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Décembre 1914 - La Vie en Lorraine (1/3)

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La Grande guerre. La Vie en Lorraine
René Mercier
Edition de "l'Est républicain" (Nancy)
Date d'édition : 1914-1915

La Grande Guerre
LA VIE EN LORRAINE
DECEMBRE 1914
L'Est Républicain NANCY

L'Allemand est toujours en Lorraine en cette fin d'année. Les ruines fument encore, et déjà, -merveilleux signe d'énergie d'une race indomptable, - on songe à la reconstruction des villages bombardés, incendiés, détruits.
De toutes parts on demande la reprise du travail dans la mesure où le permettent l'absence des hommes valides et l'invasion.
Pendant ce temps les Taubes lancent des bombes un peu partout. Le lendemain de Noël, un Zeppelin jette dix-huit obus sur Nancy, tue un homme et une femme, et détruit les vitraux de l'église Saint-Epvre.
Le gouvernement, revenu à Paris, lit, le 22 décembre, devant les Chambres une déclaration dans laquelle il proclame la nécessité d'une politique de combat sans merci jusqu'à la libération définitive de l'Europe, et affirme la certitude de la victoire.
La France est plus que jamais résolue à mourir ou à vaincre.
René MERCIER.

LA SITUATION DU
21 au 27 Novembre
UN RÉCONFORTANT TABLEAU

La situation du front ne s'est pas modifiée sensiblement, entre le 21 et le 27 novembre inclus.
L'ennemi s'est usé en vaines attaques partielles. Nous l'avons contre-attaqué, lui infligeant de grosses pertes, et obtenant quelques gains.
De la mer à la Lys, notre situation matérielle et morale est excellente.
Les gros efforts allemands ont porté sur la destruction d'Ypres, pour laquelle, outre leurs batteries, ils ont employé un train blindé sous la direction d'un ballon captif.
De rares attaques de l'infanterie allemande ont été menées par des unités très réduites, fortement encadrées d'officiers.
Au contraire de la leur, notre infanterie est très ardente, multiplie les exploits, accomplis soit en détachement, soit individuellement.
La guerre de tranchées comporte, d'ailleurs; une audace, un courage et un sang-froid qu'on ne soupçonne pas.
Nos hommes ont transformé, du reste, leurs positions en véritables forteresses.
Ils ont manifestement le goût du travail de défense.
Dans le secteur de l'Oise aux Vosges, contrairement à leur communiqués, les Allemands n'ont montré guère plus d'activité et ils n'ont obtenu aucun résultat. Ils ne peuvent revendiquer légitimement que les destructions systématiques de monuments sans importance militaire, tandis que notre artillerie a obtenu des succès substantiels en détruisant aux Allemands des avions et des batteries, en fauchant leurs attaques.
Pareillement, notre infanterie a montré dans cette région les mêmes qualités que dans le nord.
En Haute-Alsace, dans les Vosges, l'ennemi ne quitte plus ses tranchées devant nos Alpins, qui leur ont pris toutes celles qui nous gênaient.
Là, comme dans la région de Saint-Mihiel, notre artillerie lourde rend le ravitaillement ennemi presque impossible.

L'USURE MORALE APRÈS L'USURE PHYSIQUE
Notre canon s'en charge pendant les accalmies

Bordeaux, 1er décembre, 15 h. 25.
En Belgique, canonnade assez vive pendant la journée du 30 novembre. Aucune attaque de l'infanterie allemande.
L'ennemi a continué à montrer une assez grande activité au nord d'Arras.
Dans la région de l'Aisne, canonnade intermittente sur tout le front.
En Argonne, les combats continuent sans modifier la situation.
En Woëvre et dans. les. Vosges, rien à signaler.

LE GÉNÉRALISSIME A THANN
« Je vous apporte, dit-il, le baiser de la France »

Paris, 1err décembre, 18 h. 7.
Le « Bulletin des armées » raconte une récente visite du général Joffre dans la région de Thann, où il fut reçu par les notables alsaciens, qui assurent l'administration municipale.
Le général leur dit :
« Notre retour est définitif. Vous êtes Français pour toujours.
« La France vous apporte, avec les libertés qu'elle représenta toujours, le respect de vos libertés alsaciennes, de vos traditions, de vos convictions, de vos moeurs.
« Je suis la France. Vous êtes l'Alsace. Je vous apporte le baiser de la France. »
Ce fut alors une minute d'émotion poignante.
Les Alsaciens remercient d'une voix émue, disant : « Vous pouvez compter sur nous. »
Le départ du général Joffre fut salué par les cris des vieilles gens et des enfants accourus, cris de « Vive la France ! Vive l'Alsace française ! »

LA GUERRE EN LORRAINE
Sur la Moselle et sur la Seille
UNE CONFÉRENCE MILITAIRE

A Sainte-Geneviève
Afin d'instruire le public de tout ce qui s'est fait sur le front depuis l'ouverture des hostilités, le gouvernement a résolu de former une sorte de caravane, composée de journalistes qui a successivement parcouru les régions où les forces alliées sont aux prises avec l'armée allemande.
Après avoir visité les champs de bataille entre la Somme et la Marne, cette mission guidée par plusieurs officiers d'étatmajor, est arrivée dimanche soir à Nancy.
Le programme de la journée comprenait, hier, une excursion dans les ouvrages fortifiés qui soutinrent victorieusement les assauts, les attaques et le bombardement de l'ennemi.
A midi, huit automobiles quittaient Nancy, sous les ordres du commandant T., juste au moment où l'on signalait le vol de « Tauben », dont nos batteries oevaient bientôt harceler la retraite sur Metz.
Le cortège s'éloignait dans la direction de Sainte-Geneviève où une conférence sur le terrain permit de noter les phases de la lutte ardente dont la région mussipontaine fut le théâtre pendant la deuxième quinzaine d'août.
M. le capitaine R..., qui représente au Palais-Bourbon un département de l'Ouest, prit la parole et retraça lumineusement les diverses phases de la bataille livrée autour de Sainte-Geneviève.
Deux batteries d'artillerie étaient solidement établies près du cimetière. Les Allemands débouchèrent de la forêt de Facq en masses compactes. Pas un coup de feu ne contraria ni d'abord ne retint leur démonstration appuyée à l'aile droite sur la Moselle et sur la gauche vers le bois de Flamechamp. Leur artillerie soutint deux attaques très violentes ayant pour but de conquérir les crêtes de la cote 390 et de prendre à revers nos positions.
Nous eûmes à déplorer dans cette double action huit morts et six blessés.
Par contre, les Boches perdirent environ un millier d'hommes et furent obligés d'évacuer en outre 800 blessés. La preuve que ar échec coûta cher aux Boches réside dans cette constatation qu'au cimetière d'Atton 603 sépultures allemandes voisinent avec d'autres tombes conservant les restes de 206 Allemands.
L'ennemi recourt à l'intervention de ses canons abrités sur la rive gauche de la Moselle dans les profondeurs du bois de Cuite ; mais cette artillerie se trouve elle-même en présence d'un parti assez puissamment installé pour lui opposer une résistance efficace, de telle sorte que l'attaque des hauteurs de Sainte-Geneviève se transforme en retraite par suite de l'occupation du bois de Cuite, où les Boches étaient exposés aux feux meurtriers de nos troupes qui les prenaient de flanc et à revers.
La situation s'aggrave. Il faut céder le terrain. Les Allemands s'y résignent. Ils se replient alors sur les positions de seconde ligne qui dominent l'étroite vallée de la Natagne et qui s'étendent de la statue de la Vierge jusqu'au mont Toulon.
Ces mouvements durent une journée.
Ici l'officier d'état-major se livre à un rapprochement entre les péripéties de ce f; combat et l'une des phases importantes des batailles engagées entre l'Oise et la Marne, dans la région de Nanteuil-le-Haudouin.
- Les armées en présence, dit-il, eurent toutes deux l'impression qu'elles se heurtaient à des forces supérieures et qu'il valait mieux pour elles attendre sur des emplacements nouveaux une occasion plus favorable de reprendre énergiquement l'offensive. Cette double erreur provoqua une retraite simultanée en sens inverse des troupes françaises et allemandes.»
L'ennemi renonce à son projet d'enlever par une attaque de front les crêtes dont il espère se rendre maître par une prudente conversion - et l'on vit ses hommes s'égailler sur des pentes où ils ne tardèrent point à se trouver aux prises avec des renforts sérieux qui arrêtèrent l'action et infligèrent aux Boches une terrible leçon.
On a vu précédemment quels furent les résultats de ce combat : deux mille hommes tués ou blessés - tandis que, de notre côté des pertes insignifiantes nous valaient un sérieux avantage et le gain de positions que nous n'avons cessé de fortifier.
Il convient de noter que nos troupes remportaient un succès d'autant plus significatif qu'elles opposaient simplement une partie du ...e d'infanterie aux efforts opiniâtres d'une brigade fournie par la garnison de Metz.

Au plateau d'Amance
C'est sur la plateau d'Amance que fut ensuite faite une conférence sur la défense de Nancy et sur le rôle exact joué du 26 août au 13 septembre par les ouvrages du Grand-Couronné.
On a déjà écrit maintes études sur cette période émouvante ; des témoignages ont été publiés ; des récits plus ou moins précis ont accrédité dans l'opinion des versions inexactes ou incomplètes ; des correspondances étrangères ont présenté sous un aspect brillant une page d'héroïsme dont l'imagination pourrait s'abstenir d'accentuer le relief.
Résumons la version officielle fournie hier aux représentants de la presse, en nous fiant simplement à la fidélité de notre mémoire et aux notes hâtives prises au cours de la conférence.
Pour protéger notre frontière, au nord-est de Nancy, il y avait trois divisions de réserve : la droite s'appuyait sur Réméréville ; le centre allait de Laneuvelotte à Erbéviller par Champenoux (village et forêt) ; la gauchie s'infléchissait vers la Seille en amont de Brin, passait par le Rond-des-Dames, la ferme de Quercigny, pour tinir à La Rochette.
- Tout le plateau d'Amance est mis rapidement en état de défense. Des batteries d'artillerie lourde garnissent les tranchées. On attend de pied ferme les attaques boches. Dès le 21 août, tout est prêt pour soutenir le choc et pour endiguer une retraite qui amène sur la Meurthe nos troupes éprouvées devant Morhange. Des alternatives d'avance et de recul marquent l'offensive de nos troupes qui se heurtent constamment à l'offensive allemande sur la lisière de la forêt de Champenoux, notamment aux abords de La Bouzule.
Pendant huit jours, du 26 août au 3 septembre, des masses énormes d'infanterie sont incessamment précipitées contre nous.
Il ne s'agit plus d'attaques d'avant-postes.
Nous cédons légèrement vers Champenoux; nous abandonnons la route de Château-Salins ; nous nous réfugions sous la protection des canons d'Amance qui couvre les fermes de la Fourrasse, de Fleure-Fontaine et de Quercigny.
Les troupes qui ont pris une part superbe à toute cette action étaient épuisées par tant d'efforts. Elles avaient besoin de repos. On les transporte à Seichamp et elles sont remplacées sur la ligne de feu par des effectifs venus de Toul et qui, ayant pris à leur tour position à l'orée des bois, se proposent comme objectif la reprise du village de Champenoux.
Les fermes de la Fourrasse et de Fleure-Fontaine sont enlevées par les forces allemandes ; mais celles-ci jouissent peu d'une victoire qu'elles ont pourtant payée chèrement. Leurs attaques s'affaiblissent de jour en jour ; elles deviennent rares ; un assaut plus violent ordonné par le kaiser lui-même échoue lamentablement et, le 12 septembre, les Français parviennent enfin à réoccuper la première ligne sur laquelle s'était dessinée notre offensive, après avoir essuyé des pertes sensibles, mais qui sont hors de proportions avec les pertes subies par l'adversaire.
Le conférencier fait observer que, contrairement à ce qui a été dit, le plateau d'Amance n'a jamais été un seul instant au pouvoir de l'ennemi et nos pertes sont dues uniquement à la pluie incessante des obus de 210 que les batteries boches n'ont cessé de nous envoyer pendant cinq longs jours, des points où elles s'étaient solidement établies, depuis le Romont et les fours à chaux de Brin jusqu'au Bois-Morel.
En ce qui concerne l'action de notre artillerie lourde, aussi bien sur le plateau d'Amance qu'à La Rochette, elle a été à peu près insignifiante, car nous n'avons jamais pu exactement repérer les positions des pièces ennemies qui, par contre, imposaient silence aux nôtres, dès que notre artillerie lourde avait seulement tiré deux ou trois fois, au début de cette période.
L'officier d'état-major qui retrace ainsi les combats devant le Grand-Couronné, résume en ces termes l'enseignement qui se dégage des mouvements exécutés sur cette partie de la frontière :
- L'action comprend deux phases très distinctes, dit-il, quoique simultanées et qui paraissent avoir été sans liaison entre elles :
1° L'effort allemand tenté sur les deux rives de la Moselle, avec l'appui des éléments débouchant à droite des bois de Facq et de la Fourrasse, à gauche des bois de Cuite, en vue de s'emparer des crêtes de Sainte-Geneviève ;
2° La prise du secteur du plateau d'Amance qui se caractérise par les combats livrés sur le front Réméréville-Velaine, le Bois-Morel, Champenoux, le Ronddes-Dames, l'étang de Brin et Quercigny.
Il n'y a eu, dans ces engagements, que des formations de réserve où s'est manifestée avec un remarquable éclat, l'énergie des chefs qui ont ramené au combat des troupes dont l'éloge n'est plus à faire.
Nous ne sommes pas autorisé à citer les régiments dont l'héroïsme s'est particulièrement distingué et qui ont souffert dans ces rudes journées ; mais nous pouvons affirmer qu'en regard des hécatombes boches nos rangs ont été relativement peu éprouvés.
On remarque en outre que, dans ces trois semaines de luttes, nos positions n'ont jamais été l'objet d'une attaque très vive de l'ennemi ; il y a eu toujours offensive de part et d'autre.
Telles sont les conclusions auxquelles s'est arrêté le conférencier militaire - ce pendant qu'au-dessus du groupe attentif qui l'écoutait deux « Tauben » évoluaient dans la limpidité d'un ciel exceptionnellement pur.
ACHILLE LIEGEOIS.

