une violente attaque. Elles y ont riposté par une contre-attaque immédiate dont les résultats ne sont pas encore connus.

En Champagne
Au saillant nord du fortin de Beauséjour, les Allemands ont fait exploser cinq fortes mines, à proximité de nos tranchées.
Malgré la violence de l'explosion, les entonnoirs, qui ont un diamètre de vingt-cinq mètres, ont été aussitôt occupés par nos troupes, qui y ont devancé l'ennemi.

Violents combats au bois d'Ailly
Des combats très chauds se sont livrés au bois d'Ailly, où les Allemands ont multiplié des efforts désespérés pour reprendre les sept cents mètres de tranchées que nous leur avons enlevés le 22 avril.
Après avoir dû évacuer une fraction de ces tranchées le matin, nous l'avons reconquise dans la journée, et nous nous y sommes maintenus.

Dans la forêt d'Apremont
Dans la forêt d'Apremont, à la « Tête-de- Vache », l'ennemi, nous a bombardés violemment, mais il ne nous a plus attaqué.

L'oeUVRE RÉGIONALE DE LA SOCIÉTÉ INDUSTRIELLE
Ce qui a été fait et ce qui reste à faire. - Una visite aux ateliers où se confectionnent les colis des prisonniers.

Nancy, 25 avril.
Au premier rang des oeuvres innombrables par lesquelles le coeur des non-combattants manifeste son admiration et sa reconnaissante à l'égard de ceux que la Patrie a chargés de sa défense, on peut bien placer celle des secours aux prisonniers de guerre. Succombant sous le nombre dans quelque embuscade traîtresse, surpris souvent par un éboulement de mine, couverts, la plupart du temps de glorieuses blessures qui les mettaient désormais dans l'impossibilité de poursuivre la lutte, ils s'en sont allés, ceux-là, dans l'amertume d'un rêve de gloire évanoui, avec le lancinement des plaies, vers les humiliations et vers les souffrances matérielles et morales d'un lointain exil.
Noua n'avons pas besoin de refaire ici le tableau de l'existence pitoyable qui attend nos malheureux prisonniers dans les camps d'Allemagne : nourriture insuffisante et mauvaise, dans un pays lui-même affamé ; manque souvent d'hygiène et manque surtout de vêtements pour remplacer ceux que les tranchées ont mis eu lambeaux ; rareté des nouvelles du pays, remplacées par les mensonges de l'agence Wolff, qui, plus que la faim, éprouvent les caractères les mieux trempés.
Et si l'on songe que notre Lorraine compte, parmi ces prisonniers, un grand nombre de ses enfants, originaires des régions encore occupées, et que, par conséquent, ils ignorent, depuis le début de la guerre, c'est-à-dire depuis bientôt neuf mois, ce que sont devenus les êtres cher laissés au foyer natal, souillé par l'envahisseur, on ne peut se défendre d'une bien naturelle émotion et d'une sincère pitié.
Mais à quoi servirait une sympathie purement platonique, si elle ne devait pas se traduire ensuite par une aide effective. S'apitoyer sur une misère, c'est bien, mais la soulager, c'est mieux...
Et la Lorraine ne s'est pas dérobée à sa dette sacrée. Elle a subventionné, elle est prête à subventionner largement encore cette oeuvre admirable de secours aux prisonniers de guerre, car elle sait que ses sacrifices vont tout droit à ses propres enfants, et à ceux en particulier qui n'ont pour ainsi dire plus de familles, puisque ces familles sont elles-mêmes en exil ou bien retenues au secret dans les communes occupées.

Dès le début, dos hostilités la Société industrielle de l'Est avait mis son organisation administrative si puissante au service de l'oeuvre de recherches des disparus.
Des disparus aux prisonniers, il n'y avait qu'un pas. Il fut rapidement franchi. La Société ne tarda pas à secourir les prisonniers dont on lui signalait la situation nécessiteuse.
Mais aussitôt lès demandes affluèrent et, en raison de l'occupation d'une partie de notre département par l'ennemi, cette oeuvre prit rapidement une extension considérable. Le fonds de secours, constitué par la Société industrielle et par les libéralités de quelques membres, fut bientôt insuffisant.
On songea alors à faire appel à l'inépuisable générosité lorraine, et l'oeuvre prit, dès lors, un caractère plus régional.
On &e rappelle qu'une souscription fut ouverte à ce moment, sous le haut patronage de M. le préfet, de Mgr Turinaz, de M. le maire de Nancy et du président du conseil général. Elle avait surtout pour but de venir en aide aux prisonniers des régions envahies, dont les demandes de secours à leurs familles n'avaient pu leur parvenir, en raison de l'occupation du territoire.
On recueillit ainsi une vingtaine de mille francs, auxquels s'ajoutèrent de nombreux dons en nature (linge, lainages, vêtements, chaussures, etc.).
Grâce à ces dons, la Société industrielle a pu, jusqu'à ce jour secourir plus de deux mille prisonniers, envoyant ainsi plus de deux mille paquets et plus de deux cents mandats de cinq ou de dix francs. Elle a pu, en même temps, servir d'intermédiaire entre les prisonniers et les personnes généreuses qui cherchent des soldats captifs dignes d'un intérêt particulier pour leur venir en aide d'une façon permanente et leur servir, en un mot, de « marraines ».
Et l'oeuvre s'étendit encore, et elle continue à s'étendre chaque jour. De nombreuses familles, en effet, demandent à la Société un secours pour les leurs, lorsqu'elles sont trop déshéritées de la fortune elles-mêmes pour leur venir en aide, et, de tous les camps d'Allemagne où se trouvant des Lorrains, et surtout des Lorrains des territoires occupés, arrivent à la Société des lettres pour prier qu'on ne les oublie point.
Ah ! comme elles sont touchantes, ces lettres timides de nos grands et chers orphelins ! Ah ! comme l'on voudrait qu'aucun d'eux ne pût se croire oublié !
Non. Aucun ne le sera. Nancy tout entier et toute la Lorraine sauront encore avoir le geste généreux qui ne permettra pas qu'un seul de ses enfants puisse se croire abandonné. S'il manqué encore dix mille francs pour arriver au but, ces dix mille francs vont être rapidement souscrits. On n'a jamais fait de vain appel à notre coeur.

Sous la conduite de M. Brun, l'actif distingué secrétaire général de la Société industrielle de l'Est, qui consacre beaucoup de son temps si précieux et tout son coeur, à la bonne marche de l'oeuvre, nous avons pu visiter, mercredi, à l'hôtel de la Chambre de commerce, rue Gambetta, les locaux où se préparent les paquets des prisonniers.
Le travail, à ce moment, bat son plein. Chaque salle est comme une ruche de diligentes abeilles. Une quarantaine de jeunes Biles sont là, occupées, sur de longues tables, à la confection des paquets. Les une plient en véritables artistes chemises, caleçons et chandails. Un article de toilette, une trousse ou quelque friandise complètera agréablement et utilement la surprise. D'autres cousent les paquets, qui s'entassent ensuite dans des sacs appropriés, par séries de vingt-cinq, après avoir reçu. sur la blancheur immaculée de leur enveloppe, l'adresse de chaque destinataire en une écriture superbe due, à la plume de l'excellent M. Varroy qui a dû jadis, calligraphier bien des noms de « bleus » sur des livrets militaires, comme fourrier ou comme chef, avant de conquérir les galons d'adjudant et la médaille militaire ?

Toutes ces gentilles ouvrières sont des volontaires. La plupart appartiennent à l'école ménagère de la Société industrielle, qui, on le sait, a, depuis quelques années déjà, réalisé l'idée que nos vaillants ouvriers d'usines seraient enchantés de trouver en ces jeunes filles de véritables cordons bleus en même temps que des épouses charmantes. D'autres sont des enfants de réfugiés. Et toutes luttent d'activité, après leur leçon de cuisine, où elles apprennent à faire bon et à bon marché dans, cette confection des paquets aux prisonniers, sous l'habile direction de leurs maîtresses dévouées de l'école, Mlle Geoffroy, la remarquable directrice, si bien secondée par ses dignes collaboratrices, Mlles Henard et Bisch.
Voulez-vous un aperçu du travail fourni mercredi, en quelques heures, par cet essaim de braves petites Lorraines ? Eh bien, elles ont confectionné tout simplement SEPT CENTS paquets.
Et, bientôt, ce seront sept cents heureux de plus dans les camps de Bavière, de Saxe, de Wurtemberg ou de Prusse !

Ceux qui ont déjà envoyé à l'oeuvre leur obole, comme ceux qui n'attendent pour l'envoyer qu'un appel, seront certainement enchantés de connaître la composition de chaque paquet d'une valeur d'environ, dix francs. La voici :
Composition moyenne d'un paquet pour prisonnier - Une chemise de flanelle, un caleçon, une ou deux paires de chaussettes ; deux mouchoirs, deux serviettes : un lainage (chandail ou cache-nez, ou gilet, ou ceinture, etc.), remplacé actuellement par des conserves.
Un savon, un peigne, une trousse de couture, une livre de chocolat, une ou deux boîtes de conserves, biscuits, biscottes ou pain.
Dans quelques jours, on pourra, entre la tablette de chocolat et le mouchoir, glisser la photographie, imprimée sur cartes postales, de toutes les fillettes des ateliers de la rue Gambetta, de toutes nos jeunes ouvrières volontaires. M. Bergerot, qu'aucune oeuvre humanitaire ne peut laisser indifférent, a pris, paraît-il, tous les frais d'impression à sa charge. Et peut-être quelque prisonnier y découvrira-t-il une de ses soeurettes de Lorraine !

