BLAMONT.INFO

Documents sur Blâmont (54) et le Blâmontois

 Présentation

 Documents

 Recherche

 Contact

 
 Plan du site
 Historique du site
 
Texte précédent (dans l'ordre de mise en ligne)

Retour à la liste des textes

Texte suivant (dans l'ordre de mise en ligne)

Accès à la rubrique des textes concernant 1914-1918
 

Février 1915 - La Vie en Lorraine (1/3)

Page suivante
août 1914 septembre 1914 octobre 1914 novembre 1914 décembre 1914
janvier 1915 février 1915 mars 1915 avril 1915  

La Grande guerre. La Vie en Lorraine
René Mercier
Edition de "l'Est républicain" (Nancy)
Date d'édition : 1914-1915

La Grande Guerre
LA VIE EN LORRAINE
FÉVRIER 1915
L'Est Républicain NANCY

Pendant le mois de février l'activité des combats se traduit seulement par une canonnade constante. L'affaire de Parroy et de Xon marque cependant un commencement de supériorité dans l'offensive française.
On a des renseignements précis sur les incendies et les massacres de Jarny et de Longuyon, sur l'occupation allemande à Saint-Mihiel.
Verdun, a demi investi, demeure inviolé.
M. Poincaré visite l'Alsace.
Puis voici le lamentable défilé des otages, des cinq mille prisonniers civils lorrains qui, enfin revenus des horribles camps de concentration, retrouvent chez nos amis les Suisses le parler de leur pays, sont réconfortés par leur affectueux accueil et oublient toutes leurs souffrances en revoyant flotter à Annemasse les trois couleurs des drapeaux français.
René MERCIER

Ils font sauter
PAR ERREUR
leurs tranchées
DANS LES ENVIRONS DE FLIREY

Paris, 30 janvier, 15 h. 30.
La journée du 29 janvier a été calme, dans l'ensemble.
En Belgique, combats d'artillerie.
Devant Guinchy, près de La Bassée, l'armée britannique a repoussé une attaque de trois bataillons allemands. L'ennemi a subi de grosses pertes.
Au nord d'Arras, près de Neuville-Saint-Vaast, notre artillerie lourde a pris sous son feu une batterie allemande, dont elle a fait sauter les caissons.
Dans les secteurs d'Albert, de Roye, de Soissons et de Craonne, de Reims et de Perthes, combat d'artillerie souvent intenses et très efficaces de la part de nos batteries.
En Woëvre, près de Flirey, les Allemands ont fait exploser une mine, qui était destinée à bouleverser nos tranchées, mais elle n'a détruit que les leurs.
Sur le reste du front, rien à signaler.

LE BILAN DE DIX JOURS DE GUERRE
Deux gros échecs allemands
Il faut savoir attendre. - Ce qui seul importe - Le commandement est sûr du résultat complet

Paris, 30 janvier, 15 h. 42.
Voici des principaux faits de la guerre du 16 janvier (matin) au 26 janvier (soir) : Aucun événement important par ses conséquences.
Les faits de guerre les plus intéressants, en raison des effectifs engagés, nous ont été tous favorables.
1° Gros échec, très onéreux pour les Allemands, à l'est d'Ypres, le 25 janvier.
2° Leur échec, plus onéreux encore, de La Bassée, les 25 et 26 janvier.
3° Absence de toute attaque des Allemands dans les secteurs de Soissons.
Partout ailleurs, engagements d'importance secondaire. Les effectifs mis en ligne des deux côtés ne dépassèrent pas une, deux, trois, parfois quatre compagnies.
Les circonstances atmosphériques, défavorables pour tous, expliquent en partie la médiocrité de l'effort fourni.
Concernant nos alliés, une autre raison est qu'ils renforcent leurs armées en effectifs, en cadres, en matériel. Leur puissance offensive augmente chaque jour.
C'est dans leur intérêt certain de ne produire leur effort maximum qu'au moment où ils disposeront du maximum des moyens. C'est ce qu'ils feront. Si, dans le public non mobilisé, l'attente qui en résulte produit une impression, cette impression disparaîtra si ceux qui la ressentent veulent bien se rappeler que ce qui seul importe, c'est atteindre le résultat complet, sans sacrifices inutiles.
Toutes les rencontres locales des derniers jours ont confirmé le commandement dans la certitude de ce résultat.
La période envisagée se résume ainsi :
1° Partout où les Allemands ont attaqué avec de gros effectifs, - une brigade au moins, - dans les secteurs d'Ypres et de La Bassée, ils ont été repoussés avec des pertes énormes.
2° Là où ils prétendaient avoir obtenu un avantage décisif (secteur de Boissons) ils n'ont pas osé attaquer.
Sur les autres points du front, il y a eu seulement des affaires locales, peu importantes, qui, toutes, sauf une, ont tourné complètement à notre profit.

De la mer à la Lys
De la mer à la Lys, progression des alliés, sérieux échecs allemands.
Nous avons consolidé et étendu la tête de pont organisée à Nieuport. Sur la rive droite de l'Yser, notre avance quotidienne a été minime, en raison du vent qui soufflait en tempête et de l'impossibilité de creuser des tranchées profondes dans les terrains sablonneux proches de la mer.
Nous avons progressé aussi à l'est de Lombaertzyde. L'activité de notre artillerie a été particulièrement efficace. La seule action de l'infanterie a été une attaque allemande, à l'est d'Ypres, le 25 janvier, et qui fut instantanément arrêtée par le feu violent de notre artillerie et de notre infanterie.
L'armée belge, reconstituée avec une remarquable rapidité, nous a assuré le concours de son artillerie, qui nous a été très utile.
L'artillerie lourde allemande s'est acharnée contre Fumes.
Le communiqué officiel rappelle ensuite le gros échec allemand de La Bassée, dans une violente offensive contre les Anglais.
Il rappelle aussi le combat de Blangy, le 16 janvier, où nous avons dû nous replier devant un violent bombardement, qui a été suivi d'une attaque d'infanterie.
Mais, par une contre-attaque, dans la même journée, nous avons réoccupé toutes les positions.

Une déception du Kaiser
Les espérances impériales ont été déçues à La Boisselle, d'où de kaiser avait prescrit de nous chasser pour l'anniversaire de la, fondation de l'empire. Il avait promis une récompense de 700 mark à qui lui apporterait une mitrailleuse française.
Le seul résultat a été l'échec de neuf attaques allemandes.
Notre artillerie a obtenu, dans ce secteur, des succès importants et ininterrompus.
Les prisonniers allemands avouent que l'artillerie ennemie se sent maîtrisée par la nôtre. Ils croient à un fléchissement prochain de leurs batteries au point de vue -du nombre et de la qualité des projectiles.

Devant Soissons
Devant Soissons, les Allemands sont impuissants à exploiter un avantage momentané et limité que leur valut la crue de l'Aisne. C'est là la meilleure preuve qu'ils ne remportèrent nullement une grande victoire, mais qu'il s'agissait d'un échec local, sans conséquence.
Il est faux que l'autorité militaire ait ordonné, à aucun moment, à la population de Soissons d'évacuer la ville.

Entre Soissons et Reims
Entre Soissons et Reims, l'ennemi a montré une assez grande activité, notamment à Poissy et à Berry-au-Bac, où se sont démoulées des actions locales d'une importance toute secondaire, sans résultats appréciables, mais fort honorables pour nos troupes.
Notre artillerie a réussi, presque toujours, dans ce secteur, à prendre l'artillerie allemande sous son feu.
Nous avons maintenu et consolidé tous nos gains des semaines précédentes dans la région Prunay-Souain-Perthes-Beauséjour-Massiges, malgré les efforts de l'ennemi. Nous avons même progressé sur certains points, mais la pluie, la neige, la boue, un brouillard épais, qui gênaient l'artillerie, ont déterminé le commandement à ne pas pousser plus avant nos avantages.

En Argonne
Statu quo en Argonne. La lutte s'est concentrée dans les régions de Saint-Hubert-Fontaine-Madame. Elle a été très localisée quant au terrain et quant aux effectifs.
Nous avons repoussé une quinzaine d'attaques, y répondant par des contre-attaques. La supériorité de notre artillerie a été indiscutable.

Au bois Le Prêtre
Au bois Le Prêtre, nous avons obtenu des succès importants, que nous n'avons pas pu maintenir intégralement, mais dont les résultats essentiels demeurent acquis.
La ligne ennemie est sérieusement entamée.
Grâce à la profondeur et à la solidité de leurs tranchées, nos hommes subissent, sans dommage sérieux, une pluie de feu continuelle. Ils sont admirables d'ardeur et veulent à tout prix enlever ce qui reste à prendre, pour chasser totalement l'ennemi de leur forêt.

Apremont et Flirey
Nous avons progressé, dans la même région, dans les bois d'Apremont et près de Flirey. Un général allemand a été tué au cours des opérations.

Dans les Vosges
Dans les Vosges il y a eu seulement des affaires d'une importance secondaire.

Un beau fait d'armes en Alsace
Le communiqué raconte ensuite en détail un épisode émouvant et magnifique qui se déroula à Harmannsvilerkopf, où quatre compagnies s'efforcèrent, au prix d'efforts considérables, de dégager une grand'garde attaquée par des forces importantes.
Quoique dépourvus de portée d'ensemble, dit le communiqué, de tels combats sont des témoignages saisissants de l'héroïsme de nos troupes.

La guerre aérienne
Concernant la guerre aérienne, le communiqué dit que, malgré les conditions atmosphériques des moins favorables, nos avions ont assuré régulièrement les services de reconnaissance.
Ils ont pourchassé fréquemment les appareils ennemis - plusieurs fois avec succès - et enfin, dans la nuit du 22 au 23 janvier, ont bombardé les cantonnements allemands dans la région de La Fère, y produisant un grand trouble.

VIOLENT COMBAT EN ARGONNE

Paris, 31 janvier, 0 h. 35.
Le communiqué officiel du 30 janvier, 23 heures, confirme que l'ennemi a laissé un grand nombre de morts sur le champ de bataille de Lombaertzyde, au pied de la grande dune, ainsi que devant les lignes anglaises, près de La Bassée.
Bombardement assez intense d'Arras, Ecurie et Roclincourt.
Sur le plateau de Nouvron, les Allemands ont fait exploser une mine sans résultats.
En Argonne, on signale un léger recul de nos troupes et leur organisation sur de nouvelles lignes, à deux cents mètres environ en arrière de celles qu'elles occupaient.
Le terrain a été vivement disputé.
Les pertes de l'ennemi sont très élevées.
Les nôtres sont sérieuses.

L'occupation allemande
A SAINT-MIHIEL

Nous avons reçu quelques renseignements sur l'occupation allemande à Saint-Mihiel ; ils nous ont été communiqués par un rapatrié de da Meuse, M. H..., propriétaire à Varnéville, rentré en France, il y a quelques jours, par la Suisse :

De Varnéville à Saint-Mihiel
Emmené le 24 septembre de Varnéville à Saint-Mihiel où il fut emprisonné pendant quinze jours dans le magasin à avoine de a route de Commercy, en compagnie de plusieurs centaines d'habitants de Varnéville, Loupmont, Vigneulles, Creüe Chaillon, etc. Rendu à la liberté avec tous ses compagnons d'infortune, il fut logé par les soins de la municipalité, d'abord dans la maison de Mlle Remy, rue du Four, puis dans celle de Mme Rampont, lorsque son premier domicile eut été par trop endommagé par les obus français.

Les maisons atteintes
A la date du 8 janvier, jour de son départ de Saint-Mihiel, un certain nombre de maisons avaient été plus ou moins atteintes par les obus de notre artillerie ; citons celles de MM. Labertrande, Cézar, Tallois, Malard (brûlée), Hôtel Moderne, Pernet, pharmacien ; Deloison, Adam, banquier (cette dernière déjà réparée) ; Paul Richier, hôtel du Cygne, café du Commerce, Audibet, coiffeur ; Delong (maison du Roy), de la Renommière (ancienne caisse d'épargne), de la Lance (ancienne imprimerie du Narrateur) ; Mansuy, rue Carnot ; Mila, rue Jeanne-d'Arc; le Marche-Couvert, Antoine, avenue des Roches ; la gare (à peu près détruite) et la plupart des maisons du quartier de la gare, les moulins Nicolas, nombre de maisons de la rue de Bar et de Chauvoncourt, les baraquements des chasseurs à pied, les nouvelles casernes de Verzel et de Zadigre, les casernes d'infanterie Mac-Mahon et Canrobert, dont les planchers et les portes ont été emportes pour couvrir les tranchées allemandes des environs de Saint-Mihiel.
L'église des Halles est intacte, mais l'église Saint-Etienne a reçu plusieurs obus qui ont. crevé la voûte en plusieurs endroits, détruit toutes les verrières anciennes et très légèrement endommagé le Sépulcre de Ligier Richier.
Le cercle militaire est détruit presque complètement, mais le monument du Souvenir Français est toujours debout.

