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Novembre 1914 - La Vie en Lorraine (1/3)

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La Grande guerre. La Vie en Lorraine
René Mercier
Edition de "l'Est républicain" (Nancy)
Date d'édition : 1914-1915

La Grande Guerre
LA VIE EN LORRAINE
NOVEMBRE 1914
L'Est Républicain NANCY

En novembre, tandis que les Allemands, après avoir pris Anvers, sont arrêtés par l'effort allié sur les rives de l'Yser et, ne pouvant plus passer, se vengent en jetant des bombes sur Notre-Dame de Paris et sur Nancy, le front de Lorraine se fixe au-dessous de Saint-Mihiel, sur la Meuse.
Les attaques de l'ennemi sont repoussées vers la région du Ban-de-Sapt, dans les Vosges, et là aussi la colère germaine, impuissante devant la valeur de nos troupes, se manifeste par l'inutile bombardement de Saint-Dié.
Pont-à-Mousson reçoit presque journellement des obus.
Mais la confiance lorraine, qui ne s'est jamais affaiblie, s'affermit encore au spectacle de la rage ennemie, et regarde avec calme les préparatifs pour la saison d'hiver.
Les cours scolaires sont rouverts, la vie reprend presque normale.
René MERCIER.

JOFFRE

Nancy, 1er novembre.
Le général Joffre a les yeux limpides, un front de chef. Il est de haute stature et a de larges épaules. Il a l'air d'un bloc.
Joffre est un Latin de pure race.
Les journaux l'appellent maintenant Fabius Cunctator. Assurément il a les qualités du général romain qui « usa » les Barbares et en délivra le sol romain. Mais tandis que Fabius élevait la temporisation en principe, Joffre l'a recueillie des circonstances. Il ne la considère pas comme une théorie définitive. Il est prêt à l'offensive comme il a été prêt à la défensive.
On le verra.
L'oeuvre n'est qu'à peine ébauchée.
Elle a déjà de belles et fortes lignes. Il convient de ne pas la juger dès les premiers coups de pouce.
Je n'ai pas la prétention d'estimer la science militaire du généralissime. Je ne connais point ses projets. Les événements d'ailleurs peuvent les modifier.
Mais je connais l'homme, et je connais le caractère.
J'ai souvent causé autrefois avec le lieutenant-colonel Joffre. J'étais un peu jeunet pour comprendre, mais attentif déjà aux leçons des actes. Je me gardais de laisser voir mon admiration. L'officier n'aime pas les compliments, même-ceux qui, n'étant pas exprimés, se reflètent seulement dans les yeux.
Joffre a comme une sorte de pudeur au rappel de ce qu'il a fait. Il déteste les épithètes. Il a la fière modestie de son action. Si l'action est belle, il écoute sa conscience qui le lui dit, et pas les parleurs qui le lui répéteraient.
Joffre est une force sereine, une force irrésistible. Il en a l'apparence. Il en a la réalité.
Sa figure est calme. Son front n'a pas de subits froncements. Son regard est doux. Sa parole est apaisée. Sa bouche est légèrement souriante.
Joffre sait ce qu'il veut. Il fait ce qu'il veut.
Non par vain entêtement, - il entend volontiers les avis, s'ils sont brefs et pleins de faits, - mais parce qu'il a étudié sans trouble les motifs de sa décision, parce qu'il s'est décidé après avoir réfléchi, et aussi parce qu'il a une intuition qui le dirige vers le meilleur.
Il est celui que n'inquiètent pas les sourds murmures des mécontents, ni les craintes des timides. Il va son chemin, sans peur, sans hésitation, avec son idée, suivant son plan, ne déviant jamais. Il a prévu les obstacles. Il les abat.
Seulement il prend son temps. Il est dédaigneux des impatiences.
On l'a vu lors de la retraite des armées françaises au début de la campagne. Bien des gens s'indignaient qu'on ne volât pas au secours des Belges, qu'on permît ensuite à l'ennemi de fouler le sol sacré de la patrie.
Joffre n'a rien entendu. Il a amené les Allemands sur la Marne. Et au moment où, dans le peuple français, on commençait à douter, il a dit :
- Voici l'heure de vaincre. Il faut maintenant tenir ou mourir.
Il avait conduit les Barbares où il devait les battre. Il les a battus. Il les a fait reculer jusque sur les rives de l'Aisne.
Quand il jugera que la horde germaine est suffisamment épuisée par son inutile et terrible effort, il commandera: En avant !
Ce jour-là, les Allemands reculeront encore, car il ne leur restera, pour éviter l'écrasement, pas d'autre moyen que de reculer.
Joffre est l'énergie qui sait attendre, et se développe à l'instant précis où elle doit détruire la résistance.
Le généralissime ménage les existences. Il ne sacrifie pas un homme pour un succès brillant et incertain. Il veut que la victoire coûte à la France le moins de sang qu'il peut. Il aime les soldats comme il aime le peuple, d'où il vient, d'une tendresse fraternelle qui s'émeut près du foyer et se revêt de fermeté dans la rude bataille.
Un ami disait de lui :
- Joffre est en deux métaux. Une âme d'acier, un coeur d'or.
C'est vrai.
L'homme a une allure naturellement noble. Il donne une impression de sûreté absolue. Quand nul souci ne fait travailler sa robuste intelligence, il charme par la grâce familière de sa causerie.
Dès qu'on le voit, on a confiance. S'il vous parle, vous êtes enveloppé d'une sympathie rayonnante.
Vous lisez ses communiqués. Ils ne sonnent pas de fanfares. Ils disent exactement ce qu'il faut dire. Rien de plus.
Et pourtant vous avez dès le premier jour été conquis par cette concision.
Vous avez eu foi en ce général dont, il y a peu de temps, vous ignoriez peut-être le nom.
Aujourd'hui toute la nation en est convaincue, rien ne saurait résister aux armées alliées commandées par cet homme.
Tel est Joffre.
RENÉ MERCIER.

LA BATAILLE
pour la route de Calais
ILS L'ONT PERDUE

Les Allemands en retraite devant l'inondation et nos obus. - La victoire nous sourit aussi, d'Ypres à la Somme et de l'Aisne à la Meuse.

Bordeaux, 30 octobre, 16 h. 10.
Les inondations tendues par l'armée belge dans la vallée inférieure de l'Yser, ont contraint les forces ennemies, qui avaient passé cette rivière, à se replier.
Elles ont été violemment canonnées par les artilleries belge et française, pendant leur mouvement de retraite.
Les Allemands ont tenté, hier, de très violentes contre-attaques sur les corps d'armée français et britannique qui progressaient au nord-est et à l'est d'Ypres.
A la fin de la journée, nos troupes n'en avaient pas moins continué leur mouvement en avant dans les directions qui leur étaient assignées et enlevé divers points d'appui.
Les troupes britanniques, assaillies sur plusieurs points, au nord de La Bassée, par des forces supérieures, ont repris énergiquement l'offensive et reconquis largement le terrain primitivement cédé à l'ennemi. Sur plusieurs autres parties de leur ligne de combat, elles ont également repoussé des attaques allemandes, en leur faisant subir des pertes importantes.
Sur le reste du front, aucune action d'ensemble, mais des offensives partielles de notre part et de celle de l'ennemi.
Nous avons progressé à peu près partout, notamment devant quelques villages entre Arras et Albert, sur les hauteurs de la rive droite de l'Aisne, en aval de Soissons et, de part et d'autre, dans la Meuse et au nord de Verdun.

LEURS EFFORTS
changeraient-ils de front.

Paris. 31 octobre, 0 h. 51.
Le communiqué officiel du 30 octobre, 23 heures, dit :
En Belgique, rien de nouveau à signaler, aux dernières nouvelles, dans la région Nieuport-Dixmude.
A notre aile gauche, l'ennemi a dirigé de violentes attaques contre le front des troupes britanniques et sur les deux rives du canal de La Bassée, sans obtenir de résultat.
Une recrudescence d'activité est signalée dans la région de Reims et dans celle des Hauts-de-Meuse, au sud de Fresnes- en-Woëvre.

Le BOMBARDEMENT de SAMPIGNY

Un de nos rédacteurs, qui se trouve en ce moment à Commercy, nous adresse quelques notes brèves sur les événements de ces deux derniers jours dans cette partie de la région meusienne.
COMMERCY, 30 octobre. - Je me proposais, avec les autorisations nécessaires de l'état-major, de pousser vers Saint-Mihiel une pointe dans les lignes occupées par nos avant-postes.
M. Grosdidier, maire de Commercy, que je consulte au moment de partir, m'annonce que le voyage est dangereux :
- L'autre jour, dit-il, les Allemands ont tiré sur la gare de Lérouville. Leur tir a occasionné des dégâts sans importance. Vadonville, un peu plus loin, a reçu aussi quelques obus. Bref, la route n'est pas très sûre. Lors de leur passage à Commercy, la semaine dernière, MM. Aristide Briand, Albert Sarraut et Lucien Poincaré ont essayé une promenade de ce côté ; leur automobile fut aussitôt repérée et, quelques minutes après, une canonnade violente criblait de projectiles l'endroit où les ministres avaient rebroussé chemin. »
Les officiers de l'état-major montrent autant de circonspection que M. le Maire de Commercy :
« - Le pays est infesté d'espions, déclarent-ils. L'ennemi engage une action très vive sur les points où il croit nous atteindre et nous causer des pertes sérieuses. Ou nous nous trompons fort, ou Sampigny aura beaucoup à souffrir ; voilà trois fois que la résidence de M. Poincaré est bombardée et nous croyons que les Allemands s'apprêtent à détruire le village comme ils ont détruit « le Clos »...
Bientôt les nouvelles, les mauvaises nouvelles arrivent. Les habitants des communes voisines se réfugient dans Commercy et ils annoncent que les batteries boches, à l'abri derrière le Camp des Romains, tirent sans relâche. Déjà les maisons de Mécrin brûlent ; la prévôté a fait précipitamment évacuer Sampigny, où quelques habitants persistent toutefois à chercher dans les caves une sécurité problématique.
Le sentiment général de la population, c'est que les Allemands nous envoient « leur carte d'adieu ».
Nous profitons de la liberté qui nous est accordée pour entreprendre quand même une reconnaissance ; mais il nous est impossible d'approcher Sampigny à moins de deux kilomètres.
Le sifflement lugubre des obus déchire l'air ; les explosions grondent. Nous tirons notre montre et, pendant une minute, nous comptons onze coups. On entend le sourd fracas des rafales de fer qui dévastent cette région tranquille et d'un charme si profond.
L'oeuvre de destruction se poursuit avec une implacable méthode. Les barbares ont ravagé les Koeur, Bislée, Han-sur-Meuse, Ailly, Brasseitte. On ne sait rien de Saint-Mihiel ni des localités situées au nord de cette ville.
Il semble que Sampigny jouisse d'un traitement exceptionnel et que les sauvages veuillent y laisser derrière eux un monceau de ruines fumantes.
On cite malheureusement quelques victimes.
Les mouvements de notre armée dans les Hauts-de-Meuse donnent raison au sentiment général que je viens d'exprimer.
Sans indiquer - même vaguement - les résultats obtenus depuis deux jours dans les régions d'Apremont, je signalerai cependant une progression sensible de notre infanterie et les terribles ripostes de notre artillerie.
Deux « taubes » viennent de survoler la Meuse à une grande hauteur. Un de nos biplans s'est aussitôt élevé du parc d'aviation. Les oiseaux de mauvais augure ont vite disparu dans la direction de Saint- Mihiel.
Une très grande activité règne ici.
Les jours des Boches sont comptés sur la Meuse et c'est sans nul doute en manière d'adieux qu'ils ont depuis deux jours lancé leurs fusées sur Sampigny.
LUDOVIC CHAVE.

LE CULTE DES MORTS
Une Visite à nos Cimetières

On sait combien à Nancy est vivace le culte des morts, et avec quels soins pieux nos compatriotes entretiennent et parent les tombes de ceux dont ils ont gardé le tendre et cher souvenir. Cette année, l'angoisse de la guerre a donné encore plus de force à cette touchante piété envers ceux qui nous ont précédés dans la vie, et qui nous ont appris à connaître et à aimer notre chère Patrie.
Aussi, depuis plusieurs jours, nos deux cimetières ont-ils été remplis d'une foule de mères, d'épouses, de filles ou d'enfants, qui sont venus orner les sépultures des parents ou des amis disparus Sur les grandioses monuments de marbre, de granit ou de pierre, ont été déposés les chrysanthèmes, ces fleurs si belles qui rappellent le dernier sourire du soleil mourant. Sur les tombes plus modestes, des pensées et des primevères ont été plantées par des mains affectueuses.
Mais partout, dans les chapelles ou sur les croix de bois, on a tenu à placer une couronne aux perles plus ou moins riches, en souvenir de ceux qui ne sont plus.
C'est au cimetière de Préville que sont gardés les restes de ceux qui, en 1870, moururent pour la défense de la Patrie. Les monuments élevés à leur gloire ont reçu cette année des soins tout particuliers.
La pyramide de pierre, qui s'élève à l'entrée principale, a été polie et poncée avec soin. Cette toilette fait à présent ressortir ses lignes simples et harmonieuses.
Le soubassement a reçu comme toujours sa riche décoration de chrysanthèmes, disposés avec goût par les soins des jardiniers municipaux.
Dans le cimetière dit « des Allemands », chaque tombe a reçu de tels soins qu'on peut lire les noms de ceux de nos ennemis qui, depuis quarante-quatre ans, dorment là leur dernier sommeil.

Au cimetière du Sud, grâce à l'activité du chantier municipal, les travaux d'aménagement de la partie agrandie sont poussés rapidement.
L'administration a tenu à orner d'une façon particulière les tombes de nos soldats morts dans nos ambulances depuis le commencement de la guerre.
Ces tombes sont placées à la droite de la partie réservée aux soldats de la garnison. Sur les cinq longues rangées de tumulus surmontés de croix blanches portant les noms et les numéros des régiments, des pensées ont été plantées, dans un ordre parfait, comme en un parterre.
Sur les tombes de ces modestes héros, dont beaucoup ont déjà reçu la visite de parents, sont également déposées de nombreuses couronnes de fleurs et de perles.
Enfin, au front de ces rangées, on remarque, en lettres faites de fleurs, ces mots : « A ses défenseurs la ville de Nancy reconnaissante. »
Enfin, dans un angle, près de la route de Mirecourt, se dressent, isolées, les sépultures des soldats allemands morts à Nancy.
Sur une croix de bois, on lit le nom de celui qui repose là, loin de son pays natal.
CHARLES LENOBLE.