AVIS A LA POPULATION DE NANCY

Le général commandant le 2e G. D. prévient qu'une séance d'Instruction pour l'emploi des explosifs aura lieu jeudi, 3 décembre, à 13 heures, au plateau de Malzéville.

SORTIRAIENT-ILS DE LEURS REPAIRES?
Leurs tentatives leur valent la destruction de quelques batteries et la perte de quelques tranchées.

Paris, 2 décembre, 15 h. 30.
Dans la région au sud d'Ypres, à Saint-Eloi, une attaque ennemie dirigée contre une tranchée conquise par nos troupes, dans la journée, a été repoussée.
Notre artillerie a endommagé un groupe de trois batteries de gros calibre.
A Vermelles, nous avons enlevé brillamment le château et son parc ainsi que deux maisons du village et des tranchées.
Canonnade assez vive aux abords de Fay, au sud-ouest de Péronne.
Dans la région de Vandresse-Craonne, bombardement violent auquel notre artillerie a riposté avec succès, détruisant une batterie ennemie.
En Argonne, une attaque allemande, dirigée contre Fontaine-Madame, a été refoulée et nous avons réalisé quelques progrès. Nous avons enlevé une tranchée dans le bois de Courtes-Chausses et un petit ouvrage à Saint-Hubert.
Sur les Hauts-de-Meuse et en Woëvre, dans les Vosges, rien à signaler.

Le Président de la République
EN MEURTHE-ET-MOSELLE

Nancy, 2 décembre 1914.
M. le Président de la République, accompagné de M. A. Dubost, président du Sénat, de M. P. Deschanel, président de la Chambre, de M. R. Viviani, président du Conseil, et de plusieurs officiers d'état-major, a visité, dans la soirée de samedi ef toute la journée du dimanche, le département de Meurthe-et-Moselle.
Cette visite présidentielle étant destinée spécialement aux armées, il avait été expressément recommandé qu'elle ne fût pas annoncée et qu'elle devrait se poursuivre sans aucune réception officielle.
Le samedi soir, M. le Président de la République arriva à Nancy, vers 6 heures, venant de Bar-le-Duc, après avoir consacré l'après-midi à visiter divers champs de bataille sous la conduite de M. le général commandant l'armée. M. Raymond Poincaré descendit à l'hôtel de la Préfecture ; il voulut bien convier à dîner avec les personnages éminents qui l'accompagnaient, M. le Préfet, sa famille et ses collaborateurs. M. le Général commandant les troupes du front, M. le Général commandant d'armes, M. Simon, maire de Nancy, M. le recteur Adam, M. le procureur général Célice, M. le conseiller général Jambois, président du Comité de secours. M. le Président de la République félicita tout particulièrement M. le maire de Nancy pour l'esprit d'initiative, l'effort d'organisation, le calme et la confiance dont la municipalité de Nancy avait donné tant de preuves aux heures les plus difficiles.

Dimanche matin, le cortège présidentiel quitta la Préfecture, à 8 heures et demie, et se rendit à Crévic, où M. le Président de la République félicita M. le maire Royer de son attitude si courageuse pendant les dures épreuves subies par la commune ; le cortège traversa ensuite Maixe, Réméréville, Champenoux et put se rendre compte des pertes matérielles que ces diverses communes eurent à supporter du fait de la guerre ; le cortège visita en détail le champ de bataille de Champenoux, il poussa plus loin jusqu'aux avant-postes.
M. le Président de la République visita les tranchées et put constater que, dans cet art nouveau pour eux, nos soldats français étaient passés maîtres ; il admira la belle tenue, l'endurance, la vaillance, la bonne humeur de nos troupes et s'entretint longuement avec les officiers.
Non loin d'une de ces lignes d'avant-postes se passa une scène profondément, émouvante. Une section présentait les armes, commandée par un sergent ayant le bras en écharpe. M. le Général commandant l'armée fit connaître à M. le Président de la République l'action d'éclat pour laquelle le sergent Lavedan avait mérité la médaille militaire : il y a quelques jours, dans un engagement fort vif, le sergent reçut au bras une blessure douloureuse ; il continua l'attaque, attendit la première accalmie pour venir se faire panser et, dès que son bras fut sommairement bandé, tint à rejoindre immédiatement sa section dont ce bel exemple de courage doubla la force offensive. M. le Président de la République attacha lui-même la médaille des braves sur la capote du jeune sergent.
M. le Préfet de Meurthe-et-Moselle ayant demandé au sergent Lavedan l'adresse de sa famille, apprit que le nouveau médaillé était instituteur public à Antin (Hautes-Pyrénées), où sa femme était également institutrice ; de retour à Nancy, il télégraphia à Mme Lavedan un sommaire récit de cette cérémonie et, en lui donnant de bonnes nouvelles de son mari, lui dit combien elle pouvait concevoir de la conduite de celui-ci une légitime fierté.
Immédiatement après le déjeuner offert par lui à la Préfecture, M. le Président de la République se rendit à Lunéville ; dans la salle d'honneur de la mairie, M. le Préfet lui présenta M. le sous-préfet Minier, M. le maire Keller, M. l'adjoint Brault. M. Keller dit au Président combien il était touché de sa visite et lui fit un rapide récit des épreuves subies par Lunéville pendant l'occupation allemande. M. Raymond Poincaré adressa à chacun de justes éloges. En sortant de la mairie de Lunéville, comme une heure auparavant en quittant la Préfecture de Nancy, M. le Président de la République fut chaleureusement acclamé par la foule accourue pour le saluer dès que la nouvelle de sa présence se fût répandue dans la ville.
Le cortège se dirigea alors vers Gerbéviller où M. le Président et ses illustres compagnons de voyage éprouvèrent une profonde émotion à contempler les ruines accumulées par la rage des barbares. Après avoir traversé à pied la malheureuse commune, M. le Président se rendit à l'hôpital. M. le Préfet de Meurthe-et-Moselle avait fait la veille au. premier magistrat de la République et au chef du gouvernement le récit de la magnifique conduite, durant de longues et tragiques semaines, de la Soeur Julie et de ses compagnes ; il leur avait dit combien l'unanimité de l'opinion publique et des élus du département serait reconnaissante au Gouvernement de la République d'accorder à cette vaillante femme une haute distinction ; il n'eut point de peine à obtenir une décision favorable.
Aussi, dans la petite salle à manger de l'hôpital, M. le président de la République, après quelques paroles charmantes adressées à la Supérieure et à ses courageuses collaboratrices, pria M. Richard, directeur de la Sûreté générale, de lui prêter sa croix et l'épingla sur la guimpe de Soeur Julie, à qui chacun voulut avoir l'honneur de serrer la main. Soeur Julie était bien embarrassée ; elle était certes plus courageuse devant les Allemands, lorsque, les manches retroussées et la cornette en bataille, elle défendit contre eux son ambulance et ses blessés ; elle était toute confuse et ne fit point de longs discours ; je crois bien même qu'elle perdit un bon moment l'usage de la parole ; elle esquissa une série de petits saluts qui eurent pour effet de mettre sa cornette de travers, mouvement opportun dont profita M. le préfet pour embrasser avec une respectueuse affection la nouvelle « Chevalier de la Légion d'honneur » au nom de toutes les familles de Meurthe-et-Moselle si patriotiquement unies en ces heures douloureuses et magnifiques d'épreuves et d'espérances nationales.
M. le Président de la République se rendit ensuite à Toul, où il convia à dîner à la Sous-Préfecture, M. le Gouverneur et M. le Sous-Préfet de Toul, MM. Chapuis et Langenhagen, sénateurs, et M. Fringant, député de Toul, tous trois mobilisés et actuellement en résidence à Toul.
A 19 heures et demie, un train spécial ramenait à Nancy M. le Président de la République, MM. les Présidents du Sénat et de la Chambre et M. le Président du Conseil ainsi que les hauts fonctionnaires et les officiers qui l'accompagnaient.
M. le Président de la République, avant que le train s'ébranlât, voulut bien charger M. le préfet de Meurthe-et-Moselle de présenter aux diverses organisations hospitalières les très vifs regrets qu'il ressentait de n'avoir pu visiter les blessés et les malades militaires ; il comptait faire cette visite le samedi après midi, mais la visite des champs de bataille et des troupes sur le front s'étant prolongée au delà des prévisions, il n'arriva à Nancy qu'à la fin du jour, trop tard pour entreprendre une visite dans les hôpitaux, à l'heure où blessés et malades commencent à se reposer ; et le programme du dimanche était trop chargé pour qu'il fût matériellement possible d'y faire quelques adjonctions.
M. le Président confia aussi à M. L. Mirman le soin de faire connaître aux populations de ce département éprouvé l'impression à la fois douloureuse et forte qu'il emportait de son rapide voyage, douloureuse par le spectacle de tant de ruines matérielles, forte par le spectacle de tant de fermeté, d'inébranlable et juste confiance, par le spectacle d'un si bel élan national que lui offrirent à la fois et nos admirables troupes sur le front de combat et nos vaillantes populations lorraines.
(Communiqué de la Préfecture).

Au sujet de la visite du président, on nous raconte l'anecdote que voici :
Une section de territoriaux a eu hier, 28 novembre, le grand honneur de saluer sur les tranchées M. le Président de la République, escorté d'une vingtaine de personnes, - généraux et civils.
Arrivé avec sa suite au centre des ouvrages, il a demandé de faire occuper les tranchées et abris. La manoeuvre a été rapide et très bien exécutée. Le fonctionnement des abris casquettes a été parfait et a semblé fort l'intéresser. Plusieurs fois, la manoeuvre et les feux ont été commandés.
Il a demandé à M. Gautherot :
- Quel est l'esprit de ces hommes, capitaine ?
- Monsieur le Président, ce sont tous des Lorrains, arrondissements de Lunéville, de Raon, de Rambervillers, qui ont foi dans la destinée de la France ; presque tous ont leur famille dispersée, leur foyer détruit. C'est vous dire l'esprit qui les anime.
- Les braves gens ! Vous les féliciterez.
A ce moment, on entend des coups de canon dans la direction de Pont-à-Mousson.
- Capitaine et maire de Pont-à-Mousson. on bombarde encore votre ville si Industrielle !
- Oui, peut-être bien. Nous en avons l'habitude. C'est alors le vingt-cinquième bombardement que Pont-à-Mousson éprouve.
La nuit arrive. Le cortège se dirige vers les autos.
En repassant devant le front de la section qui rend les honneurs, M. le Président de la République se découvre très bas et dit à très haute voix :
- Braves gens, je vous félicite. Courage, mes amis.

L'ACTIVITÉ S'ACCENTUE
EN ALSACE
nous avons enlevé Aspach

Paris, 3 décembre, 0 h. 45.
Communiqué officiel du 2 décembre, 23 heures :
En Belgique, violent bombardement de Lampermisse, à l'ouest de Dixmude.
En Argonne, l'ennemi a fait sauter à la mine le saillant nord-ouest du bois de La Grurie.
Dans l'ensemble, nous affirmons et développons nos progrès sur cette partie du front.
En Alsace, nos troupes ont enlevé Aspach-le-Haut et Aspach, au sud-est de Thann.
Sur le reste du front, rien à signaler, Aspach-le-Haut est une commune du canton de Thann, 710 habitants.
Aspach-le-Bas, canton de Cernay, 617 habitants, possédant des forges.

LE CHASSEUR ET LES CUISINIERS

Nancy, 3 décembre.
Il est toujours agréable de constater qu'un ennemi, tout d'abord hautain et méprisant, devient, par un retour subit, respectueux. Et nous avons le droit aujourd'hui d'être aussi fiers en écoutant le kronprinz qu'en regardant la Colonne.
Les sentiments que vient de confier le fils du kaiser à un journaliste lui sont-ils imposés par le seul aspect de notre résistance ? Ou bien ce faux jeune homme qui a déjà par cette guerre saboté la meilleure partie de son héritage, désire-t-il sauver ce qui reste, et préparer l'opinion française à l'indulgence ? Ou bien encore, conformément aux principes de la fourberie allemande, croit-il qu'en nous passant la main dans le dos il nous fera oublier ce que nous devons à nos alliés et ce que nous devons aux Allemands ?
Non, non, le compte est bien établi. Là l'honneur, la loyauté. Ici l'improbité, : le vol, le pillage, l'incendie, le massacre, la destruction. Nous ne changerons pas de créanciers, ni de débiteurs, de quelque miel que soit poissée la langue du kronprinz.
Aurions-nous une tendance à oublier ce qu'a fait en France et en Belgique l'armée allemande que les grands penseurs allemands se chargeraient de nous rappeler violemment à la réalité en nous exposant leurs desseins.
M. Wilhelm Ostwald, l'illustre professeur de chimie de Leipzig, et l'un des maîtres de la philosophie allemande, explique que la victoire allemande n'est, pas douteuse, qu'elle résulte de la supériorité et de la technique allemandes, qu'elle se produira pour les mêmes motifs que celle des hommes sur les animaux, quels que puissent être le nombre, la vigueur et la férocité de ces derniers.
M. Ostwald veut faire de nous quand nous serons abattus des peuples qui travaillent en Confédération allemande sous l'hégémonie allemande, protégés, - et menacés, - par la seule armée qui reste, l'armée allemande. Voici d'ailleurs l'organisation que rêve le célèbre chimiste :
Quand nous aurons obtenu la victoire, écrit M. Ostwald, dans le « Momstiche Jahrhundert », quand nous aurons clairement prouvé à nos adversaires, tant à Paris, à Pétersbourg qu'à Londres, l'inutilité d'une plus longue résistance, que restera-t-il à faire ? Le but de toute guerre est la paix. Le nouvel établissement de l'Europe sous l'hégémonie allemande devra être basé essentiellement et sans réserve sur lei travail, sur un travail organisé, c'est-à-dire qu'à chacun devra échoir la part de travail qu'il est le mieux à même d'accomplir. Mais il faut que le travail puisse être exécuté en sécurité, sans que des catastrophes comme celle que nous vivons en ce moment viennent le mettre à néant. Tout comme les branches de la famille allemande qui, en 1866, étaient dressées les unes contre les autres en une lutte fratricide, ont su réaliser quatre ans plus tard une unité (une unité qui aujourd'hui s'affirme plus puissante que les autres groupements politiques de l'Europe), il faut que la lutte actuelle, où se trouve engagée l'Europe presque entière, aboutisse à un état de choses dans lequel les différentes parties de la population européenne aujourd'hui ennemies travaillent ensemble avec la certitude que de telles luttes ne pourront plus renaître. Si les divers pays de l'Europe ne pouvaient être amenés à cette conception de la paix par la voie du consentement volontaire, l'Allemagne, après cette guerre victorieuse, sera de taille à les y contraindre par la force.
En premier lieu, il s'agira d'empêcher l'Angleterre, le plus grand ennemi de la paix en Europe, de nuire, et cela de façon durable, en mettant fin une bonne fois à sa suprématie jusqu'ici incontestée sur les mers. Le fondement de sa puissance, savoir sa flotte militaire, devra être supprimée ou réduite à un minimum qui écarte tout danger futur. Quant aux armées de terre, nous lui serons alors, à elle et à tous nos autres voisins, tellement supérieurs que, pour longtemps, tous renonceront vraisemblablement tout à fait à entretenir une armée pour leur compte, et s'en remettront à nous du soin de les protéger du côté de l'Orient.