Ceux qui restent
Le bombardement et la fusillade, qui se produisent presque journellement ont fait un certain nombre de victimes, surtout parmi la population des réfugiés. Sans parler de trois officiers allemands tués d'un éclat d'obus sur le seuil de la maison Scaillet, on compte une dizaine de tués. dont MM. Acker et Chanot, et environ vingt-cinq blessés, dont Mme Lefèvre, jardinière, et M. Marchal, de Vigneulles, employé chez Audibet, coiffeur.
M. H... estime à 1.200 environ le nombre des habitants restés à Saint-Mihiel ; à la date du 8 janvier, étaient en bon état de santé MM. Antoine et Malard, adjoints ; Daupleix (qui n'a pas été emmené en Allemagne, ainsi que le bruit, en a couru) ; André, Vérand, Huot, Cézar, Gilles, conseillers municipaux ; BreuÍll, président du tribunal, et Rollin, juge d'instruction; Richard juge de paix ; Allizé, Audéoud, les abbés Simonin et Chollet ; Ravelet, professeur du collège, et Béney, instituteur de Lemorville (font fa classe aux enfants au collège) ; les Soeurs de Saint-Vincent-de-Paul (ont installé une garderie d'enfants dans l'ancienne maison de Boudard) ; Japiot, ancien notaire ; Adam, banquier ; les frères Deguisne, propriétaires de l'hôtel du Cygne ; Dauphin père, Bricot, pâtissier ; Simon, marchand de chevaux ; des trois frères Némarq, Hennequin, ancien brasseur ; Leloup, ancien camionneur ; Michel, employé de M. Kosâa ; Lévy, boucher ; Mercier, bottier ; Houtte, maire de Hautmont ; commandant de Lacroix, réfugié d'Apremont, etc.;, nous allions oublier le sympathique Jules Villaume, actuellement pensionnaire à l'hospice.
Sont également restées : MMmes Picard, femme et filles de M. Picard, inspecteur des forêts ; Phasmann, de Ménonville ; Joutte, Wéber, Schumacker, Picard, Malard, Deguisne, Brunel, Deloison, réfugiée chez Mme Fauré depuis que sa maison a été mitraillée : Joly, coiffeuse ; Fion de Lamorville, Sarah Moïse, modiste, etc.
M. Hameau, employé de la gare, blessé dans l'après-midi du 24 septembre, lors du bombardement du cimetière des juifs et de Haroncote, et que l'on croyait avoir succombé, a été relevé par les Allemands et soigné à l'hôpital de Saint-Mihiel. Aussitôt guéri, il fut emmené prisonnier à Landau (Palatinat). ainsi que le gérant de la succursale de la Société Nancéienne d'alimentation de la rue Basse-des-Fosses.

Contributions et réquisitions
La ville a été imposée d'une contribution de guerre de 500.000 francs, dont les habitants ont pu verser la moitié seulement. L'administration militaire allemande a promis de rendre cette somme si aucun acte hostile n'était commis par la population contre les troupes d'occupation. Promesse de Boches sans doute !
Des réquisitions de toute nature ont dû être rapidement fournies : denrées alimentaires diverses, vins fins (la cave de l'hôtel du Cygne, y a passé), houille et bois de chauffage, eau-de-vie, tabac, 25 manteaux peau de biques, peaux de moutons, peaux salées, etc.

Le pillage
Les maisons habitées ont été respectées, mais les maisons abandonnées furent consciencieusement pillées et saccagées : chaises, fauteuils, canapés, literie, linge, fourneaux, etc., furent transportés dans les tranchées et dans les caves qui servent de logement aux troupes et d'abris contre la mitraille. Confortable et sécurité.
Depuis le début de la mauvaise saison des fourneaux ont été installés dans les caves voûtées des maisons abandonnées, les tuyaux débouchent dans la rue par les ouvertures des trappes ou des soupiraux.
Parmi les maisons et magasins pillés, citons ceux de MM. Duvergé Laurent, quincaillier ; Humbert, Bazar de la Meuse, Magasins-Réunis, Société Meusienne d'électricité, Périn, architecte ; docteur Lecomte, Mles Guénot, etc.
La banque Adam et les succursales de Varin-Bernier et du Crédit Lyonnais ont été respectées jusqu'à ce jour.
Les baraques foraines, en souffrance sur la place du Théâtre depuis juillet dernier, ont été également respectées.

Le ravitaillement
L'administration municipale est toujours assurée par MM. Antoine, Malard et Daupleix, sous le contrôle de la Commandature. M. Antoine s'occupe plus spécialement de la question ravitaillement. MM. Malard et Daupleix du logement des réfugiés qui occupent les maisons abandonnées ; M. Huot surveille la fabrication des milliers de sacs à terre destinés à consolider les parapets des tranchées allemandes.
Le ravitaillement de la population civile est assuré tant bien que mal par les Allemands qui fournissent à la municipalité les denrées alimentaires les plus indispensables. La ville vend les aliments aux personnes en situation de payer ; les nécessiteux reçoivent des bons ou sont nourris par la thune.
Le moulin doit fournir chaque jour deux sacs de farine (mélange d'orge, seigle et blé) à chacun des boulangers qui n'ont pas quitté Saint-Mihiel : MM. Lavignon, Petitjean, Thirion, Battut et Bourchette (ce dernier décédé en novembre).
Tout le combustible disponible ayant été réquisitionné, la population éprouve de grandes difficultés pour se chauffer.
Les magasins d'alimentation étant tous fermés, les Allemands ont organisé deux cantines où les soldats peuvent se procurer les denrées les plus usuelles : l'une est installée dans les magasins de la Société Meusienne d'Electricité, l'autre dans la maison Grattepanche.
De temps à autre, notamment les jours de fête, les soldats reçoivent de la bière expédiée de Bavière.

Dans l'espoir
Malgré leur situation précaire et leur isolement forcé, les habitants ne sont nullement démoralisés et vivent dans l'espoir d'une prochaine délivrance. Ils ont pu recevoir, on ne sait comment, quelques nouvelles de France qu'ils se communiquent dans de mystérieux couarails et qui leur permettent de juger à leur valeur les nouvelles pessimistes répandues par les troupes allemandes.

La circulation
Chacun est libre de circuler en ville comme il l'entend, mais on doit être constamment en possession d'un laissez-passer permanent délivré par la commandature, que l'on doit faire renouveler tous les dix jours.
La discipline militaire est très sévère et les troupes se conduisent convenablement. A la date du 8 janvier, aucun habitant n'avait été molesté, ni fait prisonnier en Allemagne, excepté les deux, personnes que nous avons déjà nommées.
A partir de 5 heures du soir, la circulation est interdite d'une manière absolue, les. habitants doivent s'enfermer chez eux, sans éclairage possible, le pétrole, la bougie ou l'huile à brûler étant introuvables.
Les troupes d'occupation cantonnées à Saint-Mihiel appartiennent à la 12e brigade d'infanterie bavaroise. Il y a aussi beaucoup d'artilleurs bavarois.

Blessés et malades
Les blessés et les malades sont soignés à l'hôpital ; les deux ambulances de la Croix-Rouge ne sont pas utilisées.
Les soldats morts sont enterrés soit au cimetière, soit dans un terrain situé à proximité du jardin de M. Allizé, route de Vigneulles. Les cercueils sont fournis par l'hôpital et fabriqués par M, Pierrot, le seul menuisier resté à Saint-Mihiel.
Aucun médecin civil n'est resté ; deux pharmacies sont ouvertes : celle de M. Weinsbach et celle de M. Rouyer, tenue par le fidèle Constant.

On se bat
On se bat presque tous les jours dans les environs ; on ramasse souvent des balles françaises perdues dans les rues de la ville. Des aéroplanes français et allemands passent fréquemment au-dessus de Saint-Mihiel ; leur visite annonce généralement une action prochaine.
Dans la nuit de Noël, toute la population fut mise en émoi par une vive fusillade dans les rues de la ville. Croyant à une surprise de nos troupes et à la rentrée des Français, les habitants eurent un moment d'émotion patriotique. Mais hélas! ce ne fut qu'une fausse joie ! C'étaient les Boches qui fêtaient Noël à leur manière.
Pour éclairer les bureaux de la division où sont installés les services de l'état-major, les Allemands ont amené un groupe électrogène à vapeur dans le garage situé à côté de l'église Saint-Michel.
Les fameuses passerelles, dont les communiqués nous ont annoncé la destruction à plusieurs reprises, sont rétablies l'une sur le grand pont, détruit par notre génie, le 8 septembre, les autres à hauteur du moulin et derrière la maison Mila. Elles sont constituées par des madriers en bois reposant sur des chevalets ; elles ne peuvent servir que pour l'infanterie.
Des batteries allemandes sont placées sur la côte Sainte-Marie, derrière les Capucins et aux Abasseaux, à proximité de l'ancienne route de Commercy.
Le fort des Paroches n'a jamais été pris, contrairement au bruit qui a couru en septembre.
Une voie de chemin de fer à écartement normal a été construite entre Vigneulles, point terminus, et Chambley, où elle se raccorde à la ligne de Conflans.

A Landau
C'est à Vigneulles que furent conduits en voitures, le 8 janvier, par un temps épouvantable et sans qu'ils aient été prévenus de leur départ, plusieurs centaines de réfugiés de Saint-Mihiel, qui avaient été autorisés à rentrer en France (enfants au-dessous de 16 ans, femmes et filles, et hommes de plus de 60 ans).
Après une nuit passée dans l'église de Vigneulles, ils furent embarqués à destination de Landau (Palatinat), où ils arrivèrent transis et mourant de faim, après 24 heures de voyage, sans avoir eu à changer de train.
Ils furent parqués pendant dix jours dans un camp de prisonniers, situé à un kilomètre de Landau. Comme logement, des baraques en bois ; en fait de lit, un peu de paille malpropre et comme nourriture journalière une gamelle de soupe grasse à midi et des légumes et fromage le soir ; le matin, un peu d'eau chaude sous le nom de café !

Le retour
Le 20 janvier, ils furent embarqués à destination de Schaffouse où ils reçurent de la part de la Société de la Croix-Rouge et de toute la population, l'accueil le plus bienveillant et le plus généreux. Aliments de toutes sortes, vins, café, thé, vêtements, linge, chaussures, argent leur furent largement distribués et c'est les larmes aux yeux que M. H., encore ému de la réception chaleureuse des Suisses, nous raconte qu'un pharmacien de Schaffouse, le voyant chaussé de mauvais sabots, le fit entrer chez lui et se déchaussa pour lui donner ses bottines.
A leur départ de Schaffouse, un grand nombre d'habitants voulurent accompagner à la gare nos infortunés compatriotes, et c'est aux cris répétés de « Vive la France ! » poussés par des milliers de poitrines, que les deux trains de rapatriés s'ébranlèrent, emportant vers la liberté, vers la France, toutes ces malheureuses victimes de la sauvagerie teutonne.

DES FLANDRES AUX VOSGES
Nos batteries continuent leur beau travail
La revanche anglaise de La Bassée

Paris, 31 janvier, 15 h. 20..
La lutte pendant la journée du 30 janvier s'est bornée, sur presque tout le front, à un combat d'artillerie. La canonnade a été intense, de part et d'autre, sur de nombreux points. Notre artillerie a pris partout l'avantage.
Devant La Bassée, l'armée britannique a repris la totalité des tranchées qu'elle avait momentanément perdues.
Les Allemands ont canonné le clocher et l'église de Fonquevillers, au sud d'Arras.
Dans les secteurs d'Arras, de Royes, de Soissons, de Reims et de Perthes, nos batteries ont détruit deux pièces ennemies, plusieurs ouvrages, un certain nombre de lance-bombes et dispersé plusieurs rassemblements, des bivouacs et des convois.
En Argonne, dans le bois de la Grurie, où nos troupes ont dû, le 29, opérer le léger recul précédemment signalé, les Allemands ont prononcé, hier, près de Fontaine-Madame, trois nouvelles attaques, qui ont été repoussées.
De l'Argonne aux Vosges aucun changement. Nous tenons notamment, près de Badonvillier, le village d'Angomont que les Allemands prétendent avoir occupé.

Leurs RENFORTS vers YPRES
Brouille et lassitude

Paris, 31 janvier, 19 h. 10.
AMSTERDAM. - Une dépêche de l'Ecluse au « Télégraf » dit que de nombreuses troupes destinées au front d'Ypres sont concentrées autour d'lseghen.
Beaucoup de régiments, précédemment décimés, sont reconstitués.
Des soldats allemands se sont révoltés et 2.000 d'entre eux ont été envoyés sur le front oriental.
En Flandre, les rapports entre les troupes autrichiennes et les troupes allemandes ne seraient pas du tout amicaux.
La concentration des troupes fraîches continue sur le front de l'Yser.
Un parc d'artillerie et d'aviation est établi à Ghistelles.

Paris, 1er février, 0 h. 36.
Le communiqué officiel du 31 janvier; 23 heures, dit simplement qu'aucun incident notable n'est signalé.

VISITE D'UN TAUBE

Nancy, 1er février.
Samedi 30 janvier, vers une heure moins un quart de l'après-midi, c'est-à-dire à l'heure du déjeuner, les rares personnes qui. se trouvaient dans les rues de Nancy apercevaient un avion volant à une grande hauteur. Sa couleur jaune clair fit croire à quelques-uns que c'était un des nôtres, mais les formes caractéristiques de l'appareil ne laissèrent bientôt aucun doute sur son origine. C'était un « Taube ».
Et bientôt une forte détonation, partant du quartier de la rue Victor, fixait les curieux à ce sujet. Du reste, l'oeil exercé de nos canonniers avait discerné l'ennemi. Des obus ne tardaient pas à éclater dans la direction de l'aéroplane qui, prenant de la, hauteur, s'enfuit dans la direction de Metz.
Dans sa fuite, l'aviateur allemand laissa tomber plusieurs projectiles, tous munis de banderoles qui retardaient leur chute et permettaient de les voir dans la descente et, par là, de les éviter. Des fléchettes d'acier étaient également lancées.
Disons de suite que six bombes tombèrent sur Nancy. Elles ne causèrent que des dégâts matériels peu considérables et un enfant fut légèrement blessé par un éclat de vitre, brisée par l'une d'elles.
La première bombe est allée choir rue des Chaligny, dans le chantier de M. Roth, négociant en bois. Elle s'abattit sur un tas de planches où elle mit le feu. Les secours furent aussitôt organisés. Le commencement d'incendie fut éteint rapidement. Une vingtaine de planches furent brûlées.
La deuxième est tombée rue d'Algérie, dans un terrain vague, près de la clôture du chemin de fer de ceinture. Elle a fait un trou en terre de soixante-quinze centimètres d'ouverture.
La troisième s'est abattue à peu de distance de la gare Saint-Georges, près de la palissade. Elle a fait un trou de cinquante centimètres dans le sol.
A cent mètres de là, la quatrième bombe s'est perdue sur un tas de fumier, dont,.
elle n'a même pas dispersé la paille.
La cinquième s'est échouée dans le jardin de M. Hausmann, industriel, faubourg Sainte-Catherine. Elle n'a fait qu'une simple excavation dans la terre.
Enfin la sixième bombe, qui a causé quelques dégâts, est tombée dans la cour de l'école des Grands-Moulins, rue Guilbert-de-Pixérécourt.
La rentrée de la classe devait se faire quelques minutes après. Les enfants jouaient encore dans la cour. Mais l'avion allemand était signalé, et l'institutrice, qui surveillait la récréation, se souvenant des conseils donnés par M. Simonin, directeur de l'école, avait fait rentrer les élèves dans le vestibule.
Les bambins attendaient avec anxiété, pressés les uns contre les autres. Les plus curieux, placés près des fenêtres, regardaient par les carreaux. Aussi quelques-uns purent-ils voir l'engin tomber à terre.
Une forte explosion se produisit. Aussitôt les balles de shrapnell allèrent frapper les murs, brisant les vitres des fenêtres, traversant les panneaux des portes, perforant en divers endroits les chanlattes, écaillant le crépi des murs.
Un seul enfant, le jeune Jean Deloche, âgé de 10 ans, évacué de Moncel, dont les parents habitent rue Mac-Mahon, 9, fut atteint par un éclat de verre à la cuisse droite. Un soldat de garde dans les environs le porta à la pharmacie Aubertin, faubourg Saint-Georges, puis à une ambulance voisine. Le blessé fut enfin conduit à l'hôpital où l'on constata que sa blessure était des plus légères.
Un autre enfant, le jeune Simonin, eut son pantalon déchiré près de la poche gauche. Il n'eut même pas une égratignure.
C'est donc grâce aux sages conseils de M. Simonin que l'on n'a pas eu de morts à déplorer, car la bombe, tombant au milieu des enfants qui jouaient dans la cour, aurait certainement fait plusieurs victimes.
Dans les quartiers de la gare Saint-Georges et des Grands-Moulins, des fléchettes ont été ramassées, mais personne n'a été atteint.
Les débris des bombes et leurs banderoles aux couleurs allemandes ont été remis aux autorités militaires.
On assure aussi qu'une bombe serait tombée à Malzéville, dans un jardin. Elle n'aurait fait aucun mal.
La chasse livrée au Taube a eu le don d'intéresser les passants, qui ne manquaient pas d'applaudir les meilleurs coups.
Les deux derniers « flocons blancs » se sont ouverts juste sous l'oiseau maudit, qui a fait un plongeon d'au moins 200 mètres, pour le plus grand plaisir des curieux, mais s'est perdu dans les nuages. Ajoutons qu'il volait à une très grande hauteur.