Les résultats ainsi atteints sont donc tout simplement magnifiques. Mais l'infatigable M. Brun rêve encore de faire mieux. On pourrait peut-être « forcer » sur les envois d'aliments. Il ne suffit pas de vêtir l'extérieur de l'homme, il convient aussi de ne pas oublier la lampe intérieure, qui donne l'énergie.
Enfin, quelques livres, quelques honnêtes romans français, dans lesquels nos ennemis ne pourraient rien découvrir de subversif, charmeraient, de la façon la plus agréable, les longues heures de solitude de nos chers prisonniers.

Et que l'on n'ait pas la, moindre inquiétude sur le sort des envois. La Société industrielle de l'Est s'est entourée des plus minutieuses et des plus précieuses garanties. Elle fait ce que ne peuvent pas faire les familles, par des envois éparpillés. Elle adresse un lot entier de plusieurs centaines de colis au même camp - le dernier envoi était pour Koenigsberg - avec, sur chacun de ces colis, l'adresse minutieusement exacte des prisonniers de Lorraine, dont les noms lui ont été fournie par l'intermédiaire sûre d'un ministre ou d'un ambassadeur d'une puissance neutre. L'ambassadeur d'Espagne à Berlin s'est déjà chargé de nombreuses distributions, et il en a accusé réception par l'envoi de bordereaux, justifiant que la remise avait parfaitement été faite aux destinataires.
Au reste, chaque courrier apporte à M. Brun de volumineux paquets de lettres de remerciements, que lui adressent les heureux bénéficiaires.

Les dons en nature seront sans doute toujours les bienvenus. Mais les dons en espèces sont préférables. Le comité peut, on effet, acheter à meilleur compte qu'un particulier, en opérant sur de grandes quantités et en faisant valoir la destination de ses achats auprès de nos commerçants, toujours généreux et si ardemment patriotes.
Les bourses les plus modestes, comme les bourses les plus riches, voudront verser un peu de leur argent ou de leur or. C'est pour les nôtres, qui se sont battus pour nous, et souffrent tant pour nous.
C'est pour ceux surtout devenus sans famille que la Société industrielle de l'Est lance ce nouvel appel.
Il ne faudrait pas connaître le coeur de nos concitoyens pour croire qu'il ne sera pas entendu. La Société industrielle aura promptement reçu, n'est-ce pas, à ses bureaux de la rue Gambetta, 40, l'argent nécessaire à son rêve de si touchante et si patriotique humanité ?
J. MORY.

LEURS BOMBES ASPHYXIANTES
n'ont pas arrêté nos progrès
SUCCÈS EN ARGONNE

Paris, 25 avril, 15 h. 15.
En Belgique, nos contre-attaques se poursuivant avec succès, en étroite liaison avec nos alliés. Les Allemands, qui ont attaqué avec deux corps d'armée, ont continué à employer, dans la journée d'hier, des gaz asphyxiants. Certains de leurs projectiles, non éclatés, en contiennent une forte quantité.
Nous avons sensiblement progressé vers le nord, sur la rive droite du canal de l'Yser. Les troupes britanniques, malgré la violente attaque allemande signalée hier soir, ont, à notre droite, maintenu toutes leurs positions.
En Argonne, nous avons enlevé une tranchée ennemie, pris deux mitrailleuses et fait des prisonniers. L'action, toute locale, a été des plus vives.
Sur les Hauts-de-Meuse, à la tranchée de Calonne, les Allemands ont attaqué avec toute une division sur un front de moins d'un kilomètre. Ils ont d'abord fait plier notre première ligne, mais ont été ramenés en arrière par une contre-attaque.

LES ATTAQUES ALLEMANDES SUR L'YSER

Paris, 26 avril, 1 heure.
Voici le communiqué officiel du 25 avril, 23 heures :
Au nord d'Ypres, le combat continue dans de bonnes conditions pour les troupes alliées. Les Allemands ont attaqué, sur plusieurs points, le front britannique, dans la direction nord-sud, nord-est et sud-ouest. Ils n'ont pas gagné de terrain.
De notre côté, nous avons progressé sur la rive droite du canal par de vigoureuses contre-attaques.
Sur le reste du front, rien k signaler

LES TAUBES

Paris, 26 avril, 1 h. 05.
Cet après-midi, un peu après cinq heures, un taube a survolé Belfort. Vivement canonné par les forts, il a dû rebrousser chemin sans avoir pu lancer de bombe.

LA CONQUÊTE DU BOIS D'AILLY
Huit jours de luttes héroïques Le récit officiel

Entré la Woëvre et Saint-Mihiel, à travers les hautes futaies et les taillis de la forêt d'Apremont, les tranchées françaises et allemandes, très rapprochées les unes des autres, suivent une ligne sinueuse bordant les crêtes, escaladant les pentes de cette partie si accidentée des côtes lorraines.
Depuis le mois de septembre, de violents combats se sont livrés dans cette région.
A coups de grenades et de bombes, au bois Brûlé, au bois d'Ailly, on s'est disputé pied à pied d'infimes parcelles de terrain.
Nos troupes avaient en face d'elles un adversaire courageux et ardent, contingents bavarois, strictement disciplinée, bien ravitaillés, grâce à la proximité de Metz et auxquels leurs chefs répétaient que le succès de leurs efforts amènerait la chute de Verdun.
En réalité l'état-major allemand a renoncé depuis longtemps à la tentative d'investissement ébauchée en septembre. C'est nous qui menaçons aujourd'hui sa possession de Saint-Mihiel. Le bois d'Ailly est à trois kilomètres environ de la ville et c'est pour enrayer tout progrès de notre part sur les crêtes septentrionales de la forêt d'Apremont que l'ennemi avait adopté cette attitude agressive.
Les Allemands ont appliqué à ces attaques une infanterie allante et un matériel puissant, grenades à main dépensées sans compter et torpilles aériennes contenant de fortes charges d'explosif. Ils ont également amené sur les côtes de grosses forces d'artillerie sorties de la place de Metz. Ils les défilent à l'abri des bois et déplacent fréquemment les pièces, grâce aux routes et aux lavons qui entrecoupent la forêt.
Tout l'hiver nous avons subi le choc de l'ennemi. Puis nous avons vu peu à peu son effort faiblir, jusqu'au jour où, renonçant à l'offensive, il s'est tenu sur une défensive encore plus tenace et opiniâtre.
Mais c'est à nous qu'appartient maintenant l'initiative des attaques. Les dernières actions, menées avec méthode et énergie, nous ont déjà permis de réaliser un succès dont nos troupiers ont le droit d'être fiers : l'enlèvement de la corne du bois d'Ailly.

LA PRÉPARATION DE L'ATTAQUE
Le bois d'Ailly s'étend à l'extrémité nord-ouest de la forêt d'Apremont ; il chevauche une croupe dont les pentes sud descendent d'un mouvement rapide vers un ravin. Les Allemands tenaient la corne angulaire et les lisières du bois au bas des pentes. Nos tranchées, suivant le ravin, remontaient sur la partie déboisée de la colline longeant le bois, jusqu'à mi-pente environ.
A la corne, les Allemands avaient organisé un retranchement très fort, baptisé par nous « Le Fortin ». Dans le bois même, les tranchées s'étageaient en trois lignes de feu communiquant avec l'arrière par des boyaux.
Toute cette position est actuellement en notre possession.
Les troupes qui l'ont enlevée se recrutent parmi les Berrichons, les Morvandiaux et les Bourguignons, les mineurs de Montceau et les ouvriers du Petit-Creusot, soldats calmes et patients à la besogne, remarquables à la fois par leur ardeur et leur sang-froid. Le succès est dû à la valeur militaire de ces régiments, à la puissance des moyens matériels mis en oeuvre et à la minutieuse préparation de l'attaque.
Le principe de la division du travail appliqué avec ingéniosité assignait à chacun sa tâche. Nul n'ignorait ce qu'on attendait de lui. Le soldat français, d'esprit si ouvert, si prompt à la discussion, si enclin à la critique, aime à ne pas être considéré comme un collaborateur passif et machinal. Il apprécie la valeur de cette méthode et de ce souci du détail qui fait appel à l'intelligence de chacun des exécutants. Un soldat résumait ainsi son impression.
« Ça ne pouvait pas rater, le colonel nous avait montré à chacun notre arbre ! »

LE TIR DE NOTRE ARTILLERIE
L'artillerie qui depuis plusieurs jours avait réglé son tir, exécuta, le 5 avril, dans la matinée, sur le Fortin et les trois lignes de tranchées, des feux dont l'efficacité put être constatée. En même temps que les obus explosifs de 75 et les gros obus de l'artillerie lourde, les torpilles aériennes lancées à courte distance bouleversaient les parapets. On voyait les cadavres, les armes et la terre, projetés au-dessus des tranchées au milieu de la fumée. Les arbres ébranchés, brisés, jonchaient le sol.
Les défenses accessoires qui protégeaient les tranchées étaient détruites. Les Allemands, en certains points, avaient entassé sur douze mètres de profondeur et deux mètres de haut des chevaux de frise dont les fils de fer hélicoïdaux aux arrêtes vives résistent aux plus fortes cisailles. Mais, dans ces échafaudages, le 75 ouvrait de larges brèches.
Nos observateurs d'artillerie à cent vingt mètres seulement de la ligne allemande, dirigeaient le feu avec précision. Les emplacements des mitrailleuses de flanque ment, préalablement repérés, étaient écrasés par des obus de 155.
A 11 h 50, le tir redoublait d'intensité. Lés défenseurs des tranchées allemandes qui furent faits prisonniers ont déclaré que ce bombardement leur avait laissé une impression d'angoisse et de folle épouvante.
A midi, cinq fourneaux de mines, préparés sous le parapet et à proximité du fortin, explosaient, anéantissant la garni son de l'ouvrage, et provoquant une panique dans les tranchées voisines.