Evidemment on peut être un grand savant et raisonner comme un fou furieux sur certaines choses.
Mais M. Ostwald n'est pas seul. M. Ernest Hoeckel, dont la réputation égale celle de M. Ostwald, numérote les fruits de la victoire, et nous félicite déjà d'être sur le point de devenir Allemands.
D'après ma conviction personnelle, écrit-il, les fruits de la victoire les plus désirables pour l'avenir de l'Allemagne et en même temps pour l'Europe continentale fédérée sont :
1. Ecrasement de la tyrannie anglaise.
2. Pour cela l'invasion de l'Etat britannique des écumeurs de mer est nécessaire. Occupation de Londres.
3. Partage de la Belgique : la plus grande partie, occidentale, jusqu'à Ostende-Anvers, Etat confédéré allemand, - la partie nord-est à attribuer à la Hollande ; - la partie sud-est, au Luxembourg, agrandi, légalement Etat confédéré allemand.
4. L'Allemagne reçoit une grande partie des colonies britanniques, ainsi que l'Etat du Congo.
5. La France cède à l'Allemagne une partie des provinces frontière du nord-est.
6. La Russie est rendue impuissante par la reconstitution d'un royaume de Pologne soudé à l'Autriche-Hongrie.
7. Les provinces allemandes de la mer Baltique font retour à l'empire allemand.
8. La Finlande devient un royaume indépendant, uni à la Suède.
M. Emile Fedden, de Brème, le Dr H. Koerber, le professeur Peust, de Dossau, tous préparent à peu près la même cuisine. Et pendant que ces braves gens remuent scientifiquement la sauce à laquelle ils ont l'intention de nous manger, le kronprinz, voyant que le gibier ne se laisse pas faire, lui tend des pièges en douceur.
Mais le gibier décidément ne veut pas sauter dans la casserole.
Quelle malchance pour le chasseur ! Quel amer désappointement pour les savants cuisiniers d'Allemagne !
RENÉ MERCIER

SIMPLES COUPS DE SONDE
LEUR ARTILLERIE
semble chercher un point faible

Paris, 3 décembre, 15 h. 23.
En Belgique, canonnade assez vive contre Nieuport et au sud d'Ypres. L'inondation s'étend au sud de Dixmude.
De la Lys à la Somme, violent bombardement d'Aix-Noulette, à l'ouest de Lens.
Calme sur tout le front, de la Somme à l'Aisne et en Champagne.
Dans l'Argonne, plusieurs attaques ennemies ont été repoussées. Nous avons progressé légèrement.
En Woëvre, l'artillerie allemande a montré une certaine activité, mais les résultats ont été insignifiants.
En Lorraine et en Vosges, rien d'important.

L'HONNEUR APRÈS LE DANGER
M. Mirman, M. Grillon
la soeur Marie Rosnet

Paris, 4 décembre 1 h. 40.
L'Officiel publie les citations suivantes :
M. Mirman, préfet de Meurthe-et-Moselle, n'a pas cessé de prêter à l'armée son concours le plus éclairé. Il a organisé, souvent au péril de sa vie, l'assistance et le ravitaillement des populations ruinées par la guerre.
Son ascendant et la hauteur de son caractère préservèrent Nancy et le département des exodes qui, ailleurs, s'ajoutèrent aux désastres de la guerre.
M. Grillon, sous-préfet de Verdun, a pris les mesures les plus énergiques, les plus utiles pour rassurer les populations de son arrondissement et venir en aide aux habitants des villages ruinés par le feu ennemi et le pillage.
Mme Marie Rosnet, soeur de l'ordre de Saint-Vincent de Paul, supérieure de l'hospice de Clermont-en-Argonne, demeurée seule dans la commune, a fait preuve pendant l'occupation d'une énergie, d'un sang-froid au-dessus de tout éloge.
Ayant reçu de l'ennemi la promesse qu'il respecterait la ville en échange des soins donnés par les soeurs à ses blessés, a protesté auprès du commandant allemand contre l'incendie de la ville, faisant observer que la parole d'un officier allemand ne vaut pas celle d'un officier français.
Elle obtint ainsi l'envoi d'une compagnie de sapeurs qui combattit le feu.
Elle a prodigué aux blessés, tant allemands que français, les soins les plus dévoués.

NOS PROGRÈS EN
LORRAINE et en ALSACE

Paris, 4 décembre, 1 h. 50.
Communiqué officiel du 3 décembre, 23 heures :
Les seules nouvelles intéressantes se rapportent à notre aile droite et à la journée du 2 décembre.
Sur la rive droite de la Moselle nous avons occupé Isménil et le signal de Xon.
Dans les Vosges, nos troupes ont enlevé la Tête-de-Faux, au sud du village de Bonhomme, qui domine la crête frontière, et qui servait d'observatoire aux Allemands.
En Alsace, la station de Burnhaupt a été occupée par nos troupes, et nous nous installons sur la ligne Aspach-Pont d'Aspach-Burnhaupt.
(Isménil doit être le nom mal orthographié par le télégraphe, de Lesménil, à côté duquel se trouve le signal de Xon, au nord-est de Pont-à-Mousson, vers la frontière.
Burnhaupt et Aspach appartiennent au canton de Cernay, en Alsace.)

QUATRE MOIS DE GUERRE
UN RÉCIT
du « Bulletin des Armées »

Paris, 4 décembre, 17 h. 40.
BORDEAUX. - Sous ce titre : « Quatre mois de guerre », le Bulletin des Armées publie un rapport sur l'ensemble des opérations de guerre, du 2 août au 2 décembre :

Le rêve allemand déçu
Après avoir constaté que l'Allemagne fut déçue dans son espoir de nous terrasser en trois semaines, le rapport constate que les forces mobilisées à la frontière Ouest de l'empire représentent 52 corps d'armée, auxquels il faut ajouter 10 divisions de cavalerie.

Nancy inviolable
Tout en gardant l'espoir d'un coup heureux sur Nancy, l'Allemagne n'ose pas le risquer, en présence de la solidité de notre couverture, renforcée à la fin de 1913.

Le théâtre de la grande partie
Notre concentration s'achève librement. Elle devait être assez souple pour nous permettre de porter notre principal effort sur le terrain où l'ennemi montrerait le plus d'activité.
La violation de la neutralité belge démontre que c'est au Nord que se jouera la, grande partie.
Nous ne pouvons l'engager avant l'entrée en ligne de l'armée anglaise.
Nous cherchons donc à retenir, en Alsace-Lorraine, le plus possible de corps allemands.

De la retraite de Belgique à la victoire de la Marne
Le rapport résume ici les opérations en Alsace-Lorraine.
Des événements malheureux en Lorraine et en Belgique nous obligent à restreindre l'intensité de notre effort en Alsace.
Liège s'étant rendue, les Allemands cherchaient à s'avancer entre Givet et Bruxelles, et à prolonger leur mouvement à l'Ouest.
Les Anglais n'étant pas prêts, nous prîmes l'offensive dans le Luxembourg belge. Elle fut enrayée avec de grosses pertes pour nous.
Le 26 août, notre situation est la suivante : ou combattre sur place, dans des conditions périlleuses, ou reculer sur tout le front, jusqu'à la possibilité d'une reprise de l'offensive.
Le généralissime s'arrête au second parti.
Nous reculons donc, en ordre, attaquant l'ennemi pour l'affaiblir et le retarder.
Nos attaques de Saint-Germain et de Guise, le 29 août ; celles du 27 et du 28 août devant Nancy et dans les Vosges vont rendre possible l'offensive que nous préparons, en constituant une nouvelle armée sous le commandement du général Maunoury.
Mais l'ennemi progresse si rapidement que le général Joffre prescrit de reculer jusqu'à l'Aube, au besoin jusqu'à la Seine.

L'heure est venue de se faire tuer plutôt que de reculer
Le 5 septembre, les conditions recherchées par le généralissime sont remplies.
Il ordonne une offensive générale, disant que l'heure est venue d'avancer, « coûte que coûte, et de se faire tuer plutôt que de reculer ».
Dès le 8 septembre, l'attaque Maunoury contre la droite de l'ennemi produit son effet.
L'ennemi exécute une conversion face à l'ouest, présentant son point faible à l'armée anglaise qui passe la Marne le 9 septembre, prend de flanc l'armée allemande, aux prises, depuis le 6 septembre, avec l'armée Maunoury.
De son côté, l'armée d'Espérey passe également la rivière et repousse les forces allemandes. Elle appuie, à gauche, l'armée anglaise, à droite l'armée Foch.
C'est sur cette armée que les Allemands vont chercher la revanche de l'échec de leur droite, du 6 au 9 au soir.
Sa gauche prend, vers La Fère-Champenoise, de flanc la garde prussienne et les corps saxons.
Cette manoeuvre audacieuse décide du succès.
Les Allemands se retirent précipitamment. Le 11 septembre le général Foch entre à Châlons-sur-Marne.
A droite, l'armée de Langle de Cary avance, tandis que celle du général Ruffey se redresse vers le nord, précipitant la retraite des Allemands qu'accélèrent les opérations d'offensives des armées de Castelnau et Dubail vers l'Est.
Nous avions repris l'avantage, nous le conservâmes depuis.
Dès le 18 septembre, la résistance allemande entravant notre poursuite, une nouvelle bataille commençait.

La course à la mer
L'état-major allemand garde l'espoir de tourner notre gauche. Comme nous formons celui de déborder sa droite, il en résulte une lotte de vitesse, une véritable course à la mer.
Les Allemands ont sur nous l'avantage de former un concentrique, leur front abrégeant leurs transports.
Cependant, le mouvement de leur droite échoue. La victoire de la Marne est confirmée vers le 20 septembre.
De Castelnau forme une nouvelle armée, à gauche de celle de Maunoury. Il s'établit fortement dans la région de Lassigny-Roye-Péronne, appuyé, à droite, par les divisions territoriales du général Brugère.
Ce n'est pas encore assez pour atteindre notre but.
Le 30 septembre, l'armée de Maud'huy entre en ligne. Elle occupe la région Arras-Lens, prolongeant vers le nord, pour donner la main aux divisions sorties de Dunkerque.
Mais en présence de l'effort ennemi, ce n'est encore là qu'un cordon de troupes trop mince, trop tendu.
Sur la demande du général French, on décide le transport de l'armée anglaise de la région de l'Aisne à la région de la Lys.
L'armée belge, sortie d'Anvers, couverte par les marins anglais et français, vient renforcer dans la région de l'Yser la barrière qu'il faut créer et maintenir.

La bataille des Flandres
Les Anglais ne pouvant entrer en action que le 20 octobre, l'armée belge, manquant de munitions, le généralissime prescrit un nouvel effort.
Le 14 octobre, il charge le général Foch d'aller coordonner les opérations des armées du Nord.
Le 18 octobre, il met à sa disposition de nouveaux renforts, lesquels s'accroissent jusqu'au 12 novembre et constituent l'armée française de Belgique, sous le commandement du général Durbar, et opèrent de concert avec les Belges et les corps anglais, entre la mer et la Lys, contre douze corps d'armée allemands, plus quatre corps de cavalerie.

Le kaiser est là. - Ses excitations sont vaines. - On ne passe pas
L'empereur est présent. Ses proclamations rappellent aux troupes allemandes qu'il s'agit de frapper le coup décisif, soit passer, en longeant la mer pour atteindre Dunkerque, Calais ou Boulogne, soit percer vers Ypres et proclamer l'annexion de la Belgique.
Pour réussir, l'état-major allemand procède, durant trois semaines, à des attaques répétées et furieuses, en masses profondes.
Dès le 12 novembre, on peut établir le bilan de ces assauts. C'est pour nous la victoire.
En trois semaines, nous n'avons pas cédé un pouce de terrain et nous sommes installés d'une façon inexpugnable.

120,000 Allemands paient leur défaite d'Ypres
Dans la seconde quinzaine de novembre, l'action allemande est brisée. Elle se ralentit. Son artillerie même montre de moins en moins d'activité.
La bataille d'pres coûte 120.000 hommes à l'ennemi.
Jamais offensive plus soigneusement préparée, plus furieusement menée, ne subit un échec plus complet.