LE ZEPPELIN DE VENDREDI

Nancy, 1er février 1915.
On assure que le zeppelin qui, dans la nuit de jeudi à vendredi, a essayé de venir à Nancy, a été touché par nos 75 de telle façon qu'il serait allé tomber dans les lignes allemandes, vers Réchicourt.

LES ALLEMANDS A JARNY
Incendies et Massacres
Le récit d'une réfugiée

Nancy, 1er février
Pour quelle raison les Allemands font-ils actuellement évacuer en masse les régions lorraines qu'ils occupent ? D'où vient que le bassin de Briey, notamment, se vide par un exode qui comprend déjà plusieurs milliers de réfugiés ?
Nous avons à ce sujet interrogé, hier, plusieurs personnes qui, après un bref séjour à Annemasse (Haute-Savoie), sont revenues chercher ici, dans le sein de leur famille ou bien au foyer de leurs amis, un peu d'apaisement et l'oubli des privations, des maux, des opprobres, des humiliations soufferts pendant six longs mois.
C'est ainsi que nous avons pu causer avec Mme X..., de Jarny, qui nous a raconté, d'une voix tremblante encore d'émotion, les heures qu'elle a vécues dans son malheureux village :
- Si les Boches nous chassent, ou plutôt s'ils ont autorisé notre départ pour la France, oh ! ce n'est point, croyez-le, par charité ni par pitié pour nous... Ils achèveront ainsi sans témoins leurs pillages.
C'est le principal motif de leur décision... Et puis, il y a des considérations économiques : songez, en effet, qu'il faut nourrir, tant bien que mal, les populations placées sous leur administration et que les vivres deviennent rares, que la vie coûte cher, que l'éloignement des bouches inutiles allégera d'autant leur budget de la guerre. »
Entre ces versions, Mme X... incline pour les commodités du pillage. Elle a vu à l'oeuvre les cambrioleurs du kaiser. Elle sait qu'ils ne se font aucun scrupule de briser les meubles, de fracturer les coffres-forts, de charger sur des camions automobiles tous les objets de valeur à leur convenance, que les femmes d'officiers sont venues exprès de Metz pour choisir dans les propriétés...
- Le peu qui reste encore dans nos habitations, dit-elle avec un douloureux soupir, est déjà emporté. Nous rentrerons dans nos maisons absolument vides... Les bandits règnent maintenant en maîtres. Rien ne les gêne, rien ne les arrête. Les chefs sont dignes de leurs soldats. »
Quant à l'idée qu'ils expulsent les vieillards, les femmes, les enfants pour réduire la consommation des vivres, elle se présente à l'esprit de Mme X... comme une simple hypothèse :
- Que nous mourions de faim ou de froid, je vous demande un peu ce que cela peut faire aux Boches. »

Ils brûlent
On est entièrement de cet avis, des qu'on apprend de quelles atrocités la domination allemande a souillé Jarny.
Leurs premières patrouilles se sont présentées le dimanche 23 août. Elles avançaient prudemment. Nos troupes tenaient l'ennemi en haleine, Par intervalles, le canon grondait. De nombreuses escarmouches, des engagements plus ou moins vifs avaient marqué le contact à la frontière.
- A partir du 23, l'occupation proprement dite de Jarny commence... Le 4e bavarois précède un flot de régiments. Je note au passage le 66e d'infanterie, le 69e d'artillerie, dans ce déluge d'hommes qui inonda le pays. Pendant deux interminables journées, nous assistons à ce spectacle... Nos coeurs se serraient... Hélas ! de pire épreuves allaient nous être réservées. »
Une horrible folie de carnage se déchaînait en effet le mardi 25. Vers trois heures après midi, les Allemands essuyaient une attaque violente. Les obus français pleuvaient. Quelques projectiles s'abattirent sur Jarny.
Tout à coup, des flammes jaillissent. Une maison brûle dans la Grand'Rue. Le feu gagne. Il étend de proche en proche ses ravages. Bientôt la rue entière ne forme plus qu'une immense fournaise où vingt-quatre immeubles mettent deux jours à se consumer, sans qu'il ait été naturellement possible d'organiser ni d'apporter le moindre secours.
- De toute la rue principale de notre commune, indique Mme X..., il ne reste que des ruines. Le clocher et l'église ont beaucoup souffert. Les autres quartiers de Jarny sont épargnés... »

Ils tuent
Quels prétextes alléguaient les incendiaires teutons pour accomplir leur oeuvre de dévastation ? Toujours les mêmes. La population civile avait fait usage de ses armes :
- L'incendie s'accompagna de scènes abominables, continue Mme X... Les habitants étaient enfermés à double tour dans leurs maisons. On fusillait quiconque cherchait à s'enfuir. Des gens furent rejetés dans le brasier à coups de baïonnettes. La famille Pérignon périt presque tout entière ; la fille s'échappa sous des balles et elle eut un bras fracassé... Dans une maison voisine un autre enfant, le petit Bérard, fut assassiné ; un ouvrier italien du nom d'Offiero trouva également la mort dans des circonstances aussi tragiques et sa fille eut le bras traversé d'une balle. M. Ernest Lhermitte, en rentrant chez lui, fut à bout portant fusillé sur la place de l'Eglise... En tout, on compta une trentaine de victimes, soit treize habitants et dix-sept sujets italiens. »
Le mercredi 26, les exécutions des otages ensanglantèrent le village. M. Henri Genot, le maire de Jarny, succomba avec une héroïque fermeté ; M. l'abbé Vouot, professeur au collège de la Malgrange, venu dans la paroisse pour y remplacer l'honorable curé, son frère, pendant quelques jours, subit le même sort.
Des Italiens furent convoqués à la mairie pour une communication urgente. Ils s'y rendirent. Pendant qu'ils se tenaient rassemblés dans la cour, un détachement de fantassins arriva au pas de parade, s'aligna tranquillement et, sur l'ordre de son chef, épuisa sur eux ses cartouches.
Morts et blessés furent abandonnés sur le lieu même de l'assassinat avec défense, sous les peines les plus sévères, d'approcher le groupe lamentable qu'ils formaient au milieu d'une large mare de sang.
Deux jeunes gens furent retenus prisonniers dans l'auberge Blanchot, où ils passèrent la nuit ; ils tombèrent au petit jour sous un feu de peloton.

Les indemnités
La domination allemande usa largement du système des réquisitions ; mais elle se distingua notamment dans l'application de son système des contributions de guerre. On taxa au hasard. Jarny dut payer une indemnité de 10.000 francs ; Doncourt paya 100.000 francs, Conflans 30.000 mark...
Les officiers, pour se procurer quelque argent de poche, recoururent à divers moyens, Mme X... nous a exposé celui-ci : l'appariteur municipal de Jarny fut contraint de dresser une sorte de « mémoire » où chaque commerçant, chaque particulier, du plus riche au plus pauvre, figurait avec, en regard de son nom, la somme qu'on pouvait lui extorquer.
- Quand l'appariteur remit la liste composée surtout des principaux notables, l'officier eut l'air de méditer sur la capacité financière du pays, puis il dit à l'humble fonctionnaire : « C'est bien ; je vous remercie... Allez maintenant chercher l'argent.... Il me faut trois mille francs avant deux, heures... »

Le pillage
Une brave boulangère - comme dans la chanson - avait des écus. Mme Génot avait soigneusement rangé ses recettes dans un coffre-fort. Elle se félicitait de posséder ainsi une vingtaine de mille francs, qu'elle avait eu tant de peine à amasser.
La commerçante perdit-elle la clé du coffre ? Oublia-t-elle le « secret » ? Quoi qu'il en soit, elle fut soudain prise au dépourvu quand elle voulut emporter le précieux magot. Elle courut chez le maréchal, M. Léonard, pour réclamer son assistance.
- Prenez un marteau, un ciseau à froid... Vous fracturerez la serrure de ce maudit meuble...
Mais jugez de la stupéfaction de la boulangère et du maréchal en trouvant deux Boches occupés à se partager l'or du coffre à pleines poignées. Les pillards étaient fort exactement renseignés et je vous prie de croire qu'ils n'avaient consulté aucun document de l'appariteur municipal sur les capacités financières de Mme Génot !
Des charrettes, des camions automobiles emportèrent les meubles et le linge. On vida les armoires jusqu'aux derniers mouchoirs :
- C'est pour les malades des hôpitaux de Metz... expliquaient les pillards pour tenter une timide justification de leurs vols. »

Le départ pour la France
Les réfugiés de Jarny sont d'accord pour déclarer qu'aux premiers temps de l'occupation, la pauvre commune subit sans trop d'ennuis le dur régime qu'on lui imposait.
Le prix des denrées ne subit qu'une légère augmentation, sauf pour le lard qui se vendait couramment 2 fr. 40 la livre au lieu de 1 fr. 25. Le pain se vendit toujours 0 fr. 75 les trois livres. Avec de l'argent, on se procura, avec une facilité relative, tous les produits de consommation, naturellement importés d'Allemagne.
Mais, à mesure que la victoire s'éloignait d'eux, les Allemands redoublaient de morgue, d'insolence et de brutalité :
- J'ai cette impression douloureuse, dit Mme X..., qu'en évacuant notre pays, quand ils y seront contraints par la force, tous ses brigands ne laisseront rien derrière eux. »
Ce fut le 9 janvier dernier que les autorités décidèrent de renvoyer en France une partie de la population ; mais les pauvres gens ignoraient leur destinée et la plupart apprirent sans trop d'étonnement qu'on les conduisait en prison à Rastadt, dans le grand-duché de Bade :
- Ils ont arrêté ce jour-là les retraités et les fonctionnaires, dit Mme X... La triste caravane se composait d'environ 600 à 700 personnes venues de Conflans, de Bruville, de Labry, de tous les villages d'alentour. Il ne reste à Jarny qu'un millier de personnes. A Rastadt, on fit descendre du train tous les hommes de quinze à cinquante ans. puis le voyage continua sur Schaffouse où nous passâmes sur le territoire suisse... »
Notre interlocutrice rend un hommage ému aux Comités de la Croix-Rouge qui s'empressèrent autour des exilés en route vers leur Patrie. On leur prodigua des soins affectueux ; on les réconforta par une nourriture abondante ; on distribua des vêtements chauds - et comme un bon paysan demandait comment il s'acquitterait de sa dette de reconnaissance :
- Rien de plus commode, monsieur, lui répondit un délégué de la Croix-Rouge, chantez-nous donc la « Marseillaise ! »
ACHILLE LIÉGEOIS.

LES OPÉRATIONS EN LORRAINE ET EN ALSACE

Nos progrès au bois Le Prêtre
Au bois Le Prêtre, au nord-ouest de Pont-à-Mousson, nous avons obtenu un succès important, que nous n'avons pas pu maintenir intégralement, mais dont les résultats essentiels demeurent acquis.
La continuité de nos progrès dans ce bois, qui appartenait tout entier aux Allemands il y a deux mois, a été précédemment relatée. Nous avons, pied à pied, gagné du terrain, moins une partie que les cartes forestières désignent sous le nom de Quart-en-Réserve.
C'est ce Quart-en-Réserve que nous avons abordé avec succès dans la journée du 17. D'un seul bond, nos froupes se sont emparé de plusieurs ouvrages ennemis.
qu'une contre-attaque prononcée par les Allemands dans l'après-midi n'a pas réussi à leur enlever. L'effectif d'une compagnie est resté prisonnier entre nos mains, avec plusieurs officiers et sous-officiers.
Le 18, nouveau progrès : un ouvrage allemand est enlevé. Une section allemande est faite prisonnière. Notre gain représente 500 mètres de tranchées ennemies.
Le 19, nous débordons encore d'une centaine de mètres en avant de ces tranchées.
Et cette progression nous permet de mesurer les pertes de l'ennemi, car tout le terrain conquis est couvert de morts. Nous en comptons plus de trois cents mètres, ce qui chiffre à plus d'un bataillon les pertes ennemies en tués ou Messes. Dans les journées suivantes, les Allemands se sont acharnés à prendre leur revanche et a nous rejeter hors du Quart-en-Réserve.
Ils n'y ont pas réussi, mais ils nous ont repris un peu moins du tiers des positions conquises par nous. Dans l'une de nos tranchées avancées, nous avions poussé une pièce d'ancien modèle que nous avons dû y laisser quand nous avons évacué ce point.
Mais les résultats tactiques sont acquis. Nous tenons, sur plus de trois cents mètres, Les anciens ouvrages allemands et la ligne ennemie est sérieusement entamée. Grâce à la profondeur et à la solidité de leurs tranchées, nos hommes subissent, sans dommage sérieux, la pluie, de fer à laquelle les Allemands les soumettent depuis notre dernier succès, lis sont admirables d'ardeur et veulent a tout prix enlever ce qui reste à prendre pour chasser totalement l'ennemi de « leur » forêt.
A noter, dans la même région, nos progrès (200 à 400 mètres) au bois d'Apremont et près de Flirey. Un général allemand a été tué au cours de ces opérations.