L'ASSAUT
C'était le signal de l'attaque.
Les fantassins sortirent rapidement de leur tranchée. En trois vagues successives ils abordèrent l'ennemi, sans tirer un coup de fusil - la baïonnette en avant.
Des équipes de bombardiers marchaient en tête, la musette pleine de grenades à main. Les combattants étaient également armés de « calendriers », petites boîtes d'explosifs fixés, sur des raquettes de bois, qu'on lance à la façon du discobole, en les tenant par le manche, ou que l'on assène d'un coup vigoureux sur un adversaire rapproché.
Les sapeurs du génie, munis de leurs outils, couraient avec les fantassins et traînaient des passerelles qui devaient per mettre de franchir les tranchées allemandes, trop larges pour être enjambées d'un bond.
Ordre avait été donné en effet de ne pas entrer dans les tranchées, de les dépasser pour prendre l'ennemi à revers, l'écraser à coups de grenades ou le clouer à coups de baïonnette.
Le programme fut exécuté point par point. Négligeant le fortin détruit, le commandant de l'attaque avait dirigé deux compagnies sur la partie ouest et deux compagnies sur la lisière sud du bois, avec mission de se joindre en arrière du fortin.
L'attaque de gauche atteignit rapidement son objectif : certaines fractions dépassèrent même la troisième ligne allemande et s'avancèrent jusqu'à la lisière nord du bois. Les tranchées furent rapidement « nettoyées » de leurs derniers défenseurs. Beaucoup avaient cherché un refuge dans des abris souterrains dont l'effondrement les fit périr asphyxiés.
Les sections de mitrailleuses qui avaient suivi l'attaque se mettaient immédiatement en position dans les tranchées conquises, rapidement organisées.
Au secteur de droite, après avoir enlevé les trois lignes ennemies, les deux compagnies s'étaient repliées, gênées par le tir de mitrailleuses. Malgré ce recul, les compagnies de gauche se maintenaient au fortin. Nous avions fait trente prisonniers, pris une mitrailleuse et deux lance-bombes.
Vers 15 heures, l'ennemi commença à réagir par son artillerie. A 16 heures, il tentait une contre-attaque qui fut éventée et arrêtée par nos canons.
La nuit vint. Nous poursuivîmes l'action entreprise ; avant que le jour ne fût levé, nous étions de nouveau maîtres d'une partie du terrain.

L'ATTAQUE DU 6 AVRIL
Le 6 avril, le commandant de l'attaque fixait, comme objectif aux troupes du secteur de droite un point convenu. Ce fut un combat très âpre, lutte à coups de grenades dans les boyaux, combat individuel, corps à corps dans ces étroits cheminements. L'ennemi opposant une résistance acharnée, ordre fut donné d'évacuer les abords de ce point et nous exécutâmes sur cette parcelle de terrain un bombardement très violent, qui eut raison de l'adversaire Au soir, nous tenions les trois lignes de tranchées de la corne du bois.
Vers, la gauche, nous avions également progressé, avançant dans la tranchée allemande de la lisière du bois.
Les pertes de l'ennemi étaient considérables. Déjà, la veille, nous avions compté deux cents cadavres. Dans la tranchée conquise le 6, nous trouvâmes des morts entassés sur trois rangs. Toute la garnison des ouvrages avait été anéantie. L'ennemi n'avait plus aucune force fraîche à nous opposer.

LES CONTRE-ATTAQUES ALLEMANDES
Ce n'est que le 8 au matin que nos adversaires, ayant ramené des troupes d'autres parties du secteur, entreprirent la contre-attaque. Toute l'artillerie allemande de la région de Saint-Mihiel concentrait en même temps ses feux sur le terrain perdu, qu'il lui était aisé de repérer.
Pendant deux jours, le 7 et le 8, nous eûmes à repousser huit contre-attaques. Quelques-unes furent arrêtées par notre artillerie, d'autres par nos mitrailleuses, à vingt mètres ; certaines reprirent pied dans la tranchée. Mais aucune ne put s'y maintenir.
Chaque contre-attaque allemande était précédée d'une canonnade violente qui acheva l'oeuvre de destruction de notre artillerie.
Du bois d'Ailly il ne reste plus aujourd'hui que quelques troncs meurtris. C'est un champ de désolation, nivelé par les obus ; pas un pouce de terrain qui n'ait été retourné par les explosifs. Dans un étrange chaos, les pierres, les cadavres et les armes s'entremêlent, coupant les ravins. On aperçoit çà et là des débris de boucliers, des gabions éventrés, des morceaux d'équipement, le tout revêtu d'une uniforme couleur grise par la poussière d'un sol pierreux.
Dans cet enfer, sous une tempête de fer et de feu, nos hommes se sont maintenus. Il n'y avait plus d'abris ; notre artillerie les avait détruits. Certaines tranchées avaient été comblées. Les parapets éboulaient. Les boyaux de communication étaient coupés. Et cependant les agents de liaison passaient à travers la mitraille. Les brancardiers pansaient et transportaient les blessés.
Les obus tombaient sans trêve. On voyait des hommes courir de place en place pour éviter les points battus. Ailleurs ils s'étendaient au fond de la tranchée, sur le ventre, protégés par leurs sacs, serrés les uns contre les autres, et les officiers, qui se promenaient, surveillant au parapet les menaces de contre-attaque, piétinant le dos des hommes, marchaient sur un dallage de havresacs.
Dès que l'attaque allemande était signalée, chacun s'élançait à son poste de combat pour recevoir l'ennemi à coups de fusil ou à coups de baïonnette.

QUELQUES HÉROS
Les sous-officiers, donnant l'exemple, n'hésitaient pas à se découvrir au-dessus de la tranchée pour faire le coup de feu, car il n'y avait plus de créneaux. L'adjudant Thuillier et le sergent Hachet furent ainsi frappés à la tête.
Les caporaux plaçaient leurs hommes. Aucun affolement : un soldat dont le fusil ne fonctionne plus, va tranquillement chercher dans son havresac sa boîte à graisse. Ceux qui tombent encouragent ceux qui restent Le soldat Limosin, blessé grièvement, dit : « Tirez ! Tirez I... Ne les laissez pas venir », et meurt en murmurant : « J'ai fait mon devoir. »
Le soldat Namont, grièvement blessé, crie : « Que Dieu sauve la Patrie ! Vive la France ! » et il fait distribuer à ses camarades tout ce qu'il a sur lui et dans son sac, vivres, argent, effets.
L'exemple des officiers stimule les hommes. Un Saint-Cyrien de la « Croix du Drapeau », Jean Wucher, déjà promu lieutenant, cité deux fois à l'ordre de l'armée, et qui avait reçu la croix de la Légion d'honneur en janvier, tombe mortellement frappé en criant : « Les Allemands reculent, vive la France ! »
Le sous-lieutenant Week, qui relève le moral de tous par son entrain, sa bonne rumeur et son tranquille courage, est tué en faisant le coup de feu sur les lanceurs de bombes ennemis.
Une compagnie, chargée de reprendre un élément de tranchée perdu, contre-attaque en terrain découvert et réussit. L'ennemi aussitôt couvre la tranchée de projectiles Les hommes ne bronchent pas et chantent en choeur la Marseillaise.
Tant d'héroïsme ne peut être vain. Huit fois les Allemands ont été repoussés. Leurs cadavres s'entassent devant les tranchées. Les fractions qui sont parvenues jusqu'au contact, coupées de l'arrière par des tirs de barrage, sont tuées jusqu'au dernier homme, La dernière attaque a eu lieu le 8, dans l'après-midi.

UN BOMBARDEMENT INFERNAL
Six compagnies allemandes avaient été anéanties. L'ennemi n'a plus d'infanterie fraîche, mais il a encore des munitions ; la place de Metz tient à sa disposition des stocks considérables. C'est dans cette réserve qu'il va puiser pour essayer d'écraser les défenseurs du bois d'Ailly et reprendre par le canon ce qu'il n'a pu conquérir à la baïonnette.
A 17 h. 30, le bombardement commence. En une heure et demie, sur la corne du bois d'Ailly et nos tranchées, sur un front d'environ trois cent cinquante mètres et une profondeur de quatre cents mètres, une vingtaine de mille obus ont été lancés, projectiles de tous calibres, mais surtout de grosse artillerie: 105, 130, 150 et 210.
C'était un roulement de tonnerre continu. Toute la colline disparut dans un nuage de fumée. Les communications furent coupées jusqu'à 19 heures. A ce moment, le bombardement diminua d'intensité. On put évacuer les blessés et relever les troupes de première ligne. Une trentaine d'hommes étaient atteints de troubles nerveux dont ils furent plusieurs jours à se remettre ; les pertes avaient été assez sensibles ; la proportion des blessures légères était heureusement assez forte.
Personne n'avait quitté son poste et l'ennemi n'avait pas osé contre-attaquer.