DES FLANDRES, A LA WOEVRE

Bordeaux, 31 octobre, 17 heures.
La journée d'hier a été marquée par un essai d'offensive générale de la part des Allemands, sur tout le front, de Nieuport à Arras, et par de violentes attaques sur d'autres parties de la ligne de bataille.
De Nieuport au canal de La Bassée, alternatives d'avance et de recul.
Au sud de Nieuport, les Allemands qui s'étaient emparés de Rampskapelle, en ont été chassés par une contre-attaque.
Au sud d'Ypres, nous avons perdu quelques points d'appui (Hollebecke et Zanworde), mais nous avons progressé à l'est d'Ypres, vers Passeendaele.
Entre La Bassée et Arras, toutes les attaques des Allemands ont été repoussées avec de grosses pertes pour eux.
Dans la région de Chaulnes, nous avons progressé au delà de Lithons et nous nous sommes emparés de Le Quesnoy-en-Santerre.
Dans la région de l'Aisne, nous avons également progressé sur les hauteurs de la rive droite, en aval de Soissons, mais nous avons dû reculer vers Vailly.
Avance dans la région de Souain et violents combats en Argonne.
En Woëvre, nous avons encore gagné du terrain dans le bois Le-Prêtre.

UNE CHARGE DE NOS DRAGONS

Paris, 31 octobre, 18 h. 25.
Dans une de nos attaques, avant-hier, un village fortement occupé par de l'infanterie ennemie, appuyée par de l'artillerie, fut enlevé par des cavaliers français appartenant à deux régiments de dragons, combattant à pied.
Nos dragons chargèrent, lance au poing, l'ennemi qui laissa dans le village plus de 200 morts et autant de blessés
Paris, 1er novembre, 1 heure.
Le communiqué officiel du 31 octobre, 23 heures, dit :
Aux dernières nouvelles, pas d'incident notable à signaler.
Au centre, nous avons progressé dans la région nord de Souain. Partout ailleurs nous maintenons nos positions.

LES CYCLISTES LUXEMBOURGEOIS
répudient les Allemands

Paris, 1er novembre, 2 h. 20.
La fédération cycliste du grand-duché de Luxembourg adresse à l'Union cycliste internationale une protestation contre la violation de la neutralité du Luxembourg et contre les actes de barbarie des Austro-Allemands.
Les signataires de la protestation déclarent qu'ils refusent désormais de se rencontrer avec les représentants de l'Allemagne et de l'Autriche, dont ils demandent la radiation de l'Union.
L'Union examinera la question à une date ultérieure.

On ne s'ennuie pas
A VERDUN

Pour une place investie et sur le point d'être prise - ce sont les Allemands qui le disent - Verdun ne traite pas trop mal ses hôtes militaires, si nous en jugeons par deux petits papiers qui viennent de là-bas : le menu d'un dîner et le programme d'un concert offerts par une compagnie du ...e d'infanterie aux jeunes soldats de la classe 1914.
On se nourrit bien à Verdun, ville prétendument assiégée : potage, sardines, plat de boeuf rôti, légumes, salade, confitures, café, liqueurs, cigares, bière de la Meuse. Et ce menu est orné d'un amusant dessin représentant un petit pioupiou offrant à une fort jolie femme (la République), pour son dîner, un Boche, dressé et paré, sur un plat d'argent.
Le programme du concert est également illustré. Devant Paris que couronne un soleil resplendissant, surmonté d'un magnifique coq gaulois, un soldat français envoie promener bien loin, d'un coup de pied au bon endroit, un soldat allemand dont le fusil est brisé en deux.
La légende : « Au revoir et merci », confirme les dires des communiqués officiels affirmant que le moral des troupes est excellent.

DANS LA HAUTE-ALSACE
La Situation des Armées

Genève, 1er novembre.
Dépêche particulière du « Journal de Genève » :
« De nombreuses nouvelles inexactes ont été lancées ces temps derniers, au sujet de la situation en Haute-Alsace. On a parlé de combats victorieux livrés par les troupes allemandes, de la prise d'assaut des positions françaises de Thann, de concentrations de troupes faites près de Leopolshohe et d'une offensive générale préparée dans cette région. Ces renseignements, de source allemande, n'avaient d'autre but que de donner le change et de détourner l'attention des grands préparatifs - qui se faisaient en vue de l'offensive en Belgique.
Si les Allemands préparent une attaque contre Verdun, il est à peu près certain qu'à ce moment-ci, ils n'ont en vue aucune opération sérieuse contre Belfort. Leurs troupes sont peu nombreuses dans la région. Sur la ligne d'Altkirch à Colmar, ils n'ont, en ce moment, que huit régiments d'infanterie de landwehr, badoise et wurtembergeoise, peu d'artillerie de campagne, mais d'excellente artillerie lourde, surtout en face des positions françaises de Thann. Vers la frontière suisse, il n'y a que des troupes de landsturm.
Au cours des dernières semaines, les deux armées sont restées dans l'expectative. Il n'y a eu d'affaire un peu sérieuse que le combat de Ferrette, au cours duquel des obus allemands sont tombés sur le territoire suisse. De part et d'autre, on reste dans les tranchées aménagées pour abriter les troupes au besoin, pendant des semaines, et l'on échange quotidiennement.
quelques obus qui ne font pas grand mal.
Les Français occupent la rive gauche de la Largue, tous les villages de la vallée jusqu'à Dannemarie, puis Gommersdorf et Ballersdorf ; de là, leur ligne se dirige au nord vers le village de Sentheim. Ils n'ont pas un instant cessé de tenir Thann, où ils ont fait des travaux importants. Ils sont maîtres de la vallée de Massevaux et de toutes les crêtes des Vosges.
La ligne allemande va à travers la plaine d'Altkirch à Cernay, les réserves étant à Mulhouse. Les Français n'ont pas attaqué Cernay jusqu'ici. On ne se bat guère qu'autour de Bisel, qui-a été pris et repris plusieurs fois. Je ne sais au juste à qui cette localité appartient aujourd'hui.
Récemment, j'ai visité les positions françaises de Thann. Elles sont très fortes et ne paraissent nullement menacées en ce moment-ci. Ce sont les usines qui ont le plus souffert du bombardement des grosses pièces allemandes, en particulier les grandes fabriques de blanchiment et de produits chimiques. Il est très curieux de constater que la partie de cette dernière fabrique qui a été visée en premier lieu est celle où l'on prépare la vaniline, en concurrence avec les maisons allemandes.
A Belfort, on se sent parfaitement en sécurité et le moral est excellent. »

DEUX LORRAINES
à l'ordre de l'armée

Nancy, 1er novembre.
M. le préfet de Meurthe-et-Moselle vient d'être avisé que Mlle Guy, ainsi que M. et Mme Voillot ont été cités à l'ordre général n° 77 de la 1re armée pour leur belle conduite.
Mlle Guy, institutrice à Martincourt :
« Depuis l'installation d'une ambulance à Martincourt, soigne les blessés en qualité d'infirmière volontaire avec un dé« vouement digne des plus grands éloges. »
M. Voillot, menuisier, et Mme Voillot, à Noviant-aux-Prés :
« Depuis le début des hostilités autour de Noviant, ont soigné chez eux avec le plus parfait dévouement un grand nombre de blessés sans vouloir accepter la moindre rétribution. Au cours du dernier bombardement de Noviant, et bien que leur maison ait reçu des éclats d'obus, y sont restés courageusement, afin de confectionner des cercueils qui leur avaient été commandés pour des officiers tués à l'ennemi. »

L'INUTILE ACHARNEMENT
Leurs mensonges seuls leur donnent des succès

Bordeaux, 1er novembre, 16 heures.
Rien de nouveau sur le front Nieuport-Dixmude..
Les Allemands ont continué hier leurs violentes attaques sur toute la région, au nord, à l'est et au sud d'Ypres. Toutes ces attaques ont été repoussées et nous avons même progressé légèrement au nord d'Ypres, sensiblement à l'est de cette ville.
Au début de la journée d'hier, des forces ennemies débouchant de la Lys, s'étaient emparées de Hollebeck et de Messines. Ces deux villages ont été repris dans la soirée par de vigoureuses contre-attaques des forces alliées.
Sur le reste du front, la journée d'hier a été marquée par de violentes canonnades et par quelques contre-attaques de l'ennemi, restées sans résultat, pour reprendre le terrain conquis par nous au cours des dernières fournées.
La lutte est toujours très âpre en Argonne, où les Allemands ne font, d'ailleurs, aucun progrès.
D'après les statistiques fournies par nos services de l'arrière, et pendant, la seule semaine du 14 au 20 octobre, il a été interné 7.683 prisonniers allemands.
Dans ce chiffre ne se trouvent pas compris les blessés soignés dans nos ambulances, ni le détachement en voie d'acheminement du front à l'arrière.

PROGRÈS
dans l'Aisne, en Argonne et en Vosges

Paris, 2 novembre, 0 h. 50.
Le communiqué officiel du 1er novembre, 23 heures, dit :
De Belgique, aucun renseignement nouveau.
Au cours de la journée, nous avons repoussé de violentes attaques de l'ennemi dans les environs de Lihons, Le Quesnoy- en-Santerre, Vailly-sur-Aisne et le bois de Grurie dans l'Argonne.
Au nord de Souain, nous avons continué à progresser légèrement.
Dans les Vosges, notre offensive nous a rendus maîtres des hauteurs voisines de Sainte-Marie.

L'EFFORT ALLEMAND s'accentue sur tout le front
Et c'est un échec, aussi bien en Belgique que dans le Nord, dans l'Aisne que dans l'Argonne et en Lorraine.

Bordeaux, 2 novembre, 15 heures.
A NOTRE AILE GAUCHE
L'offensive allemande a continué, hier, avec la même violence, en Belgique et dans le nord de la France, particulièrement entre Dixmude et la Lys. Dans cette région, malgré les attaques et les contre-attaques des Allemands, nous avons légèrement progressé sur presque tout le front, sauf au village de Messines, dont une partie a été reperdue par les troupes alliées.
L'ennemi a tenté un gros effort contre les faubourgs d'Arras, mais il a échoué. De même contre Lihons et le Quesnoy-en- Santerre.

AU CENTRE
Dans la région de l'Aisne, nous avons légèrement progressé vers Tracy-le-Val, au nord de la forêt de Laigle, ainsi que sur certaines parties de la rive droite de l'Aisne, entre cette forêt et Soissons.
En avant de Vailly, une attaque dirigée contre celles de nos troupes qui tiennent les hauteurs de la rive droite a également échoué, il en a été de même pour plusieurs attaques de nuit sur les hauteurs du Chemin-des-Dames.
Dans la région de Reims, entre Argonne et Meuse, ainsi que sur les Hauts-de-Meuse, on a constaté hier une recrudescence d'activité de l'artillerie lourde allemande, dont le bombardement n'a pas donné de résultat appréciable.

A NOTRE AILE DROITE
Une reconnaissance offensive de l'ennemi sur Nomeny a été repoussée.

DANS LES VOSGES
Outre que nous avons repris les hauteurs qui dominent le col de Saint-Marie, nous avons progressé dans la région du Ban-de-Sapt, où nous occupons les positions d'où l'artillerie ennemie bombardait la ville de Saint-Dié.

LA JOURNÉE DE LUNDI
fut bonne

Paris, 3 novembre, 0 h. 40.
Le communiqué officiel du 2 novembre, 23 heures, dit :
« Entre la mer du Nord et l'Oise, les attaques prononcées dans la journée de lundi par les Allemands ont été moins violentes que la veille. - En Belgique, nous avons progressé sur Dixmude et au sud de Gheluvelt.
Nous avons maintenu toutes nos autres positions.
Dans la région de l'Aisne, une violente offensive allemande, entre Pruyal-l'Annonais et Vailly, a complètement échoué. »

SOUVENIRS DE NOMENY

Une jeune fille de Nomeny nous adresse le récit suivant qu'on lira certainement avec le plus grand intérêt :

Les voilà !

Le lundi 3 août, au soir, on signale les Allemands à L... Mon père brûle les papiers importants de la gare, fait partir ses employés à pied sur Nancy.
Le mardi 4, à 8 heures du matin, ma mère était à un enterrement. Elle sort de l'église avant la fin du service et rencontre une vingtaine de uhlans sur le pont. Aussitôt elle court vers la gare prévenir mon père, qui télégraphie l'arrivée des Prussiens, et démonte et cache son appareil. Quelques instants après, nous voyons repartir les Allemands, qui emmenaient trois gendarmes prisonniers.
Pendant le temps que les Allemands étaient à la gendarmerie mon père a voulu rester à son poste, dans la gare, malgré nos supplications. Si les Allemands n'étaient pas repartis tout droit, mon père aurait été fait prisonnier. Il remonte alors son télégraphe et annonce la prise des gendarmes. Puis il le démonte de nouveau et part à Nancy, à bicyclette.
Le même jour, a midi et demi, des uhlans viennent devant la gare et se contentent de demander à manger « du bon pain blanc de Franzoses ». En partant, ils disent :
- Nous allons à Pâriss et Pont-à-Mousson, au revoir et merci. »
Le mardi 11, une dizaine de soldats bavarois conduits par un officier, viennent couper les fils télégraphiques, démolir les bureaux, éventrent les armoires de billets, etc. Puis ils visitent notre appartement et regardent dans toutes les chambres si nous n'avons « pas officier français caché », tout en braquant le revolver sur ma mère.
Le mercredi 12, il y avait cinq Français blessés à l'ambulance. Les Allemands en prennent deux le matin, et les font conduire à Metz.

Bombardement

A une heure de l'après-midi, c'est le bombardement de l'ambulance. Nous nous sauvons à la cave en tremblant. Après un quart d'heure, ils avaient fini de casser tous les carreaux de l'ambulance, mais il n'y a pas eu d'accident de personnes.
Vers 4 heures, un major français emmène vite dans une voiture les trois autres blessés vers le camp français.
Le vendredi 14 août, à une heure de l'après-midi, quatre soldats bavarois viennent de nouveau visiter et saccager la gare, Puis ils s'installent devant la porte, sortent des cigarettes, me demandant du feu, et j'ai dû leur allumer leurs cigarettes. Pour me remercier, ils m'expliquèrent le maniement de leur fusil.
Le, même jour, à 4 heures, nous entendons un bruit formidable ; vingt Bavarois enfoncent une porte de la gare. Ma mère descend. Aussitôt, braquant sur elle l'inévitable revolver, le commandant lui dit :
- Restez ici. »
Ils restèrent dehors, pendant que les soldats achevaient de démolir ce que les autres avaient épargné. Une boîte de secours, même, fut éventrée, les médicaments saccagés, etc...