L'affaire de l'Hartmannsvilerkopf
Il n'y a eu, dans les Vosges, que des affaires d'importance secondaire. L'une d'entre elles, qui s'est déroulée sur les flancs de l'Hartmannsvilerkops, a été, malgré la médiocrité numérique des effectifs engagés (2 sections au début, 4 compagnies dans les jours suivants), particulièrement émouvante, en raison des difficultés du terrain et de l'énergie dont nos chasseurs ont fait preuve. Ce n'est qu'un épisode de guerre. Mais c'est un épisode magnifique.
Nous avions, au sommet de l'Hartmannsvilerkopf une grand'garde qui a été, le 19 janvier, très violemment attaquée par des forces importantes. Nous avons voulu la dégager.
La chose était malaisée. Les pentes, dans ce coin des Vosges, sont un chaos de rochers. Les semis de sapins dressent sous les arbres un réseau d'arbustes impénétrable. n neigeait. La brume empêchait de voir à dix mètres.
Comme il s'agissait de sauver des camarades, nos officiers et nos soldats n'ont pas hésité. Ils savaient que le détachement du sommet avait 300 cartouches par homme, et tout le monde espérait arriver à temps.
Le 19 au soir, deux compagnies cherchent à gagner la gauche ennemie et y réussissent. Deux autres commencent a progresser sur la droite le 20 au matin. Mais cette progression est d'une extrême lenteur, pour les raisons indiquées plus haut, et aussi parce que l'ennemi a eu le temps d'organiser un solide réseau de fils de fer.
Nos hommes trébuchent sur le verglas et dans les défenses accessoires. Ils attaquent toute la journée. Au sommet, la grand'garde tient toujours. Nous l'entendons tirer et, vers le soir, comme un salut, son clairon nous envoie le refrain du bataillon.
Le 21, nous gagnons sur les pentes, mais combien lentement. Les chasseurs d'en haut tirent toujours. Nous sommes au contact étroit de l'ennemi. Pour arriver à temps, les assauts se précipitent. Deux officiers tombent à la tête de leurs hommes. Mais le verglas et les fils de fer nous retardent.
La nuit venue, au sommet, on n'entend plus rien. La vaillante poignée de défenseurs a dû succomber avant que nous ayons pu l'atteindre.
Malgré leurs effroyables fatigues, malgré aussi l'espoir perdu de dégager leurs camarades. nos chasseurs continuent et se maintiennent. en combattant, au contact immédiat des défenses allemandes. Ils y sont demeurés depuis lors interdisant à l'ennemi tout mouvement, et résolus à reprendre le sommet.
Bien que dépourvus de portée d'ensemble, de tels combats sont des témoignages saisissants de l'héroïsme de nos troupes.
Sur le reste du front vosgien, nous avons repoussé des attaques, notamment à Wissembach et à Uffhotz. Nous avons eu de nombreux succès d'avant-postes que Les communiqués quotidiens ont relatés. Ce ne sont là que des incidents.

LES EXCUSES SANGLANTES

Nancy, 1er février.
Le Français a l'habitude d'estimer que l'univers voit de la même façon que lui. C'est un grave inconvénient de la clarté de son esprit. Tout ce qui est clair pour lui est clair pour tout le monde. Il ne se soucie presque pas, - soyons sincères, - il ne se soucie pas du tout de ce que pensent « les autres ».
On a pu constater que dans la crise actuelle ce tort nous cause de sérieux dommages.
Le Luxembourg a été envahi, la Belgique a été meurtrie, Louvain, Matines, tant d'autres villes ont été détruites, la cathédrale de Reims a été démolie, des villages ont été pillés, brûlés, des populations assassinées. Les Taubes et les Zeppelins ont survolé les villes ouvertes et tué des femmes et des enfants.
Qu'est-ce que nous avons fait ? Nous avons écrit des protestations, éloquentes, certes, mais vagues. C'est tout à fait à la dernière limite que le gouvernement a divulgué l'horreur allemande.
Jusque-là l'Europe, aussi bien que les autres parties du monde, avait le droit de considérer l'armée germanique comme une troupe de petits saints.
Les Allemands au contraire, ont tout d'abord organisé la propagande par la plume, inondé de leurs tracts les puissances neutres, et même belligérantes, et ont raconté les événements comme il leur convenait qu'ils fussent connus.
Heureusement pour nous leur orgueil les a, comme en toutes choses, lourdement trompés.
Leurs excuses étaient d'abord hautaines. Ce n'était pas de la discussion, mais des affirmations.
Quand ils ont envahi le Luxembourg, ils se sont contentés de dire que ce n'était pas vrai. Ils passaient, simplement, ils ne violaient aucune neutralité. Ils n'avaient aucun méchant dessein.
Lorsqu'ils ont envahi la Belgique et qu'on leur a opposé un traité signé par eux, ils ont répliqué dédaigneusement :
- Qu'est-ce que c'est que cela ? Un chiffon de papier !
Puis, comme ils voyaient que cette invasion leur aliénait certaines sympathies avec lesquelles il était bon de compter, ils ont trouvé cette excuse qui leur paraissait la suprême concession :
- Nécessité ne connaît pas de loi. Cela est en contradiction avec le droit des gens. L'injustice que nous commettons de cette façon, nous la réparerons, dès que notre but militaire sera atteint.
Il paraît que ce ne fut pas suffisant pour quelques nations qui trouvèrent la doctrine un peu hardie. Les Allemands cherchèrent donc une autre explication.
- Des officiels français, sous un déguisement, écrivent-ils, sont passés en automobile sur les routes belges.
Le déguisement, c'est sans doute des habits, civils. Ainsi un bon Français qui allait en Belgique en temps de paix était considéré par la doctrine germanique comme violant la neutralité belge s'il joignait à sa qualité de commerçant celle d'officier de réserve ou de territoriale.
L'explication était tellement grotesque qu'il fallait en trouver à tout prix une plus convenable.
- Les forces françaises, ont déclaré les Allemands, avaient l'intention de marcher sur la Meuse par Givet et Namur. Elles auraient donc violé la neutralité belge.
Ce n'était pas très fort. Mais on fait ce qu'on peut.
Enfin, les envahisseurs, en cambriolant le ministère des affaires étrangères, crurent avoir rencontré par hasard la bonne excuse en découvrant ce qu'ils intitulèrent un plan. Ce plan consistait tout simplement en ceci : Un général anglais ayant demandé à un général belge ce que ferait la Belgique si elle était menacée d'occupation par les Allemands, le général belge avait répondu que les précautions étaient prises contre une entreprise de ce genre.
Toutes ces explications étaient trempées dans le sang. Elles étaient inacceptables. Elles étaient inexistantes. Pourtant comme les peuples qui ne sont pas en guerre et ne souffrent pas encore de la barbarie allemande ne sont pas exigeants et se laissent facilement convaincre, ils firent semblant sinon d'être convaincus, du moins d'agréer ces excuses. La presse neutre protesta bien un peu, mais point les gouvernements. Et on passa à d'autres exercices.
Les autres exercices, on les connaît : le pillage, le viol, l'assassinat, l'incendie.
Et à chaque reproche les Allemands n'ont jamais négligé d'opposer un prétexte. S'ils brûlent les villages et les villes sur leur passage, s'ils assassinent les habitants, c'est que des civils ont tiré sur eux.
S'ils prennent tout ce que contiennent les demeures, c'est pour en garnir leurs lignes de défense. S'ils dérobent aussi le linge, c'est pour les blessés.
S'ils envoient des Taubes et des Zeppelins au-dessus des villes sans défense où ils tuent des femmes et des enfants, c'est en façon de représailles.
S'ils bombardent une cité tranquille comme Nancy, ou une station balnéaire comme Hartlepool, c'est qu'il y a dans ce bombardement un but militaire mystérieux.
Les Allemands évoquent tous les prétextes, toutes les excuses, sans se soucier de leur qualité. Pourvu que ces excuses et ces prétextes soient en nombre considérable, il leur apparaît que les nations non-belligérantes trouveront bien l'excuse qui sauve leur intérêt, ou le prétexte qui favorise leur inaction.
Ce que veulent les Allemands par cette propagande fielleuse ou mielleuse qui accompagne la violation du droit des gens ou qui suit leurs atrocités, c'est favoriser l'égoïsme plus ou moins sacré des peuples qui ne sont pas dans la fournaise, et les écarter du feu.
Jusqu'ici ils paraissent avoir assez bien réussi, sinon auprès des peuples, du moins auprès des gouvernements.
Mais les peuples, qui n'ont pas dissimulé leur horreur, ont aussi compris que si la Triple Entente était battue, ils auraient aussi bien vite leur tour, et seraient traités comme la Belgique. Ils pèsent sur les gouvernements, montrant par là qu'ils ont mieux peut-être que leurs dirigeants la claire vision de leur avenir.
Cet état d'esprit que la propagande allemande n'a pas pu contenir, il y a beau temps qu'il serait développé et aurait agi contre la barbarie dans le sens de la civilisation si nous avions organisé la diffusion de la vérité comme les militaires et les savants germaniques ont organisé la diffusion du mensonge.
Il n'est jamais trop tard pour bien faire.
Le gouvernement français a publié le rapport sur les atrocités allemandes. Il va répandre le Livre rouge qui contient les documents, les dépositions et les preuves.
La presse sera, si on le veut sérieusement, pour cette oeuvre de défense nationale et internationale l'auxiliaire le plus vigoureux.
RENÉ MERCIER.

NOTRE ARTILLERIE
a continué
SA BONNE BESOGNE

Paris, 1er février, 15 h. 10.
La journée du 31 a été marquée comme la précédente, par une lutte d'artillerie qui a été particulièrement vive dans toute la région du Nord.
Au sud-est d'Ypres, les Allemands ont tenté sur nos tranchées, au nord du canal, une attaque qui a été immédiatement arrêtée par nos feux combinés d'artillerie et d'infanterie.
Sur tout le front de l'Aisne, depuis le confluent de cette rivière et de l'Oise, jusqu'à Berry-au-Bac, nos batteries ont réussi un certain nombre de réglages heureux, démoli des tranchées en construction, des abris de mitrailleuses et fait taire, en plusieurs endroits, les lance-bombes et l'artillerie de l'ennemi.
En Champagne, au nord-est de Mesnil-les-Hurlus, nous avons consolidé notre organisation autour d'un petit bois dont nous nous sommes emparés avant-hier.
La journée a été relativement calme dans l'Argonne où les Allemands paraissent avoir beaucoup souffert dans les récents combats.
Rien d'intéressant à signaler sur les fronts de la Woëvre, de la Lorraine et des Vosges.

Ils CONTINUENT à être BATTUS
à La Bassée, à Albert et dans l'Argonne

Paris, 2 février, 0 h. 32.
Voici le communiqué officiel du 1er février, 23 heures :
La nuit du 31 janvier au 1er février a été très calme.
Le 1er février, dans la matinée, l'ennemi a attaqué violemment nos tranchées, au nord de la route de Béthune à La Bassée.
Cette attaque a été repoussée et l'ennemi a laissé de nombreux morts sur le terrain.
A Beaumont-Hamel, au nord d'Albert, l'infanterie allemande a tenté une surprise sur une de nos tranchées. Elle a été contrainte à fuir, abandonnant sur place les explosifs dont elle était munie.
En Argonne. une grande activité se manifeste dans la région de Fontaine-Madame et du bois de la Grurie. Une attaque allemande a été repoussée vers Bagatelle. Une de nos tranchées, bouleversée par deux fourneaux de mine, a été évacuée sans pertes.
Dans les Vosges et en Alsace, aucune action n'est signalée. Une chute très abondante de neige a eu lieu.

SUR LE FRONT D'OCCIDENT
Ils comptent autant d'échecs que d'attaques

Paris, 2 février, 15 h. 10.
La journée du 1er février a été marquée par un redoublement d'intensité de la lutte d'artillerie, de part et d'autre, et par une série d'attaques allemandes d'importance d'ailleurs secondaire, toutes repoussées avec des pertes sérieuses pour nos adversaires, en proportion des effectifs qu'ils ont engagés.
En Belgique, l'artillerie lourde allemande s'est montrée tout particulièrement active sur le front des troupes belges, et principalement, contre les divers points d'appui, dont celles-ci se sont emparées depuis quelque temps. Dans la région de J'Yser, autour d'Ypres, canonnade très violente par endroits.
De la Lys à la Somme, les éléments d'un régiment allemand ont attaqué un poste anglais, vers Guinchy, et l'ont d'abord refoulé. Après une série de contres-attaques, les troupes britanniques ont réoccupé le terrain perdu, puis progressé au delà en s'emparant des tranchées ennemies.
L'action signalée dans le communiqué du 1er février, 23 heures, et qui s'est déroulée le long de la route de Béthune à La Bassée, a. été particulièrement brillante pour notre infanterie. L'effectif engagé par les Allemands semble avoir été d'un bataillon, an minimum. Les deux premières attaques ont été brisées par notre feu. La troisième est parvenue à entrer dans l'une de nos tranchées, mais une contre-attaque immédiate à la baïonnette nous a permis de bousculer l'ennemi. Quelques Allemands réussirent seuls à regagner leurs tranchées. Tous les autres lurent tués ou pris.
Entre la Somme et l'Oise et sur le front de l'Aisne, aucun événement important à signaler, en dehors de l'attaque allemande sur Beaumont-Hamel, qui n'a pas été renouvelée. Notre artillerie de gros calibre a bombardé la gare de Noyon où avaient lieu des opérations de ravitaillement de l'ennemi et a provoqué deux explosions dont la fumée a persisté plus de deux heures et demie.
Dans la région de Perthes, nos progrès méthodiques continuent. Nous avons occupé de nouveau le petit bois au nord-ouest de ce village.
En Woëvre, l'ennemi a tenté sur la corne ouest du bois Le Bouchot (nord-ouest de Troyon), une attaque immédiatement enrayée.
Rien à signaler sur le front de Lorraine et des Vosges.