NOTRE ATTAQUE DU 10 AVRIL
La journée du 9 fut employée à remettre les tranchées en état et à reconnaître le terrain en avant des lignes conquises, afin de fixer le contour des positions ennemies, en vue d'une nouvelle attaque. A la fin de l'après-midi, le bombardement s'accentua. Les Allemands tentèrent un retour offensif qui leur coûta de nouvelles et lourdes pertes.
Le 10 avril, notre artillerie exécuta du matin au soir un tir bien réglé sur les lignes que nous allions attaquer.
L'assaut ne fut déclanché qu'à 10 heures. Un bataillon se porta en avant ; il était soutenu par un peloton qui attaquait la tranchée d'en face.
Un autre bataillon, dont la mise en place fut retardée par le bombardement des boyaux de communication, le suivit.
Nous tenions donc toute la ligne. Nous n'y avions trouvé que des tranchées hâtivement creusées par les Allemands depuis le 5 et le 6.
Deux lance-bombes et une mitrailleuse restaient entre nos mains. Notre butin total était depuis le 5 avril de cinq mitrailleuses et cinq lance-bombes, auquel il faut ajouter plusieurs milliers de grenades à main, des armes, des équipements, des sacs remplis de vivres, des ventilateurs et des casques respiratoires pour travaux de mine.
Les Allemands acceptèrent ce nouvel échec sans contre-attaquer. Mais ils poursuivirent leur bombardement pour gêner l'occupation et l'organisation des lignes conquises. Le tir intense pendant la journée du 11 se fit plus lent pendant la nuit et reprit au jour.

NOS GAINS DU 13 AVRIL
Le 13 avril, malgré cette canonnade, toutes les tranchées étaient en état. De nouveaux abris avaient été aménagés.
A la fin de la journée, nous attaquions pour gagner du terrain. Nous nous rendions ainsi maître d'une bande de terrain de cinquante à cent mètres de profondeur sur un front de quatre cents mètres.
Cette dernière action paraît avoir convaincu l'ennemi de notre inébranlable volonté de nous maintenir sur la position conquise. Son tir a faibli. Les pièces lourdes se sont tues les unes après les autres. Peu à peu, le calme est revenu au bois d'Ailly.

CE QUE DISENT LES BLESSÉS
Le 15 avril, l'un des régiments qui avait pris l'assaut rentrait dans ses cantonnements de repos, musique en tête et drapeau déployé. Les hommes étaient, couverts de boue et de poussière, quelques capotes encore maculées de sang. Les blessés légers, la tête bandée ou le bras en écharpe avaient voulu prendre place dans le rang.
A l'infirmerie, le colonel alla voir les grands blessés. Il leur parlait de leurs blessures et eux de répondre : « Ça ne fait rien, mon colonel, je ne regrette rien puisqu'on les a eus ! »
L'un d'eux, dont le bras avait été déchiqueté par une grenade, expliquait : « J'étais en train de construire une barricade avec des sacs à terre, dans le boyau qu'on avait pris : elle était jusqu'à ma hauteur quand j'ai reçu cela », et, son oeil fiévreux s'allumant, il questionnait : « On l'a gardé, n'est-ce pas, le boyau, mon colonel ? »

LEUR RAGE POUR RECONQUÉRIR LES ÉPARGES
Toutes les attaques ou contre-attaques allemandes échouent sur les Hauts-de-Meuse comme elles échouent dans les Flandres.

Paris, 26 avril, 15 heures.
En Belgique, deux attaques allemandes, débouchant de Pachendaelle et de Brodseinde, ont été arrêtées par les troupes britannique. L'ennemi a alors bombardé Ypres avec violence. Notre action se poursuit le long du canal de l'Yser.
A Notre-Dame-de-Lorette, nous avons repoussé une attaque allemande.
Sur les Hauts-de-Meuse, la bataille se développe. L'attaque sur la tranchée de Calonne, signalée hier, a été enrayée par notre contre-attaque et l'ennemi a été rejeté. Il a alors attaqué plus à l'est, vers Saint-Remy, visant manifestement la reprise des Eparges. Un combat violent, précédé d'un bombardement intense, s'est engagé peu après sur les pentes est de cette position. L'attaque allemande a échoué.

GROS ECHECS ALLEMANDS VERS YPRES ET LES ÉPARGES

Paris, 27 avril, 0 h. 47.
Voici le communiqué officiel du 26 avril, 23 heures:
Au nord d'Ypres, sur la gauche du front de combat, nous avons fait des progrès très sensibles. Nous avons refoulé l'ennemi en lui infligeant de grosses pertes.
Les Allemands se sont servis de nouveau de gaz asphyxiants, mais un moyen de protection a été mis en service et a donné les meilleurs résultats chez nos alliés les Belges et chez nous.
Un vif combat d'infanterie a été livré près de Fay, au nord de Chaulnes, pour la possession d'un entonnoir provoqué par l'explosion d'une mine allemande. Nos troupes en ont délogé l'ennemi et s'y sont, maintenues, malgré deux contre-attaques.
En Champagne, près de Beauséjour, les Allemands ont tenté une attaque, qui a été immédiatement arrêtée.
Dans les Hauts-de-Meuse, les attaques allemandes sur le front des Eparges, Saint Remy, la tranchée de Calonne ont subi un échec complet.
Malgré l'extrême violence de l'effort allemand, nous sommes restés maîtres de la totalité de la position des Eparges, dont les pentes sont couvertes de cadavres ennemis.
A la tranchée de Calonne, notre recul d'avant-hier, qui a été momentané et ne nous a causé la perte d'aucun canon, a été immédiatement suivi de contre-attaques heureuses de notre part Les Allemands avaient donné l'assaut avec au moins deux divisions.
Dans les Vosges l'ennemi, après un bombardement, d'une extrême violence, a réussi à prendre pied au sommet de l'Hartmansviler. Nous occupons, à cent mètres environ du sommet, les positions où nous avait conduits notre attaque du 23 mars. C'est de ces positions que nous étions partis le 26 pour enlever le sommet par un assaut de sept minutes.

LES BOMBES INUTILES

Paris, 26 avril, 17 h. 30.
CASSEL. - Un taube a lancé deux bombes sur le territoire de Bavinchove et neuf autour de Cassel. Toutes sont tombées dans les champs, sans causer de dommages.
Le taube, pourchassé, est parti vers le nord-est.

LES SAPES DE LA FONTENELLE
"RÉCIT OFFICIEL

Du Journal officiel du 27 avril, sous sa rubrique habituelle: « Nouvelles du Front » :
« Dans les Vosges, comme en Artois, en Champagne et en Argonne, la proximité des tranchées françaises et allemandes et la puissance des organisations défensives ont contraint les deux adversaires à recourir, partout où la nature du terrain le permet, aux procédés de la guerre de siège, à la sape et à la mine.
Les actions, toutes locales, qui se sont déroulées dans la région de Ban-de-Sapt, dans la première quinzaine d'avril, ont eu ce caractère de lutte lente et méthodique, amenant des décisions d'une extrême brutalité.
A l'est de la Fontenelle, au sommet d'une colline portant sur la carte d'état-major la cote 627, nous avons, par le travail ingénieux de longs mois, organisé une ligne de résistance très puissante, protégée par des ouvrages avancés.
Les Allemands ont mis le siège devant cette colline. A la fin de mars, leurs tranchées se trouvaient à 20 ou 25 mètres de notre position. Des bruits suspects révélèrent à ce moment que la lutte souterraine commençait.
L'ennemi renonçant à enlever de vive force les organisations de la cote 627 s'apprêtait à les ronger peu à peu à la mine.
Mais le sous-sol de cette région, d'un roc très dur, ne peut être entamé que lentement au burin et au pic, et nous avions déjà devancé l'adversaire en poussant en avant de nos ouvrages des rameaux de contre-mine.

Premiers contacts
Le 6 avril, la pioche d'un pionnier allemand crevait la mince épaisseur de roche séparant, sa sape de l'un de nos rameaux. Nous faisions aussitôt exploser une charge contre la paroi de séparation. L'adversaire ripostait en mettant le feu à un fourneau qui entamait notre première ligne.
Le 9 avril, ayant constaté la présence d'une sape allemande marchant parallèlement à l'une des nôtres, à une distance d'environ deux mètres, nos sapeurs préparaient un fourneau de 300 kilos de poudre, dont l'explosion produisit un entonnoir de près de quatorze mètres de diamètre dans lequel disparut le rameau allemand et une partie de l'abri crénelé où il avait son point de départ.

Lutte autour d'un ouvrage avancé
L'action la plus vive se déroula autour d'un ouvrage avancé de notre ligne devant, lequel nous avions réussi à camoufler la sape allemande. Nos adversaires organisèrent alors à fleur du sol un fourneau fortement surchargé.
Le 10 avril, à 18 h. 30, deux explosions renversaient et ensevelissaient sous la terre du parapet les défenseurs qui occupaient les créneaux de l'ouvrage. Les Allemands pénétraient dans la tranchée par une brèche, en faisant pleuvoir devant eux une grêle de grenades et de projectiles explosifs.
Pendant la nuit, nos fantassins, avec quelques sapeurs du génie, luttèrent pied à pied, à coups de Grenades et de pétards de mélinite, détruisant les barrages en sacs de terre que l'ennemi cherchait à élever et à pousser en avant dans les boyaux. L'ennemi se trouva ainsi cantonné dans un élément de notre tranchée de première ligne long d'une douzaine de mètres.
A même hauteur, quelques-uns de nos hommes avaient réussi à se maintenir dans la partie droite de l'ouvrage, séparée de l'ennemi par un entonnoir de mine. Mais ils se trouvaient dans une situation précaire, le boyau qui les reliait à notre deuxième ligne passant à très courte distance de la tranchée, occupée par l'ennemi.
Tout ce combat s'était livré au-dessous du niveau du sol, dont la surface était balayée par les mitrailleuses.
C'est là une des caractéristiques de cette guerre de sape.
Toute tête s'élevant au-dessus de la tranchée est abattue ; offensive et défensive se traduisent par des luttes d'homme à homme dans les boyaux. De chaque côté, un combattant tire pendant que ses camarades, serrés à la file derrière lui, lui passent leur fusil approvisionné et lancent des projectiles explosifs.
Le moindre barrage de sac à terre rapidement élevé et défendu par un fusil constitue un obstacle qui ne peut être renversé que lorsque son défenseur a été tué à coups de grenades ou de bombes.