Guerre de siège sur le reste du front
Pendant cette grande bataille, la guerre continue sur tout le front, prenant le caractère d'une guerre de siège, de tranchée à tranchée.
En liaison directe avec celles du Nord, les armées de Maud'huy et de Castelnau tiennent, sans aucun fléchissement, de la mi-octobre à la fin novembre, sur le front de la Lys à Noyon. Depuis la fin octobre, elles progressent continuellement entre l'Oise et l'Argonne.
Les armées Maunoury, Franchet d'Espérey et de Langle de Cary trouvent devant elles des positions très fortes.
Le 26 septembre, elles repoussent, à l'est de Reims, une attaque générale rudement conduite.
L'empereur assiste à cet échec, comme il assista, huit jours plus tard, à celui d'Ypres.
De notre côté, à une offensive violente, nous substituâmes des opérations de moindre envergure, nous permettant souvent de gagner du terrain.
De l'Argonne aux Vosges, même situation.

Gardons une foi absolue dans la victoire
Le rapport conclut, précisant la situation de nos armées au début de décembre :
Nos forces sont égales à ce qu'elles étaient au début. La qualité de nos troupes s'est améliorée infiniment.
Tous nos soldats sont profondément imbus de leur supériorité. Ils ont une foi absolue dans la victoire.
Le commandement, renouvelé par des sanctions nécessaires, n'a commis, durant les trois derniers mois, aucune des erreurs constatées, et frappées, en août.
L'approvisionnement en munitions d'artillerie a largement augmenté. L'artillerie lourde, qui nous manquait, a été constituée et jugée à l'oeuvre.
L'armée anglaise a reçu, en décembre, de très nombreux renforts. Les divisions des Indes ont achevé leur apprentissage de la guerre européenne. L'armée belge, reconstituée, comprend dix divisions.

Les gros échecs allemands
Le plan allemand a enregistré des échecs d'une haute portée. Ce sont les suivants :
Attaques brusquées par Nancy ;
Marche rapide sur Paris ;
Enveloppement de notre gauche en août ; même enveloppement en novembre ;
Percée de notre centre en septembre ;
Attaque par la côte Dunkerque-Calais ;
Attaque d'Ypres.

Leur retraite est fatale et prochaine
Dans des efforts stériles, l'Allemagne a épuisé ses réserves.
Les troupes qu'elle forme aujourd'hui sont mal encadrées, mal instruites.
De plus en plus, la Russie affirme sa supériorité.
L'arrêt des armées allemandes est donc fatalement condamné à se changer en retraite.
Laissons à la presse européenne le soin de commenter et de juger l'oeuvre des quatre derniers mois.

SERVICE DES TRAINS
de Nancy à Lunéville

Depuis le jeudi 3 décembre, le service des trains est assuré entre Nancy et Lunéville :
Voyageurs et bagages, à la gare de Viller.
Marchandises à petite vitesse, à la gare de Chaufontaine.
Les tarifs seront appliqués de ou pour Lunéville.
Les billets seront délivrés et les bagages (30 kilos par voyageur) seront enregistrés au pont de Viller.
Un avis ultérieur indiquera la date de mise en service des deux gares de Viller et de Chaufontaine.
HORAIRE DES TRAINS
Nancy, départ. 4 h. 41 10 h. 41 16 h. 21
Pt de Viller, arr. 5 h. 50 11 h. 50 17 h. 30
Pt de Viller, dép.. 7 h. 17 13 h. 17 18 h. 17
Nancy, arrivée. 8 h. 21 14 h. 21 19 h. 21

LE DEPART DE LA CLASSE 1915

Les opérations des conseils de révision pour la classe de 1915, qui se poursuivaient sur les différents points du territoire depuis le 7 octobre dernier sont terminées depuis le 1er décembre. Grâce à l'empressement mis partout par les jeunes gens à se faire inscrire, puis à se présenter, l'effectif se trouvera sensiblement égal à celui de la classe précédente.
Beaucoup des conscrits de la classe de 1915 s'étaient entraînés à la marche et à la gymnastique depuis le jour de la mobilisation. Aussi les membres des conseils de revision ont-ils eu l'agréable surprise de constater qu'au point de vue de l'aptitude physique ils ne le cédaient en rien à leurs camarades de 1914 qui, pourtant, comptaient un an de plus.
La mise en route du contingent sera, d'ailleurs, effectuée très rapidement, de façon à être terminée vers le 20 décembre.

FORMATION DE LA CLASSE 1916

Paris, 4 décembre, 14 h. 50.
BORDEAUX. - Le Journal officiel publie un décret prescrivant que les tableaux de recensement de la classe 1916 seront dressés et affichés dans chaque commune, au plus tard le troisième dimanche de décembre 1914.
Contrairement à l'habitude, il ne sera pas constitué de commissions de réforme, ni de commissions médicales militaires pour la révision de la classe 1916.

NOS PROGRÈS EN ALSACE

Paris, 5 décembre, 0 h. 30.
Communiqué officiel du 4 décembre, 23 heures :
Sur l'ensemble du front, aucun incident notable.
Notre aile droite progresse dans la direction d'Altkirch.
On rend compte que, le 2 décembre, nous avons fait 991 prisonniers dans la seule région du Nord.

Quelques offensives de l'ennemi repoussées dans le Nord et dans l'Argonne
Bordeaux, 5 décembre, 15 h. 30.
En Belgique, canonnade intermittente, assez vive entre la voie ferrée, Ypres, Roulers et la route de Becelaere à Paschendaele, où l'infanterie ennemie a essayé, sans aucun succès, de gagner du terrain.
A Vermelles, nous continuons l'organisation des positions conquises.
De la Somme à l'Argonne, calme sûr tout le front.
En Argonne, plusieurs attaques de l'infanterie allemande ont étè repoussées par nos troupes, notamment à la corne nord-ouest du bois de la Grurie.
Quelques canonnades en Woëvre et en Lorraine.
En Alsace rien à signaler.

Nous leur enlevons leurs tranchées
DANS LE NORD ET EN ARGONNE
Ils s'acharnent sur Reims

Bordeaux, 5 décembre, 15 h. 46.
Au nord de la Lys, nous avons réalisé de sensibles progrès. Notre infanterie, attaquant au point du jour, a enlevé, d'un seul bond, deux lignes de tranchées ; le gain a été de 500 mètres.
En avant de Poësel, à mi-distance entre Dixmude et Ypres, nous avons pris, sur la rive droite du canal, une maison de passeur vivement disputée depuis un mois.
L'ennemi a tenté, sans succès, de nous obliger, par une attaque violente d'artillerie lourde, à évacuer le terrain conquis.
Dans la région d'Arras et en Champagne, canonnades intermittentes de part et d'autre.
Reims a été bombardée avec une intensité particulière. De notre côté, nous avons détruit, avec notre artillerie lourde, plusieurs ouvrages en terre.
En Argonne, la lutte est toujours très chaude. Nous avons enlevé plusieurs tranchées et repoussé toutes les contre-attaques.
En Lorraine et en Alsace, rien d'important à signaler.
Paris, 6 décembre, 0 h. 53.
Communiqué officiel du 5 décembre, 23 heures :
En Belgique, même activité que la veille.
Nous avons consolidé notre situation dans le Nord. La maison du passeur a été enlevée dans la journée du 4 décembre.
Sur le reste du front, rien d'important à signaler.

LA GUERRE A LA FRONTIÈRE DE L'EST
De Nancy aux Vosges

Paris, 5 décembre, 17 h. 08.
Un correspondant de l'agence Havas, qui a parcouru la Lorraine et les Vosges, raconte les opérations à la frontière de l'Est, depuis le début de la guerre.

Après Morhange et Sarrebourg
Il montre comment l'offensive des armées de Castelnau, Dubail et Bonneau, heureuse au début, se heurte, sur le front Morhange-Sarrebourg, à une organisation défensive extrêmement puissante et à de très nombreuses colonnes ennemies.
Nos attaques échouent. Les Allemande prononcent une offensive violente, surtout sur la droite de l'armée de Castelnau, qui est obligée de reculer dans la direction de Lunéville.
Ce mouvement oblige la gauche de cette armée à se replier vers Nancy, pendant que l'armée Dubail, également inquiétée, revient sur Baccarat.
Toutefois, les deux armées conservent leur liaison, et l'offensive allemande se brise contre la résistance de nos troupes.

La défense du Grand-Couronné
L'armée de Castelnau, non seulement arrête, mais refoule des attaques répétées contre le Grand-Couronné de Nancy.
L'attaque allemande a deux objectifs : le mont Sainte-Geneviève au nord ; le plateau d'Amance à l'est, deux positions défendues par l'extrême gauche du 20e corps.

Au mont Sainte-Geneviève
Les 21, 22 et 23 août, les Allemands bombardent ces positions, puis ils remontent, en colonnes profondes, les deux rives de la Moselle, bombardent Mousson et donnent l'assaut, inutilement.
L'ennemi est alors à quatre kilomètres des tranchées de Sainte-Geneviève. Il installe des pièces de grosse artillerie, tire deux mille obus dans les journées des 5 et 6 septembre.
Dans la soirée du 6 septembre, les Allemands débouchent au pied de Sainte-Geneviève lorsque, à cent cinquante mètres des tranchées, les batteries françaises tirent et crachent la mort dans leurs rangs.
L'ennemi surpris, oblique à gauche, sur les pentes de Sainte-Geneviève.
Le 314e régiment tient bon et force l'ennemi à abandonner la lutte, laissant un millier de morts sur le terrain.

Amance et Champenoux
A l'est de Nancy, la partie est non moins décisive. Les batteries lourdes françaises garnissant les tranchées sont réduites au silence. Il faut s'en remettre aux troupes qui manoeuvrent au bas du plateau.
Huit jours durant, la lutte se livre dans la forêt de Champenoux. Des renforts sont, envoyés à la 65e division, épuisée.

Nancy est sauvé
Finalement, l'ennemi, fatigué, bat en retraite, le 12 septembre, Nancy est sauvé.
Il est inexact que l'empereur ait fait charger les cuirassiers blancs.

La bataille de la Chipote
La gauche de l'armée du général Dubail, entraînée par la retraite de Morhange, se replia la première et fut rej ointe par sa droite.
Elle résiste trois semaines au col de la Chipote.
La division des chasseurs coloniaux remplace le 21e corps, appelé dans la Marne, et livre des combats légendaires, chassant enfin les Allemands dans les bois comme on chasse le sanglier.
Nos troupes croyaient à la victoire, quand, vers le 10 septembre, elles reçurent l'ordre d'abandonner le col. Elles ignoraient que, plus loin, dans la région de Nompatelize, le 14e corps avait dû céder du terrain.
Le 12 septembre, le général Dubail ordonnait de reprendre l'offensive. Bénéficiant de la victoire de la Marne, nos attaques, cette fois, obligeaient les Allemands à la retraite, avec des pertes énormes.

Le résultat de tant de bravoure
En résumé, les armées Dubail et de Castelnau, sans perdre un terrain appréciable, procurèrent au général Joffre le pivot pour effectuer :
1° La retraite ; 2° l'offensive.
Ces troupes ont soutenu la bataille la plus longue, la plus opiniâtre, sans connaître l'ivresse d'une victoire palpable.

Avec de telles troupes nous vaincrons
Le général Dubail a déclaré au correspondant de Havas que les soldats ont fait preuve de qualités d'endurance et d'opiniâtreté que personne ne soupçonnait.
Grâce à ces qualités et à l'organisation du haut commandement, nous avons obtenu les premiers succès. Grâce à elles, nous vaincrons.

LA RECONSTRUCTION DES VILLAGES LORRAINS

Nancy, 6 décembre.

I

La victoire définitive des armées de la Triple-Entente est maintenant certaine et l'on peut escompter la rançon que devra payer l'agresseur pour la réparation des ruines qu'il a causées, notamment dans les villages lorrains.
Mais les milliers de réfugiés des campagnes ravagées ne peuvent attendre la liquidation de ces comptes pour se reconstituer un foyer et cultiver à temps le coin de terre, gagne pain de leur famille.
L'Allemand leur a tout détruit et fait subir les horreurs d'une guerre sauvage, espérant, par ces exemples de terreur, ébranler la confiance du pays dans la victoire ; nos troupes elles-mêmes ont dû bombarder ces villages pour en débusquer l'ennemi et protéger le reste du territoire. Ces malheureux réfugiés ont donc en réalité subi des dommages d'intérêt commun, dont la charge incombe à la Nation qui, pour le moins, a l'obligation de gager les fonds d'indemnités.
Les départements éprouvés ont centralisé les évaluations de ces dégâts, mais, avant de procéder aux travaux de restauration, il semble utile de soumettre diverses questions à l'examen d'une Commission, groupant des compétences, des activités dévouées et désintéressées, dont la collaboration serait précieuse pour renseigner et seconder l'action parlementaire et l'autorité supérieure ayant pouvoir de décision.
L'exemple nous est d'ailleurs montré par le groupe parlementaire des régions envahies, et récemment, à Verdun, par M. le sénateur Humbert, MM. les députés Noël et Lebrun, le dévoué président du Conseil général de Meurthe-et-Moselle, qui, réunis comme frères d'armes, en profitent pour inspirer sur place des initiatives on vue de la réalisation pratique et prompte de cette oeuvre, nationale de reconstruction des villages détruits.
La question est complexe et comprend notamment : l'étude des moyens financiers permettant d'assurer au plus vite les disponibilités de fonds ou les crédits nécessaires ; la construction d'abris provisoires dans les communes, le choix judicieux des matériaux à employer, les conditions d'exécution des travaux, la réglementation des échanges ou redressements de parcelles, l'application de lois sociales relatives à la constitution du bien de famille et surtout à la santé publique, dont l'observation a été trop souvent méconnue.
Cette étude soulèvera nombre d'objections et de protestations de préjugés heurtés, d'habitudes contrariées. Il appartiendra à la presse de préparer l'opinion publique aux solutions de sage raison.
D'heureuses initiatives ont déjà réalisé partie de la restauration de villages partiellement détruits, tels que ceux d'Haraucourt et de Crévic, mais il faut une étude complète avant de procéder à la reconstitution d'un village entièrement détruit. Et ici se pose une question, toute de sentiment, mais qui a sa grande valeur pour ceux qui ont le culte de leur petite patrie.
Pendant neuf siècles, le pays de Lorraine, que le hasard des partages avait rendu presque indépendant, fut un éternel sujet de discorde entre ses voisins et périodiquement ravagé par les guerres ou les occupations militaires. Il venait de se donner à la France, quand la Convention découpa dans son territoire quatre départements français, dont une partie fut sacrifiée pour payer la rançon de notre défaite. Apres chaque tourmente, le paysan lorrain, obstinément enraciné à son sol, rebâtit à la même place la maison familiale, trouvant bois, pierre et chaux à la châtaigneraie, à la carrière et au four communaux, où l'on prévoyait des réserves pour les catastrophes futures. Il s'accommodait de moyens de fortune, mais respectait toujours scrupuleusement la tradition d'orientation, de distribution et d'aménagement intérieurs de ces logis, dont l'ensemble donne un caractère bien particulier aux villages lorrains.
Maintenant que la Lorraine, dans son intégralité, va redevenir française « pour toujours » et qu'enfin le paysan lorrain pourra asseoir définitivement son foyer, il renoncera bien volontiers à de vieux errements de nature à porter atteinte au mieux-être ou à la santé des siens, mais ce serait, d'un geste brutal, lui effacer tout son passé de tradition que de supprimer l'ordonnance générale et le jeu des lignes de son village, si on lui substituait une monotone cité rurale.
M. le Préfet de Meurthe-et-Moselle, administrateur avisé et humain, sait trop l'attention qu'il faut accorder aux impondérables, pour ne point assurer le respect de ces sentiments, lors de la réédification des villages.
Il trouvera d'ailleurs, à son choix, parmi les architectes et les entrepreneurs lorrains, des hommes capables de concevoir et d'exécuter avec les moyens économiques et durables de la construction moderne, une renaissance du vieux village lorrain, embelli, assaini.
MAURICE GRUHIER.