Paris, 3 février, 0 h. 35.
Voici le communiqué officiel du 2 février, 23 heures :
L'artillerie, allemande a essayé, mais sans succès, de contrebattre notre secteur, de la mer à la Lys. Vers Arras, fusillade pendant toute la nuit du 1er au 2 février, sans attaque d'infanterie.
Près de Soissons, nous avons endommagé une batterie ennemie et repoussé, à Saint-Paul, l'attaque d'une fraction allemande.
Nous avons de nouveau progressé près de Perthes-les-Hurlus, à la lisière d'un bois dont l'occupation par nos troupes a, été précédemment signalée.
En Argonne, près de Bagatelle, nous avons repoussé une attaque allemande.
Dans les Vosges, canonnade de nuit à Uffholtz. Nos troupes progressent vers Burnhaupt-le-Bas.

RÉPARATION DES DOMMAGES DE GUERRE

Nancy, 3 février 1915.
Dans sa séance du 30 courant, la Chambre de commerce de Nancy a émis le voeu suivant :
« La Chambre de commerce de Nancy, Considérant qu'il y a des routes d'invasion, comme des champs de bataille, prédestinées ;
Considérant que cette prédestination voue toujours les mêmes marches du pays aux mêmes misères et aux mêmes horreurs, alors que les autres régions restent indemnes et que parfois même elles peuvent bénéficier de la fermeture des usines et des comptoirs sis dans les régions menacées ou envahies ;
Considérant que si les horreurs de la guerre ne peuvent pas être épargnées aux marches du pays, il y a lieu pour elles de réparer au moins le réparable, c'est-à-dire les dommages matériels ;
Considérant, au surplus, que la Patrie est la mise en commun de toutes les charges individuelles ;
En outre, considérant le mouvement unanime de solidarité qui s'est manifesté dans le pays en faveur de la réparation de tous les dommages causés par la guerre ;
Considérant les mesures qui sont ou vont être prises en vue de la constatation de tous les dommages subis par les collectivités et les particuliers ; Considérant que le département de Meurthe-et-Moselle, qui forme la circonscription de la Chambre de commerce de Nancy, est parmi ceux qui ont le plus souffert, que gravement atteint, il risque de l'être encore plus dans ses ressources minières et dans son outillage économique établissements commerciaux et industriels, ateliers, usines, manufactures, instruments de travail et de production, que les principaux éléments de cet ensemble, fraction importante de la fortune nationale, sont actuellement. entre les mains de l'ennemi qui peut avoir intérêt à les détruire à un moment donné; Estimant que la réparation, pour être équitable, doit être intégrale et se faire sur la base des pertes réellement subies à l'exclusion de toute autre considération.
Emet le voeu : Que les dommages matériels causés par la guerre aux collectivités : départements, communes, établissements et services publics, et aux particuliers, soient mis à la charge de, la nation qui en assurera la réparation intégrale, sans faire aucune distinction de condition de personnes ou de sociétés commerciales ou industrielles, ni de nature de dommages ».
Ce voeu a été transmis aux pouvoirs publics, à MM. les Sénateurs et Députés de Meurthe-et-Moselle, au Groupe parlementaire des départements envahis que préside M. Léon Bourgeois, ainsi qu'à un certain nombre d'autres groupements économiques susceptibles d'appuyer les vues de la Chambre de commerce de Nancy.

DANS LA MEUSE

A VARENNES
Il paraîtrait, d'après les dires d'habitants de passage à Clermont, du haut de Sainte-Anne, qu'a la date du 15 janvier, les deux tiers de Neuvilly étaient détruits, que l'église subsistait encore avec son clocher. Qu'à Boureuilles il ne restait que la Petite-Boureuilles ainsi que la cheminée de l'usine Charmaille, et que la cheminée du moulin de Varennes avait été démolie le jeudi 14 courant par Les Boches, parce qu'elle servait de point de repère à nos artilleurs, établis dans la forêt lieudit « Le Gardinet ». Tout est dévasté. C'est un vaste champ de silence, de désolation et de mort.

A ORNES
A Ornes, complètement abandonné par les civils, les ruines n'ont cessé de s'accumuler ; le 6 novembre, un obus inflammable détruit les maisons de M. Arm. Trassard et de Mme Simon ; - bientôt le familistère et toutes les maisons jusqu'à la ruelle Lapierre sont la proie des flammes ; - le 11 novembre, un obus met le feu à la maison de M. A. Cléandre et la détruit, ainsi que celles de MM. E. Férée et E. Remy; quelques jours plus tard le feu reprend et consume les maisons de MM.
Edm. Laurent et Deville-Marchal ; - le 19 novembre, la maison de Mme Blanchard subit le même sort ; - puis, le 7 décembre, d'incendie détruit les maisons de MM. Th. Cochenet, Aug. Charton et V. Bertrand.
Tant que les Allemands tiendront Romagne, notre pauvre village restera exposé à la destruction. Le 14 décembre, un violent combat, eut lieu aux « Jumelles d'Ornes » ; de Romagne, les obus et les shrapnells tombèrent, de 8 heures du matin jusqu'au soir sur le village : les maisons de MM. Rieux, Falaie, Mme Domange et Z. Rollin sont brûlées ; la mairie est fortement endommagée, sans être brûlée.
Jusqu'à présent, l'église a reçu deux obus : l'un a traversé la voûte ; un autre est tombé devant l'autel de saint Nicolas, y faisant une large brèche.
Bon nombre de maisons ont reçu des obus qui leur ont fait des brèches plus ou moins larges ; les maisons de M. Aug. Legardeur-Cochenet, de M. Gust. Bertrand, de M. Alb. Gillet et la remise du presbytère, en particulier, sont démolies ; les Allemands ont emporté une grande partie de la literie dans leurs tranchées de la Côte.

LES TAUBES A RAMBERVILLERS

L'aéroplane allemand capturé les jours derniers près de Gerbéviller, et dont a parlé le communiqué officiel avait survolé Rambervillers, vers neuf heures et demie du matin, par un temps splendide.
Après avoir laissé tomber trois bombes, dont l'une abîma la toiture de la filature Vélin, sans blesser personne, il s'est dirigé vers Gerbéviller. Un bataillon du ...e territorial l'ayant aperçu, son commandant fit diriger sur lui des feux de salve très nourris. Tout à coup, on vit l'oiseau boche s'affaisser ; il dut atterrir dans les environs de Moyen. C'est alors que des hussards s'élancèrent et le capturèrent, faisant prisonniers le lieutenant et le sous-officier aviateurs ; ceux-ci ont été dirigés sur Rambervillers et de là à Epinal.
Quant à l'appareil, il était du type Albatros, et exécutait pour la première fois une randonnée dans les airs. Pas de veine.
Le commandant du bataillon territorial ainsi que ses hommes ont été félicités chaudement par leurs chefs, pour l'exploit accompli par eux.

ILS NOUS TATENT
vers Arras et en Argonne
NOTRE RIPOSTE EST HEUREUSE

Paris, 3 février, 15 h. 20.
Rien à signaler au nord de la Lys.
Entre, la Lys et l'Oise, dans le secteur de Noulette (ouest de Lens), nos batteries ont imposé silence à une vive fusillade.
Les Allemands ont Lancé des brûlots sur la rivière l'Ancre, en amont d'Aveluy (nord d'Albert). Ces engins ont été arrêtés par nous avant l'explosion.
Notre artillerie a continue à obtenir, dans la vallée de l'Aisne d'excellents résultats. Nous avons légèrement progressé en faisant des prisonniers et en repoussant une contre-attaque, à l'ouest de la cote 200, près de Perthes.
En Argonne, une seconde attaque allemande a eu lieu près de bagatelle, vers 18 heures : elle a été repoussée comme celle déjà signalée, qui avait eu lieu à 13 heures.
Calme sur le front de la Meuse aux Vosges.
En Alsace, nous nous organisons sur le terrain gagné au sud d'Ammertzviller.

Paris, 4 février, 1 heure.
Le communiqué officiel du 3 février, 23 heures, dit : Rien à signaler, sinon qu'en Champagne trois attaques des Allemands ont été toutes repoussées, à l'ouest de Perthes. au nord de Mesnil-les-Hurlus et au nord de Massiges.
En Argonne, une nouvelle attaque de Bagatelle a été refoulée par nos troupes, dans la nuit du 2 au 3 février.

EN ALSACE
Le Sundgau, l'Ochsenfeld, les vallées des Vosges

La Haute-Alsace comprend la Haute vallée de l'Il et la plaine de la rive gauche du Rhin. La vallée supérieure de l'Ill s'appelle le Sundgau jusqu'à Mulhouse et Cernay, mais on donne souvent le nom de Jura alsacien à la partie montagneuse jusqu'à la grande coupure empruntée par le canal du Rhône au Rhin.
L'Ill vient des environs de la frontière suisse, contourne Ferrette (ou Pfirt) à l'Est, coule du Sud-Est au Nord-Ouest jusqu'à Altkirch, puis vers le Nord-Est et enfin vers le Nord, à partir de Mulhouse.
Le Jura alsacien est sillonné également par la vallée de la Largue, affluent de gauche de l'ni, qui coule à peu près parallèlement à cette rivière et la rejoint à Illfurth, à huit kilomètres au Nord-Est d'Altkirch.
Le Jura alsacien, qui ne dépasse pas la vallée inférieure de la Largue, est constitué par des hauteurs qui n'atteignent jamais 900 mètres et descendent jusqu'à 400 mètres.
Le reste du Sundgau n'est qu'un dos de pays entre les vallées du Rhin et du Rhône, c'est le plan incliné oriental de la trouée de Bel fort, dont la ligne de faîte a son point le plus bas au seuil de Valdieu.
L'Il reçoit sur la gauche deux autres affluents qui nous intéressent particulièrement, parce que leurs hautes vallées nous appartiennent et que leurs vallées inférieures sont le théâtre des efforts de nos troupes : la Doller et la Thur.

Vallée de la Doller
La Doller descend du Ballon d'Alsace, arrose la jolie vallée de Massevaux, entre le Barenkopf et le Rossberg, Massevaux en est le village le plus important ; les Allemands l'appellent Masmunster ; il doit ses deux noms à l'ancienne abbaye de Masson, où Catherine II fut élevée ; c'est à Massevaux que passent nos convois venant de Belfort par la route de Rougemont, plus sûre que celle de La Chapelle, qui passe à l'Ouest de Burnhaupt.
La Doller, depuis Massevaux, passe à Sentheim, Gewenheim. Exbrucke (pont d'Aspach).
Exbrucke est un point extrêmement important ; le hameau est à l'intérieur du triangle formé par le triple croisement des routes de Delle à Colmar, de Belfort à Colmar, de Massevaux à Mulhouse ; la route de Belfort à Colmar est franchie à 700 mètres à l'Ouest par la voie ferrée de Massevaux à Cernay sur un pont coudé de 32 mètres : à 200 mètres au Nord, la Doller est franchie par la même voie ferrée sur un pont métallique de 24 mètres. La défense de ce point important est sur une croupe de 300 mètres, située au Sud-Est, à côté de Burnhaupt-le-Haut et au-dessus de Burnhaupt-le-Bas : c'est ce qui explique l'importance que les deux adversaires attachent à la possession du premier au moins des deux Burnhaupt.
A remarquer que Pont-d'Aspach ne peut guère justifier sou nom, car les deux Aspach sont situés plus au Nord. Aspach-le-Bas à trois kilomètres, et Aspach-le-Haut à cinq kilomètres, tous deux sur la Petite-Doller. Entre Pont-d'Aspach et Aspach-le-Bas, la tête boisée de Kalberg.
La Doller continue ensuite sa course vers Remingen, passe au Nord-Ouest de Mulhouse et conflue à l'Ill près d'Illzach.