Le hussard et la garde-barrière

Le lendemain 15 août, au matin, des Allemands s'embusquent sur le pont et, vis-à-vis la gare, dans des saules, au bord de la Seille, Ma mère les entendant tirer, regarde avec sa longue-vue et voit sur la route un hussard tomber de son cheval. Il était atteint et est mort quelques heures après. La garde-barrière, qui habitait à quelques mètres de l'endroit où le hussard est tombé, laisse ses petits enfants et part relever le hussard et le soigner. - Lorsque les Français sont arrivés peu de temps après, ils ont pu constater cela et admirer la conduite héroïque de cette femme qui va sans hésitation sous les balles pour soigner un soldat.

Prenez garde !

Lorsque l'avant-garde française est arrivée pour occuper la gare, ma mère dit au lieutenant :
- Méfiez-vous, il y avait ce matin des Allemands cachés vis-à-vis. Ils ont tué de là un hussard, et je ne les ai pas vu repartir. Faites attention.
Le lieutenant remercie et commande à ses hommes une bonne décharge vers les saules. Rien heureusement n'a répondu car je craignais bien une riposte des Allemands vers la gare.
Les Allemands avaient volé la Croix- Rouge, le 13 ou 14 août, emportant les couchages et 120 draps.

Aus !

Le 20 août au matin, nous recevons à la gare et soignons un blessé français amené par un major qui nous dit qu'on signale les Prussiens. Une dizaine de Français font une barricade non loin de la gare ; on emmène vite le blessé vers Nancy.
Ma mère, mon frère et moi nous allons chez une voisine pour ne pas rester seuls à la cave.
Il était 9 heures. Nous entendons parler allemand. Nous remontons. Les Allemands font sauter la porte et envahissent la maison en criant :
- Aus !
L'un prend mon frère par le bras, l'autre met une dame en joue, mais ils se calment. Nous nous asseyons sur un banc devant la maison pendant que nous entendions le fracas de verres cassés, de bouteilles brisées, de meubles éventrés, etc.
Soudain, comme les balles, les bombes tombaient sans cesse, un officier nous dit :
- Suivez-moi. »
Et nous allons sur la route, en cheveux, en peignoir, en pantoufles.

Sous la mitraille

Mais le danger était grand. Des Allemands tiraient au hasard, aveuglés et rageurs. Les balles sifflaient. Nous nous courbions. L'officier nous fait alors coucher dans un talus, Lui-même était à côté de ma mère.
Après quelques minutes de mortelles angoisses, ma mère qui était accroupie fut atteinte à la hanche gauche, elle poussa un cri. L'officier dit :
- Taisez-vous. Ce n'est rien. Vous n'êtes pas blessée.
Cependant ma mère, tombait sans connaissance, et il vit bien qu'elle était atteinte. Il se mit debout, agita son mouchoir, cria, et le feu cessa.
Nous allâmes dans une cave, ma mère se forçant de marcher malgré son mal. L'officier nous permit de rester. Il partit.

Point de pitié !

A peine commençait-on de laver la blessure que quatre soldats bavarois arrivent, se font servir du vin et nous chassent. Nous avons beau leur montrer la blessée, point de pitié : « Aus ! Aus ! » et nous nous remettons en route, ma pauvre mère obligée toujours de marcher et souffrant le martyre. Les soldats nous font mettre dans un talus au bord de la route.
Il était 10 heures. Le pays flambait.
En réponse à nos exclamations, un officier nous dit : - Nous sommes obligés, on a tiré sur nos hommes.
Dans ce talus, nous sommes restés sans faire un mouvement, sous les balles, les bombes, jusqu'à 8 heures du soir, gardés par des soldats.
Dans l'après-midi, comme ma mère défaillait, un soldat lui fit un pansement. Un autre alla voler un oeuf, l'ouvrit à la pointe de sa baïonnette et le donna à gober à ma mère. Je mangeai de l'herbe et de la paille, puis ils nous donnèrent de leur affreux kamis.
Grâce à mon voisin, un sous-officier, blessé au bras que j'avais pansé, j'ai pu me procurer du pain et de la viande. Le sous-officier voulant me remercier de mes soins m'offrit à boire du vin et pour me prouver sans doute que le liquide n'était pas empoisonné, ou par politesse ! il but d'abord et me passa ensuite son quart !
A 7 heures, on nous donne un peu de paille, car nous devions passer la nuit dehors avec les soldats. Mais peu après, on nous emmène dans une maison transformée en ambulance. Ma mère, qui souffrait horriblement, qui n'avait eu aucun soin, ne pouvait marcher. Un soldat plus compatissant l'aida. Il prit son fusil par un bout, un autre soldat par l'autre bout, et ma pauvre mère s'assit dessus, tenant chaque Prussien par le cou !
On nous dépose au rez-de-chaussée avec les blessés. Au premier étaient des gens assis sur les planchers, gardés par des Bavarois féroces.
Un major me demande une bougie pour embarquer les blessés. Je monte dans une salle, le soldat à qui je m'adresse lève son couteau sur moi et me menace avec des gestes terribles. Pleine de terreur, je m'assieds à côté d'autres personnes et m'explique de nouveau en allemand. Il finit par me donner ce que je voulais, puis m'accompagne jusqu'au bas de l'escalier.

Sinistre horizon

Les officiers et majors demandèrent alors à ma mère si elle consentait à être soignée à Metz. Ma mère dit oui à la condition qu'elle ne quitterait pas ses deux enfants.
Ils nous laissèrent donc, mon frère et moi, couchés à côté de ma mère et s'installèrent sur des chaises. Dormir nous fut impossible, on se battait encore dans la campagne, des gosses pleuraient en haut !... Comme j'avais toujours les yeux ouverts, un officier croyant que c'était la bougie placée devant moi qui m'empêchait de dormir, mit d'un geste de charmante prussiennerie son beau casque en guise d'écran. De sorte que, pendant cette nuit-là, mon horizon fut un casque à pointe.

A travers le pays en flammes

A 2 heures du matin, des ambulanciers viennent. On met ma mère sur un brancard, mon frère et moi la tenions chacun par une main et nous nous mettons en route à travers le pays en flammes, enjambant des cadavres de gens et de bêtes.
Dans une rue étroite, où les toits s'effondraient, où les flammèches tombaient sur nous, un soldat mit son casque sur la figure de ma mère, afin qu'elle n'ait pas les yeux brûlés.
Enfin, nous sortons de cette fournaise. On nous met en voiture nous deux avec ma mère. Mon frère dut marcher derrière. Nous nous arrêtons dans un village allemand. Nous y restons sur la paille de 3 heures du matin à 11 heures.

A Metz

Puis on nous met en auto pour Metz, où nous arrivons à 2 heures. Ma mère fut conduite dans un lazaret tenu par des religieuses qui l'ont bien soignée.
Comme nous étions arrivées en cheveux, en pantoufles, avec seulement ce que nous avions sur nous, je sortis le lendemain pour quelques achats.
La Mutte sonnait. Les maisons étaient pavoisées et comme je demandais la cause de ces réjouissances, on me dit que c'était pour la victoire de Nomeny, Bien des personnes furent désappointées quand je leur appris que ce n'était qu'une petite ville de 1.300 habitants.
Après un mois de séjour à Metz, on permit à ma mère de terminer sa convalescence chez une amie à X., aux environs de Metz. Nous y passâmes encore un mois dans de mortelles angoisses, ne pouvant donner de nos nouvelles en France.
Enfin, par des amis dévoués et des protections, on nous donna un passe pour la Bavière. De là nous espérions gagner la Suisse facilement. Mais à Lindau, ils ne voulurent pas nous laisser passer. Ils exigeaient 500 francs par personne. Enfin, après bien des pourparlers, nous passons sur le bateau, nous traversons le lac de Constance et nous débarquons en Suisse. De la Suisse à Nancy, ce n'était plus rien.

Nancy n'est pas pris

Le peuple allemand et les simples soldats qu'on trompe et abuse sont sûrs et certains de la victoire.
- Nous sommes très riches et forts », disent-ils.
L'entrée à Paris a été affichée en plusieurs endroits. Un officier m'a dit :
- Hé, Pâriss, fortifications, Français capout ! »
A Metz le champagne était commandé pour fêter la prise de Nancy. On n'attendait plus que le coup de téléphone. Les autorités étaient réunies.
Tout à coup, voilà le téléphone ! On court, on écoute. on entend annoncer la défaite, le recul. Aussitôt on éteint les lumières et on se disperse. Les vrais Lorrains ont bien ri ce jour-là !
Sur un pont de la Moselle, deux soldats prussiens passent. C'était dans une petite ville en Allemagne.
- C'est la Seine, dit l'un, nous sommes près de Paris.
- Non, dit l'autre, c'est la Marne, près de Châlons. »
Et un passant, un Lorrain, leur dit :
- Mais pardon, ce n'est que la Moselle ! »
Par contre, les officiers se rendent compte de la situation. En septembre, l'un a dit :
- Nous sommes perdus ! »
Un autre disait, il y a quinze jours :
- Si nos soldats connaissaient la vérité et savaient où nous en sommes, ils ne marcheraient plus ! »

ILS ABANDONNENT LES RIVES DE L'YSER
si durement conquises

Bordeaux, 3 novembre, 16 h. 25.
A NOTRE AILE GAUCHE
L'ennemi parait avoir abandonné complètement la rive gauche de l'Yser, en aval de Dixmude, et les reconnaissances des troupes alliées poussées sur les chaussées, dans les régions inondées, ont réoccupé les passages de l'Yser sans grandes difficultés, au sud de Dixmude et vers Cheluvelt.
Notre avance a été particulièrement sensible dans la région au nord de la Lys, malgré Les attaques prononcées par les Allemands avec des effectifs considérables.
Notre front a été, partout, maintenu ou rétabli en fin de journée.
De nouvelles attaques allemandes contre les faubourgs d'Arras, contre Lihons et Le Quesnoy-en-Santerre ont échoué.

AU CENTRE
Dans la région de l'Aisne et à l'est de la forêt de Laigle, nous avons marqué quelques progrès.
A l'est de Vailly, aux dernières nouvelles, celles de nos forces qui se trouvaient accrochées aux pentes des plateaux, au nord des villages de Chavonne et de Soupir, ont dû se replier sur la vallée.
Plus à l'est, nous avons maintenu nos positions en amont de Bourg-et-Comin, sur la rive droite de l'Aisne.
Violentes canonnades au cours de la journée entre Reims et la Meuse, ainsi que sur les Hauts-de-Meuse.
De nouveaux efforts des Allemands dans la forêt de l'Argonne ont été enrayés.
Nous avons continué à progresser au nord-ouest de Pont-à-Mousson.

A NOTRE AILE DROITE
Quelques actions de détail, favorables à nos armes, le long de la Seille.

ENCORE QUELQUES SUCCÈS

Paris, 4 novembre, 4 h. 10.
Le communiqué officiel du 3 novembre, 23 heures, dit :
« Les seuls renseignements reçus ce soir concernent la région de Vailly, où nous avons contre-attaqué et repris la ferme de Metz, ainsi que la région du Four-de-Paris- Saint-Hubert (dans l'Argonne), où une attaque allemande a été repoussée et où nous avons également gagné du terrain.

UN ESPION DE NANCY CONDAMNÉ EN SUISSE

Nancy, 3 novembre.
La semaine dernière, à Genève, ainsi que nous l'avons publié, le tribunal militaire de la 1re division s'est occupé de deux espions allemands arrêtés dans cette ville, les nommés Wolhander, médecin berlinois, et Emile Kohr, chimiste, qui a vécu longtemps à Nancy, au milieu de sa famille.
Ils avaient été recrutés par un agent d'espionnage, Otto Ulrich, lieutenant-colonel en retraite allemand, qui a réussi à prendre la fuite.
Le chimiste Kohr était chargé, par les autorités militaires allemandes, de se procurer des renseignements sur la mobilisation dans l'Est, sur l'importance et la nature de nos forces.
Au cours de son interrogatoire par le tribunal, Kohr a fait les déclarations suivantes :
- J'ai étudié à la Faculté de Nancy. Quand la guerre fut déclarée, on m'envoya en France, où je pourrais me procurer certains documents utiles. J'étais à peine arrivé chez ma mère, qui habite en Lorraine, qu'un jeune homme entra dans ma chambre. C'était le premier jour de la mobilisation, vers onze heures du soir. Je venais de me coucher. Le mystérieux visiteur m'apportait une lettre ; il devait en, savoir le contenu, car il insista sur la nécessité pour moi de partir immédiatement avec lui à Sarrebruck, comme mon correspondant en exprimait la volonté.
« Je n'avais aucun moyen de résister. J'embrassai ma mère ; je lui fis mes adieux et je suivis le jeune homme. Je pris le train à Nancy pour Sarreguemines, où nous arrivâmes à deux heures du matin.
« Là un officier bavarois du 22e de ligne me fit conduire en cellule. Quatre soldats, baïonnette au canon, m'escortaient. Trois jours je restai enfermé, puis je comparus devant le conseil de guerre. L'acquittement fut prononcé.
« Me voici libre. C'est alors qu'on me ramène en automobile à Sarrebruck, où un homme que je crois être un officier en civil m'instruisit du rôle et des services qu'on attendait de moi. On me menaça, en cas de refus ou de trahison, de fusiller ma mère sous mes yeux et de m'appliquer ensuite le même châtiment.
« Je réussis à gagner la Suisse à l'aide d'un faux passeport. De là, je me rendis en France, après un court séjour à Genève.
« J'allai successivement à Troyes, Chaumont. Saint-Dizier ; je notais les numéros des régiments qui partaient vers la frontière. On me remis pour mon voyage une somme de 400 mark. Je devais être de retour à Sarrebruck le 10 août. »
Au moment de son arrestation, Kohr possédait des papiers extrêmement intéressants : il détenait la liste de tous les officiers de la garnison de Nancy et les plans annotés de la région de Dijon.