IMPRESSIONS DE LORRAINE

Paris, 6 décembre, 2 h. 20.
L'envoyé spécial de l'Agence Havas adresse ses impressions de voyage sur le front en Lorraine.
Visitant les hôpitaux de Nancy, les plus proches de la ligne de feu, il en rapporte la certitude, que, malgré le nombre des malades, supérieur à celui des blessés en raison du genre de guerre et des intempéries, nos troupes dans l'ensemble se portent mieux qu'en temps de paix.
Il relève le dévouement des nombreuses Françaises enrôlées pour soigner les typihiques, les fiévreux et les contagieux.
L'envoyé de l'Agence Havas a vu à l'hôpital de Nancy, des preuves irréfutables de la barbarie allemande, mutilant des blessés sans défense sur le champ de bataille.
Il a constaté également les progrès considérables réalisés depuis le début de la guerre dans l'organisation de notre service de santé et aussi le désir intense de nos troupes, malgré les précédentes pertes, d'aller enfin de l'avant, car elles font actuellement de l'ennemi ce qu'elles veulent.
L'envoyé de Havas a visité Gerbéviller, témoignage navrant de l'incompréhensible folie allemande de destruction, accomplie en riant.
Les Allemands fusillèrent, dans cette petite ville, 60 citoyens, violèrent et assassinèrent plusieurs femmes, et incendièrent tout après s'être enivrés de vin et d'alcool, notamment le château de Lambertye, renfermant des collections qui valaient plusieurs millions.
L'envoyé de Havas a fait, au retour, le pèlerinage de Domrémy, où un registre déposé à la porte de la maison de Jeanne d'Arc porte, de nombreuses prières à l'adresse de l'héroïne nationale, afin qu'elle boute les Allemands hors de France, le plus tôt possible.

LE DUEL D'ARTILLERIE
Nos pièces lourdes veulent égaler notre 75
NOS PROGRÈS CONTINUENT EN ARGONNE

Bordeaux, 6 décembre, 15 h. 45.
En Belgique, non loin de la maison du passeur, dont la prise a été signalée hierr notre artillerie lourde a écrasé un fortin allemand. L'ennemi a vainement tenté de nous reprendre Weindreft. Sur le reste du front nord, calme absolu.
Il en a été de même dans la région de l'Aisne.
En Champagne, notre artillerie lourde, très active, a contrebattu avec succès les batteries de l'adversaire.
Dans l'Argonne, la guerre de sape se poursuit. Nous continuons à progresser lentement, repoussant toutes les attaques de l'ennemi.
Nous avons aussi progressé légèrement dans la région sud-est de Varennes ; l'artillerie allemande y a été réduite au silence.
Suc le reste du front, aucun fait notable à signaler.

LES TAUBES DANS LA MEUSE

Bar-le-Duc, 6 décembre.
Un taube abattu
Un Taube, qui venait de survoler Bar-le-Duc et avait dû rebrousser chemin vers l'Argonne, sous les feux de salves, a été abattu par un obus de 75, près de Chaumont-sur-Aire.
Appareil et aviateurs furent retrouvés carbonises. Les aviateurs allemands montant ce Taube étaient au nombre de trois.

Un autre survole Commercy
Vendredi après-midi, un Taube a laissé tomber quatre bombes sur Commercy.
Trois sont tombées sur la voie ferrée sans faire beaucoup de mal, la quatrième s'est perdue dans la rivière.

A REVIGNY
Pillage, Incendie, Atrocités

M. Jules Gaxotte, notaire, maire de Revigny, qui habitait rue de Vitry, dans la maison de M. Ficatier, grand-père de M. Poincaré, aujourd'hui détruite par le feu, a fait le récit suivant à un envoyé spécial du « Petit Parisien » :
« Le 6 septembre, à 2 heures de l'aprèsmidi, les Allemands envahirent Revigny. Le général von Eithel, commandant la 3e brigade de cavalerie, et son état-major s'installèrent dans une confortable maison, chez M. Simaire, à l'extrémité ouest de la ville. Trois heures plus tard, le kronprinz arriva avec une suite nombreuse. Il mit pied à terre, visita la propriété et, ne la trouvant sans doute pas assez sûre pour sa précieuse personne, n y séjourna qu'une demi-heure. Dans ce laps de temps, il alla à la garde-robe, en se faisant garder par quatre de ses aides de camp en armes. On le vit remonter à cheval et s'éloigner au grand trot vers un château des environs.
Cependant un cordon de sentinelles avait été établi en avant de Revigny, dans la direction du sud. Toutes les troupes bivouaquèrent autour de la ville.
A la tombée de la nuit, entre chien et loup, à l'heure propice pour les mauvais coups, les soldats se livrèrent à un pillage en règle. Quand ce fut fini, les torches incendiaires furent allumées. Une partie de Revigny fut la proie des flammes. Toute la nuit, l'incendie projeta au loin ses lueurs sinistres.
Au matin, des coups de feu éclatèrent.
L'artillerie française, établie sur la voie romaine, près de Wassincourt, attaquait.
Le combat dura toute la journée, sans résultat décisif de part et d'autre. A 8 heures et demie du soir, comme la veille, le feu fut mis aux maisons par les Allemands.
Quand le jour se leva, on put contempler la besogne accomplie. L'hôtel de ville, un gracieux édifice Louis XIII ; l'église, un monument historique classé ; les deux études de notaire, les bureaux de l'enregistrement, un grand nombre d'habitations particulières - entre autres celle de M. Maginot - étaient anéanties. Toutes les archives municipales et les minutes d'actes notariés étaient consumées.
La destruction par le feu avait été organisée méthodiquement. Des autos avaient amené des fûts de pétrole et des sachets inflammables. En service commandé, des soldats disposèrent les matières le long des maisons, en s'appliquant à faire de l'ouvrage régulier. A un signal, des grenades furent lancées sur les foyers préparés. Une gerbe de feu monta vers le ciel.
Les maisons étaient, d'ailleurs, complètement mises à sec. Les caves avaient été vidées, des mobiliers précieux, des pianos, chargés sur des camions et envoyés en Allemagne.
Entre temps, les Allemands avaient pris des otages parmi les soixante habitants demeurés à Revigny. Trois d'entre eux ont été emmenés au loin et on ignore absolument le sort qui leur a été réservé. Ce sont M. Thomas, ancien employé de chemin de fer retraité, chef de district ; M. Grenier, manouvrier, et M. Jacquemart, ferblantier. C'étaient des hommes d'environ 60 ans qui ne se livrèrent à aucun acte d'hostilité envers les envahisseurs.
Cependant, tous les habitants avaient été fouillés et dépouillés de leurs montres, de leurs bijoux et de leur argent par des soldats. Les actes de brigandage étaient accomplis sous l'oeil indifférent des officiers.
La journée du 8 fut relativement calme. Le lendemain, un aviateur français ayant repéré le quartier général, lança plusieurs bombes sur la maison. Onze Allemands furent tués, dix blessés et 35 chevaux furent mis en pièces. Les canons et les mitrailleuses firent rage contre le hardi pilote. Ce fut en vain. Il regagna nos lignes sain et sauf.
La grande bataille qui se livra le 10, entre Wassincourt et Magnéville, et tourna à notre avantage, sema la panique chez les Allemands. Le 11, au petit jour, ils s'enfuirent en toute hâte. Les Français apparurent bientôt. Revigny était délivrée.
Hélas ! avant de disparaître, les Barbares trouvèrent le temps de commettre une atrocité. Un garçon de quinze ans, le jeune Perrotin, accusé d'avoir communiqué avec les Français, fut mis contre un mur et fusillé sous les yeux de sa mère et de sa soeur. Enfin, plusieurs cadavres d'habitants furent trouvés dans les chambres la tête fracassée.

CIRCULAIRE RELATIVE
au Retrait des Allocations ou Majorations dans certains cas d'indignité

Les femmes nécessiteuses dont le soutien de famille est sous les drapeaux et qui, pour cette raison, reçoivent l'assistance de la Nation ont droit à notre respect et à notre fraternité.
C'est encore un moyen de leur témoigner ce respect que d'écarter de leurs rangs quelques femmes sans dignité, qui risqueraient de jeter sur les autres une déconsidération regrettable.
J'ai pris, en conséquence, les deux décisions suivantes :
1° Toute femme dont la conduite sera scandaleuse, notamment toute femme dont on aura constaté l'état d'ivresse, sera considérée comme n'ayant pas besoin, pour vivre, des secours de la Nation, et indépendamment bien entendu de poursuites judiciaires éventuelles, toute allocation devra lui être immédiatement supprimée (il sera pourvu, s'il y a lieu, aux besoins des enfants par des secours en nature qui leur seront remis directement) ;
2° Nos populations lorraines regardent avec raison comme un malheur public que, dans une commune, l'école ait été incendiée ou détruite, et qu'ainsi les enfants soient contraints de rester dans la rue. Bien coupables sont les mères qui, dans les communes plus heureuses où l'école est ouverte, négligent d'y envoyer leurs enfants. Dans tous les cas de ce genre, si l'enfant ne va pas à l'école, sans que son absence soit justifiée par quelque raison sérieuse, il sera considéré comme n'étant pas à la charge de la mère ; il sera admis sans qu'il soit besoin d'autre enquête que, par quelque moyen illicite, la mère tire parti de son travail ; et par suite sera supprimée immédiatement à la mère la majoration de 0 fr. 50 par jour qui lui avait été accordée, au nom de l'enfant.
Je compte sur MM. les maires et MM. les instituteurs et institutrices pour m'aider à appliquer cette double disposition, et par avance je les remercie de leur concours.
L. MIRMAN
Nancy, le 6 décembre 1914.

NOTES DE CAMPAGNE

X..., 6 décembre. - Eh ! bien, nous X., fêté, hier soir, la Saint-Nicolas au avons retour des tranchées. Nous avons, en effet, deux Nicolas à l'escouade. L'un est un rude mineur de Chaligny, l'autre un bon propriétaire de Sornéville. Ils offrirent royalement du vin dans les bidons.
Une lampe de faible puissance éclairait la vieille cuisine lorraine, à l'âtre immense, où nous étions rassemblés. Notre hôte, M. M..., avait bien voulu se joindre à nous. Et c'était une scène de « clair obscur » qui aurait ravi un Rembrandt.
Puis l'on chanta. C'est dans les chansons que passe l'âme de la race. Leur forme est loin d'être impeccable, mais que de sentiments français elles expriment ! Elles évoquent la grande épopée, qu'égalera peut-être celle que vivent nos camarades, le rire de Kléber, le sourire de Marceau...
Et le Parisien nous dit des choses sentimentales qu'en temps ordinaire on dédaignerait volontiers. Mais maintenant elles rappellent tant de choses absentes !
Et, dans notre écurie, nous nous couchâmes assez tard ce soir-là. Mon voisin le cheval « Mousse », avait, dans la pénombre, un vague aspect de bourrique épiscopale.

Un « Avis mortuaire » paru dans l'« Est » annonce le décès d'un adjudant du 169e, inhumé au cimetière militaire de Montauville. Je suis passé, il y a quelques semaines, devant ce cimetière, et un képi d'adjudant avait été placé sur l'une des tombes merveilleusement décorées. Le cimetière militaire de Montauville se trouve sur la grande route non loin de Maidières, et la pensée émue de tous les soldats qui passent sur cette route de bataille va vers les pauvres morts.
De plus en plus nous avons foi d'ailleurs en la victoire. Le haut commandement a su faire de nos camps retranchés d'incomparables forteresses...
Nous travaillons le dimanche comme les jours ordinaires et nous avons passé ce 6 décembre à porter de lourdes claies. Nous étions chargés comme le père Fouettard lui-même, mais de drôles de jouets.
Jamais nous n'avons mieux compris que, par cet hiver, tout ce que comportent les noms : travail, devoir et abnégation.
PIERRE LEONY.