L'ouvrage miné
Le 13 avril, vers 20 h. 30, les Allemands profitant d'une obscurité très opaque, tentèrent un coup de main sur la partie droite de l'ouvrage. Couvrant la position de bombes et de grenades, ils franchirent l'espace qui les séparait du boyau de communication, et croyant avoir encerclé les défenseurs de la tranchée, ils crièrent :
« Franzose, rendez-vous ! »
Mais nous avions, la veille, creusé un nouveau cheminement qui permit aux défenseurs d'évacuer le poste. Celui-ci avait été préalablement miné.
Dès que les Allemands s'y furent installés, ordre fut donné de provoquer l'explosion.
L'homme chargé de mettre le feu au fourneau, au moment où il approchait l'allumette de la mèche lente, fut renversé par une grenade. Son voisin le remplaça aussitôt.
Une détonation d'une extrême violence fit trembler tout l'ouvrage, suivie de cris de terreur et de douleur, 100 kilos de cheddite avaient projeté dans les airs le poste et l'ancien boyau.
Nous établissions aussitôt un barrage contre lequel, pendant plus d'une heure, l'ennemi vint se briser.
On entendait les officiers crier dans la nuit, cherchant à pousser leurs hommes en avant, mais ceux-ci, terrorisés par l'explosion, répondaient en gémissant : « Nein! Nein! »
Notre artillerie et nos lance-bombes, guidés par des projecteurs, avaient ouvert le feu sur les ouvrages ennemis. Des hurlements révélaient l'efficacité du tir. Toute la nuit, les automobiles sanitaires allemandes roulèrent sur les routes, de Laitre et de Launois.
Au petit jour, on put juger des effets de l'explosion : des débris humains restaient accrochés à nos défenses accessoires. Les cadavres broyés gisaient au milieu des madriers. Une plaque de tôle d'un centimètre d'épaisseur fut retrouvée à 300 mètres en arrière de nos lignes, tordue et chiffonnée comme une feuille de papier.
Ainsi s'achevèrent, à la Fontenelle, les travaux de sape des Allemands. »

NOUVEAUX PROGRÈS VERS
Ypres et dans les Hauts-de-Meuse
REPRISE DE L'HARTMANSVILERKOPF

Paris, 27 avril, 15 h. 15.
Rien à ajouter au communiqué de ce matin, si ce n'est la consolidation et la continuation de nos progrès, tant au nord d'Ypres que sur les Hauts-de-Meuse.
Supplément au communiqué précédent ;
Le sommet de l'Hartmansvilerkopf, qui nous avait été enlevé hier matin, a été repris par nous dans la soirée. Nous avons fait des prisonniers.

Paris, 28 avril, 0 h. 55.
Voici le communiqué officiel du 27 avril, 23 heures :
Au nord d'Ypres, nos progrès continuent ainsi que ceux de l'armée britannique.
Nous avons fait de nombreux prisonniers et pris du matériel, des lance-bombes et des mitrailleuses.
Sur le front des Eparges-Saint-Rémy la tranchée de Calonne, les attaques allemandes ont été complètement refoulées. Sur un seul point de ce front, un officier a compté près d'un millier de morts allemands.
Nous avons passé à l'offensive et progressons à l'Hartmansviler, où, après avoir repris le sommet, nous avons avancé de deux cents mètres en descendant sur les pentes Est.

NOTRE DÉBARQUEMENT SUR LES DEUX RIVES DU DÉTROIT
Un premier succès de nos troupes

Paris, 28 avril, 0 h. 58.
Le communiqué officiel du 27 avril, 23 heures, donne des détails sur le débarquement des forces alliées dans les Dardanelles :
Au cours du débarquement opéré, le 25 avril, par les forces alliées sur les deux rives des Dardanelles, les troupes françaises, comprenant de l'infanterie et dé l'artillerie, avaient été particulièrement désignées pour opérer contre Koum-Kalé, sur la côte asiatique.
Cette mission fut remplie avec un plein succès.
Avec l'appui des canons de la flotte française et sous le feu de l'ennemi, nos troupes réussirent à occuper le village et à s'y maintenir, malgré sept contre-attaques de nuit, appuyées par de l'artillerie lourde.
Nous avons fait 500 prisonniers et les pertes de l'ennemi paraissent élevées.
Le débarquement général des forces alliées continue dans de bonnes conditions.
(Koum-Kalé est situé à l'entrée du Détroit, sur la côte asiatique.)

UN ÉMOUVANT RÉCIT

Lacroix-sur-Meuse, 28 avril.
Un rédacteur du « Petit Journal » a recueilli cet émouvant récit d'une vaillante septuagénaire de Lacroix-sur-Meuse :
« - J "a assisté à cela, me confia là vieille femme que j'avais retrouvée, depuis le début, le 23 septembre - j'ai les dates là, ponctua-t-elle en se frappant le front - jusqu'à l'évacuation totale, le 5 janvier.
Le premier obus-tomba devant la grange de mon fils, Henri Bailly. Il déplaça sans le démolir un chariot chargé de fumier. Deux autres le suivirent et ce fut tout pour, ce soir-là. Le lendemain, concert du même genre, quelques morceaux en plus au programme simplement. Idem le 26. Une première victime fut tuée, Mme Lombard. Avec elle avait disparu son petit-fils, un bébé de cinq jours dont la mère était partie après de vaines recherches dans les décombres où elle le croyait écrasé. Ce fut un soldat qui l'entendit gémir et le tira d'un sous-sol effondré, où, par prodige, une grosse pierre l'avait préservé.
On s'habitue à cela ainsi qu'au reste. Il est venu un obus indiscret à six mètres de mon lit... Il est vrai qu'à mon âge..., et puis nous couchions tout habillés. Que de fois le frémissement grinça sur les vitres et la maison tout entière fut ébranlée. »
La vieille continua :
« Les derniers jours surtout... oh ! ceux-là ! »
Une atroce vision l'éblouit qu'elle chassa de sa main droite.
- M. Villain, l'adjoint, n'avait pas voulu fuir. En l'absence du maire, il estima que son devoir le retenait parmi ses administrés. Il s'occupa de secourir les malheureux sans abri et sans pain. Il fit venir un boulanger de Verdun, distribua des bons, réconforta les pusillanimes, en un mot, rétablit un cours de vie presque normal.
Ses filles, obstinément, s'étaient attachées à son exemple. Ses exhortations n'avaient pas eu raison de leur courage. Elles dépensaient tout leur temps, tout leur argent à venir en aide à leurs infortunés, compatriotes et aux rares émigrés que l'invasion avait refoulés vers Lacroix.
L'une d'elles surtout, Julia Villain, s'y employait avec une insouciance et une fermeté invraisemblables chez une jeune fille ! Ce fut elle qui paya, tragiquement.
La veille de sa mort, l'intensité du bombardement avait fait deux victimes. Elle dit à sa soeur, qui s'effrayait un peu :
- Toi, tu as des enfants, va-t-en si tu veux, moi, je reste.
Elle ne craignait plus les obus depuis plusieurs mois qu'ils éclataient autour d'elle.
Le 28 décembre, elle se rendit chez des amis, les Henry. Elle s'y montra presque gaie, confectionnant les paillassons pour nos tranchées avec un entrain rassurant.
A 2 heures de l'après-midi un projectile troua la toiture du corps de logis et vint tomber juste au centre du groupe, devant l'âtre. Il fallut plus d'une heure pour dégager les malheureux. Le maître de la maison avait succombé. Sa femme ne tardait pas à expirer et leur fille, maintenant en bonne voie de guérison, recevait dix-huit blessures. Quant à Julia Villain, son corps, affreusement déchiqueté, ne fut exhumé que le lendemain.
Ce fut sa soeur qui tint à ensevelir elle-même ses tristes restes.
- Vous n'en aurez pas la force, disaient des soldats.
Elle se raidit:
- J'en aurai la force, répondit elle, la lèvre crispée et tremblante.
Comme elle allait terminer son lugubre ouvrage, M. Villain survint. Vivement elle cloua le primitif cercueil et courut au devant de son père pour qu'il n'avançât pas, et s'évitât ainsi des souffrances nouvelles.
Quelle minute poignante et sublime ce dut être que cette rencontre imprévue et brutale !
L'enterrement ne pouvait avoir lieu que la nuit : les massacreurs prussiens n'ont pas le respect des morts.
A 9 heures on chargea la caisse funèbre sur une voiture. Un cultivateur conduisait, le dos voûté. Une lune glacée et splendide pétrifiait les silhouettes et durcissait les ombres sur la plaine laiteuse.
Quelques habitants, quelques soldats, le colonel, cheminaient derrière le corps.
Pas de lumière.
Muet et sombre, le cortège atteignit le cimetière. Des sanglots étouffés, un piétinement affaibli ; un bruit sourd et mystérieux d'éboulement brusque ; et, seule, bientôt au chevet de la tombe, bloc obscur accroupi sur les ténèbres, une batterie d'artillerie veilla, invisible, aux aguets, redoutable, de toutes les gueules menaçantes de ses pièces jalouses. »