A part les agents chargés des enquêtes, tous les témoins - et ils étaient nombreux - appartenaient à la nation allemande.
Le major Sydney Schopier, de Lausanne, prononça un sévère réquisitoire contre les espions, les agents étrangers, contre le débordement de journaux pleins de fausses nouvelles et de manoeuvres indignes qui empoisonnent le pays.
Notre confrère « La Suisse » reproduit le texte du jugement.
« Il est prouvé, dit ce jugement, qu'Otto Ulrich, lieutenant-colonel en retraite allemand, a dirigé à Genève un service de renseignements au profit de l'Allemagne.
« Qu'en ce qui concerne Wohlander, il a reçu des correspondances et des télégrammes qui, quoique n'ayant pu être déchiffrés, ne laissent aucun doute sur leur but, qui était de fournir à l'Allemagne des renseignements importants pouvant intéresser cette puissance. -
« Ouant à Kohr, il fut trouvé porteur d'une fausse pièce d'identité, lui permettant l'entrée en Suisse et d'un formulaire auquel il s'était engagé à répondre et qui lui demandait des renseignements sur les troupes françaises de Chaumont, Troyes et Châlons. »
Le tribunal militaire a condamné :
Otto Ulrich à deux ans d'emprisonnement et cinq mille francs d'amende ;
Wohlander à trois mois de prison, sous déduction de la prison préventive, et 1.000 francs d'amende.
Kohr à deux mois de la même peine, sous déduction de la prison préventive, et 500 francs d'amende.
Quel dommage qu'Otto Ulrich et ses compagnons n'aient pas fait connaissance avec nos conseils de guerre !
LUDOVIC CHAVE.

DEVANT NANCY,

Nancy, 3 novembre.
La « Kreuzzeitung » publie une lettre d'un chef de colonne de ravitaillement pour l'artillerie. Dans cette lettre, datée du 9 octobre, l'officier parle des travaux de défense devant Nancy.
« Les choses, dit-il, ne vont pas aujourd'hui comme en 1870. Chaque bosquet, chaque colline sont adaptés à la défensive ; il faut avancer pas à pas, sous mille bouches de bronze crachant la mort. L'infanterie française est très bien protégée dans des tranchées par trois étages de troncs d'arbres et par des fils de fer, ce qui rend les attaques difficiles.
Le service de renseignements est pour les Français d'un secours très efficace. Les aviateurs sont également d'une grande utilité ; ils survolent nos lignes à une hauteur de deux mille mètres, distance à laquelle notre artillerie est inefficace, et lorsqu'ils sont redescendus, nous sommes assurés de recevoir une rafale de projectiles français, toujours bien dirigés.
Nous sommes également très bien servis par nos aviateurs, mais il est facile de penser avec quelle colère nos troupes suivent les évolutions de l'ennemi et constatent l'inefficacité de notre tir contre les aéroplanes ennemis, qui sont rarement atteints. »

LES COMMUNES ÉPROUVÉES

Nancy, 3 novembre.
Athienville et Vathey. - Ces deux communes occupées par l'ennemi pendant trois semaines n'ont pas subi de bien graves dommages.
Toutes les maisons sont encore debout et on n'y déplore fort heureusement la mort d'aucune victime.
Si la plupart des denrées comestibles ont été pillées dans toutes les maisons, du moins le ravitaillement à Athienville comme à Valhey s'opère-t-il dans des conditions satisfaisantes, grâce au dévouement des municipalités.
Toute la population de Valhey demeure cependant sous l'inquiétude sur le sort de son adjoint, M. Choné, emmené comme otage avec six conseillers municipaux. Les Allemands ont également emmené un jeune convoyeur de 17 ans, qui n'est pas encore de retour dans la commune.
Les familles intéressées doivent garder bon espoir et attendre qu'on leur ramène sains et saufs ceux qui ont été enlevés momentanément à leur affection, au mépris du droit des gens.

LEUR ÉLAN BRISÉ
sur les bords de l'Yser

Bordeaux, 4 novembre, 16 h. 26.
A NOTRE AILE GAUCHE
Au nord, la situation ne s'est pas modifiée depuis hier.
L'ennemi s'est replié sur la rive droite de l'Yser. Nous avons repris Lombartzyde.
Les Allemands ne tiennent plus, sur la rive gauche de l'Yser, qu'une tête de pont, à mi-chemin entre Dixmude et Nieuport., Ils ont abandonné, outre des prisonniers et des blessés, un nombreux matériel, dont des pièces d'artillerie enlisées.
Entre Dixmude et la Lys, l'action a continué avec des alternatives d'avance et de recul ; mais, dans l'ensemble, les forces alliées ont sensiblement progressé.
Entre la Lys et la région d'Arras, canonnade et actions de détail.
Entre la région d'Arras et l'Oise, nous avons avancé, à l'est du Quesnoy-en-Santerre, jusqu'à hauteur de Parville.

AU CENTRE
L'attaque allemande qui s'était développée sur la rive droite de l'Aisne, dans la région de Vailly, et nous avait fait perdre les premières pentes des plateaux au nord de Vailly et de Chavonne, n'a pas continué.
Dans la journée d'hier, une contre-attaque de nos forces nous avait rendu une partie de terrain perdu.
Violente canonnade et vives attaques allemandes repoussées, sur les hauteurs du Chemin-des-Dames et autour de Reims, Aucun événement important entre Reims et la Meuse, ni en Woëvre.

A NOTRE AILE DROITE
En Lorraine, rien de nouveau.
Bordeaux, 5 novembre, 7 heures.
Aucune modification notable de la situation.
Au nord, léger progrès vers Messines.
Sur plusieurs points du front, violente canonnade sans grand résultat, notamment à l'ouest de Lens, entre la Somme et l'Ancre, dans l'Argonne et dans la forêt d'Apremont.

PETITES LUEURS DE VÉRITÉ

Nancy, 4 novembre.
J'ai sous les yeux les nos 2, 3 et 4 d'un petit bulletin imprimé chez Mattenklott, à Berlin, et que l'Allemagne envoie à profusion dans les pays neutres, sous prétexte de « Renseignements explicatifs sur la guerre ». C'est le « Bureau des deutschen Handelstages, Berlin » qui se charge de la confection, de la rédaction, et de la diffusion de ces nouvelles. Le Bulletin est édité en français.
On voit, en le lisant, comment il peut se faire que l'opinion du peuple allemand ne soit pas révoltée contre cette guerre atroce. Le mensonge y est étalé avec un cynisme déconcertant. On n'a aucune sorte d'égards pour la vérité. Et naturellement on accuse les autres nations des crimes dont chaque jour se rendent coupables les Allemands.
Ainsi dans le n° du 7 septembre, on déclare que les Français et les Anglais se servent de balles dum-dum, que les Belges crèvent les yeux aux blessés, que si Louvain a été brûlée, c'est que la population tirait sur les soldats allemands, que les Russes coupent les seins aux femmes, et martyrisent les enfants, que le parti ouvrier anglais s'est fait l'accusateur de Grey.
Cela n'est rien. On est habitué à la mauvaise foi allemande.
Les Allemands pourtant croient à toutes ces basses ou grotesques accusations. S'ils avaient pour un sou de cette méthode psychologique dont ils sont si vains, ils auraient vite fait de se rendre compte qu'on les trompe. Ils n'auraient qu'à rapprocher les Bulletins les uns des autres. La comparaison leur ouvrirait les yeux.
Faisons cette comparaison pour eux.
Elle est édifiante.
Dans le numéro du Bulletin du 8 septembre on lit :
« Les armées du prince royal de Bavière et von Heeringen luttent contre les troupes de défense française dans les positions de Verdun, Toul, Epinal, Belfort. Le 5 septembre a commencé l'assaut de Nancy en présence de l'empereur. »
Voilà des précisions. On sait que ni Verdun ni Toul, ni Epinal, ni Belfort, ni Nancy n'ont vu de troupes allemandes à cette date.
Dans le Bulletin du 21 septembre, les Allemands avaient le droit d'espérer qu'ils apprendraient la reddition de Verdun, de Toul, d'Epinal, de Belfort, ou de Nancy, ou même de ces cinq villes à la fois. Le rédacteur du Bulletin, qui n'a pas osé aller jusque-là, abandonne subitement Nancy, Belfort, Epinal et Toul, et s'attaque plus spécialement à Verdun.
Sous le titre : « La situation militaire au 20 septembre », il écrit :
« L'attaque des forts d'arrêt au sud de Verdun est préparée. La décision finale de cette seconde phase de la guerre est imminente. »
Si. la décision est imminente au 21 septembre, assurément nous allons en être informés par le. Bulletin du 2 octobre.
Or le Bulletin du 2 octobre parle seulement de « l'échec d'une forte sortie de la garnison de Verdun, le 21 septembre. »
C'est donc que cette décision imminente menace de s'éterniser, et que Verdun n'est pas pris ? En effet, le Bulletin ajoute qu'on doit signaler parmi les événements importants « l'ouverture du feu de la grosse artillerie contre les forts d'arrêt au sud de Verdun. »
Si les Allemands comprennent ainsi le mot « progresser », c'est qu'ils n'ont pas le progrès exigent. Le 5 septembre ils font l'assaut de Nancy en présence de l'Empereur et ne réussissent à rien.
Le même jour ils luttent contre les positions de Verdun, de Toul, d'Epinal et de Belfort. Huit jours après, ils ne parlent plus de Toul, d'Epinal, de Belfort, ni de Nancy, mais proclament que la décision finale est imminente à Verdun.
Et huit jours encore après, ayant définitivement abandonné l'idée de l'attaque de Toul, d'Epinal, de Belfort et de Nancy, ils considèrent comme un événement important l'ouverture du feu de la grosse artillerie non point contre Verdun, mais contre les forts d'arrêt au sud de Verdun.
Les Allemands ont beau avoir subi dès le début de la guerre l'amputation de leur libre arbitre, ils n'auront pas de peine à constater que leur progression est une progression à reculons.
Mais la palme de la fantaisie appartient sans conteste aux communiqués autrichiens. En voici un dont la saveur est exquise :
(Bureau de correspondance viennois.) Une édition spéciale du « Journal officiel » déclare :
« En septembre, les revenus de l'impôt ont passé de 5.800.000 couronnes à 11 millions 900.000 couronnes.
Les dépôts à la caisse d'épargne de Vienne atteignaient à la fin de septembre 1914 une somme totale de 38 millions de couronnes plus élevée qu'à la fin de l'année 1913. La Caisse de prêt de guerre et la Banque de crédit de guerre se chargent des crédits, demandés dans une proportion croissante par le monde du commerce.
Pendant la première quinzaine du mois d'octobre, l'office de placement a procuré du travail à 9.229 personnes. Les artisans et les ouvriers trouvent suffisamment de l'ouvrage.
La situation sanitaire est très favorable; aucun cas de choléra n'a été signalé dans la population indigène. La population est pleine de confiance ; la circulation est intense dans les rues ; tous les théâtres sont ouverts. »
Le Journal de Genève, qui est un bien amusant pince-sans-rire, souligne ce joli communiqué de cette observation délicieusement ironique :
« Ainsi, en Autriche, la guerre a grandement accru la prospérité publique, augmenté le rendement des affaires. C'est un phénomène qui valait à coup sûr d'être annoncé à l'étranger, car il est sans exemple. » Que les Austro-Allemands continuent à inonder les pays neutres et les pays alliés de leurs billevesées. Dans l'obscur mensonge chacun trouvera sans peine une petite lumière de vérité.
On nous fera croire difficilement qu'en ce temps présent, dans le service de l'Autriche, le civil, pas plus que le militaire, devienne riche.
RENÉ MERCIER.

NOUVELLES DE M. ALFRED MÉZIÈRES

Du « Temps » :
« Nous avons des nouvelles de notre ami et collaborateur M. Alfred Mézières. Le village de Rehon qu'il habite est occupé depuis plus de deux mois par les étrangers. Il ne peut par conséquent ni circuler ni correspondre avec la France.
« Nous sommes heureux de rassurer ses amis. Sa santé demeure bonne.
« Cette nouvelle nous est parvenue par lettre ouverte de Genève, datée du 29 octobre. »

UN ESPION CONDAMNÉ

Nancy, 5 novembre.
Le conseil de guerre de la 8e région, à Dijon, vient de juger un espion dont il fut assez longuement parlé il y a quelques mois.
Georges Rigert, originaire de Nancy, tenta à plusieurs reprises de s'approprier des plans concernant la défense nationale. Avant fait la connaissance, à Dijon, de l'entrepreneur adjudicataire des travaux des forts, il lui fit des propositions en vue d'en obtenir les plans.
Il tenta également d'entrer en relations avec plusieurs militaires, afin de connaître l'effectif exact de la garnison, le nombre de chevaux, etc.
Ses intentions ayant été nettement établies, le conseil de guerre l'a condamné à cinq ans de prison, dix ans d'interdiction de séjour et à cinq mille francs d'amende.