CORRESPONDANCE AVEC L'ALSACE

L'Administration des postes veut bien nous communiquer les listes des localités occupées en Alsace (à compléter ultérieurement) et avec lesquelles la correspondance postale est dès maintenant acceptée :
Wildenstein, Kruth, Oderen, Felleringen, Urbeis, Storkensohn, Mollau, Huesseren, Wesserling, Mitzach, Ranspach, Saint-Amarin, Malmerspach, Moosch, Geishausen, Altenbach, Goldbrech, Weiller, Bitschweiler, Thann, Vieux-Thann, AltThann.
Affranchissement : service intérieur français, 0 fr. 10.

NOTRE OFFENSIVE HEUREUSE
s'accentue
SUR LES BORDS DE L'YSER

Paris, 7 décembre, 15 h. 18.
Dans la région de l'Yser, nous continuons à attaquer les quelques tranchées que l'ennemi a conservées sur la rive gauche du canal.
Dans la région d'Armentières et d'Arras, comme dans celles de l'Oise et de l'Aisne et, en Argonne, rien à signaler, sinon, d'une façon générale, la supériorité de notre offensive.
En Champagne, notre artillerie lourde a pris, à diverses reprises, un avantage très marqué sur l'artillerie ennemie.
Rien de nouveau sur le front Est, où les positions des jours précédents ont été maintenues.
Paris, 8 décembre, 0 h. 43.
Voici le communiqué officiel du 7 décembre, 23 heures :
En Belgique, les Allemands ont bombardé oestdunkerque, à quatre kilomètres à l'ouest de Nieuport.
Entre Béthune et Lens, nous avons fini par enlever le village de Vermelles et la position du Rutoire, à l'est de laquelle nous bordons la voie ferrée.
Avance assez sensible de nos troupes dans la région de Rouvroye, Parvillers, Le Quesnoy-en-Santerre.
Rien d'autre à signaler.

DANS LA WOËVRE

Le concert interrompu
Sous ce titre, notre confrère André Tudesq, qui visite en ce moment l'Argonne et la Woëvre, raconte un bien amusant et bien pittoresque épisode. La scène se passe à Woel, dans la Woëvre, près des étangs de la Grande-Parrois, où le commandant allemand von Strand a eu l'idée de faire donner un concert, chaque jeudi après midi.
« Le quatrième jeudi arriva, raconte M. Tudesq : il est récent, 26 novembre. Si, par aventure, il vous avait été donné, cette nuit-là, de cheminer aux approches de Riaville, à neuf kilomètres de Woel, vous auriez pu noter un grand mouvement d'hommes et de batteries.
On alignait, gueule au ciel, sous des abris de branches, 75 et rimailhos. Le commandant en chef était là. Le colonel Dandelot, un de nos plus jeunes grands maîtres de l'artillerie, tint lui même à mettre les hausses. Les artilleurs riaient, d'un rire secret, plein de malice. En vérité, une bonne farce s'apprêtait.
A trois heures, sur la place de Woel, selon les habitudes presque rituelles, lesvingt musiciens pénétrèrent au pas de parade. De sa blanche limousine sort l'Excellence de haute graisse. Dans un fauteuil de velours rouge, elle cale ses fortes assises. Les hobereaux se rangent en demi-cercle. Et...
Et... comme le chef d'orchestre frappe sur son pupitre les trois coups de l'ouverture, voici qu'un premier obus tombe, un, second, puis d'autres encore. Le piston devait commencer : héroïque, il tente sa première note : un « couac » affreux s'évade de son cuivre. L'alto vient à la rescousse : on dirait une basse-cour en délire.
Les obus pleuvent. Les partitions volent au vent. Musiciens et hobereaux tombent ou fuient. La limousine est éventrée : on, doit hisser Son Excellence sur un convoi d'ambulance qui prend à toute allure la route de Chambley.
Vingt et un coups de canon ont été tirés vingt et un exactement, le nombre réglementaire du salut aux grands chefs.
« Politesse pour politesse ! a déclaré le général commandant en chef qui présidait à ce nouveau concert (et de qui je tiens l'anecdote)... nous voilà quittes... »
Les tranchées de Woel étaient à douze-cents mètres. »

Ils seraient à court de munitions
Voici deux jours, lors d'une rencontre qui tourna à notre avantage, à Maizeray, nous avons pris deux mitrailleuses. Elles portaient sur leur affût ce cartouche démonstratif : « Festung Kaiserin » (fort de l'Impératrice), lequel est un des plus importants de la première enceinte de Metz. Or, au dire des artilleurs, les mitrailleuses, dans un fort, sont des pièces qu'on ne risque qu'à la dernière extrémité.
Une autre preuve. Les Allemands bombardent ce lundi le petit village de Doncourt-aux-Templiers. Selon leur importance stratégique ou leur population, on sait, pour parler un langage américain, ce que « valent » tel ou tel bourg. Celui-ci, à coup sûr, valait cinquante obus. Aux premiers jours de guerre, les Allemands n'auraient pas manqué de s'en tenir à ce chiffre. Lors de l'attaque, dix marmites de 21 sont tombées sur Doncourt ; quatre n'ont pas éclaté. Les services de l'armée ont étudié avec soin l'état de ces projectiles. Deux déductions s'imposent : l'ennemi se fait économe, ses munitions, hâtivement faites
sont d'une qualité médiocre.

L'APPEL DU CONTINGENT
de la classe 1915

Le ministère de la guerre vient de publier l'arrêté relatif à la répartition entre les corps de troupe du contingent de la classe 1915 et des ajournés des classes 1913 et 1914.
Le total des appelés est de 220.000, dont 210.340 sont affectés à l'infanterie. L'artillerie ne reçoit que des ouvriers, principalement des bourreliers et des maréchaux-ferrants (2.500 en tout, à raison de 30 en moyenne par régiment). Le génie reçoit 4.000 hommes : colombophiles, employés des chemins de fer et des postes, électriciens, mariniers. Les troupes d'aéronautique, 500 hommes. Aucune affectation ne sera faite dans la cavalerie.
On voit donc que la presque totalité du contingent est affectée à l'infanterie. Chaque régiment reçoit 1.010 hommes ; chaque bataillon de chasseurs, 600; chaque groupe cycliste, 100.
Les jeunes soldats seront mis en route au dates ci-après :
Le 15 décembre, ceux des 1re, 4e, 11e et 14e régions ; le 16, ceux des 2e, 7e, 13e et 18e régions ; le 17, ceux des 6e, 9e, 12e et 15e régions ; le 18, ceux des 3e, 10e, 16e et 20e régions ; le 19, ceux des 5e, 8e, 17e, 21e régions et du gouvernement militaire de Paris.

LA LORRAINE A PARIS
A Longuyon et à Metz

Paris, 8 décembre.
Les Lorrains à Paris, nous les rencontrons surtout sous la forme de réfugiés. Leur conversation est parfois d'un terrible intérêt. Voici par exemple une dame de Longuyon qui nous parle des souffrances de sa ville natale. Nous donnons son récit sans l'arranger, dans le désordre des phrases hachées, trouvant plus tragique encore ce pêle-mêle de renseignements qui tombent comme des pelletées de terre sur un cercueil.
« M. et Mme Jolas étaient à l'ambulance (maison Parence) ; M. Delorme, le pharmacien de la Grand'Rue, et sa femme ont été trouvés morts dans leur cave ; M. le curé Braux et M. l'abbé Persyn, vicaire, accusés d'avoir transmis des dépêches aux Français, ont été jugés sommairement et fusillés fin août, du côté de Beaulieu ; c'est un jeune Italien, Libera Jeannot, qui a dû les enterrer sur place - sans cercueil. Il y eut 44 civils fusillés, plus 21 jeunes gens de 15 à 17 ans. Mme Pellerin (côte de Froidcul) a été fusillée ; Mme Meyer, du même pays, est devenue folle. Ayant vu des bras et des jambes amputés à l'ambulance, elle s'empara d'un bras, le pressa sur sa poitrine et courut se jeter à la rivière où elle se noya. La petite Marie-Louise Causier, de 12 ans, fut collée au mur, avec sa tante, Mme Biguet, et on les mit en joue, sans les exécuter cependant. Elles furent enfermées dans une cave, avec M. Elysée Michel, qui avait courageusement offert sa vie pour racheter la leur. L'ancien pensionnat des Frères fut le théâtre d'orgies et d'atrocités. La fille de M. Florentin (quartier de la Côte) fut fusillée; la maison Naudin pillée. Les dames Marie furent également conduites à la fontaine où elles devaient être fusillées avec M. Tainel. Une attaque des Français les sauva. La ville a été incendiée le 24 août et les murs branlants abattus. Mme Vernier, dont la maison était en flammes, se sauva chez Mme Mafféi ; un soldat braqua son fusil sur elle et l'aurait tuée sans l'intervention de Mme Mafféi, qui vit elle-même sa maison flamber quelques heures plus tard. L'étude de Me Julliac, notaire, a été pillée, mais sa maison est restée debout, la seule dans cette rue, avec celle de M. Morin père. Les quartiers de Froidcul et la Gaillette sont détruits. Les maisons de MM. Bedel, percepteur, Jenyen, Fordoxel furent pillées ; Mme Musquin, rentière rue Carnot, avait caché 30.000 francs de valeurs, la cachette fut découverte et les titres volés. M. Valentin, les deux messieurs Martinet, M. Delcourt Emile, M. Bosseler, le fils Pierson (quartier de la Gaillette) ont été fusillés. M. Rollin (quartier des Frères) a été obligé d'enterrer lui-même son fils, fusillé. M. Valentin a été enterré dans le jardin Mauchamp. M. Emile Chollet et sa femme, avec la famille Schmitt, ont été enfermés dans leur cave pour y être brûlés, mais ils ont pu s'échapper par une porte de derrière. M. Feuillade est maire ; MM. Naudin et Veydert sont adjoints. Mme Pourel, mère, a été trouvée morte dans son jardin et enterrée sur place... »
Voici, d'autre part, des nouvelles concernant Metz :
Dès le début de la guerre, les Messeins à tendances françaises étaient depuis longtemps notés par la police ; ils furent expédiés au fin-fond de la Prusse ou emprisonnés à Erenbreistein, - cependant quelques Français étaient restés. On vient de les évacuer et ils ont regagné la France par la Suisse. L'un d'eux, qui a quitté Metz le 30 novembre, nous dit que leur personne ne fut pas molestée pendant leur séjour dans la place, mais qu'on les injuriait fréquemment et qu'il leur était interdit de parler français. Ils devaient se présenter à un bureau spécial deux fois par jour et dans le besoin de justifier cette mesure rigoureuse, on leur affirmait qu'en Angleterre, en Russie et en France, les Allemands étaient obligés de se présenter toutes les deux heures - on agrémentait cette visite de toutes les fausses nouvelles sorties de l'imagination déréglée de l'agence Wolff. Pour le voyage, les évacués durent se munir de passeports avec photographie, qui furent repris à la frontière, à Siguen. Le passage en Suisse fut excellent et l'accueii fut des plus cordiaux ; le transport et la nourriture étaient accordés gratuitement.
On entendait beaucoup le canon dans les derniers jours.
Enfin, il résulte de renseignements récents concernant Longwy que l'existence y est devenue à peu près tolérable, à la condition de se mettre, comme disaient les Grecs, un boeuf sur la langue. Les Longoviciens préféreraient se le mettre d'une façon plus comestible. Cependant la population trouve à s'alimenter, à un marché quotidien, et à des prix raisonnables.
Gustave VERNON.

LA BATAILLE DE LOISY & SAINTE-GENEVIÈVE

Franc-Mohain, de l'« Echo de Paris » :
« Pendant les journées du 5 septembre et du 6, et se prolongeant toute la nuit, une canonnade ininterrompue avait « arrosé » de plus de deux mille obus les alentours du cimetière de Loisy et les pentes de Sainte-Geneviève...
Le 6, vers la fin du jour, les premières troupes allemandes commencèrent à déboucher du bois de Facq ; elles marchaient fifres en tête ; pour leur donner du courage, la plupart des soldats avaient été enivrés : tous leurs bidons, que l'on ramassa, avaient été remplis d'eau-de-vie.
Ce fut un rude combat, combat de nuit, combat confus.
Les Bavarois s'avançaient bravement ; les cadavres de nombre d'entre eux furent retrouvés parmi l'enchevêtrement des travaux de défense ; ils serraient encore dans leurs mains les cisailles pour couper les fils de fer...
D'autres, il est vrai, étaient tombés, frappés d'une balle à la nuque : le revolver de leurs officiers n'avait-il pas dû arrêter les fuyards ?
Une nuit d'enfer : ces champs à flanc de coteau, où nous voyons paître maintenant quelques vaches pacifiques, sont encore labourés d'obus.
Ce que purent être la fougue, la vaillance entêtée de nos troupes contre les assauts sans cesse renouvelés des troupes allemandes, ces tombes le prouvent.
A un moment, l'une des batteries qui défendaient Sainte-Geneviève dut cesser le feu, ayant épuisé toutes ses munitions.
Alors tous les servants et leurs officiers coururent au village, auprès du commandant de Montlebert, pour lui réclamer des fusils, des baïonnettes ; et ils repartirent à la défense des tranchées, avec l'infanterie.
Cependant, de la rive gauche de la Moselle les batteries françaises, qui devaient soutenir notre défense, ont été délogées et remplacées par des batteries allemandes.
La position que nous occupons à SainteGeneviève se trouve prise entre les deux feux de ces nouvelles batteries ennemies, et de celles qui sont installées déjà sur les hauteurs de Mousson.
On téléphone au commandant de Montlebert l'ordre de se replier sur sa ligne de retraite : le commandant n'entend pas ; une heure se passe, - sous la mitraille ; on téléphone encore, le commandant ne veut toujours rien entendre.
Il déclare enfin qu'il ne se retirera que sur un ordre écrit ; un officier le lui apporte ; au même instant, un obus fait s'effondrer la petite maison où le commandant de Montlebert se tenait, et il roule à terre, lui et tous ceux qui l'entourent...
Il se relève, à peine blessé ; mais je crois bien que, dans son coeur, à cette minute, il regrette de n'avoir pas été tué sur le coup, plutôt que d'être contraint, maintenant, à faire sonner la retraite...
Retraite de quelques heures : l'ennemi, trompé sur l'importance des forces qu'on lui opposait, par la furieuse énergie de la résistance, démoralisé par les pertes considérables qui lui avaient été infligées, se repliait en même temps, et, lui, pour de bon...
Le 7 au soir deux compagnies d'infanterie française réoccupaient Sainte-Geneviève : et les Allemands ne se sont plus risqués à s'en approcher. »