UN TAUBE SUR NANCY
4 morts et 6 blessés

Nancy, 29 avril Dans la matinée de mardi, à dix heures moins dix, des détonations multiples des canons contre avions, mis en batterie sur les collines des environs de Nancy, signalaient le passage d'un taube.
Le temps, au reste, était splendide et tout à fait propice aux randonnées aériennes.
Dans les rues du centre, sans souci des recommandations officielles, les curieux sortirent des maisons pour « voir » la chasse. On pouvait constater, par la fumée de nos shrapnells, que l'avion allemand se trouvait dans l'axe de la place Stanislas, se dirigeant à toute vitesse vers la Seille.
Tout à coup une forte détonation se fait entendre. Elle est suivie, à une minute d'intervalle à peine, par une seconde, aussi violente, puis par une troisième, plus lointaine, et dont le bruit arriva plus atténué à l'intérieur de la ville.
Au bruit de la première détonation, chacun s'était empressé de chercher refuge dans les couloirs ou dans les magasins des rues centrales.
Mais, le premier moment d'effroi passé, on s'enquit du lieu où étaient tombées les deux premières bombes. On sut bientôt que l'une était tombée place Carrière, devant l'Arc de Triomphe, près du palais de justice Elle était venue s'abattre sur la bordure du trottoir, qu'elle avait brisé en éclatant.
Cet engin, qui devait être très puissant, avait fait deux victimes, M. Léon-Joseph George, âgé de 53 ans, né à Nancy le 19 avril 1862, employé au service de la voirie municipale, qui tomba sur le trottoir, à un mètre de la bombe. Le corps était traversé par de multiples éclats et par des balles de shrapnell. M. Georges expirait quelques minutes après.
L'autre victime est le jeune Maurice Rayeur, âgé de 14 ans, né le 13 décembre 1901, à Bar-le-Duc, habitant avec sa mère, veuve, rue Jacquart, 33. Il était occupé, comme garçon de courses, chez M. Haas, pharmacien, rue Grandville.
Le garçonnet se trouvait sur le trottoir, à l'angle du palais de justice, lorsqu'un éclat de l'engin l'atteignit en pleine tête, le décapitant entièrement.
Le malheureux fut tué net et tomba sur le sol, perdant son sang par une horrible blessure qui laissait le cou à nu. La boîte crânienne fut projetée de tous côtés.
Pour cacher l'effrayant spectacle, on lui jeta aussitôt un vêtement sur la partie supérieure du corps.

La deuxième bombe est tombée rue de la Constitution, devant les fenêtres du bureau de la recette municipale, près de la porte qui donne accès aux bureaux municipaux. De même force que la première, elle fit voler en éclats les vitres des locaux municipaux où sont installés les services de la recette, da la voirie et de l'architecture.
Elle creusa un trou dans le bitume d'un diamètre de soixante centimètres sur trente de profondeur.
Les éclats de la bombe et les balles qu'elle contenait firent sept victimes, dont l'une expira aussitôt. Ce sont des employés municipaux qui se trouvaient à l'entrée du péristyle, se disposant à sortir au moment où l'engin fit explosion.
Le premier atteint fut M. Antoine Baumet, âgé de 49 ans, né à La Celle (Puy-de-Dôme), le 22 Juillet 1866, surveillant à la voirie municipale depuis le 15 août 1898. II avait reçu à la poitrine et au cou plusieurs projectiles qui le traversèrent de part en part. Il tomba pour ne plus se relever.
M. Emile André, demeurant rue des Tiercelins, qui, depuis la guerre, travaille au service de la voirie, fut atteint de plusieurs projectiles au bas-ventre. Il tomba sur les dalles du péristyle.
Un autre employé, M. Albert Demangeon, demeurant rue Stanislas, 16, reçut, sur le corps divers projectiles.
Le jeune Jean Vautrin, âgé de 18 ans, demeurant rue de la Vanne, employé à la recette, eut la jambe gauche atteinte par un éclat d'obus. Il tomba. Le genou était entièrement broyé.
La cinquième victime, le jeune Emile Mancelino, âgé de 18 ans, demeurant rue de la Digue, eut le bas-ventre atteint par plusieurs débris de l'engin.
La sixième victime fut M. Emile Hennel, âgé de 60 ans, demeurant, rue Jeanne d'Arc, 135, qui fut blessé à la jambe.
Enfin, M. Maurice Salorgne, comptable à la maison Weiler, rue Saint-Dizier, reçut, un éclat de shrapnell qui lui coupa l'artère du bras. Il causait à ce moment sous le péristyle avec M. Baumgartner, du service de l'architecture. Ce dernier, par un hasard providentiel, ne fut pas atteint.
M. Salorgne et M. Hennel se rendirent immédiatement dans les pharmacies voisines, pendant que l'on portait les premiers secours aux autres blessés.
Les conseillers municipaux se trouvaient en grand nombre à l'hôtel de ville pour la séance du mardi. Ils se rendirent auprès des victimes, adressant aux blessés des paroles de réconfort pendant que les conseillers, qui sont docteurs en médecine, donnaient les premiers soins.
La voiture d'ambulance des sapeurs-pompiers arrivait bientôt. Avec les plus grandes précautions, quatre blessés y furent placés pour être transportés à l'hôpital. Les deux autres blessés prirent placé sur une automobile d'un garage voisin, et conduits aussi à l'hôpital.
MM. Mancelino, Demangeon et André sont très grièvement atteints.
M. André, qui est originaire de Pont-à-Mousson, est retraité de la ville de Nancy, où il a travaillé du 1er mai 1892 au 1er juillet 1908, comme chef plombier. Au début de la guerre, il était venu se mettre à la disposition du service municipal des eaux pour remplacer un homme mobilisé.

En quelques instants, une foule énorme était massée rue de la Constitution et place Carrière, pour voir les dégâts produits par les explosions. Les quelques agents de police envoyés là avaient peine à maintenir le public qui voulait s'approcher des corps des victimes, et, devant l'Arc-de-Triomphe, notamment, il fallut faire appel à une compagnie de territoriaux pour refouler en arrière les gêneurs.
Mais bientôt les sapeurs-pompiers, avec leur voiture d'ambulance, venaient chercher Les deux victimes, qui étaient transportées au dépôt mortuaire de la rue Lionnois, car on ignorait, l'identité du jeune garçon, qui ne fut connue que vers une heure, lorsque sa mère éplorée alla le reconnaître au dépôt mortuaire.

Une troisième bombe, qui n'a fait que des dégâts matériels, est tombée sur la chaussée du faubourg Saint-Georges.
Plusieurs pavés de granit furent déchaussés ; les deux grandes glaces de la devanture du café situé au numéro 77 du faubourg Saint-Georges, ont été brisées.
Une jeune fille, qui passait à ce moment, reçut à la figure quelques cailloux qui ne lui firent que des égratignures sans importance. Elle put regagner Saint-Max, où habitent ses parents, heureuse de s'en tirer à si bon compte.
Pendant toute l'après-midi, les curieux sont allés rue de la Constitution examiner l'endroit où la bombe est tombée, et se montrer les traces des projectiles, pour la façade de l'hôtel de ville, sur la porte d'entrée des bureaux dont le chêne a été traversé, ainsi que dans le plafond du péristyle.
Il en était de même place Carrière.
On voit que le passage des Taubes n'est pas toujours un simple spectacle attrayant à cause de la chasse qu'on lui livre. Le danger est toujours grand. Ces morts et les blessés de mardi en sont une preuve de plus. Ainsi, nous ne pouvons que répéter à nos concitoyens qu'il est prudent de se mettre à l'abri dans les maisons, lorsque la canonnade annonce un avion ennemi. On risque, en effet, de payer de sa vie sa curiosité.
M. André est mort à quatre heures et demie de l'après-midi.