LES EXPÉDITIONS

Nous recevons communication de la lettre suivante :
GROUPE des Armées de l'Est
Etat-major général
DIRECTION DE L'ARRIÈRE
Direction des Chemins de fer
G.Q.G, le 31 octobre 1914
Le Directeur des Chemins de fer aux Armées,
A Monsieur le Maire de Nancy.
Par lettre du 15 octobre, vous m'avez signalé les difficultés relatives à la constitution d'un train hebdomadaire de ravitaillement pour Nancy.
Préoccupé d'assurer la vie économique et matérielle des populations frontières, dans la mesure la plus large compatible avec les opérations militaires, j'ai pu adopter des règles assez étendues pour les expéditions à destination des gares du réseau des armées ; elles vont être affichées dans toutes les gares. J'ai l'honneur de vous les résumer ci-dessous :
Le réseau des armées est divisé en deux zones dont l'une comprend la ligne Le Tréport, Creil, Château-Thierry, Bar-le-Duc, Neuf château, Toul, Nancy, Pont-Saint- Vincent, Blainville, Mirecourt, Epinal, Remiremont, Lure, Giromagny et les gares au sud de cette ligne.
Dans cette zone sont admis :
a) En grande vitesse, sans formalité préalable : Les envois de denrées et messageries jusqu'à concurrence de 50 kilos par expédition.
Les colis postaux destinés aux militaires des armées.
b) En petite vitesse :
1° Les envois de marchandises de toute nature par expédition de détail sont acceptés sans formalité préalable, sous condition d'un maximum de 50 kilos par expédition, en donnant la priorité aux marchandises destinées au ravitaillement (alimentation et vêtements) de la population civile et à l'approvisionnement des industries ou commerces s'y rattachant.
2° Au-dessus de 50 kilos et jusqu'à concurrence de deux wagons complets par destinataire, par expéditeur et par jour, le transport des marchandises suivantes à destination de la zone ci-dessus mentionnée n'est pas soumis à l'autorisation préalable de la Commission de réseau destinataire : Allumettes, beurre, bonneterie, biscuits, bougies, bestiaux, bières, céréales, sons et issues, combustibles pour usages domestiques, conserves, cacao et chocolat, café, chaussures, cidres, cuirs, emballages vides en retour de denrées d'épicerie, de pétrole et d'essence, épicerie proprement dite à l'exclusion des spiritueux, fûts vides, fromages, farine, fruits, graisses alimentaires, huile, lessive, légumes frais, légumes secs, lard, lait, moutarde, malt, oeufs, objets de pansement, pâtes alimentaires, poissons, pétrole, benzol et essence minérale, porcs, pommes de terre, riz, sucre, sel, sacs vides, saindoux, savons, thé, tabacs, vins, vins en wagons réservoirs, wagons-réservoirs vides, vinaigre, viande abattue, volaille, vêtements.
3° Au-dessus de deux wagons complets par destinataire, par expéditeur et par jour, ou pour des marchandises non comprises dans le tableau ci-dessus, l'autorisation préalable de la Commission de réseau destinataire reste nécessaire pour les transports.
Tous ces transports sont acheminés par les trains journaliers dans la limite des places disponibles.
Ainsi que vous voudrez bien le remarquer, le nouveau régime permet à tout expéditeur d'adresser, chaque jour, sans autorisation préalable, jusqu'à deux wagons complets de marchandises de première nécessité à un même destinataire.
Ce régime paraît devoir donner toute satisfaction aux besoins de la population civile de Nancy, il assurera le ravitaillement de cette population dans des conditions plus rapides qu'avec le train hebdomadaire dont la création avait été envisagée, et il semble qu'il ne sera plus nécessaire de mettre régulièrement ce train en marche au départ de Chalon-sur-Saône.

LES BOMBARDEMENTS DE PONT-A-MOUSSON

« Pont-à-Mousson, 5 novembre.
La population de Pont-à-Mousson vit encore des jours mouvementés. Ainsi qu'on a pu le voir par les communiqués officiels, les combats continuent dans les bois environnants. Les Allemands, obligés chaque jour de céder un peu de terrain, se vengent en pointant leurs canons sur les maisons de Pont-à-Mousson.
C'est ainsi que plusieurs personnes viennent encore d'être atteintes par les éclats des projectiles ennemis. Une fillette a succombé à ses blessures. Le jour de la Toussaint, un obus éclatant aux environs de l'église Saint-Laurent fit effondrer un vitrail, alors que les fidèles chantaient les vêpres Il y eut quelques instants de panique et l'office fut interrompu. On pouvait craindre, en effet, un nouveau bombardement de l'église.. Mais il n'en fut rien.

PARADES ET RIPOSTES
Et c'est nous qui marquons

Bordeaux, 5 novembre, 16 h. 20.
A NOTRE AILE GAUCHE
Les forces alliées ont progressé légèrement, à l'est de Nieuport, sur la rive droite de l'Yser.
De Dixmude à la Lys, les attaques des Allemands se sont renouvelées hier, mais, sur nombre de points, avec une moindre énergie, surtout en ce qui concerne l'action de l'infanterie.
Les lignes franco-britanniques n'ont reculé nulle part et nos troupes, passant à l'offensive, ont notablement progressé dans plusieurs directions.
Entre la région de La Bassée et la Somme, la journée a été surtout marquée par une lutte d'artillerie.
Dans la région de Roye, nous avons maintenu l'occupation du Quesnoy-en-Santerre et avancé sensiblement vers Andéchy.

AU CENTRE
Entre l'Oise et la Moselle, à signaler une recrudescence de l'activité des Allemands, manifestée surtout par le feu de l'artillerie.
Des attaques ennemies sur divers points de notre front ont été en fin de compte repoussées, parfois après un combat qui a duré toute la journée.

A NOTRE AILE DROITE
Rien de nouveau.

Bordeaux, 3 novembre, 7 heures.
Aucun renseignement nouveau sur les opérations au nord de la Lys.
Violente offensive allemande au nord d'Arras, où quelques tranchées, d'abord perdues, ont été reprises.
Dans l'Argonne (région de Saint-Hubert), toutes les attaques allemandes ont été repoussées.
Sur le reste du front, rien à signaler.

LES FRANÇAIS EN ALSACE

NEUCHATEL. - On mande de Porrentruy à la Suisse Libérale :
« On apprend que les autorités françaises ont détaché des soldats et sous-officiers instituteurs pour ouvrir des classes de français dans les localités alsaciennes occupées par eux, notamment à Massevaux (Masmünster). Les classes tenues en allemand subsistent à côté de celles que viennent de créer les occupants. »

LE DOCTEUR LUCIEN
décoré
DANS LES TRANCHÉES

Nancy, 6 novembre.
Nous avons reçu communication d'une très intéressante lettre qui nous apporte des nouvelles d'un bon Nancéien :

La Croix

Le 26 octobre dernier, j'ai assisté à une cérémonie émouvante, la décoration du docteur Lucien, agrégé de la Faculté de médecine de Nancy.
Lucien, qui depuis le début de la campagne est attaché au ...e de ligne, a été blessé le 25 septembre dernier, devant C., pendant qu'il était en train de panser des blessés à un poste de secours installé sur le champ de bataille. Un obus a éclaté au milieu des blessés, des médecins, des infirmiers, a blessé Lucien et deux infirmiers, a tué deux blessés et deux infirmiers, et a fichu tout le monde par terre. Comme Lucien avait été très bien dans d'autres circonstances, ses chefs ont demandé la Croix pour lui, et comme j'avais offert ma voiture pour aller le chercher à A..., j'ai été invité à assister à la cérémonie.
Or, ceci se passait dans un creux de route, à 400 mètres des tranchées allemandes et à l'abri d'un talus de route dans lequel le ...e régiment a creusé ses tranchées de seconde ligne. Il faudrait avoir le talent littéraire de J... pour décrire l'émotion qui étreignait tous les assistants à cette cérémonie simple et grandiose.
Une compagnie de vieux barbus, des poilus de 1re classe, tirés des tranchées et ayant fait tout leur possible pour être présentables encadrent le drapeau du régiment, et le récipiendaire placé devant la présentation des armes au drapeau, le colonel s'avançant et embrassant le décoré, après avoir prononcé la formule sacramentelle, puis le défilé de la compagnie devant le drapeau et le nouveau décoré.
Tout cela se passant simplement, noblement, sous le sifflement de nos obus qui éclataient à 400 mètres plus loin, avait, je t'assure, très grande allure malgré l'absence de toute musique et de toute chamarrure.
Nous en avons pris des bonnes photos que l'on verra en projections à Nancy après la guerre.

Un Déjeuner pittoresque

Mais ce n'est pas tout. Après cette cérémonie, le colonel du ...e offrit à déjeuner au promu, à ses chefs directs, au directeur du Service de santé, à un rédacteur de l' « Illustration », ami de Lucien et qui était venu, et à moi.
Déjeuner pas banal servi dans les tranchées, à la salle d'honneur des officiers du régiment, creusée en pleine terre dans le talus et en contre-bas de la route, formant une pièce de 3 mètres sur 2, où, ma foi, on tenait presque à l'aise à dix. Repas copieux dans une cuisine de 1 m. 50 sur 1, creusée dans les tranchées, et toujours accompagné de l'éclatement de nos obus, auxquels les Allemands ne répondaient pas. étant ce jour des enfants bien sages.
Le toast du colonel buvant au promu et à la gloire de nos armes, à la prochaine et définitive victoire, aurait ému un Boche lui-même, si un Boche peut être ému.
C'est dans des moments semblables que se réveille le cocardier, le patriote, le Français qui est au fond de tout bon Lorrain, et vraiment j'ai regretté de n'être plus assez jeune pour pouvoir m'engager et faire campagne sur le front avec tous ces braves gens.

Dans les Tranchées

Oh ! oui, les braves gens, et quelle preuve j'en ai eu après le déjeuner, car, sur notre demande, le colonel a bien voulu nous faire l'honneur de nous guider dans les tranchées les plus avancées de son régiment.
Les Boches nous ont donné quelques bonnes leçons pour nous apprendre l'art de se terrer et de se faire en pleine terre un logement convenable pour y rester quinze jours, et je te prie de croire que nos fantassins savent maintenant s'y prendre.
J'ai parcouru environ 3.000 mètres de tranchées, et j'ai été émerveillé de l'ingéniosité avec laquelle ils se logent dans ces boyaux en terre. Depuis les appartements de commandant de bataillon, comprenant chambre à coucher et salière rapport, en tout 2 mètres sur 1 mètre, appartement muni du téléphone et garni de quelques fleurs, jusqu'au trou que chaque poilu s'est creusé pour s'y étendre sur la paille, avec tous les accessoires indispensables, tout cela, à 1 m. 80 au-dessous du sol, est épatant d'ingéniosité. Et les gens qu'on y rencontre ont un moral tellement à hauteur et un tel mépris des dangers tout proches, qu'on est pris par l'ambiance et qu'on oublie qu'à 80 mètres les Boches sont là, terrés, eux aussi, et aux aguets de tout ce qui dépassera le talus de la tranchée. Aussi la promenade s'est faite l'échine courbée, souvent à quatre pattes dans les passages dangereux, et s'est terminée avant le retour, dans la tranchée la plus avancée située à 80 mètres de celles des Boches, que j'ai cherché en vain à voir, mais sur laquelle, et à des postes ordinaires de leurs observateurs, je me suis payé le luxe de faire un carton de douze balles, sans toutefois connaître le résultat de mon tir, car rien n'avait bougé.

Envoyez !

Comme bouquet, et lorsque nous étions à 100 mètres d'une lisière de bois occupée par les Boches, le colonel nous a offert un tir d'artillerie sur cette lisière.
- Vous seriez bien aimable, a-t-il téléphoné aux batteries placées sous ses ordres, à 3.000 mètres derrière nous, d'envoyer sur la lisière du bois placé à 100 mètres devant nous, 12 obus fusant, que vous placerez à 20 mètres l'une de l'autre, l'éclatement ayant lieu à 12 mètres du sol.
Deux minutes après, les 12 obus sont arrivés, servis chauds au point voulu, et à une seconde d'intervalle. Puis il a demandé 3 obus à la mélinite, sur une maison placée à 150 mètres de nous. Même service rapide et précis, pendant qu'une batterie d'obusiers de 220, placée à 6 kilomètres devant nous, envoyait des pruneaux de 110 kilos, avec 30 kilos de mélinite, dont un a volatilisé une maison également placée à 150 mètres devant nous.
C'était épatant de précision et, la joie des poilus aidant, pour un peu on aurait dansé une gigue si les 0 m. 50 de largeur des tranchées n'avaient été gênants aux entournures.
Enfin, après trois heures de ballade, nous sommes revenus terreux du haut en bas, mais enchantés d'avoir vu nos poilus et leur installation sous terre.
Le lendemain, j'ai ramené le docteur Lucien à A..., d'où il partira à Nancy pour achever de se guérir avant de reprendre son poste.

ILS SEMBLENT PRÉPARER
une nouvelle offensive
POUR PALLIER LEURS ÉCHECS

Bordeaux, 6 novembre, 16 h. 40
Pas de modification sensible au cours de la journée d'hier.
Sur l'ensemble du front, l'action a continué avec lei même caractère que précédemment, entre Dixmude et la Lys, sans avance ni recul marqué sur aucun point.
Violente canonnade au nord d'Arras et sur cette ville, sans résultat pour l'ennemi.
L'effort allemand, en Belgique et dans le Nord de la France, se prolonge.
Les Allemands semblent procéder à des modifications dans la composition de leurs forces qui opèrent dans cette région, et renforcer leur corps de réserve, de nouvelle formation, très durement éprouvés, par des troupes actives, pour tenter une nouvelle offensive ou, tout au moins, pallier les sanglants échecs qui leur ont été infligés.
Entre la Somme et l'Oise, entre l'Oise et la Meuse, actions de détail.
Nous avons consolidé notre avance sur le village d'Andéchy.
A l'ouest de Roye, une colonne de voitures allemandes a été détruite par le feu de notre artillerie à longue portée.
Dans la région de Nampcel, au nord-est de la forêt de l'Aigle, prés de Berry-au- Bac, nous avons repris le village de Sapigneul dont les Allemands s'étaient emparés.

On les refoule en Argonne et en Woëvre

Lutte acharnée dans l'Argonne où, par des actions a la baïonnette, nos troupes ont refoulé les Allemands.
En Woëvre, de nouvelles attaques des ennemis ont été repoussées.

Leurs attaques enrayées en Lorraine

Au nord-est et à l'est du Grand-Couronné, dans la région de Parroy et entre Baccarat et Blâmont, nos avant-postes ont été attaqués par des détachements mixtes, dont les mouvements ont été partout enrayés.
Bordeaux, 7 novembre, 7 heures.
Dans le nord, la bataille est toujours aussi violente ; notre offensive, aux dernières nouvelles, continuait dans la région est et sud d'Ypres.
Dans la région d'Àrras et depuis Arras jusqu'à l'Oise, plusieurs attaques allemandes ont été repoussées.
Dans la région de FAisne, nous avons repris, au nord-est de Vailly, le village de Soupir, perdu l'autre jour.
Dans l'Argonne, l'ennemi a continué à attaquer violemment sans résultat.
Sur les Hauts-de-Meuse et à l'est de Verdun, nous avons enlevé quelques tranchées.