Vallée de la Thur
La Thur coule dans la vallée de Saint-Amarin, une des plus belles des Vosges, qui communique avec le versant français par le col de Bussang (Bussang à Wesserling), par le col d'Oderen (Remiremont à Kruth) et par le col de Bramont (Gérardmer à Wildenstein), dernier village de la vallée, dont le château fut détruit par les Suédois en 1646.
Elle descend de Bramont et décrit un demi-cercle depuis sa source, par Kruth, Wesserlling, Saint-Amarin, Viller, Thann, Cernay, Staffelfelden, Pulversheim, jusqu'à son embouchure (partielle) dans l'Ill, à 1.500 mètres au Nord d'Ensisheim.
Thann est à l'entrée de la vallée, dominée au Sud par un éperon de 525 mètres et au Nord par la colline ou s'élevait le château d'Engelsbourg, détruit par Turenne, en 1674. La gare est plus bas, entre Thann et Vieux-Thann.
Cernay est à huit kilomètres de Thann à vol d'oiseau, sur la rive gauche ; c'est déjà la plaine ; sur la rive droite, à côté de la gare, est un faubourg de Belfort, sur la grande route de Colmar à Belfort.
Au sud, une grande plaine non fertile, qui s'étend jusqu'à la petite Doller ; c'est l'Ochsenfeld, dont une partie est occupée par la grande forêt de Nonnenbruch.
L'Ochsenfeld (champ aux boeufs) était l'emplacement d'une foire célèbre jusqu'en Franche-Comté ; d'aucuns y voient l'endroit de la rencontre de César et d'Arioviste ; d'autres le Champ du Mensonge, où Louis-le-Débonnaire fut livré à ses fils ; en tout cas, il y eut là une bataille entre Bernard de Saxe-Weimar et Charles de Lorraine pendant la guerre de Trente-Ans. Le pays est organisé de longue date pour une défense ; la forêt est coupée de nombreuses voies stratégiques, par deux lignes de chemin de fer.
Au nord-ouest de la Thur, les dernières collines des Vosges, qui viennent mourir le long de la route de Cernay à Colmar.
La première colline au nord de Cernay abrite Steinbach, dont de nom a figuré sur maints communiqués, le village est entre deux éperons, 357-375 ; il domine le gros bourg d'Uffholtz, qui est sur la route qui chemine à flanc de coteau, reliant les premiers villages de la vallée : Uffholtz, Wattviller, entre les deux éperons portant les châteaux de Herrenfluth et Hirzenstein ; Bertschwiller, Hartmannswiller, en dessous du château d'Ollwiller ; Wuenheim et Soultz, en avant de Guebwiller.
Tous ces villages sont en arc entourant la base du massif du Ballon de Guebwiller (1.426 m.), le plus haut sommet des Vosges, même de la chaîne principale. Ce massif est échancré par une baisse très prononcée qui permet de passer facilement de Soultz, dans la moyenne vallée de la Thur ; une route conduit de Soultz à Willer par la vallée de Tiefenbach, Kohlschag (combat du 6 janvier), Goldbach et Mittelbach.
A l'est de cette échancrure, deux positions élevées, le Molkrenrain et le fameux Hartmannsweilerkopf, dont il fut tant question depuis quinze jours.

Les premières opérations
Rappelons les principaux événements qui ont marqué ce qu'on peut appeler la campagne d'Alsace :
7 août : Après un brillant combat, nous entrons à Altkirch.
8 août : Nous entrons à Mulhouse et les Allemands battent en retraite sur Neuf-Brisach.
9 août : Abandon de Mulhouse ; nous nous maintenons sur les hauteurs d'Altkirch.
15 août : Nous occupons Thann.
20 août : Reprise de Mulhouse.
25 août : Nous abandonnons Mulhouse à la suite de l'envoi en Lorraine des troupes de la Haute-Alsace.
En septembre, nous maintenons nos lignes voisines de la frontière en défendant l'accès de Belfort.
En octobre, le 7 : A la suite d'une progression, nous infligeons un échec au général Eberhardt.
Le 19 octobre : Nous occupons Thann ; nous avançons à Sulzern, à l'ouest de Colmar.
Le 1er décembre : Nous prenons Aspach-le-Haut et Aspach-le-Bas.
Le 2 décembre : Nous nous emparons de la Tête-de-Faux.
Le 3 décembre : Nous avançons près d'Altkirch.
Le 9 décembre : Nous prenons la gare d'Aspach.
Le 30 décembre : Prise de Steinbach.
Le 2 janvier 1915 : Actions sur Carspach et Hirtzbach.
Le 3 janvier : Nous nous emparons de la cote 425, à l'ouest de Cernay..
Le 4 : Nous nous installons à Creux-d'Argent, à l'ouest d'Orbey (vallée de la Weiss).
Le 8 : Nous perdons Burnhaupt-le-Haut.
Le 20 : les Allemands attaquent Hartmannsweilerkopf.
Le 28 : Progrès à Ammertzwilier.

LES EXPLOITS DE CES BANDITS

Remiremont, 4 février.
On sait que, pour la seconde fois, un taube vient de lancer des bombes sur Remiremont. Il en a lancé trois.
La première est tombée sur l'immeuble de M. Bérard, rue du Général-Humbert, côté nord-ouest ; un des éclats a frappé en plein coeur un automobiliste qui stationnait dans la cour de l'école Saint-Romaric. Le malheureux est mort sur le coup.
Faisons remarquer qu'il y a quelques jours à peine un hôpital était encore établi à l'école Saint-Romaric.
La seconde tomba dans le jardin attenant à la maison de M. Schulmeyer, tapissier, Grande-Rue ; elle fit, en éclatant, un trou, d'ailleurs peu profond.
Tombant sur -le toit des magasins à fourrages de la maison Burgunder; faubourg de Gérardmer et rue de la Joncherie, la troisième bombe ne fit que des dégâts purement matériels.

EN DÉVISSANT UN OBUS

Einville, 5 février.
Un soldat ayant trouvé dans un champ une fusée d'obus allemand, il la porta chez M. Gobert, ferblantier à Einville, pour s'en faire un encrier et l'envoyer à sa femme comme souvenir de campagne. En dévissant la fusée. celle-ci éclata, avec violence. M. Gobert fut tué sur le coup et le militaire eut le ventre ouvert, mais on espère le guérir.

DANS LA MEUSE


Les actes des barbares
A LAHEYCOURT

A Laheycourt, village riche et important, le tiers des maisons a été incendié. « Ce village est trop grand pour six cents habitants, nous brûler », dit un officier allemand, et ses soldats exécutèrent l'ordre. De la magnifique mairie, qui ne datait que de mai dernier, il ne reste plus rien. L'église, aussi, magnifique, et qui avait été terminée en 1887, a perdu son clocher. Quant aux bancs, ils ont été arrachés pour installer une ambulance allemande.
Cinquante habitants étaient restés ; les ennemis commencèrent par piller toutes les maisons qu'ils avaient fait évacuer, puis ils fouillèrent tout le monde et volèrent l'argent et les bijoux cachés dans les poches. L'orgie suivit. Les soldats se revêtirent de chemises de femmes et de chapeaux par dessus leur uniforme et se promenèrent en titubant et en hurlant dans les rues.

Leurs odieuses atrocités
A SOMMEILLES

Sommeilles n'existe plus, le 51e régiment d'infanterie allemande la complètement brûlé ; c'est à peine s'il reste deux ou trois petites maisons écartées de l'agglomération, et l'église veuve de sa toiture.
Dans ce malheureux village, la vertueuse Allemagne a été particulièrement ignoble; Deux vieillards réfugiés dans une cave furent lâchement massacrés ; deux femmes furent violentées à plusieurs reprises, après quoi ces brutes leur coupèrent les seins qu'ils leur enfoncèrent dans la bouche et les tuèrent. Deux jeunes garçons furent mutilés sous les yeux de leur mère qui fut aussi violentée.

L'ambulance préservatrice
A NOYERS

Noyers a été sauvé de l'incendie, à cause d'une grande ambulance allemande installée dans ce village, et qui comprenait toutes les maisons. Quand, au soir du 11 septembre, les blessés furent évacués, les officiers annoncèrent aux habitants que, la nuit suivante, ils verraient le feu. Mais, à dix heures du soir, ils se sauvèrent précipitamment ; la victoire de la Marne avait préservé ce pays. Quelques maisons ont été endommagées par les obus ainsi que l'église, dont tous les vitraux sont brisés, et dont la toiture et les voûtes ont beaucoup souffert. Un habitant a été emmené comme otage.

CANONS ET MINES
Le succès partout couronne notre effort

Paris, 4 février, 13 h. 28.
Au nord de la Lys, combat d'artillerie particulièrement vif dans la région de Nieuport.
A Notre-Dame-de-Lorette, au sud-ouest de Lens, une attaque allemande, qui a eu lieu dans la matinée du 3 février, a été refoulée par notre artillerie, qui a arrêté également un bombardement dirigé sur la route d'Arras à Béthune.
Dans la région d'Albert-Le Quesnoy-enSanterre, nous avons détruit plusieurs blockhaus.
Dans toute la vallée de l'Aisne, combats d'artillerie où nous avons eu l'avantage.
Les trois attaques signalées hier soir contre nos tranchées de la région de Perthes-Mesnil-les-Hurlus-Massiges, ont été effectuées par des forces ennemies sensiblement égales à un bataillon sur chaque point. Les deux premières ont été complètement dispersées sous le feu de notre artillerie. La troisième, qui s'est produite au nord de Massiges, a profité de l'explosion d'une mine pour avancer. L'ensemble des positions a été repris par nous et de nouvelles tranchées ont été construites à quelques mètres de celles que les sapes allemandes avaient bouleversées et qui étaient inhabitables.
Journée calme dans l'Argonne.

Sur la Seille
En Woëvre et dans la vallée de la Seille, nous avons obtenu des succès d'avant-postes, et dispersé des convois ennemis.

En Vosges et en Alsace
Dans les Vosges, quelques rencontres ont eu lieu entre des patrouilles de skieurs.
Légère progression de nos troupes au sud-est de Kolschlag, au nord-ouest d'Hartmansvilerkopf.
Le dégel a commencé.

Paris, 5 février, 0 h. 45.
Voici le communiqué officiel du 4 février, 23 heures : Combats d'artillerie en Belgique et au nord d'Arras.
A l'ouest de la route de Lille à Arras, nous avons enlevé de deux à trois cents mètres de tranchées ennemies.
Près de Hebuterne, au nord d'Albert, notre feu a atteint un rassemblement de convois.
Tir très efficace de notre artillerie dans la vallée de l'Aisne. Les batteries ennemies ont été réduites au silence. Notre tir a provoqué des explosions de caissons. Il a dispersé des travailleurs et mis en fuite des avions.
En avant de Verdun, nous avons abattu un avion et les aviateurs ont été faits prisonniers.
En Alsace, l'attaque allemande près d'Uffholz a échoué complètement.

A BLAMONT
QUELQUES PRÉCISIONS

M. Colin, professeur au Lycée Louis-le-Grand, nous écrit :
« Ont été seuls arrêtés à Blâmont et emmenés en otages : MM. le curé, Houberden, buraliste ; Dubois, J. Toubhans, Nordon fils, Vaucher, Lavaud, Martin, peintre ; Georges, marchand de vins, et votre serviteur.
« Le jeune Grandemange et un vieillard Le père Adam, furent arrêtés ainsi que M. le curé et M. Dubois, le 13 au soir avec moi. Les autres ont été emmenés au poste le 14 au matin. Les deux premiers furent relâchés le 14, vers 10 heures, au château.
« M. Bentz, maire de la ville, devint notre compagnon le 13, vers 11 heures du soir. Il fut relâché le 14 au matin, après avoir défilé avec nous devant le mur où était collée la cervelle de notre infortuné concitoyen, M. Foel.
« M. Bentz quittait Blâmont le 14 au soir, au moment de l'entrée de nos troupes, mais il allait vers la France. MM. Lahoussay, François, Protoy, Crouzier et d'autres personnes avaient quitté la ville munis de sauf-conduits pour l'Allemagne délivrés par l'ennemi.
« Les otages ont été emmenés le 14, vers 2 heures, en arrière-garde, sous les obus, livrés aux insultes de la sodaltesque et enfermés durant la, nuit dans l'église de Gogney, pendant que se développait la bataille.
« Le 15 au matin, le capitaine commandant notre escorte me faisait savoir que dans une heure le dernier soldat allemand aurait quitté le sol français et que, nous serions libres de rentrer chez nous ». Ce qui eut lieu.
« J'ajoute que les hommes de notre escorte ont fait preuve d'humanité à notre égard. »