Comment le Curé de Nomeny
A ÉCHAPPÉ
au peloton d'exécution

Nomeny, 29 avril.
Un de nos confrères, donne le compte rendu d'une conférence faite dans une ambulance par M. le chanoine Lhuillier, curé de Nomeny. Nous lui empruntons ces passages :
« On se rappelle que, nous l'avons déjà relaté avec force détails, sous le prétexte mensonger que les civils avaient tiré sur les troupes allemandes, une soixantaine d'habitants de Nomeny furent passés par les armes.
Entre temps, la torche incendiaire était promenée, à travers la petite ville. Que de ruines s'ensuivirent !
Faisant irruption chez le chanoine Lhuillier, certains ennemis s'emparaient de lui, le saisissaient par les mains, pendant que d'autres lui appliquaient le revolver sur la tête, tout en criant: « Capout, Franzôse ! ».
Pendant que se déroulait cette scène, la toute dévouée servante du distingué prêtre faisait enfuir, par les derrières de la propriété, une soixantaine de personnes que le chanoine avait cachées. Ils échappèrent ainsi à un massacre général.
Le chanoine fut entraîné au camp allemand et là, devant les chefs, il dit : « J'en appelle aux chefs de l'armée ! »
Quatre officiers, appartenant à des régiments différents, le regardèrent et l'un d'eux lui répondit en français, en scandant les mots : « Les chefs allemands vous condamnent à la peine de mort, pour brigandage, vous êtes un criminel ! Votre exécution va avoir lieu immédiatement ! »
Et il fit signe à un sous-officier, commandant une section en armes, d'emmener le curé.
On conduisit le prêtre dans un coin du camp. Là, le chef de peloton montra à la victime qu'il fallait déboutonner sa soutane, sa chemise et désigna avec le doigt la place du coeur. On allait le fusiller.
Se retournant vers le peloton, il commanda aux soldats d'apprêter leurs armes, un déclanchement se fit entendre.
C'est alors qu'un officier supérieur s'approcha du chanoine et lui dit : « Le jugement rendu contre vous va être mis à exécution ».
- Je mourrai bravement face à la route, non combattant je n'ai jamais versé le sang. Je meurs innocent et souhaite que ma mort préserve mes paroissiens. J'ai foi en la justice divine.
- Après l'assassinat, vous vous parjurez !
- Ça n'est pas l'avis de l'officier Untel qui, quelque temps auparavant, a reconnu qu'après un engagement entre les patrouilles du ... hussards français et le 35e uhlans, j'avais relevé un blessé allemand. Celui-ci mourut dans mes bras... et l'officier Untel à qui j'ai remis la médaille matriculaire et le portemonnaie du défunt me dit : « Vous êtes un brave homme ! »
- L'exécution est retardée jusqu'à demain à l'aube. Sous-officier, faites entourer et garder le condamné !
Le prêtre fut donc placé, sous bonne escorte, dans un coin du champ.
Le lendemain, les hommes de garde étaient relevés et remplacés par d'autres.
C'est à ce moment qu'un factionnaire placé auprès de l'abbé lui dit : « On a fusillé hier le curé de Nomeny. »
- Non !
- Mais si, on a lu au rapport l'ordre du général qui annonçait que l'exécution avait été faite... qu'il avait été passé par les armes en vertu d'un ordre venu de Metz, l'inculpant d'assassinat..
- C'est moi le curé de Nomeny.
- Il est probable, dans ce cas, que vous ne serez pas fusillé
- Je suis prêt à mourir.
- On n'a pas commandé de peloton d'exécution ce matin. Puis vous êtes mort pour nos chefs, puisqu'ils l'ont dit... c'est vrai !
Après de longues heures d'anxiété, le 22 août, les Allemands songèrent à évacuer tous les hommes arrêtés à Nomeny.
On forma des colonnes et on les achemina vers Metz. C'est alors qu'en cours de route, le détachement se croisa avec un officier supérieur allemand.
Et le dialogue suivant s'engagea :
- Que faites-vous avec ces prisonniers?
- On les conduit à Metz.
- Pourquoi les conduire à Metz, pour les nourrir inutilement ?
- Non, on les transfère là-bas.
- Chassez-les vers Nancy, dans trois jours nous y serons installés. Nos ordres sont précis c'est à Nancy qu'il faut les envoyer. « Adié ! à Nanzig, dans trois jours, adié ! »
Et les prisonniers furent évacués sur la capitale de la Lorraine par la route. C'est ainsi que le détachement, toujours escorté par les Allemands, arriva à Lixières, traversa Morey et fut relaxé avant d'arriver aux avant-postes français, »

ERREUR NE FAIT PAS COMPTE

Nancy, 29 avril.
Je reçois cette plainte douloureuse :
« On vous demande à qui il faut s'adresser pour qu'on empêche de parler allemand.
« Les personnes qui vous ont posé cette question se sont-elles rendu compte si la langue que l'on parlait était du vrai allemand ? Connaissent-elles la différence entre l'alsacien, et l'allemand ?
« Je suis née à Mulhouse, de parents français. Je suis depuis trois uns en France. Je sais parler le français, mais j'ai l'accent alsacien. Eh ! bien, dans ce beau pays de France, pour lequel je me ferais hacher en mille morceaux, je suis, regardée comme une intruse. Plus d'une fois j'ai dû entendre : « Oh ! cette Prussienne ! »
« Et quand mes enfants ont de petites querelles avec les autres, on les appelle toujours : « Sales Boches ! »
« Encore n'est-ce pas pour moi que je vous écris. Je veux vous citer un exemple Une autre famille de Mulhouse qui est venue ici il y a à peine un an, composée du père, de la mère, de deux fils et de deux filles, ne sait presque pas le français. La guerre éclate. Aussitôt les fils, en bons Alsaciens, s'engagent. Tout l'hiver ils sont dans les tranchées.
« Pendant ce temps-la, combien la mère a eu à souffrir !
« Une sentinelle qui se trouve à quelques pas de la maison, croit qu'on cause allemand, et vient défendre de parler une telle langue.
- Mais mes enfants n'entendent pas le français, dit la mère. Comment leur parler ?
- Ne parlez pas du tout, répond le soldat, qui, d'ailleurs, a, je le reconnais, les meilleures intentions.
« Une autre fois le commissaire spécial vient leur demander leurs papiers.
« Pas un jour ne se passe que cette famille ne soit tracassée. Combien de fois ma voisine a souhaité de quitter ce pays rêvé, où elle se croyait la bienvenue, et qui, est pour elle si cruel ! »
On comprend le chagrin et l'indignation de nos compatriotes alsaciens lorsque, par une fâcheuse assimilation, on confond leur patois et l'allemand, et qu'on les confond eux-mêmes avec Je peuple qui avait conquis leur terre sans prendre leur coeur. Et il est regrettable infiniment qu'une suspicion injustifiée s'étende à tous ceux qui ont vécu de l'autre côté de la frontière, aux opprimés comme aux oppresseurs.
La nervosité des Alsaciens ainsi brimés s'explique fort bien, et est mille fois excusable. La défiance des personnes qui, n'entendant ni l'alsacien ni l'allemand, prennent l'un pour l'autre est un résultat fatal de la guerre, qui ne laisse pas aux citoyens le temps de juger ces cas en pleine connaissance de cause.
Il s'agit de malentendus, mais il ne s'agit que de malentendus.
Les Alsaciens ont le droit de se, fâcher quand on leur interdit de converser en leur langue. Il faut aussi qu'ils comprennent que tous les Français ne savent pas établir la différence entre deux langues à racines et terminaisons germaniques, et que nos amis pardonnent les erreurs en faveur de l'intention.
Ils savent bien que leur nom d'Alsaciens est aux yeux de tout bon citoyen un titre au respect. Mais ils n'ignorent pas aussi que beaucoup d'Allemands prenaient et prennent encore ce nom pour mieux tromper tout le monde. En Alsace même les fils de fonctionnaires prussiens agitaient volontiers comme un drapeau leur état civil. Nés en Alsace, ils se prétendaient Alsaciens, bien que leurs sentiments fussent énergiquement allemands.
Aujourd'hui l'ivraie n'est pas encore séparée du bon grain. Il est donc bien difficile, pour ne pas dire impossible, à l'homme qui passe, au soldat qui monte la garde devant son pays, d'éviter toute confusion.
Que les Alsaciens n'en soient pas froissés. Tout rentrera dans l'ordre avec la paix victorieuse, et les accents et les patois ne feront que rendre plus brillante et plus somptueuse l'harmonieuse mosaïque qui compose la France une et diverse, des rives de l'Océan et de la Méditerranée aux bords du Rhin.
Que les Français restés en France après 70 soient plus circonspects dans leurs appréciations, que les Français séparés pendant quarante ans de la patrie soient plus indulgents pour les involontaires erreurs dont ils souffrent, et les malentendus auront vite disparu.
Il est nécessaire, surtout en ce moment, de ne pas s'énerver, de voir les choses telles qu'elles sont. Les Alsaciens savent bien que pas un Français n'est capable de leur causer volontairement le moindre chagrin. Ils possèdent l'affection de nous tous.
RENÉ MECIER.

ÉPERNAY BOMBARDÉ PAR LES TAUBES
Un Zeppelin démoli

Paris, 29 avril, 15 b. 10.
En Belgique, nous avons continué à progresser, en liaison, avec les troupes belges vers le nord, sur la rive droite du canal île l'Yser. Nous avons fait cent cinquante prisonniers et pris deux mitrailleuses.
Rien de nouveau sur les Hauts-de-Meuse, ni dans les Vosges.
L'ennemi a bombardé par avions la ville ouverte d'Epernay, exclusivement occupée par des formations sanitaires.
Des renseignements précis annoncent que le zeppelin qui a jeté des bombes, il y a huit jours, sur Dunkerque, gravement atteint par notre artillerie et complètement hors de service, s'est échoué dans les arbres entre Bruges et Gand.

LEURS VAINS EFFORTS à YPRES et aux ÉPARGES

Paris, 30 avril. 0 h. 58
Voici le communiqué officiel du 29 avril, 23 heures :
Journée calme.
Pendant la nuit de mercredi à jeudi, deux attaques allemandes, l'une contre les troupes belges au nord d'Ypres, l'autre aux Eparges, ont été facilement repoussées.

TROIS TAUBES SUR BELFORT

Belfort. - Trois taubes ont survolé ce matin Belfort. Ils ont jeté des bombes et quatre personnes ont été blessées légèrement.