LES HOMMAGES A NOS MORTS

Nancy, 6 novembre.
M. le général de la Masselière, commandant d'armes, vient d'adresser à M. le Maire de Nancy la lettre suivante :
« Monsieur le Maire,
« Au nom de l'armée, je tiens à vous exprimer ma profonde gratitude pour la façon dont vous avez fait orner les tombes de nos chers soldats morts pour la Patrie dans la défense de la ville que vous représentez.
« Tout le monde sait en France, combien sont vibrants pour leur garnison les coeurs des Nancéiens, et tout le monde sait l'attachement des régiments nancéiens pour leur garnison. Leur attachement a été jusqu'à la mort, sans une hésitation, ni une défaillance. Gloire soit à eux ! mais gloire aussi à cette ville frontière qui a su inspirer un tel attachement et un tel dévouement. Elle représente bien la France et ce m'est une joie et un honneur que de pouvoir, en remerciant Nancy, la glorieuse ville inviolée, crier : Vive à tout jamais la France !
« Veuillez être l'interprète, monsieur le Maire, auprès de la municipalité, des remerciements bien sincères de la garnison de Nancy et recevoir l'assurance de mon plus sincère dévouement.
« Signé : Général DE LA MASSELIÈRE. »

M. G. Simon, maire de Nancy, a répondu en ces termes :
« Vos remerciements, mon général, nous sont allés au coeur ; vous avez compris ce qu'étaient pour nous ces tombes sur lesquelles la ville de Nancy a pieusement déposé quelques fleurs. Là reposent, alignés encore comme dans la bataille, les vaillants qui ont donné leur vie pour la Patrie.
« Nous savons et nous n'oublierons jamais que dans la lutte héroïque qu'ils ont soutenue contre l'envahisseur, ils ont été exaltés par la pensée que Nancy ne devait pas tomber aux mains de l'ennemi.
« Dans la foule recueillie qui défilait au champ des morts, il n'est personne qui, passant devant la tombe de nos chers soldats, ne se sentit étreint d'une émotion profonde et ne leur dit à voix basse : Merci !
« Comme vous, mon général, nous avons confiance que leur sublime sacrifice ne sera pas perdu. Avec vous, quand sonnera l'heure de la victoire, devant ces croix blanches, nous reviendrons pour crier, d'une voix si haute que nos morts glorieux en tressaillent dans leur tombe : Vive la France !
« Veuillez recevoir, mon général, l'expression de notre entier dévouement.
Signé : G. SIMON. »
Si toute la garnison de Nancy s'est associée aux remerciements de M. le général de la Masselière, toute la population nancéienne s'associera aux paroles de M. le maire Simon et, en s'inclinant une fois encore devant les morts glorieux qui reposent dans nos nécropoles, elle s'écriera, dans l'attente de la victoire finale : Gloire à notre France éternelle !...

LE BILAN ALLEMAND
ÉCHEC OU RECUL DE BELGIQUE AUX VOSGES

Bordeaux, 7 novembre, 16 h.
A NOTRE AILE GAUCHE
Calme relatif sur l'Yser, en aval de Dixmude.
Les troupes belges, qui s'étaient portées, par la rive droite de l'Yser, de Nieuport sur Lombartzyde, et avaient été contre-attaquées par les Allemands, ont pu être soutenues en temps utile ; la situation est entièrement rétablie de ce côté.
A Dixmude, nos fusiliers marins ont repoussé une nouvelle contre-offensive.
Plus au sud, des attaques ennemies, autour de Bixchoote, ont été également refoulées par les troupes françaises, qui ont ensuite progressé.
A l'est d'Ypres, la situation est sans changement.
Au sud-est de cette ville, nous avons repris l'offensive, en liaison avec les troupes britanniques qui opèrent de ce côté et refoulé une attaque, particulièrement violente, prononcée par des éléments appartenant aux corps d'armée actifs, que les Allemands ont récemment amenés dans cette région.
Entre Armentières et le canal de La Bassée et Arras, comme entre Arras et l'Oise, plusieurs contre-attaques ennemies, de nuit et de jour, ont été arrêtées. Nous avons fait de légers progrès dans la région de Vermelles et au sud d'Aix-Noulette.

AU CENTRE
Dans la région de Vailly, nous avons continué, dans la journée d'hier, à reprendre le terrain précédemment perdu.
Dans l'Argonne, de nouvelles attaques ennemies ont été repoussées et, en fin de journée, nos troupes ont marqué des progrès sur plusieurs points.
Au nord-est de Verdun, nous nous sommes emparés des villages de Maucourt et Mogeville.
Dans la région boisée des Hauts-de-Meuse, au sud-est de Verdun, et dans la forêt d'Apremont, au sud-est de Saint-Mihiel, les offensives ennemies ont échoué. Quelques tranchées ont été enlevées par nous dans le voisinage de Saint-Remy.

A NOTRE AILE DROITE
Les attaques des Allemands sur les avancées du Grand-Couronné de Nancy ont abouti à des pertes sensibles pour l'ennemi.
Dans les Vosges, un coup de main, tenté par lui, contre les hauteurs qui dominent le col de Sainte-Marie a complètement échoué.
Bordeaux, 8 novembre, 7 h.
Dans la journée de samedi, l'activité des Allemands a été générale sur tout le front, mais toutes leurs attaques ont été repoussées, notamment celles qu'ils ont dirigées sur Cambrin, Aix-Noulette et Le-Quesnoy- en-Santerre.
Nous avons pris quelques tranchées dans la région de Thiepval (au nord d'Albert), réoccupé nos anciennes tranchées, au nord de Vailly, et enlevé à la baïonnette le village de Saint-Rémy, dans les Hauts-de- Meuse.

TSING-TAO, A CAPITULÉ

TOKIO (officiel), 7 novembre. - Tsing-Tao a capitulé.
Avant la capitulation, deux compagnies du génie s'étaient emparé, à minuit, du fort central de la ligne de défense principale, faisant 200 prisonniers.

LE DANGER DES OBUS

Lunéville, 7 novembre.
Un obus de 75, non éclaté, fut trouvé, il y a quelques jours, dans les dépendances de l'usine de Chaufontaine par M. Conrad, ajusteur, et des artilleurs arrivèrent bientôt pour le faire éclater, après avoir pris toutes les précautions d'usage.
Malheureusement, les artilleurs ne purent pas prévenir une dame Martin, que leur cachait un repli du terrain, et celle-ci fut gravement blessée au bras par un éclat.
Mme Martin, qui est mère de deux enfants, a été transportée à l'hôpital de Lunéville. Son mari est mobilisé.

SOUVENEZ-VOUS

Nancy, 7 novembre.
Les stratèges civils qui, s'occupant volontiers des choses militaires, prennent leurs fantaisies pour des plans immédiatement réalisables, et aussi les bons citoyens qui n'ont aucune prétention, et qui s'inclinent sans peine devant les nécessités de l'heure présente ne trouveront dans le communiqué d'aujourd'hui guère d'aliment à une conversation bien mouvementée.
Il est de fait que nous en sommes aujourd'hui à peu près au point où nous étions il y a une semaine.
C'est toujours la ligne Nieuport-Dixmude Labassée-Arras - Chaulnes - Soissons-Berry-au-Bac-la Woëvre, et ainsi de suite jusqu'en Alsace. Cela n'a pas beaucoup changé, si on a bonne mémoire, ou presque pas, depuis un mois.
Mais que nous a-t-on toujours dit, et que demandons-nous d'ailleurs, quand nous réfléchissons ? On nous a toujours dit, et nous comprenons qu'il faut tenir.
Nous tenons. A quoi bon chercher autre chose ?
Ce n'est pas l'armée des alliés qui a entrepris l'offensive. C'est l'armée allemande. Nous n'avançons guère, c'est la vérité, mais nos ennemis n'avancent pas davantage. Les Prussiens s'épuisent en efforts qu'ils ne peuvent prolonger indéfiniment. Nous résistons à ces efforts, et nous résistons sans nous fatiguer, avec l'assurance que les difficultés auxquelles se heurtent les Barbares s'accroissent chaque jour, tandis que nos ressources augmentent.
Un conseil aux impatients.
Puisque les nouvelles du jour ne leur donnent pas suffisamment de vigoureuse foi, qu'ils pensent à tout ce qui a été fait depuis trois mois.
Les Allemands étaient tout près de Paris. On les en a éloignés.
Ils étaient sur la Marne. Ils sont de l'autre côté de l'Aisne.
En septembre, ils achetaient tous les gants blancs disponibles dans les magasins de Lunéville pour faire une entrée triomphale à Nancy. Ils ne sont pas entrés à Nancy et sont sortis de Lunéville.
Ils avaient des troupes actives admirablement entraînées, et vibrantes d'espoir. Les troupes actives sont en grande partie fondues, et remplacées par des troupes de la réserve sans entrain et prêtes au découragement.
Ils avaient un plan d'ensemble en lequel ils mettaient leur confiance. Leur plan est brisé en morceaux. Ils ne procèdent plus que par attaques entêtées mais partielles.
Ils marchaient dans un rêve de conquête, et il semblait que rien ne s'opposât à leur invasion. Ils ont été arrêtés, ont reculé, et sont maintenant sur leur recul.
Puisque les nouvelles du jour n'apportent rien de particulièrement nouveau, contentons-nous donc de ce qu'ont fait les armées alliées jusqu'à maintenant. Cela vaut la peine qu'on se le rappelle.
Et puis, si les résultats apparents ne sont pas les mêmes, je suis persuadé que la besogne d'aujourd'hui est aussi profitable que celle d'hier.
En tout cas je suis certain que les pages de notre histoire d'aujourd'hui sont aussi glorieuses que les pages de notre histoire d'hier.
Attendons.
Le général Joffre dit au tsar, - et c'est un homme qui ne parle pas beaucoup :
- Notre situation est bonne, et nos efforts combinés amèneront bientôt, j'espère, le succès final.
RENÉ MERCIER.

EN CAMPAGNE.
Pour franchir la ligne de feu
MES PETITS MÉTIERS
Fossoyeur et Vaguemestre

Comment j'ai vu un champ de bataille

L'EMBAUCHAGE

Nancy, 26 août.
On se bat avec rage devant Nancy.
Les batteries d'Amance tonnent sans répit. Le Grand-Couronné produit un suprême effort. Il paraît que Réméréville et Champenoux sont à moitié détruits. Nomeny brûle encore.
L'autorité militaire interdit rigoureusement l'accès de la zone réservée aux shrapnells, aux « marmites », aux mitrailleuses qui déchirent de la toile. Précautions utiles, car l'espionnage sévit.
Pourtant on cite des citoyens privilégiés. Un brassard de la Croix Rouge lève pour eux les consignes ; ils vont aisément dans les lignes ravitailler un parent ou un ami et c'est l'unique service qu'ils aient rendu - avant de rendre leur brassard quand le 20e corps eut quitté la Lorraine.
Souvent j'avais exprimé le désir d'aller sur la ligne de feu. Trop de formalités m'en empêchaient.
Un conseiller municipal me suggéra une idée, un moyen :
- A votre place, pour visiter un champ de bataille, savez-vous ce que je ferais ? Oh ! l'affaire est très simple... On réquisitionne des ouvriers sans travail qui se chargent d'enterrer les morts... Présentez- vous donc...
J'eus l'air de réfléchir.
- Il me faudra peut-être une recommandation ?
- Qu'à cela ne tienne. Je n'ai rien à vous refuser. On acceptera tout de suite vos services. Il faut du monde. Je vous promets toute mon influence. Drôle de métier entre nous, que celui de fossoyeur.
mais, puisque vous paraissez décidé...
Maintenant la proposition du conseiller municipal me causait presque autant de joie que s'il m'eût, offert de passer gratuitement à Biarritz une saison dans la plus confortable villa.
Il demanda :
- Votre livret, s'il vous plaît, afin que j'établisse votre sauf-conduit. Voyons un peu le signalement... Bien... Reste à indiquer le motif... puis la destination... enfin la date. Parfait... Atttendez seulement cinq minutes... Un boy-scout va porter votre « feuille » au commissariat central pour la signature et le cachet J'attendis.
Ce n'était pas pour un début que les nécessités professionnelles me poussaient ainsi dans une aventure.
Il y a quelque vingt-cinq ans, je vendis à Paris devant Notre-Dame-de-Lorette du buis bénit le dimanche des Rameaux ; plus tard, je coiffai la casquette et portai tout un jour la sacoche de conducteur sur la ligne Madeleine-Bastille, pendant la grève des omnibus ; plus tard, je m'improvisai docker, en 1904, sur les chantiers des Messageries Maritimes à Marseille ; une autre fois je poussai une charrette de pommes de terre jour me rendre compte du zèle que montrait la police marseillaise dans l'application des règlements concernant la vente des légumes, fruits et primeurs. Il y a quatre ans enfin, je parcourus Frouard en vendant aux ménagères l'épicerie du Planteur de Caïffa.

EN TENUE DE TRAVAIL

De ces expéditions, j'en passe - et des meilleures. Elles m'ont laissé pour ce qu'on appelle le « reportage vécu » un goût très vif qui s'accentue par le charme imprévu, les émotions, les enseignements qu'on puise dans les incidents, les vicissitudes dont le hasard les emplit...
Le boy-scout était de retour :
- Voilà, cher ami, votre sauf-conduit.
Il n'y manque rien... Revenez ici à 11 heures et demie. Vous vous joindrez à la corvée d'ouvriers embauchée pour aujourd'hui... Seulement, tâchez de vous composer un accoutrement en harmonie avec votre nouveau métier.
- Sur quel point du champ de batailla irons-nous ?
- Je crois que vous opérerez dans les environs de Courbesseaux ou Haraucourt... Au revoir... et bonne chance !
Sans faux-col ni gilet, chaussé de lourds godillots, vêtu d'un pantalon de couleur et d'âge incertains, avec une barbe qui du fer d'un Figaro avait négligé le contact précieux, je complétai le négligé de ma toilette par une casquette cycliste et par une musette en toile d'où jaillit le goulot d'une chopine.
Hélas ! Quand je revins à l'Hôtel de Ville, mes compagnons étaient partis depuis cinq minutes. L'agent de service me toisa avec dédain ; il me classa d'emblée dans la catégorie des chômeurs opiniâtres dont on dit couramment qu'ils cherchent du travail en priant le bon Dieu de n'en jamais trouver.
Humblement, je m'informai. Quelle route devait prendre la petite troupe ? Etait- elle nombreuse ? Rentrait-on à Nancy avant la nuit ? Etions-nous escortés par la police ou par les ambulanciers et brancardiers de la Croix-Rouge ? J'exprimai aussi mon regret de perdre ma journée. Une si belle occasion de toucher un salaire de deux ou trois francs ! Mes camarades étaient déjà loin sans doute. Il faudrait courir longtemps avant de les rejoindre.
- Je les rattraperais plus vite si j'avais ma bicyclette...
- Comment ! vous possédez une bécane, mon brave homme. Eh bien, prenez-la. Par Tomblaine et Lenoncourt, vous êtes certain d'arriver avant votre équipe à Haraucourt.
- Merci, m'sieur l'agent.
Un quart-d'heure après, sous un brûlant soleil d'août, je roulais à travers la poussière des routes.