RENOUVEAU D'ACTIVITÉ
Nous continuons à progresser

Bordeaux, 8 décembre, 16 h. 10.
Pendant la journée du 7, l'ennemi s'est montré plus actif que la veille, dans la région de l'Yser et aux environs d'Ypres. Notre artillerie a riposté avec succès.
Dans la région d'Arras, une très brillante attaque nous a, comme nous l'avons annoncé, rendus maîtres de Vermelles et du Rutoir.
Vermelles était depuis près de deux mois le théâtre d'une lutte acharnée. L'ennemi y avait pris pied le 16 octobre et, du 21 au 25 octobre, il avait réussi à nous rejeter hors de cette localité. Depuis le 25 octobre, des opérations de sape et de mine nous avaient ramenés pied à pied jusqu'aux lisières et le 1er décembre, nous avions enlevé le parc et le château.
Dans la région de l'Aisne et en Champagne, quelques combats d'artillerie. Notre artillerie lourde a dispersé plusieurs rassemblements ennemis.
En Argonne (bois de la Grurie) et au nord-ouest de Pont-à-Mousson (bois Le Prêtre) nous avons gagné un peu de terrain.
Sur le reste du front, rien à signaler.
Paris, 8 décembre, 23 heures.
En Belgique, une violente attaque allemande sur Saint-Eloi, au sud d'Ypres, a été repoussée.
La lutte est toujours très vive dans les forêts et à l'est de l'Argonne.
Aucun autre incident notable.

AUTOUR DE MONTMÉDY

Du « Bulletin meusien » :
Un officier aviateur de Verdun, qui a survolé Montmédy rapporte que la ville a peu souffert et qu'on n'y voit pas trace de dégâts.
Une famille de cette ville a pu, par une lettre datée du milieu d'octobre et passée par la Suisse, faire savoir que la ville était calme et ses habitants pas trop malheureux.
On annonce d'autre part qu'un certain nombre d'habitants de tout âge et des deux sexes ont été emmenés en captivité en Allemagne, sans motif, contrairement au droit des gens ; une lettre de l'un d'eux, M. Bautquin, maire de Réville, âgé de 72 ans, datée de son lieu d'internement, confirme le fait.
A Damvillers, les Allemands ont installé dans la maison de M. Goujon, pharmacien, une imprimerie, et ont mis les horloges à l'heure allemande.
Un sous-officier de l'armée de Verdun qui a effectué des reconnaissances dans le canton de Spincourt, nous a informé que les villages de la région, Billy, Muzeray, Mangiennes, ne paraissent pas avoir trop souffert et qu'on aperçoit au loin les toits rouges des maisons, ce qui fait supposer que la plupart des habitations sont encore debout et pas trop dégradées.
On nous communique la carte suivante adressée par une Damvilloise, réfugiée à Verdun, à un de nos amis : « Voici ce que j'ai pu savoir de Damvillers : 45 hommes prisonniers : Lefèvre, juge de paix ; Lehuraux, le curé-doyen, Rouyer, Renel, Barnier, Haumont, Prudhomme, Ygrec, Jules Dutertre, Toussaint, Trouslard, Périn Génin, Pillot Charles, etc., ils sont tous ensemble, les femmes et enfants d'Azannes et Flabas sur les frontières de l'Autriche, en Bavière. »
Une autre personne de Romagne-sous-lesCôtes écrit : « Romagne a été bombardée par des pièces de marine française ; 80 personnes ont été prises à Ornes, 18 à Maucourt et enfermées dans l'église de Romagne ou de Mangiennes. Mes parents d'Azannes sont pris aussi.
« Louis Gaude a reçu une lettre de sa femme, prisonnière en Saxe ou en Bavière; avec sa mère, sa belle-mère, ses deux enfants, Mme Poupard (fresquaine), Justine Gilles, sa mère et M. Henrion.
« Les Français ont tiré plus de 600 obus sur Romagne, où les Allemands ont construit un fort, ainsi qu'un Decauville de Romagne à Spincourt ». (20 novembre.) Les Allemands occupent Grémilly, près Damvillers, et y auraient fusillé Alexandre Massard, Jean-Baptiste Collignon, Joseph Cochenet, René Antoine, Gillet (sabotier) et d'autres, ils auraient emmené en captivité en Allemagne 70 habitants du pays, dont Léon Jacquart, de Grémilly, et un boulanger d'Ormes, Léon Lajouc.
A Dannevoux, dont presque toute la population s'était sauvée, les Barbares ont saisi les 30 habitants restés ; ils ont fusillé les 10 premiers et emmené comme otages les 20 autres.
Quant au village, qui avait déjà souffert du bombardement, ils l'ont complètement détruit par l'incendie méthodique.

CE QUE LES ALLEMANDS
occupent encore en France

Pour se rendre compte des progrès réalisés par nos troupes, il convient de se reporter au début de septembre avant la bataille de la Marne.
A cette époque, les Allemands occupaient une partie du pays, dans la proportion suivante :
Nord, 80 % de sa superficie ; Pas-de-Calais, 35 % ; Somme, 50 % ; Oise, 55 % ; Seine-et-Marne, 20 % ; Aisne, 100 % ; Marne, 90 % ; Aube, 7 % ; Ardennes, 100 % ; Meuse, 55 % ; Meurthe-et-Moselle, 70 % ; Vosges, 20 %
Aujourd'hui, les Allemands occupent :
Nord, 60 % ; Pas-de-Calais, 30 % ; Somme, 16 % ; Oise, 8 % ; Aisne, 55 % ; Marne, 12 % ; Ardennes, 100 % ; Meuse, 30 % ; Meurthe-et-Moselle, 25 % ; Vosges, 2 %
En Seine-et-Marne et dans l'Aube, il n'y a plus d'Allemands.
En deux mois, nos troupes ont libéré la moitié du territoire. C'était à souligner.

A PONT-A-MOUSSON

Nancy, 8 décembre.
M. le préfet de Meurthe-et-Moselle s'est rendu hier à Pont-à-Mousson. Dans la salle de la Mairie, il a salué les membres du Conseil des notables, leur a dit avec quelle ardente sympathie la population de Nancy et de toute la partie non occupée du département suivait les épreuves des habitants de Pont-à-Mousson et quelle admiration elle ressentait pour leur vaillance.
Plus de trente bombardements successifs, commençant en général de façon inopinée, tantôt le jour, tantôt la nuit, tous contraires aux lois de la guerre, sont une dure épreuve pour les nerfs d'une population qui a dû, entre temps, subir la charge matérielle et morale de l'occupation ennemie, et les habitants de Pont-à-Mousson l'ont supportée et la supportent encore avec une superbe crânerie.
M. L. Mirman a félicité le Conseil des notables et de son esprit d'initiative grâce auquel le ravitaillement était depuis un temps notable déjà assuré de façon normale, et de son esprit de solidarité qui s'est notamment manifesté dans l'organisation des soupes populaires.
Les Allemands envoyant en ce moment, pour ne pas en perdre l'habitude, quelques shrapnells sur la rive droite, M. le Préfet, accompagné de divers membres du Conseil s'est rendu dans cette partie de la ville et a visité les grandes caves où femmes et enfants ont dû chercher refuge ; il a constaté avec autant d'émotion que de fierté que nulle part et dans aucune âme ne régnaient l'abattement et la lassitude ; il a promis à tous de revenir très prochainement les voir ; il a annoncé aux enfants, dont les yeux du coup se sont écarquillés, que, des Etats-Unis, un navire était arrivé à Marseille chargé de jouets pour les enfants des régions victimes de la guerre, que de Marseille étaient parties les caisses destinées aux enfants de Meurthe-et-Moselle et qu'il considérait que les petits Mussipontains avaient été si longtemps sous la botte et sous les bombes allemandes, avaient un droit privilégié sur ces cadeaux des petits frères et soeurs d'Amérique, et qu'il viendrait lui-même leur en faire la distribution.

SUR LE RÉSEAU DE L'EST

Une certaine activité a commencé sur la partie du réseau de l'Est non envahie par l'ennemi. Cette compagnie, qui avait la plus grande partie de son matériel garé sur le réseau P.-L.-M., se fait expédier chaque jour une grande quantité de wagons de marchandises pour lui permettre le trafic commercial.

LES ALPINS DANS LES VOSGES

Un de nos confrères qui vient de visiter les champs de bataille des Vosges, nous retrace en ces termes l'héroïque défense du col de Mandray, par le 13e et le 22e chasseurs alpins, appuyés par deux régiments de cavalerie, faisant du combat à pied :
« Les Alpins avaient poussé une pointe sensible en Haute-Alsace, occupé les crêtes des Vosges, tenu le col du Bonhomme sans subir trop de pertes. Mais bientôt pour eux sonna l'heure de la plus sanglante des épreuves, en même temps que de la plus impérissable gloire. Ils reçurent l'ordre d'aller défendre le col du Mandray, entre Saulcy-sur-Meurthe et Fraize.
Ils partirent pour la bataille en chantant la Marseillaise !
Avec leurs mulets, leurs batteries de montagne, leurs mitrailleuses, ils s'installèrent au Mandray, qu'ils mirent rapidement en état de résistance.
Ce fut une défense épique, une page belle et sanglante à écrire au Livre d'or de l'armée française. Sous le feu de leurs canons, sous celui de leurs mitrailleuses, sous leurs fusillades, cinq jours durant, à eux seuls - 1.700 hommes ! - ils arrêtèrent trois brigades allemandes, plus une brigade d'artillerie envoyée pour appuyer les premières.
Le soir du cinquième jour, fous de colère, n'ayant pas dormi une heure sur cent vingt, ils trouvèrent encore la force de charger à la baïonnette et de mettre en fuite un régiment de tirailleurs poméraniens qui s'avançait, soutenu par un terrible feu d'artillerie, pour forcer le passage.
C'est une chose folle, incroyable que cette défense du col de Mandray, et c'est une chose admirable.
- Sur dix-sept cents hommes, me disait l'un de leurs officiers, nous en avions perdu près d'un millier. Le commandant Verlet-Hanus avait été tué, vingt officiers avaient, à ses côtés, trouvé la mort. Une de nos compagnies, qui avait évacué Sauzy par ordre formel, était réduite à cinquante hommes, sous-officiers et gradés, un officier blessé et deux officiers mourants.
Nous nous retirâmes en rendant les honneurs à nos morts !
Et nos « diables noirs » les avaient si bien étrillés que les Allemands renoncèrent à la poursuite...
Nous autres, officiers alpins, nous vivons avec nos hommes d'un bout de l'année à l'autre. Nous partageons les mêmes dangers, nous traversons les mêmes épreuves. La montagne nous fait solidaires les uns des autres ; la guerre a fait de nous des frères.
Au soir de cette retraite, nous essayions de ranimer la confiance de nos hommes et nous y parvenions presque à force de nous raidir. - Mais quand nous nous retrouvâmes entre nous, à la popote, à l'abri, sauvés, nous nous entre-regardâmes et nous nous jetâmes, étreints par la douleur et l'angoisse, dans les bras les uns des autres. - Nous pleurions, comme des enfants, ceux que nous avions laissés là bas, sur les pentes de Mandray. Ah ! mes chasseurs, mes pauvres chasseurs !
Et l'héroïque officier - il a été plusieurs fois cité à l'ordre du jour - laisse rouler, sans chercher à les dissimuler, deux grosses larmes sur ses joues amaigries et hâlées. Belles larmes, nobles larmes, que celles-là ! et le plus splendide des hommages qui vous aient été rendus, ô chasseurs alpins du 13e et du 22e, tombés au - col du Mandray, en défendant le sol de la Patrie souillé par les barbares ! »

A SAINT-BENOIT (Vosges)

Un envoyé spécial du Times, qui a visité les champs de bataille de Lorraine et des Vosges, écrit à propos de Saint-Benoît :
« Quand nous quittâmes Epinal, de sept heures du matin, il avait gelé dur et le froid était très vif, bien que le soleil resplendit dans le ciel pur, faisant briller lessommets neigeux des Vosges. Nous allâmes jusqu'à Rambervillers, qui fut légèrement bombardée avant le départ de l'ennemi et où tout est maintenant tranquille et normal. Tournant légèrement au nord-est vers la frontière, nous atteignîmes le petit village de Saint-Benoît, à moitié chemin de Raon-l'Etape. Il a été brûlé par les Allemands. De l'église, il ne reste que les quatre murs. L'ennemi avait installé ses mitrailleuses dans la tour qui commande la grand'route. Un corps français, qui marchait sur cette route pour entourer le village souffrit du feu de ces mitrailleuses sans pouvoir deviner d'où il était dirigé. Un second détachement fut plus heureux et avisa l'artillerie. Les « 75 » firent feu sur la tour.
« Peu après, les Français se retiraient sur Rambervillers et quand les Allemands revinrent à Saint-Benoît, ils l'incendièrent pour venger leurs camarades morts. Ils ne tuèrent cependant pas les habitants et, nous dit le maire, sur 250, il ne manque que douze personnes.
« Dans la petite ecole, il n'y a plus de portes, les pupitres noirs sont fendus par les obus et il n'y a plus un carreau aux fenêtres. Et, pourtant, dans ce squelette de maisons, le maître d'école fait sa classe à douze petits enfants, qui ont jeté sur leurs épaules, pour se préserver du froid entrant par toutes les ouvertures, les manteaux de leurs papas. Et quand nous entrons, ils se lèvent tous comme un seul homme et d'une voix unanime chantent la Marseillaise. »

L'OFFENSIVE FRANÇAISE
partout couronnée de succès

Paris, 9 décembre, 15 h. 21.
De la mer à la Lys, dans la journée du 8, combats d'artillerie.
Dans la région d'Arras et plus au sud, rien à signaler. Toutes les positions que nous avons gagnées dans les deux dernières journées ont été organisées et consolidées.
Dans la région de l'Aisne, combats d'artillerie. Nous avons eu l'avantage.
Dans l'Argonne, l'activité de notre artillerie et de notre infanterie nous a valu des gains appréciables. Plusieurs tranchées allemandes ont été enlevées. Nous avons progressé sur tout le front, sauf sur un point unique, où l'ennemi a fait sauter à la mine une de nos tranchées.
Sur les Hauts-de-Meuse, notre artillerie a maîtrisé nettement l'artillerie ennemie.
Dans cette région, de même qu'en Argonne, nous avons progressé sur tout le front et enlevé plusieurs tranchées ennemies.
Il en a été de même dans le bois Le Prêtre.
Dans les Vosges, nous avons repoussé plusieurs attaques, au nord-est de Senones. Dans le reste du secteur des Vosges, l'ennemi n'a pas essayé d'attaquer sérieusement les positions que nous avons enlevées la semaine dernière.
Paris, 10 décembre, 0 h. 40.
Communiqué officiel du 9 décembre, 23 heures :
Pas d'autre incident à signaler que l'avance de nos troupes devant Parvillers et qu'une attaque des Allemands sur Tracy-le-Val repoussée.