LE « TAUBE » DE MARDI
avait jeté quatre bombes
ON FAIT ÉCLATER LA QUATRIÈME

Nancy, 30 avril.
On avait cru tout d'abord que l'avion ennemi avait seulement lancé trois bombes sur Nancy. Or, on a appris ensuite qu'une quatrième bombe, non explosée, avait été lancée par ce « Taube » et était tombée rue Saint-Georges, 79, sur le toit de la maison Deglin, donnant sur le jardin.
La bombe a fait un trou dans la toiture et s'est incrustée, amortie par des balles de papier, dans le plancher du grenier, heureusement sans éclater ou mettre le feu, au-dessus de l'appartement occupé maintenant par Mme de La Chapelle et par Mme la baronne de Tricornot, sa mère.
Les locataires n'ont découvert cette bombe que dans la soirée de mardi Les autorités militaires furent prévenues et, mercredi, dans l'après-midi, un artificier se rendit rue Saint-Georges pour la faire éclater.
De grandes précautions furent prises. Les fenêtres du bâtiment furent étançonnées, des sacs de sable furent placés au-dessous et au-dessus de l'engin que l'on fit éclater ensuite à distance.
Il était 5 h. 20 lorsque l'on entendit la détonation. Tout danger avait dès lors disparu.
Grâce aux dispositions prises, les dégâts se réduisent à quelques vitres brisées et à un trou de peu de grandeur dans le mur de façade.
Afin d'éviter les accidents, la circulation avait été interdite rue Saint-Georges, de la rue Saint-Julien à la place Saint-Georges, dès 4 heures de l'après-midi jusqu'après l'explosion.

Dans la journée de mercredi, l'état des blessés atteints par la bombe devant l'hôtel de ville s'est légèrement amélioré. Le jeune Vautrin, par suite d'une abondante perte de sang, est toujours dans un grand état de faiblesse.
Les brancardiers de l'Union des Femmes de Francs (ambulance du lycée Henri, Poincaré), s'étaient rendus au premier appel à l'hôtel de ville. Ils avaient, aidé à relever les blessés et transporté notamment le corps de M. Baumet au dépôt mortuaire de la rue Lionnois.

FEMMES BRULÉES

La commission instituée par le gouvernement français pour ouvrir une enquête et établir un rapport officiel sur les atrocités commises par les Allemands, s'est rendue à Annemasse (Haute-Savoie) pour y interroger nos prisonniers civils rapatriés d'Allemagne et recueillir leurs récits.
Voici quelques extraits de ce rapport qui intéresse le département de la Meuse :
« Lors de leur entrée à X..., vers le 1er septembre raconte Mlle Raymonde P..., les troupes du kaiser étaient fort surexcitées. Elles prirent cinq vieillards, les alignèrent dans la rue et obligèrent les femmes à regarder « ce qui allait se passer ». Ce qui se passa fut bien simple ; les bandits se ruèrent sur les cinq vieillards et leur fracassèrent la tête à coups de crosse. Après quoi, ils minent le feu aux quatre coins du village et enfermèrent trente-cinq jeunes filles dans une maison un peu isolée. Elles leur servirent de domestiques pendant tout le temps de l'occupation.
« Le 25 décembre, poursuit le témoin, qui se trouvait parmi les trente-cinq, les Français attaquèrent le village. Nos geôliers, forcés de battre en retraite, nous enfermèrent dans une chambre, au premier étage, et, avant de se retirer, lancèrent dans le sous-sol des grenades incendiaires. Voyant les flammes et la fumée gagner l'endroit où nous étions, j'exhortai mes compagnes à fuir coûte que coûte. J'ouvris la fenêtre, et je jetai dans la rue un matelas sur lequel je leur dis de se précipiter avec moi ?... J'avais à peine fait cent mètres en courant que le toit s'effondrait .»
Voilà, entre beaucoup d'autres, quelques-uns des faits nouveaux que les enquêteurs viennent de recueillir.

LES POULAINS

A Pierre LÉONY,
Dans l'enclos verdoyant paissaient des poulinières
Chaque poulain suivait,
Broutillant par instants les herbes printanières,
Mais revenant bientôt aux mamelles des mères
Boire la vie avec le lait.

Et leurs cous gracieux s' allongeaient sous les cuisses.
Aux tons fauves, bais, blancs ou noirs,
Puis ils vous regardaient sans craindre les sévices.
Comme font dans les prés les tranquilles génisses,
Ignorantes des abattoirs.

Je les suivais des yeux, et mon âme meurtrie
Par tant de spectacles humains.
Se dégonflait à voir dans la verte prairie
L'épanouissement de l'animale vie
Dans les ébats de ces poulains.

Ils sont heureux, me dis-je, et plus heureux peut-être
D'ignorer leur bonheur.
L'éphémère bonheur bien près de disparaître
Des êtres désignés aux rudesses du maître,
Et sans répit au dur labeur.

Comme eux, nous étions nés pour vivre sans entraves,
Nous enivrer de liberté,
Si tant de passions dont nous sommes esclaves
Ne nous faisaient flotter, misérables épaves,
Au gré d'un destin irrité.

Heureux poulains ! aucune intuition secrète
Ne pourrait vous troubler :
Vous n'entrevoyez pas dans la bruyante fête
La bride et le licol, la corde déjà prête
A vous dompter, vous flageller.

Nous, qu'un confus instinct de l'humaine souffrance
Ignore du troupeau.
Un instinct supérieur à leur intelligence
Rend inaptes à vivre avec insouciance,
Presque dès le berceau :

Nous serions moins heureux qu'en leur inconscience
Des poulains dans un pré,
Si nous n'avions au coeur cette vague croyance
Que tout n'est pas fini lorsque la Mort nous lance
Dans l'insondable éternité.

Mais l'espoir incertain d'une vie immortelle,
Que nos tremblantes mains
Implorent en priant, ne rend que plus cruelle
Notre terrestre vie, et peut-être moins belle
Que le destin de ces poulains.

Courez allègrement dans vos verts pâturages !
Ne cherchant pas au fond des cieux
Un Dieu mystérieux caché dans les nuages
Dont nous serions l'essence, et qui de nous, les sages,
Fait des êtres très malheureux.
Edmond OOSTER ex G.V.C. - 45 S.P.A.

LARMES

O larmes qui perlez aux yeux de mon amie
Les cils sont-ils pour vous les plus riches écrins ?
Car vous les choisissez, à l'heure des chagrins,
Pour les noyer d'une lente mélancolie...
O larmes, je vous crains!

O larmes qui brillez aux yeux de mon amie
Et frangez de lueurs l'ombre des regards bruns
Ainsi que la rosée illumine les brins
D'herbe, par les matins d'été dans la prairie
O larmes, je vous crains!

Mais vous pleurs qui tremblez aux yeux de mon amie
Comme aux doigts d'une vierge un rosaire à gros grains,
Je vous aime, car vous gravez dans vos burins,
Le bonheur et l'amour en la peine endormie
O baumes souverains.
Joseph CASTELPERS.

RÉSUMÉ DES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS D'AVRIL 1915

2 Avril. - En Woëvre nous occupons le village de Fey-en-Haye.
3 Avril. - Notre escadrille de bombardement jette 33 obus sur la gare de Vigneulles-en-Woëvre. - Des comitadjis bulgares pénètrent sur le territoire serbe.
4 Avril. - Saint-Dié, bombardée pour la sixième fois par avions, reçoit quatre bombes.
6 Avril. - La flotte allemande, revenant d'une expédition en Russie, perd six vapeurs, coulés par ses propres mines. - L'amiral Pierre demande au vali de Smyrne la reddition de la ville.
7 Avril. - L'évacuation des prisonniers laits à Przemysl est achevée. Plus de 900 canons ont été dénombrés.
12 Avril. - Dans la nuit du dimanche 11 au jeudi 12 avril, second raid d'un Zeppelin sur Nancy. Six bombes. Pas de victimes. - Dans la matinée du 12 et l'après-midi quatre avions tentent de passer.
14 Avril. - Un avion allemand est obligé d'atterrir près de Lunéville. Les aviateurs sont faits prisonniers
16 Avril. - 40 obus sont jetés sur le central électrique de Maizières-les-Metz, à 15 kilomètres au nord de Metz, usine qui fournit la force et l'éclairage à la ville et aux forts de Metz. - Deux Zeppelins bombardent la côte anglaise. - Deux avions lancent -quatre bombes sur Gérardmer.
17 Avril. - Un de nos dirigeables bombarde la gare de Fribourg-en-Brisgau. - Un avion allemand jette trois bombes sur Belfort.
19 Avril. - L'Officiel publie un décret prolongeant de 90 jours le moratorium des effets de commerce. - Conférence à Nancy sur la réparation des dommages de guerre.
20 Avril. - Les Allemands emploient au nord d'Ypres des bombes asphyxiantes.
25 Avril. - Nous débarquons sur lé deux rives des Dardanelles.
27 Avril - Trois bombes d'avion sur Nancy. Quatre morts, six blessés.
28 Avril. - Un de nos avions jette six bombes sur le hangar des dirigeables de Friedrichshafen. - Epernay est bombardée par des avions. - Trois avions allemands jettent des bombes sur Belfort
29 Avril. - Dunkerque reçoit 19 obus de 380. Vingt morts, 45 blessés, quelques maisons détruites.
30 Avril. - Reims reçoit 500 obus, dont beaucoup incendiaires. - Les Alliés prennent la ville de Gallipoli; aux Dardanelles. - Dunkerque reçoit encore une dizaine d'obus dans la soirée. Plusieurs victimes.

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