PRÉFET ET MAIRE

Halte au pont de Tomblaine réduit de moitié par les travaux d'aménagement. Le train des équipages obstrue le passage. Des soldats rient. Autour d'eux grouille une cohue en guenilles de mioches ravis de porter un flingot, de mener un cheval par la bride, de se glisser jusque sous les roues des fourgons, de partir aussi pour la guerre... pendant cinq minutes.
J'étais impatient. Le convoi allongeait au loin vers la place Lobau son interminable défilé de fourragères, de voitures du service sanitaire.
- Attention, vous risquez de vous faire écraser.
Mais, tant bien que mal, ma bicyclette tenue à bout de bras par-dessus le parapet, j'atteins l'autre côté du pont.
Une automobile attend. Je reconnais M. Mirman. Le préfet est accompagné de son secrétaire général, M. Pierre Abeille. Tous deux, en uniforme, revenaient d' une visite aux villages incendiés et pillés : tous deux semblaient admirer cette armée enthousiaste, confiante, pleine de force et d'allégresse, amusée par l'escorte de la marmaille.
Peu soucieux de lever le voile de mon incognito, je filai lestement et j'évitai, en traversant Tomblaine, de saluer M. Louis Michel, l'honorable maire, entouré par un couarail de braves ménagères.
A ce moment, une récente conversation avec M. Louis Michel me revint à la mémoire :
- A chaque instant, dans le pays, disait-il, les femmes me demandent anxieusement si les Allemands arriveront jusqu'à Tomblaine, si elles doivent évacuer leur maison ou y rester. Ma foi, je les rassure de mon mieux. Tant que le génie ne m'aura pas averti de la destruction imminente des ponts, je répèterai aux gens qu'ils ne courent aucun danger. La meilleure manière de les convaincre, à mon avis, c'est de vivre au milieu d'eux. »
Sages et nobles paroles.
Par la situation qu'ils occupent, par l'autorité dont ils disposent, en raison de l'influence qu'ils exercent, des responsabilités qu'ils assument ou même de l'importance des biens qu'ils possèdent, le devoir de certains citoyens consiste à montrer dans la foule un sourire tranquille : c'est la forme simple - et la plus rare - du courage.
Que de paniques évitées par la seule présence d'un citoyen, magistrat ou bourgeois, fonctionnaire ou négociant, qui, au lieu de boucler sa malle et de filer par le premier train, garde Ces habitudes et va régulièrement déguster son apéritif au cabaret du coin !

SUR LA ROUTE

Midi. Le soleil tape dur. Une odeur d'étable imprègne l'atmosphère. Pas un nuage au ciel. Une cloché sonne. Par intervalles, un grondement sourd annonce que les artilleurs ignorent la trêve du déjeuner.
Au delà de Tomblaine, le paysage se détache en pleine lumière ; les arbres serrés comme les dents d'un peigne, dessinent une berge ; les crassiers ont l'air de chapeaux en cône des clowns ; les fumées ont la légèreté d'une gaze ; à droite, on devine les guinguettes de la Californie où les pécheurs passaient de si beaux dimanches.
Ma rêverie s'attarde à suivre les caprices de la rivière, l'apparition d'un clocher, d'un toit aux vives couleurs. Vraiment, j'oublie le but de ma promenade, la guerre et ses horreurs devant les prairies qui forment un si poétique échiquier.
C'est presque une surprise pour moi que la rencontre d'un territorial qui m'interpelle :
- Hé ! votre sauf-conduit ?
A la sortie de Bosserville, des artilleurs pansent leurs chevaux. L'un d'eux s'avance et, d'une voix gouailleuse où éclate la familiarité du Parisien, il me salue d'un « bonjour, la coterie » et présente sa cigarette éteinte :
- Des fois, par hasard, que t'aurais du feu pour mon mégot. Sale tabac. Ah ! on vieux, j'te garantis que notre batterie en f... aux Boches du meilleur qu'celui- là ! »
J'abandonne généreusement ma boîte d allumettes :
- On reconnaît les rupins à la dépense, me lance-t-il en manière de remerciement. »

LES CHOSES SE GATENT

Encore un arrêt à Art-sur-Meurthe. Les sentinelles déplient mon papier, vérifient la date, constatent que je suis « en règle » et, sans un mot, s'éloignent avec la sérénité du devoir accompli.
Décidément, j'approcherai aisément du champ de bataille. La route s'encombre de dragons. Une compagnie cycliste m'entraîne un instant dans son nuage de poussière.
A l'endroit même où le général Pau, le 11 septembre 1909, passait la revue du 20e corps d'armée, tandis que, pour la première fois, un avion survolait nos troupes, la plaine immense est comme fleurie de dolmans bleus.
Les lances fichées dans le sol laissent mollement flotter leurs banderoles ; les cavaliers se reposent, à plat ventre dans l'herbe, par groupes ; les chevaux s'ébrouent, piaffent ; les cantines occupent la chaussée et les accotements.
Derrière moi, une voix s'élève, impérieuse :
- Où va-t-il ce bonhomme-là ?
La question me concerne peut-être ; mais je juge inutile de tourner la tête, dans l'attente, dans la crainte presque d'une sommation qui, d'ailleurs, m'oblige bientôt à descendre de machine :
- Qu'est-ce qu'il fiche par ici, ce bonhomme-là ?... insiste la même voix. Arrêtez-le donc.
Plus de doute. C'est de moi qu'il s'agit. Je me dirige, le guidon à la main, entre deux hussards, vers le capitaine qui me considère sans évidente sympathie :
- Vous êtes donc sourd ? Combien de fois, monsieur, faut-il vous répéter l'ordre de faire demi-tour ?...
Tout en exhibant mon sauf-conduit, je balbutie de timides excuses. Je ne croyais pas qu'un officier s'adressait à moi ; je n'avais aperçu aucune sentinelle ; j'ai montré partout la feuille que la mairie de Nancy m'a délivrée pour aller à Haraucourt :
- Ça va bien...rompez...
Les choses ont failli se gâter. Une appréhension m'envahit. Tant d'espions rôdent dans le pays ! Le soupçon règne partout. Sale coup pour la fanfare: si j'étais ramené entre quatre baïonnettes. Je comprends, parbleu, que mon innocence serait vite proclamée ; mais, quand même, à quoi bon cette vaine curiosité ? Le jeu en vaut- il la chandelle ? Et puis la tournure des événements m'autorisera-t-elle il publier un jour ce que j'aurai observé ?
Quoique embrassée par de fort honnêtes gens, la carrière de fossoyeur a décidément ses inconvénients, ses ennuis. Ce n'est pas, comme dit l'autre, la vie de château. N'aurais-je pas commis une imprudence en abandonnant le stylo pour la pioche La leçon me profitera. Bigre ! j'ouvrirai dorénavant l'oreille. Justement, à Lenoncourt, devant l'école, l'état-major de la ..e brigade achève de déjeuner. Le café est servi. Les officiers causent et fument. Tout près d'eux des tringlots déchargent des fourgons de subsistances.
Je mets pied à terre et je m'approche de la table. Un capitaine reçoit mon sauf-conduit. Dès les premières lignes il interrompt sa lecture et me présente à ses camarades :
- C'est un employé des pompes funèbres. Il cherche un coin où il y a des morts. Plus il ramassera de cadavres, plus il sera content.
Il me tend le sauf-conduit :
- Vous enterrerez les Français ?... Les Boches aussi, n'est-ce pas ?. Surtout des Boches, allez ! Si vous désirez beaucoup de besogne, on vous en a préparé depuis deux jours à Courbesseaux, je vous le garantis. Prenez la rue à droite... »
La canonnade redouble.
Dans le domaine du général Godard, deux compagnies du ...e de ligne, active et réserve, écoutent en cercle une théorie sur le service en campagne, derrière l'alignement correct des faisceaux.
A mi-chemin de Buissoncourt, les tranchées commencent. Des trous d'obus allemands creusent çà et là de profondes cuvettes. On distingue dans l'épaisseur des avoines mûres le sentier que les escouades se sont frayé. Des abris ont été hâtivement faits dans les talus. Les étuis vides des cartouches brillent sous l'herbe. Aux pruniers, chargés d'une abondante récolte, des branches pendent, cassées par les balles, mettant les fruits à portée de la main.

A L'ÉTAT-MAJOR

Buissoncourt est calme. Des formations sanitaires y sont installées. Un médecin-major me renseigne :
- Vous venez pour les inhumations, dit-il. Mais vous ne pourrez travailler pendant le combat. Vous êtes seul ?
J'explique alors que je fais partie d'une équipe qui arrivera à pied, que j'étais en retard pour le rassemblement et qu'afin de rattraper mes compagnons, j'ai pris une bicyclette.
- Allez directement au château d'Haraucourt, indique le médecin-major. Un planton vous conduira chez le capitaine B..., dans le bureau de l'état-major de la ...e division de réserve. Annoncez-lui que je vous envoie. Le capitaine vous donnera les instructions nécessaires. »
Cette fois, mon embarras grandit. Le capitaine B... me connaît. Nous avons, l'autre automne, causé maintes fois ensemble. Quelle sera sa stupéfaction en découvrant que le journaliste assiste, sous l'habit du fossoyeur, aux spectacles dont la répétition générale inspira l'an dernier ses articles ! Dans une vaste salle du premier étage, au château, l'officier travaille devant une table chargée de rapports, de croquis, de plans. Son secrétaire écrit à ses côtés.
L'entrée d'un visiteur aussi étrange n'a pas l'air de jeter le moindre trouble. On m'accueille avec sympathie ; on me félicite.
- Excusez le dérangement.
- Pas du tout, mon brave, interrompt le capitaine B... Je vous emploierai avec plaisir... Diable ! Vous apportez peu de chose. Il nous faudrait de la chaux, beaucoup de chaux... et des outils.
- Je n'ai que ma bécane et ma bonne volonté.
- Cela ne suffit pas, cher monsieur.
L'équipe partie avant nous de Nancy est-elle munie de pelles, de pioches, de tout le matériel... Oui, vous ignorez cela... Réquisitionner des hommes, c'est bien ; mais la mairie de Nancy devrait nous envoyer de la chaux... On en a besoin... »
Tout en détaillant le signalement inscrit sur mon sauf-conduit, le capitaine m'interroge. Je le renseigne exactement sur ma situation militaire, sur mes démarches pour obtenir une journée de salaire.
A brûle-pourpoint, il demande :
- Et quelle est votre profession ?
Un mensonge me monte aux lèvres :
- Employé de commerce.
Mon interlocuteur observe mes mains inaccoutumées aux rudes travaux et qui contrastent singulièrement avec ma tenue de manoeuvre ou de terrassier. Il me semble alors qu'une profonde indulgence éclaire son sourire. Je pénètre sa pensée. L'officier n'ose m'avouer certainement qu'en temps de guerre, hélas ! on n'a plus de choix entre les métiers qui nourrissent leur homme :
- Je vous remercie, cher monsieur... Voici votre sauf-conduit. Allez aux écoles. Vous resterez dans la cour. Dès que vos camarades de corvée seront ici, nous aviserons... Rien ne presse d'ailleurs.
Vous travaillerez seulement après la bataille. »

EN PLEINE BATAILLE

Pendant plus d'une heure, assis au seuil de l'école dont l'intendance a pris possession, je croque philosophiquement le marmot
Un fracas d'enfer emplit l'air. Les obus sifflent. Les pigeons effrayés tourbillonnent sur les toits. De Courbesseaux, les Allemands répondent à nos batteries et leur tir amuse fort nos artilleurs en train de décharger dans la cour une fourragère toute pleine de tubes sonores, les douilles de nos 75 :
- En font-ils du potin, ces sacrés Boches. Ecoutez... Les voyageurs pour Sommerviller, en voiture... Encore un express qui passe... Ils empêchent de dormir ces malheureux pigeons...
A cent mètres de nous, une pièce gronde :
- Attrapez au vol ce crapouillot-là, et passez-le entre vos dents ; vous me direz s'il y a des noeuds... »
Sur la gauche, non loin du cimetière, on aperçoit distinctement nos tranchées. En face, dans la direction de Drouville, les casques à pointe, blottis dans leurs terriers, « encaissent » les crapouillots. Un nuage jaunâtre flotte au ras du sol :
- Autant de coups, autant de douzaines de macarons. Comme à la foire... Vlan, une section de roustie... Si vous cherchez du turbin, vous, le croque-morts, réjouissez-vous... le 75 est un fameux patron. Il vous épargnera le chômage... »
Nos monoplans, très haut dans le ciel, font leur ronde

LE RETOUR

Le temps s'écoule. Je consulte ma montre. Impossible de rester davantage. Il faut avant 6 heures rentrer dans Nancy.
Et la corvée qui n'arrive pas ! Tant pis.
J'expose le cas à un officier ; celui-ci présume qu'elle a dû emprunter l'itinéraire de Pulnoy et Saulxures, qu'elle s'est probablement arrêtée quelque part.
- Impossible de franchir la ligne de feu, dit-il. Vous n'aurez rien à faire aujourd'hui. Rendez donc service aux vaguemestres du ...e de ligne qui portent à Lenoncourt quinze ou vingt paquets de cartes postales.
- Très volontiers.
Je vide ma musette. Les sous-officiers acceptent la moitié de ma chopine, à la condition qu'à Lenoncourt je boirai avec eux une bouteille d'un vin blanc dont ils vantent la qualité.
- Soit ! En selle...
Nous répartissons la charge. Un ballot de cartes me bat les flancs, heurte parfois le guidon. Gare aux pelles ! Mais non : nous croisons sans incident patrouilles de cavalerie, convois de fourgons, troupeaux de bestiaux.
Franchement une tournée de vin blanc est de rigueur. Je sue à grosses gouttes. Le cabaret en rumeur vibre d'un patriotique enthousiasme. On a distribué le Bulletin des Armées. Excellentes nouvelles de Belgique. Un adjudant me demande si je consens à garder mes fonctions, car, dans ce cas, il souhaiterait un petit bonjour à des amis qu'il a dans le faubourg Saint-Georges.
Je promets :
- Votre lettre sera remise ce soir même à destination.
- Mieux vaut se faire facteur que fossoyeur, articule un des vaguemestres qui sera profondément étonné à son tour, quand il apprendra que son compagnon en quête, comme Jérôme Paturot, d'une position sociale, cachait un vulgaire journaliste.
Franchement, je préfère mon incognito aux recommandations officielles qui accréditent la plupart de nos confrères. Entre nous, reconnaissez que cette méthode de reportage a le mérite d'une incontestable originalité.
ACHILLE LIÉGEOIS.