CALVAIRE D'UNE FEMME
SOUS SES YEUX
son mari et sa fille sont brûlés vifs

Le 25 août dernier, à Lunéville, les Allemands ont sous les yeux de Mme Weill, brûlés vifs M. Weill, son mari, ministre officiant du culte israélite, et sa fille, âgée de seize ans. J'ai vu hier Mme Weil. Elle a fait à M. de Maizières, rédacteur au « Petit Haut-Marnais », le récit suivant, qu'il affirme reproduire avec la plus scrupuleuse fidélité.
« Je suis Alsacienne, de Haguenau, où j'ai encore de la famille. Mon mari était Français, mais n'était plus d'âge à être mobilisé. Nous habitions Lunéville depuis dix-sept ans, dans une maison située 5, rue Castara et contiguë à la synagogue Au moment de la déclaration de guerre, mon fils que voici et qui a quatorze ans, le seul enfant qui me reste aujourd'hui, était en Alsace, où il passait ses vacances.
Nous fîmes tout au monde pour le rappeler auprès de nous, mais sans y réussir, car, le 22 août, les Allemands entraient à Lunéville et, dès les premiers jours, toutes les communications avaient été coupées entre l'Alsace et la France.
Le 22 au soir, on nous donna à loger dix soldats allemands. Nous leur abandonnâmes le rez-de-chaussée de la maison et le premier étage, où se faisaient d'habitude les cours de l'école israélite ; mon mari, ma fille et moi occupions le second.
Pendant les deux premiers jours, les Allemands se comportèrent assez convenablement : ils demandaient sans cesse à boire et à manger, et exigeaient qu'on les servît rapidement, mais ils ne se livrèrent à aucune violence. Le 24 seulement, ils prétendirent m'empêcher de descendre pour les servir et voulurent que ma fille, qui paraissait beaucoup plus âgée qu'elle n'était, se chargeât de ce soin. Mon mari s'y opposa avec une fermeté si résolue qu'ils n'insistèrent pas. Le 25, à deux heures de l'après-midi, je recevais la visite d'une vieille amie, presque impotente, qui demeurait dans la partie de la ville la plus éloignée de notre demeure.
Lorsque, vers quatre heures, elle voulut partir, je m'offris à la reconduire et, avant de quitter la maison, je remis à mon mari la clef de notre cave en lui disant :
- On ne sait ce qui peut arriver, si, par hasard, pendant mon absence, on recommençait à bombarder, va tout de suite dans la cave avec la petite.
Il me répondit en souriant :
- Mon Dieu, est-il possible d'être aussi peureuse ?
Je reconduisis notre vieille amie, puis l'idée me vint, au lieu de rentrer directement, de faire un très court détour pour aller acheter des oeufs que les Allemands m'avaient demandés pour leur dîner. C'est à ce moment que je remarquai qu'il n'y avait plus du tout de civils dans les rues, mais, par contre, une grande quantité de soldats. Je rebroussai chemin aussitôt et je rencontrai, dès les premiers pas, un homme qui portait le grand tablier de cuir des ouvriers tanneurs et que quatre soldats entouraient. Derrière lui marchait un jeune homme que j'ai su depuis être son fils et qui était, lui aussi, étroitement gardé. Lorsque je fus parvenue à la hauteur du premier groupe, l'un des soldats abattit d'un coup de revolver l'homme au tablier de cuir ; quand je passai devant le second, on tua de la même façon le jeune homme.
A ce moment, la folie me monta au cerveau et je me mis à courir devant moi en criant : « Mon mari, ma fille ! » J'entendis l'un des soldats qui criait : « On va les tuer, on va tuer tout le monde, car on a tiré sur nos blessés. » Au fur et à mesure que je me rapprochais de notre maison, j'entendais plus distinctement le crépitement d'une fusillade intense, et bientôt j'aperçus de grandes flammes qui s'élevaient du côté de la ville où nous habitions. Repoussée, injuriée, menacée, brutalisée, plusieurs fois jetée à terre, je parvins cependant, grâce à ma connaissance de l'allemand, à apitoyer un chef, qui ordonna en riant de me laisser passer. J'arrivai devant chez nous, la maison était en feu, je voulus entrer par la porte de la rue, on me repoussa à coups de baïonnette; je fis le tour pour pénétrer par la cour, on me menaça de revolver. Je revins dans la rue en criant : « Mon mari, ma, fille ! Je veux entrer, je veux ma fille ! » Un soldat me répondit : « Elle brûle avec son père. » Je me jetai à genoux devant un officier qui me dit : « Ça brûle, et ce que nous avons allumé doit brûler. » Comme je m'accrochais aux vêtements de cet homme, je me sentis saisir par les deux bras et lancer à la volée dans un café situé en face de chez nous et dont les Allemands avaient exigé que la porte restât constamment ouverte.
Là, des soldats racontèrent que mon mari avait voulu sortir de la maison, mais qu'on l'avait reçu à coups de baïonnette, poussé dans la cave, qu'un instant on avait vu ma fille à une fenêtre du second étage et qu'on l'avait entendu crier : « Papa, papa, vient vite. ils veulent me prendre. » Elle aussi on l'avait jetée dans la cave de force, on avait arraché des mains de mon mari la clef que je lui avais donnée avant de partir, on les avait tous deux enfermés dans la cave et, dans cette cave, on avait mis le feu. Comme il ne prenait pas assez vite on était venu, pour activer l'incendie, prendre des litres d'alcool dans le café où j'étais. On racontait tout cela devant moi, en disant qu'on brûlait toute la rue, ce qui était vrai, car toutes les maisons commençaient à flamber - parce qu'on avait tiré de l'une des maisons sur des blessés allemands de l'hôpital. Je criai, je suppliai, répétant que nous n'avions pas d'armes chez nous, que mon mari était un prêtre israélite, connu pour sa bonté et sa douceur, on me répondait toujours : « Il brûle. »
J'eus la lâcheté de dire : « Ma fille, au moins, ma fille, rendez-moi au moins ma fille ! » On me répondit : « Ta fille brûle avec son père ! » Alors je me suis évanouie. Quand je suis revenue à moi, on m'a jetée dehors. J'ai erré dans les rues, folle ; j'ai rencontré le maire, que nous connaissions, M. Keller ; il m'a donné le conseil d'aller dans les champs rejoindre ceux des habitants que l'incendie avait chassés de leur demeure.
J'ai passé la nuit dans les champs et, le matin, on m'a transportée à l'hospice, où je suis restée trois semaines. Les Français sont revenus et j'avais, malgré tout, gardé l'espoir que les Allemands m'avaient menti pour seulement m'effrayer et qu'un jour je reverrais mon mari et ma fille. Un matin, des gens sont venus à l'hospice et m'ont dit qu'il fallait avoir du courage. J'étais si faible et aussi tellement affolée, que j'ai mal compris ce qu'ils me disaient. Ils m'avertissaient qu'on avait « retrouvé » mon mari et ma fille dans la cave. J'ai cru, un instant, qu'on les avait retrouvés vivants. Non, c'étaient leurs cadavres qu'on avait retrouvés ! Et les Allemands avaient dit vrai ; les cadavres carbonisés de mon mari et de ma fille, c'est cela qu'on avait retrouvé ! Lui, avait été asphyxié assis, le dos au mur la petite était tombée en avant, la figure contre terre, et son visage tenait au sol collé dans les cendres noires de l'incendie. On les a enterrés tous deux dans notre jardin, d'abord, puis il paraît que nous ne les avions pas mis assez profondément en terre, et on les a transportés au cimetière. On m'a fait partir pour la Suisse et on a, été chercher en Allemagne mon fils qui m'a rejointe. C'est tout. »

Encore quelques tranchées
HEUREUX DUELS D'ARTILLERIE

Paris, 5 février, 15 h. 15
En Belgique, les avions allemands ont montré une grande activité.
Le communiqué d'hier soir a signalé l'enlèvement d'une tranchée ennemie à l'ouest de la route d'Arras à Lille (au nord d'Ecurie). Cette tranchée gênait les troupes occupant la terrain gagné par nous, il y a quelques jours, à l'est de la même route. Nous l'avons fait sauter à la mine et immédiatement après un détachement de zouaves et d'infanterie légère d'Afrique s'installait solidement sur la position conquise. Tous les Allemands de la tranchée prise ont été tués ou faits prisonniers.
Notre artillerie a fait taire des batteries ennemies près d'Adinfer (sud d'Arras), de Pozières (nord-est d'Albert), de Hem (nord-ouest de Péronne), ainsi que dans le secteur de Pailly (sud de Noyon).
Rien de nouveau dans la région de Perthes.
En Argonne, une seule attaque à Bagatelle. Cette attaque qui nous avait enlevé une centaine de mètres de tranchées a provoqué de notre part deux contre-attaques qui ont, non seulement repris ces 100 mètres, mais encore gagné du terrain au delà.
Dans les Vosges, combats d'artillerie.
Sur le reste du front, rien à signaler.

TOUTES LEURS ATTAQUES REPOUSSÉES

Paris, 6 février, 0 h. 52.
Communiqué officiel du 5 février, 23 heures :
Dans la nuit du 4 au 5 février, les Allemands ont essayé, sans succès, de déboucher de leurs tranchées devant Notre-Dame-de-Lorette.
Notre artillerie a exécuté des tirs très efficaces dans la vallée de l'Aisne.
En Champagne, au nord de Beauséjour, nos troupes ont progressé légèrement pendant la nuit au nord de Massiges ; l'ennemi a tenté, dans la journée du 5, une attaque qui a été repoussée.
En Argonne, nous avons consolidé nos positions sur le terrain conquis le 4, à Bagatelle.
En Alsace:, une attaque allemande a été repoussée, au sud d'Altkirch.

CHEZ LES RÉFUGIÉS LORRAINS
De Nancy à Annemasse
IMPRESSIONS DE VOYAGE

ANNEMASSE, février. - Franchement, un voyage en Savoie, au coeur de l'hiver, n'est pas ce que l'on appelle une promenade d'agrément.
Toutefois, des satisfactions sont réservées aux touristes : les wagons, de la compagnie de l'Est ne sont plus encombrés de ces personnages à lunettes d'or, dont Hansi a crayonné les silhouettes ; on n'entend plus hacher de la paille dans les couloirs ; on n'assiste plus à la gloutonnerie des goinfres d'outre-Rhin écrasant leur nez dans les assiettes du restaurant.
Dans certaines gares du même réseau, on a déjà supprimé la traduction des principaux renseignements ; on ne lit plus sur les portes : « Eingang » ni « Ausgang ». A-t-on pensé que plusieurs olympiades s'écouleront avant le retour des Boches dans notre pays ? S'est-on simplement fait cette réflexion qu'il est superflu d'étaler tant d'inutile prévenance à l'égard des Barbares qui pillent, qui tuent, qui incendient ? Quoi qu'il en soit, j'ai éprouvé un soulagement profond, l'impression d'être enfin chez soi, dans le charme d'une jalouse intimité, après l'expulsion d'un être malpropre dont on essuie les traces et dont l'odeur s'évapore au souffle des fenêtres ouvertes.
Pour aller de Nancy à Dijon, il faut une quinzaine d'heures. Ne gémissons point.
Des soldats hindous me tiennent compagnie jusqu'à Mâcon ; ils reviennent du front et, frileusement blottis dans leurs couvertures, ils vont réchauffer leur convalescence aux rayons du soleil de Provence. Ils rient de toute la blancheur de leurs dents ; ils ne s'expriment qu'en anglais et rapportent de leurs combats contre les Boches maint souvenir qui met dans leur conversation une note émue ou pittoresque.

Mâcon. Trois heures d'arrêt. Buffet. Des fantassins de la « division de fer » arpentent les quais, surveillant nos portières, avec la curiosité un peu anxieuse de « voir quelqu'un de Nancy ». J'interpelle le capitaine X... et lui résume, en dix minutes, les événements dont s'est emplie notre existence en Lorraine pendant six mois.
Des réservistes prennent d'assaut les wagons. Ils rayonnent de joie ; ils débordent d'enthousiasme. La veille, ils ont appris leur départ imminent :
- Tu parles si on est fringant, s'exclame un lascar. J'ai un passe-montagne, des gants, deux ceintures de flanelle, des godasses toutes neuves. On a tiré au sort pour f... le camp ; j'ai eu la veine de chiper un bon numéro... Ah ! mes vieux, c'qu'on va leur mettre, aux Boches. »
Les camarades tournent vers lui un regard d'envie. Eux resteront à Bourg. La caserne sue l'ennui. Il y a un baraquement où les rats poussent la familiarité jusqu'à soulever avec leur museau pointu le couvercle des gamelles.
- Et pas farouches, ces bêtes-là. On les a baptisées. Quand on appelle Totor ou Sophie, c'est rigolo, toute la bande rapplique au pas gymnastique.
Mais le maniement d'armes, la théorie sur le service intérieur, les coups de mauvaise humeur d'un adjudant, la consigne au quartier, c'est beaucoup moins rigolo que le dressage des rats :
- On voudrait bien s'en aller avec les autres. Le capitaine a dit que rien ne presse. Encore un mois. Attendons. Je crois qu'on se concentre. Un coup épatant est annoncé pour Pâques. Seulement ce qu'on raconte à la caserne ou dans les journaux, c'est kif-kif le rapport du cuisinier en pied et tu penses bien que Joffre n'a pas le temps de blaguer avec les journalistes... »
J'en prends pour mon grade !

Maintenant le train file dans un paysage de neige. La Savoie approche. Tunnels d'où l'on s'échappe pour entrer brusquement dans les tourbillons de flocons ; villages écrasés sous les nuages bas ; décor norvégien où vibre, ô Gautier, une symphonie en blanc majeur !
De Bellegarde à Annemasse, tout le pays se drape majestueusement dans un manteau d'hermine immaculé ; mais le regret nous saisit des excursions dans le Salève, des ascensions par funiculaires, des nuits sous la tente, de toutes ces parties de plaisir si chères aux touristes, aux baigneurs, aux amateurs de camping...
Annemasse retrouve son animation : mais quel changement dans sa physionomie ! Des familles de réfugiés circulent dans les rues, pauvres gens sans gîte, qui, par groupes, causent à voix basse, échangent les nouvelles reçues par le dernier courrier, se répètent leur lamentable histoire, errent de leur chambre à la gare, où ils attendent un parent ou quelque ami bien longs décidément à venir !
Plus de vingt mille Lorrains résident dans cette région savoisienne. Ils sont répartis entre les communes d'Evian, Thonon, Annemasse, Monnetier-Mornex, La Roche-sur-Poron, etc.
C'est d'ici qu'après une semaine de repos nécessaire après tant de maux, d'humiliations, de deuils affreux, nos concitoyens s'en retournèrent vers la Lorraine, où nous eûmes l'occasion de les interviewer.
Ce que nous ont successivement appris MM. Hottier, maire d'Homécourt ; Auguste Maire, maire d'Arracourt : Mme Cl... de Longwy ; Mlle R... de Rehon ; Mme X..., de Jarny, tant d'autres personnes expulsées de Metz ou de Strasbourg, tous ces récits ne sont qu'une page du livre où il reste à écrire, hélas ! des chapitres sur la domination allemande dans les bassins de Briey et de Longwy, dans la Woëvre, dans les Ardennes.
M. Magre, sous-préfet de Briey, a quitté son aimable collègue de Verdun, M. Jean Grillon, auprès de qui l'attachent une sincère amitié et une patriotique collaboration, pour recevoir à Annemasse les réfugiés lorrains de l'arrondissement qu'il administrait.
Nous serons heureux, en ce qui nous concerne, de renouer des liens que la botte allemande a brisés, de rendre à nos concitoyens les services dont ils ont besoin peut-être à leur rentrée en France, de raconter ce qu'ils font au foyer où ils sont assis aujourd'hui, dans cette Savoie dont les sentiments généreux s'exaltent dans l'hymne des Allobroges : Je te salue, ô terre hospitalière Où le malheur trouve protection.
ACHILLE LIÉGEOIS.

DANS LE BOIS LE PRÊTRE

Malgré des tragiques combats qui s'y livrent et les rigueurs d'une température inclémente, nos soldats n'ont rien perdu de leur belle humeur. Aux rares instants de répit, ils entonnent, sur l'air de la Valse brune, la « Chanson du bois Le Prêtre », composée par le territorial Paul Colon, dit « Paulus », et imprimé à Pont-à-Mousson. Quand les Boches se mettent à brailler leur invariable Garde au Rhin, nos troupiers peuvent au moins leur répondre par des couplets de circonstance.
Quelquefois, la situation de certains soldats leur enlève toute idée de chanter. Ces derniers temps, un de nos troupiers alla en rampant jusqu'à une tranchée abandonnée par les Allemands, mais derrière laquelle ils étaient retranchés à environ 40 mètres. Quand il voulut revenir en arrière, les Boches ouvrirent sur lui une teIle fusillade qu'il dut se cacher aussitôt dans la tranchée. Pendant plusieurs jours il lui fut ainsi impossible d'en sortir. Il resta seul, terré entre les lignes françaises et allemandes. Avec de longues perches ses camarades lui passèrent quelques vivres en attendant qu'il ait pu profiter d'un moment d'inattention des Boches pour regagner, toujours en rampant, Les tranchées françaises.
Dernièrement, des territoriaux, en occupant une tranchée conquise sur les Allemands, ont trouvé une magnifique pendule, provenant sans doute d'une maison du Haut-de-Rieupt et qui avait coûté au moins 500 francs.
Le socle était en bronze doré, ainsi qu'un motif représentant Moïse sauvé des eaux. Comme on le voit, les affreux Teutons n'ont guère change depuis 1870. Us ont toujours un faible pour les pendules. Il paraît que dans les tranchées, on trouva une machine à coudre, destinée sans doute à quelque « fraulein ». C'est à croire que les Allemands font la guerre pour se monter en ménage !