L'OFFENSIVE FRANÇAISE EN FLANDRE
Les Allemands partout repoussés
L'AVANCE DES ALLIÉS

Bordeaux, 8 novembre, 16 h. 20.
Hier, entre la mer du Nord et la Lys, l'action a été moins violente.
Quelques attaques partielles de l'ennemi ont été repoussées, vers Dixmude et au nord-est d'Ypres.
Sur presque tout ce front, nous avons pris l'offensive à notre tour et avancé, notamment dans la région au nord de Messines.
Autour d'Armentières, les troupes britanniques ont légèrement progressé.
Entre La Bassée et Arras, les attaques ennemies ont été repoussées.
D'Arras à Soissons, aucun incident notable. Autour de Soissons, avance marquée de nos forces dans la région de Vailly.
Egalement sur la rive droite de l'Aisne, nous avons consolidé nos progrès au nord de Chavanne et de SQupir. Une attaque allemande sur Craonelle et Heurtebise a été repoussée.
Autour de Verdun, au nord-ouest et au sud-est de la place, nous organisons les points d'appui récemment enlevés.
Un brouillard intense a régné toute la journée, tant dans le Nord qu'en Champagne et en Lorraine, restreignant l'action de l'artillerie et de l'aviation.
Bordeaux, 9 novembre, 7 heures.
Au nord, l'ennemi paraît avoir concentré son activité dans la région d'Ypres, sans résultat du reste. Nous tenons par tout.
Sur l'Aisne, nous avons atteint, au nord-est de Soissons le plateau de Vregny, sur lequel nous n'avions pas encore pris pied.
Rien d'autre à signaler.

MARCHÉ DE NANCY

Nancy, 8 novembre.
L'approvisionnement du marché est toujours abondant en légumes frais de la saison et en fruits : poires et pommes. Les prix sont les mêmes que les semaines précédentes.
Voici les prix fixés par la mercuriale : boeuf, 1 fr. 80 à 2 fr. 90 le kilo ; veau, 2 fr. 60 à 4 fr. le kilo ; mouton, 2 fr. 20 à 3 fr. le kilo ; lard frais, 2 fr. à 2 fr. 40 le kilo ; grillade, 2 fr. 80 à 3 fr. le kilo ; beurre, 2 fr. 40 à 3 fr. 60 le kilo ; oeufs, 1 fr. 30 à 2 fr. 20 la douzaine ; pommes de terre, 9 fr. à 28 fr. les 100 kilos.

SUPPRESSION DES
Télégrammes de Presse

Nancy, 8 novembre.
Sous ce titre, l' « Eclair » écrit :
« Depuis trois jours, nous ne savons sous quelle suggestion le gouvernement a supprimé à la presse nancéienne toute distribution des dépêches Havas.
On nous crée ainsi une situation contre laquelle, au nom du public et en notre nom, nous protestons avec la dernière énergie.
Aucune raison valable ne saurait être invoquée en faveur de ce nouvel accès d'un mutisme déconcertant. On voudrait énerver la population et créer une panique qu'on ne s'y prendrait pas autrement.
Les télégrammes Havas étaient visés et contrôlés par les agents du gouvernement. Il ne pouvait donc s'y trouver rien de dangereux et le public y puisait tous les renseignements que ne sauraient donner les communiqués officiels réservés strictement aux opérations militaires.
Il nous faut donc maintenant attendre la presse parisienne pour lui emprunter les informations que le télégraphe continue à lui fournir avec générosité.
Nous voyons bien quels intérêts sont ainsi protégés. Mais nous contestons avec vigueur au gouvernement le droit qu'il s'est ainsi arrogé de ruiner les journaux de province. »
Nous ne croyons pas que le gouvernement ait supprimé les télégrammes à la presse nancéienne. Il doit y avoir une raison - que nous ne voyons pas d'ailleurs à cette suppression, qu'il nous est impossible de considérer comme une brimade.
Toutefois, il serait bon que ce qui reste du Comité de l'Association de la Presse de l'Est réunît les membres qui restent de cette Association.
Peut-être dissiperait-on, en l'étudiant, un malentendu cruel pour la population lorraine qui désire avoir des nouvelles et s'étonne de ne pas les trouver dans les journaux lorrains.
D'autre part, nous recevons la lettre suivante : Paris, 5 novembre 1914.
Monsieur le directeur de l' « Est républicain », Nancy.
Chacun comprenait que Nancy soit isolée du reste de la France, lorsque les événements pouvaient faire craindre ce que nos braves troupes nous ont évité.
Personne ne comprend pourquoi notre ville continue à être mise en interdit par des administrations qui devraient être les premières à savoir ce qui s'y passe.
Actuellement, on ne peut télégraphier à Nancy de divers endroits et en particulier de Paris ; par contre, les dépêches de Brest ou de Mostaganem arrivent très facilement.
Arrivé à Paris, après un long voyage, j'ai voulu télégraphier : « Bien arrivé en bonne santé » ; ce n'était pas très dangereux. Les bureaux de la rue du Louvre et de la Bourse ont refusé de transmettre cette dépêche, malgré mes demandes réitérées du pourquoi d'un semblable interdit, aussi injustifié qu'inexplicable ; aucune réponse plausible n'a pu m'être donnée.
J'ai invoqué les nouvelles instructions qui permettaient de télégraphier de partout à Nancy. Elles sont lettre morte à Paris.
Nancéiens, vous êtes prévenus, ne demandez pas à un correspondant, parent, ami ou indifférent une dépêche de Paris, vous ne l'auriez pas. Par contre, vous pouvez écrire facilement, les lettres de Nancy
sont distribuées ici, six jours après leur mise à la poste.
Cet état de choses porte à nos concitoyens le plus grave préjudice et il nous faut protester énergiquement contre des instructions qui nous isolent, sans aucune raison, du reste du monde.
Le plus beau, le voilà : après avoir eu des refus de ma dépêche dans plusieurs bureaux, j'en ai trouvé un qui l'a acceptée. Est-elle parvenue ? Je l'ignore, mais il y a quand même dans Paris un bureau télégraphique qui sait Nancy toujours heureusement à sa place !...
Honneur à cet intelligent bureau ; je ne l'indique pas pour lui éviter les foudres qui l'atteindraient pour avoir fait preuve d'initiative intelligente.
Veuillez agréer, monsieur le directeur, mes salutations empressées.
NEHAC.

LES RÉFUGIÉS DE LA MEUSE AU CAP-D'AIL

Nous recevons la lettre suivante d'un réfugié de la Meuse :
« Après avoir été hospitalisés pendant près d'un mois à Commercy, entourés des soins les plus bienveillants des administrations sous-préfectorale et municipale, 200 émigrés ont été dirigés soit sur Cannes, Nice, Villefranche et c'est au Cap-d'Ail, d'où je vous écris, que nous sommes arrivés à 80.
Notre départ de Commercy fut des plus touchants. L'aimable et actif sous-préfet, M. Vallat, la bonne et charitable Mme Thiéry, femme du député de notre arrondissement, qui sert la France, étaient là sur les quais. Elle distribua aux enfants des madeleines.
Au moment de quitter Commercy, les réfugiés, pour prouver leur gratitude, ont signé l'adresse suivante : « Les soussignés émigrés de l'arrondissement de Commercy, de la région des Hauts-de-Meuse et de la Woëvre, ont l'honneur d'adresser à l'administration municipale, à MM. René Grosdidier, maire et sympathique sénateur, et Garnier, adjoint, conseiller général, leur plus vive et sincère gratitude pour l'hospitalité bienveillante et l'accueil aimable avec lesquels ils ont été reçus à Commercy dans les circonstances douloureuses qu'ils traversent. Ils les prient de remercier en leur nom les fonctionnaires qui. sous leurs ordres, ont exécuté leurs instructions avec dévouement.
« Ils expriment aussi leur sentiment de la reconnaissance la plus vive et la plus inaltérable pour l'hospitalité si large et généreuse qu'ils ont reçue. »
Après un voyage bien long, mais durant lequel nous avons été l'objet des soins empressés des fonctionnaires à Lyon, Marseille, Toulon et Nice, nous sommes installés au Cap-d'Ail, dans une magnifique demeure, le « Sanitas », appartenant à un Autrichien qui a pris la fuite. Là, un comité s'occupe de nous. Ce sont MM. Blanc, maire, président ; Jules Saudessières, homme de lettres liégeois, secrétaire-trésorier ; l'abbé Jageot, curé de la paroisse ; Mme Blanc, femme du maire, qui avec des jeunes filles dévouées, nous entoure de soins assidus ; M. Clapié, instituteur, apporte sa part de bienveillance, et M. le Préfet des Alpes-Maritimes s'intéresse à nous.
Tout cela est consolant et fait supporter avec résignation l'exil auquel nous sommes condamnés jusqu'au jour où nous pourrons rentrer.

UNE FEMME DE LORRAINE A SON MARI

Il faut lire la lettre suivante écrite par une paysanne à son mari, qui est soldat. Elle est datée du 24 septembre. Dans sa rusticité, elle donne une idée frappante de ce qu'a souffert la population dans une petite localité de Lorraine et encore des moins dévastées :
« Cher Henri,
« J'ai reçu quatre lettres de la même journée - voilà la deuxième que je t'envoie - tu me demandes comment je n'écris pas - mais tu te figures pas que les Allemands ont été trois semaines chez nous à nous faire de la misère. Car, les vaches, ils ont fait porter un grand deuil chez nous, mon cher Henri, je vais te dire la vérité car je ne peux garder cela pour moi, mais il faut que tu aies du courage comme j'en ai eu. Comme je t'ai dit, le 28 j'ai eu mon enfant dans un grand bombardement - j'étais toute seule - il n'y avait que ma pauvre mère et père avec moi, mais rien de cela (ce n'était encore rien), mais le lendemain ils nous ont fait prisonniers dans l'église. Là, ils nous ont fait mourir de faim et tous les jours, le soir il y avait autre chose - pour nous fusiller- ils montaient au clocher tous les soirs pour éclairer - faire voir qu'ils étaient là et les bombes tombaient toute la journée. Le 1er septembre, jour de malheur pour nous comme pour bien d'autres, une bombe tombe et tue ma pauvre mère. Vinée- Elène et notre petite Fernande ont été tuées sur le coup. Mais notre enfant a été traversée sur le côté droit et a souffert une heure. Elle disait : « Maman Marie, emmène-moi de l'église, il fait pas bon. » Elle demande à manger, rien à lui donner. Les derniers mots : « Maman ! je crois que je vais mourir. » En plus que cela ma pauvre mère tenait notre nouveau-né, il a eu une jambe traversée et elle a vi (vécu) jusqu'au 18 septembre car elle était très forte ; c'était une deuxième Fernande. Le lendemain 2 septembre, des autres Prussiens sont arrivés. Quand il a vu cela ; qu'il y avait tant de morts ; car il y en avait une trentaine, il nous ont fait évacuer ce monde-là dans la prairie. Voilà une pluie de boulets qui tombe de sur nous ou renvoie la terre en pleine figure - mais là il n'y a eu ni mort ni blessé, moi j'ai fait la course comme les autres - j'ai tombé deux fois à plat ventre. Les bras et les jambes ne pouvaient plus me supporter mais le courage m'a repris. Tu sais que je suis courageuse et j'ai repris ma course jusqu'à Moncel. Là, je porte notre pauvre enfant à la Croix-Rouge des Pruscoffs. La blessure a été trop grave. Il m'a donné un passeport pour venir à Lunéville, car on pouvait marcher que dans les endroits où il y avait des Prussiens. Là, j'ai été plus heureuse car je connais bien du monde. J'ai été dans le logement de Pauline où j'ai été bien reçue par les parents de la pauvre Kellemière. J'aurai toujours de la reconnaissance pour eux. Si tu peux me donner des nouvelles de lui, donne-moi les, car elle a encore rien reçu. Maintenant ne te fais plus de bile pour ta famille, car tu n'as plus que moi à penser, mais je suis bonne pour me débrouiller.
« Tu vois que j'ai été courageuse, - le courage fait la force. C'est pour cela qu'il faut que y sois (courageux), pour venger tes deux enfants et notre pauvre famille. Vous pouvez prendre tout courage pour les écraser tous, ne plus les laisser entrer chez nous - car moi s'il était permis, - j'irai prendre un fusil, tâcher d'en tuer « un père » (une paire). Toi peux le faire de suite qu'un boulet sortira, - tu peux en mettre 15 pour 1, tu peux faire part de cette lettre à tes camarades pour que tous les soldats français puissent nous venger, car la haine sera toujours plus grande pour ces barbares. Ne te fais pas de bile pour moi, car je n'ai plus d'enfants. S'il en revient encore (des Prussiens), je ne reste plus sous leur ordre, j'en ai assez, - je me sauve avec la troupe, - jusqu'à ce que je trouve un endroit sûr pour mon pauvre père. Je vais pas le laisser, car je suis une mère pour lui, - je suis la plus vieille et je suis empressée pour rien, je n'ai plus rien qui m'occupe pour le moment. Ils sont à Kermeuil, - il arrache les pommes de terre, il déballe notre maison, car ils (les Prussiens) nous ont volé tout notre linge, il ne te reste pas une chemise, ni à mon père, - mais enfin pour le linge je m'en moque. La femme Menu et Maurice - toute la famille Henry, il ne reste que le père et le petit du Maireri, la mère Bevelot, - tous ont été tués par les Boches.La femme du Maurice a été fusillée sur sa porte avec sa bonne et deux garçons. Je ne peux t'en dire davantage, mais je crois que cette lettre doit vous encourager pour me venger.
Mon pauvre Henri - prends courage ; - fais comme moi, - j'ai toujours l'espoir qu'on se retrouvera. De suite que tu recevras cette lettre, dis-moi ce que tu penses.
Ta femme qui pense à toi.
M. G. »

(à suivre)

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