LES RÉFUGIÉS LORRAINS EN SAVOIE
Interview de M. Magre

ANNEMASSE, février. - J'ai eu ce matin la bonne fortune de rencontrer M. Magre, Le sympathique sous-préfet de Briey, au moment où il arrivait de Monnetier-Mornex, après une visite aux malheureux réfugiés de sa région.
M. Magre se propose de recueillir le plus grand nombre possible de renseignements pour la constitution d'un dossier sur l'occupation allemande.
Mais, comme je vous l'ai exposé dans mon précédent courrier, le distingué fonctionnaire poursuit un autre but et il est guidé par un sentiment dont la générosité pansera bien des blessures morales chez les malheureux que la guerre a chassés de leurs foyers :
- Ce que vous faites à Annemasse dans le domaine de l'information, me dit l'honorable sous-préfet de Briey, je l'ai entrepris sur le terrain de la sollicitude administrative. Les bonnes idées se rencontrent. Je me suis rendu compte qu'à leur retour d'exil, d'un triste exil, dans, leurs villages, momentanément annexé par l'ennemi, les Lorrains puisent dans notre accueil à la frontière un réconfort et une consolation nécessaires.
Nous interrogeons M. Magre sur le motif des évacuations en masse qui ramènent en France la population des régions envahies :
- Sans aucun doute, répond-il, l'éloignement des bouches inutiles s'impose aux Allemands. En voulez-vous la prouve ? Ils ont décidé tout d'abord que les retraités et les fonctionnaires feraient partie du premier convoi. Que signifie cette décision, sinon que les fonctionnaires et les retraités de l'Etat réduits pour vivre aux ressources très modestes d'une pension dont ils ont cessé de toucher les trimestres, deviennent une charge dont il importe de se débarrasser. »
Un certain nombre de propriétaires ont été compris dans la première caravane ; mais, d'après M. Magre, ce n'est point pour écarter les témoins gênants de leurs cambriolages. Les Boches ont montré qu'ils sont capables de piller sous les propres yeux de leurs victimes :
- Les troupes allemandes, dit-il, ont besoin de place pour se loger. L'autorité militaire vide les habitations, moyen fort simple de leur procurer un gîte, en évitant fies contestations et les récriminations. »
Les maisons sont à eux ; c'est à nous d'en sortir. Méthode simple en effet. On a fait en Allemagne beaucoup de chemin depuis le meunier Sans-Souci, et, si le respect d'un moulin, jadis, s'associait mal avec la spoliation d'une province, la « kultur » a unifié la jurisprudence en matière d'expropriation.
Le sous-préfet de Briey a l'intention de rester en Savoie pendant quelques jours :
- Je suis venu ici, à la nouvelle, publiée d'ailleurs par l'Est Républicain, que 1.500 réfugiés lorrains arrivaient du pays de Briey d'où ils avaient été expulsés vers le 10 janvier. Malheureusement pour moi, un millier d'entre eux avaient quitté Annemasse la veille même de mon arrivée. On les avait dirigés sur le Midi... Mais de prochains convois sont attendus... Je prolongerai donc mon séjour en me donnant pour mission une série de visites aux réfugiés d'Evian, Thonon, La Roche-sur-Foron et Annecy. »
Il est impossible, on le devine, de fixer la date des prochaines arrivées.
Le Conseil fédéral, en Suisse, a désigné trois groupes de délégués qui se tiennent à Schaffouse, à Berne et à Genève, trois villes que l'on considère en quelque sorte comme des étapes du rapatriement à travers le territoire helvétique.
Les trois groupes entretiennent des relations constantes : dès qu'à Schaffouse on est prévenu qu'un détachement de Lorrains va sortir d'Allemagne, on avise immédiatement les deux autres villes où des dispositions sont aussitôt prises en vue de la réception du détachement.
Le comité genevois de la Croix-Rouge s'empresse de nous avertir à son tour, déclare M. Magre. Nous ne pouvons naturellement enfreindre les règlements que nous impose la neutralité de la nation voisine ; mais, des deux côtés de la frontière, sans qu'il soit besoin de la franchir, les coeurs suisses et français battent d'un rythme égal : ils s'efforcent, avec le même zèle, le même dévouement, de faire oublier leur détresse et leur deuil aux victimes de la guerre.
Avec l'aimable sous-préfet de Briey, je compte bien que l'occasion nous sera incessamment offerte de saluer nos compatriotes au moment où ils fouleront enfin le sol natal.
ACHILLE LIÉGEOIS.

AU PAYS DE BRIEY
A JoeUF

Du Bulletin de Meurthe-et-Moselle : Mme Henri a quitté Joeuf le 30 décembre et est arrivée le 3 janvier à Montgeron.
Mme Pierre a quitté Joeuf le 5 janvier et est arrivée le 19 janvier.
Sous peine d'amende de 1.000 francs, il est défendu aux habitants des régions envahies de correspondre avec le pays annexé et surtout avec la France.
MMmes Mansard et Charles (sages-femmes) sont seules autorisées à circuler librement à toutes heures de la nuit dans le pays.
Les maisons inhabitées sont marquées d'une croix noire, et sont surveillées particulièrement par les soldats pour éviter tout pillage.
Des soupes populaires sont servies à 800 personnes et sont mangées à l'établissement même. MMme Kieffer, Daum, Cordier, s'occupent de cette oeuvre.
M. Fabre Henri, conseiller, est délégué pour la réquisition des vivres et la plupart des magasins sont vides.
Chez MM. Pérignon Amédée, Robert, Bosment, les Allemands ont réquisitionné du vin.
Le commandant prend ses repas à la table de M. Bastien, maire, et habite chez lui.
150 soldats font la police, logent dans les salles de fêtes et se comportent bien vis-à-vis de La population.
Les soldats allemands du génie ont raccordé la gare d Homécourt à l'usine de Joeuf, en exécutant d'importants travaux, surtout en face le bureau des douanes.
Plusieurs comptables sont restés à Joeuf, notamment MM. Sablier Edmond, Petit, Crommel, Hall, Julien Jamain.
Les employés -et ouvriers ont reçu, en décembre, une offre de la direction des usines pour des avances d'argent à ceux qui en éprouveraient le besoin.
Les bijoutiers Belin et Schneider ont été pillés en août, ce dernier par les habitants, dès qu'ils eurent connaissance qu'il avait amené, étant soldat allemand, l'ennemi dans le pays.
La pharmacie Bragard a été pillée également en août.
La famille Winsback, pharmacien, a été emmenée en Allemagne, M. Winsback était accusé d'attrouper le monde pour annoncer l'avance de nos soldats et la victoire prochaine.
Un fils Gury (le cadet), voulant se rendre de force et sans laissez-passer à l'usine de Joeuf où son père travaillait, a été blessé par la sentinelle qui se trouvait à l'entrée du pont de l'usine, puis, conduit à Metz, il a été fusillé.
M. Diebling, a été emmené en Allemagne parce qu'il faisait chanter à l'église, par les enfants, le cantique : « Seigneur, sauvez la France ». Nous avons appris que ce monsieur avait été mis en liberté depuis.
Les écoles sont ouvertes tous les matins sous la direction de M. Villig et avec le concours d'anciens instituteurs.
Le canon tonne jour et nuit depuis août et les vitres tremblent parfois.
Les Allemands font circuler le journal « La Gazette de Lorraine » parlant exclusivement de victoires allemandes, on n'y croit pas, et des nouvelles annonçant le contraire, percent malgré tout.
La population espère qu'en mars le pays sera débarrassé de l'ennemi.
Plus de mille demandes de rapatriement ont été faites à Metz, mais restent sans effets.
Plusieurs jeunes gens de 16 à 18 ans ont été emmenés en Allemagne. Le fils Henry.
boulanger, est à Rastadt.
Les paroisses de Joeuf et de Génibois sont desservies par le père Bruno, prédicateur connu des Joviciens.
MM. Bastien, maire ; Remy et Risse, secrétaires de mairie, sont à leur poste.

A LABRY

EVIAN-LES-BAINS, 2 février. - La commune de Labry a relativement peu souffert de l'invasion.
Un contremaître des mines, qui en est sorti le 9 janvier, déclare que les Allemands procédèrent en décembre à l'inventaire des denrées, jambons, pommes de terre, légumes en conserve, lapins, volailles, etc.
Quand ce travail fut terminé, la population fut contrainte de livrer aux réquisitions le tiers de ce qu'elle possédait et tout l'or qu'on promit d'échanger contre des bons et des billets allemands.
Mais les billets n'ont jamais été distribués.
Des corvées furent recrutées tous les matins pour le nettoyage des rues. Sous prétexte que le quartier de la gare souffrait d'un manque d'entretien, la commune fut condamnée à 10.000 francs d'amende.
Afin que la population fût maintenue dans l'ignorance complète des événements, on supprima les courriers. Quiconque recevait une lettre était puni d'une amende de 1.000 francs.
La brasserie fut transformée en porcherie ; mais les Allemands cherchèrent longtemps un emplacement convenable pour l'abattoir où, chaque jour, étaient égorgés environ 250 cochons.
La tête des boeufs était vendue un mark aux ménagères ; la tête de porc coûtait un demi-mark seulement ; les entrailles des animaux tués étaient abandonnées pour un mark, ce qui permit aux familles pauvres de se nourrir sans de trop grands frais.
Une infirmerie a été établie dans les locaux scolaires ; les nouvelles casernes du 16e chasseurs servent maintenant d'écuries.
Au mois de décembre, une épidémie de fièvre typhoïde éprouva très sérieusement les Boches.
L'autorité militaire décida alors que le nettoyage intérieur des casernes serait fait tous les jours par une corvée de cinquante femmes.
Au bout de quelques jours, ce nombre fut réduit de moitié. Il fallait attendre sous la pluie, pendant des heures entières, qu'un sous-officier vînt donner ses instructions pour le travail : les femmes robustes enlevaient le fumier, les autres lavaient ensuite à grande eau les planchers.
Naturellement, les officiers affectaient toujours un mécontentement qui se traduisait sous la forme de brutalités inouïes ou de propositions plus insupportables encore. - A. L.

LES TAUBES A LUNÉVILLE

Jeudi 4 février, Lunéville a eu la visite de deux taubes. L'un est apparu vers onze heures du matin, mais il n'a pu entrer en ville, les artilleurs l'ayant obligé à rebrousser chemin à hauteur des Bosquets. Le second est venu vers midi. Il a survolé la ville à une grande hauteur et a lancé une bombe, qui est tombée sur la maison Voisel, rue Gambetta, 32, perçant la toiture. Elle s'est arrêtée sur une poutre. Les dégâts se bornent à quelques tuiles brisées. Un commencement d'incendie, provoqué par la bombe, a été rapidement éteint. L'avion est reparti aussitôt son coup fait, dans la direction d'Avricourt, poursuivi par la canonnade.

UN PEU D'ACCALMIE
Sauf pour le canon

Paris, 6 février, 15 h. 15.
Il n'est pas signalé d'action d'infanterie dans la journée du 5 février.
D'Arras à Reims, combats d'artillerie, avec de bons résultats pour nous.
Aucune modification de la situation dans la région de Perthes-Massiges.
En Argonne et en Woëvre, canonnade.
Notre artillerie a dispersé des convois et mis le feu à un train de 25 wagons.
Rien à signaler sur le reste du front.
Nous avons abattu un ballon captif dans les lignes allemandes, au nord-est de Sommepy.

Voici le communiqué du 6 février, 23 heures :
Les seuls faits notables signalés sont un tir très efficace de notre artillerie en Belgique et dans la vallée de l'Aisne, et une légère progression de nos troupes en Champagne, au nord de Massiges.

Ce que raconte un réfugié

Extrait du « Bulletin des réfugiés meusiens » :
« Un habitant d'Etain, revenu ces jours derniers du pays; raconte ce qui suit :
« Il n'y a plus aucun habitant à Etain.
Des baraquements en planches étaient construits, vers le 8 septembre, sur le plateau de Longeau, une batterie était installée entre Rouvres et Longeau.
Les Allemands ont tout pillé. Ils faisaient des convois de quarante voitures tous les deux jours. Meubles, vêtements, linge, literie. marchandises, matériel, vins, épicerie, draperie, étoffes, chaussures. Ils n'ont pas non plus oublié les pendules de chez Dauchy, ni les autres. Enfin les outils de toute sorte, les matériaux de construction, tout, tout a été enlevé, tout est parti.
Ce qui ne plaisait pas était jeté dans la rue et jonchait le sol, et devant chez les commerçants, il y avait des tas de marchandises, jetées pêle-mêle. On dit dans le pays que vingt-sept habitants d'Etain auraient été fusillés par les Allemands, à Amel.
Les cloches de Buzy sont passées sur voiture à Conflans Les hommes de Conflans, Jeandelize, Béchamp, Mouaville, Thuméréville, Labry, Valleroy et d'autres communes de dix-sept à soixante-dix ans ont été enlevés le 12 janvier par un train complet et conduits à Rastadt par Metz et Strasbourg ; les hommes de soixante à soixante-dix ans ont été évacués sur la Suisse et les autres sont restés prisonniers civils.
Vu à Genève, au retour, vers le 17 janvier, Lebondidier, Grandjean, Bonhuil, Mme Royer et ses enfants, Mme Pérignon-Claude et enfants. »

(à suivre)

Mentions légales

 blamont.info - Hébergement : Amen.fr

Partagez : Facebook Twitter Google+ LinkedIn tumblr Pinterest Email