LEURS EFFORTS ONT CHANGÉ DE FRONT
C'est en vain, car partout ils ont le même insuccès

Bordeaux, 10 décembre, 15 h. 40.
La journée du 9 a été calme en Belgique ainsi que dans la région d'Arras, où l'ennemi n'a tenté aucun retour offensif.
Plus au sud, dans la région du Quesnoy et d'Andrechy, nous avons réalisé des progrès variant de 200 à 600 mètres : notre gain a été maintenu et consolidé.
Dans la région de l'Aisne et en Champagne, pas de changement ; l'artillerie allemande sur laquelle nous avions pris l'avantage les jours précédents s'est montrée, hier, plus active, mais elle a été de nouveau maîtrisée par notre artillerie lourde ; celle-ci, aux environs de Reims, a obligé les Allemands à évacuer plusieurs tranchées ; cette évacuation s'est faite sous le feu de notre infanterie.
Dans la région de Perthes, l'ennemi, par deux contre-attaques, a essayé de reprendre les tranchées qu'il avait perdues le 8 ; il a été repoussé. Le terrain conquis par nous est solidement organisé.
Dans toute l'Argonne notre progression s'est continuée ; nous avons enlevé de nouvelles tranchées, repoussé avec un plein succès six contre-attaques ; complété et consolidé le terrain gagné sur l'ennemi.
Sur les Hauts-de-Meuse, combats d'artillerie dans lesquels nous avons gardé, malgré l'activité plus grande des batteries ennemies, un avantage marqué.
Dans le bois Le Prêtre, nous avons pris de nouvelles tranchées.
Rien à signaler sur le reste du front, jusqu'à la frontière suisse.

LE BILAN RÉCONFORTANT D'UNE SEMAINE
Notre artillerie ne connut que le succès
Notre infanterie ne connut pas le recul

Paris, 10 décembre, 18 h. 29.
Une note officielle expose les principaux faits de guerre entre le 27 novembre et le 5 décembre.
Bien que cette période ne soit pas marqué par de grandes opérations, elle a permis de constater partout l'ascendant de notre artillerie et de notre infanterie.
Notre artillerie, sans souffrir beaucoup, a fait taire, en de nombreux points, les batteries ennemies, dont elle a démoli plusieurs.
Notre infanterie a progressé partout et n'a jamais reculé.

De la mer à l'Oise
De la mer à l'Oise, le 1er décembre, notre artillerie lourde a endommagé, à Bixschoote et à Merken, les batteries allemandes. Nous avons détruit, à Wydrendreft, une section de mitrailleuses ennemies.
Le 4 décembre, notre grosse artillerie a imposé silence à l'artillerie allemande.
Elle a détruit, le 29 novembre, dans la région de Knocke, et le 2 décembre, à Bixschoote, des passerelles et des approvisionnements de l'ennemi.
Le 27 novembre, nous avons bombardé, près de Lens, des trains de ravitaillement.
Le 5 décembre, nous avons démoli les travaux de l'ennemi dans la région de Roclincourt.
Voici les principales attaques qui ont été repoussées par notre infanterie :
Le 27 novembre à Paschendaele, le 30 novembre à Bixschoote, le 3 décembre à Pasohendaele, le 5 décembre à Wydrendreft, le 29 novembre, à Brodseinde, à l'est d'Ypres.
Nous avons progressé dans toute la section nord de 60 à 500 mètres.

Trois beaux faits d'armes

La Maison du Passeur
Les opérations à la suite desquelles nous nous sommes emparés de la maison du passeur constituent un brillant et pénible fait d'armes.
Il s'agissait de déblayer des Allemands la rive gauche de l'Yser, où ils étaient installés.
Sur 1.800 mètres, le canal est bordé là par un marais infranchissable. Une attaque n'est possible qu'en longeant la berge et sur un front très étroit.
En outre, la rive droite domine et nous place sous le feu des mitrailleuses.
Cent volontaires des bataillons d'Afrique combattirent, dans l'eau jusqu'à mi-jambe et sous une pluie intense.
De leur côté, les Allemands se montrèrent extrêmement courageux, et nous dûmes tuer un officier et quinze hommes qui refusaient de se rendre.

Le château de Vermelles
L'attaque du parc et du château de Vermelles est également remarquable.
Le 1er décembre au matin, les Allemands, assaillis de toutes parts par deux pelotons, de spahis à pied et trois compagnies d'infanterie, s'enfuirent en essayant vainement de se retrancher dans les bâtiments du château.
Les jours suivants, nous repoussâmes toutes les contre-attaques.

L'attaque de Fay
L'attaque de Fay, le 28 novembre, est également remarquable.
Malgré une fusillade ininterrompue de l'ennemi, nos tirailleurs et sapeurs détruisirent le réseau de fils de fer. Ils trouvèrent, le 30 novembre, un second réseau.
Malgré une fusillade qui leur causait des pertes sensibles, ils achevèrent l'organisation du terrain conquis représentant 400 mètres.

De l'Oise à l'Argonne
De l'Oise à l'Argonne, notre artillerie a dispersé des colonnes d'infanterie, au nord du fort de Condé, et a obtenu des résultats appréciables.

En Champagne
En Champagne, une batterie de 75 a démoli, le 27 novembre, à l'ouest de Presles, une pièce allemande de 105, tandis que notre artillerie lourde éteignait le feu de l'ennemi dans la région de Rouge-Maison, L'activité de notre artillerie, dans cette partie du front, a réduit nos pertes quotidiennes à une moyenne de 100 à 20 hommes.
Nous avons détruit, le 28 novembre, six mitrailleuses et une batterie de 21. Nous avons éteint le feu de l'ennemi, le 29 et le 30 novembre. Nous avons détruit, le 1er décembre, une batterie de 88. Sur le plateau de Craonne, nous avons fait exploser, le 2 et le 3 décembre plusieurs dépôts de munitions et nous avons réduit au silence, le 4 et le 5 décembre, les canons qui bombardaient Reims.
Nous avons bombardé des trains.
Les répliques de l'artillerie allemande sont généralement assez molles.
Ses seuls succès consistent en deux ou trois bombardements de Reims.

Dans l'Argonne et sur les Hauts-de-Meuse
Dans le secteur de l'Argonne, aux Hauts-de-Meuse, l'ennemi a montré son maximum d'activité. Il a dirigé quinze attaques, notamment au nord du Four-de-Paris, sur Fontaine-Madame et le Bois-de-Grurie.
Toutes ont été repoussées avec une extrême vigueur.
Nous avons attaqué et progressé chaque jour dans tout ce secteur.
Nous avons enlevé, le 4 décembre, près de Saint-Hubert, plusieurs tranchées.
Le prétendu succès des Allemands dans le Bois de Grurie, le 1er décembre, consiste en l'explosion d'une tranchée française minée et où une compagnie fut presque anéantie. Mais les compagnies voisines résistèrent dans leurs tranchées, et, grâce à un furieux corps à corps, rétablirent leurs lignes dans une tranchée nouvelle, à 26 mètres en arrière, de la tranchée détruite.
Sur les Hauts-de-Meuse, un épais brouillard et la pluie ont arrêté pendant plusieurs jours les opérations, puis, le 3 et le 5 décembre, notre artillerie a détruit une section de mitrailleuses et bombardé des trains.
Elle a réduit au silence une batterie de 21.
Nous avons toujours repoussé les rares attaques de l'infanterie et progressé de 150 à 325 mètres dans les régions de Saint-Mihiel, Varennes, Vauquois.

Sur la Moselle
Nous avons progressé sur la rive gauche de la Moselle, dans le Bois-le-Prêtre.

Dans les Vosges
Notre offensive nous a conquis des positions importantes dans les Vosges.

En Haute-Alsace
En Haute-Alsace, la prise d'Aspach-le-Haut a déjà été signalée. Nous avons pris, le 2 décembre, au sud du col du Bonhomme, la crète de la Tête-de-Faux. où l'ennemi avait un observatoire d'artillerie qui dominait la haute vallée de la Meurthe.

A l'assaut au chant de la Marseillaise
Nos chasseurs ont enlevé cette crête, à 2 heures, animés d'un magnifique entrain, en chantant la « Marseillaise ». Ils ont subi des pertes assez sensibles.
Nous avons progressé sur la côte de Grimaude.
Nous avons repoussé toutes les contreattaques au Nord-Ouest de Senones.
L'ardeur de nos troupes dans les Vosges est admirable.

A l'ordre du jour
La Note termine en signalant quelques actes de bravoure, notamment le suivant :
Deux sapeurs télégraphistes, Carles Antoine et Louis Demoizet, ont rétabli, le 28 novembre, sous un bombardement violent, les fils téléphoniques coupés entre le moulin de Zuvdschoote et l'écluse de Hetsas.
Ils ont été cités à l'ordre du jour.

NOS AVIATEURS
font de bon ouvrage

Paris, 11 décembre.
La situation générale est sans modification.
Hier, nos aviateurs ont lancé de nouveau avec succès seize bombes sur la gare et les hangars d'aviation de Fribourg-en-Brisgau.
Malgré une vive canonnade, ils sont rentrés sans accident.

LEURS VAINS SURSAUTS
en Belgique et en Argonne

Bordeaux, 11 décembre, 15 h. 35.
L'ennemi a montré hier quelque activité dans la région d'ypres.
Il a dirigé contre nos lignes plusieurs attaques, dont trois ont été complètement repoussées. Sur un point unique du front, les Allemands ont réussi à atteindre une de nos tranchées de première ligne. De notre côté, nous avons continué à progresser dans la direction des lignes ennemies.
Dans la région d'Arras et dans celle de Juvincourt, combats d'artillerie.
Dans l'Argonne, nous avons poussé en avant de plusieurs de nos tranchées et refoulé deux attaques allemandes.
Dans la région de Varennes, nous avons consolidé nos gains des jours précédents.
L'artillerie allemande s'est montrée très active, mais ne nous a infligé aucune perte.
Il en a été de même sur les Hauts-de Meuse.
Dans le Bois-le-Prêtre, notre progression s'est poursuivie et accentuée.
Au sud de Thann, nous avons enlevé la gare d'Aspach.
Sur le reste du front des Vosges, combats d'artillerie.

NOTRE SUCCÈS S'ACCENTUE
dans la région d'Ypres

Voici le communiqué du 11 décembre, 23 heures :
Dans la région d'Ypres, une très violente attaque allemande a été repoussée.
Dans la même région, celle de nos tranchées signalée dans le communiqué de 15 heures comme atteinte par les Allemands a été reprise par nous.
Sur le reste du front, rien à signaler.

CRÉER
c'est combattre

Nancy, 11 décembre.
Qui porte tort aux marchands ferme la porte du bien-être sur la cité et l'armée.
(Proverbe hindou.)
Je mets ce proverbe en exergue d'abord parce qu'il me paraît exact, ensuite parce qu'étant oriental il a une saveur particulière, puis parce qu'il est d'actualité, enfin parce que le souvenir des Hindous, - maintenant Indiens,- combattant avec nous et pour nous adoucira les observations que timidement je désire présenter.
La population civile de Nancy, pourtant durement éprouvée par cette guerre, n'a jamais cessé d'observer une discipline stricte. A quelques très rares exceptions près, elle a conservé même le sourire. Elle a supporté avec allégresse tous les sacrifices que la défense nationale exigeait de donner. Elle s'est pliée sans un murmure à toutes les nécessités.
Elle a reçu les visites des Taubes, et n'a montré qu'une curiosité discrète.
Elle a reçu des obus, et n'en a été nullement émue.
Elle salue les blessés avec émotion.
Elle respecte les prisonniers.
Quoi qu'on lui ordonne dans l'intérêt de la patrie, elle le fait sans une ombre d'hésitation. Elle comprend qu'elle doit donner l'exemple.
On lui a supprimé les lumières dans les rues et aux fenêtres des façades, les bicyclettes, les automobiles. On a fermé les cafés à six heures, puis on lui a permis d'y rester jusqu'à sept heures. On lui a enlevé la gare, et on l'a rétablie. On a successivement indiqué que les laissez-passer étaient délivrés, tantôt à la préfecture, tantôt à la mairie, tantôt au commissariat.
Elle a trouvé que tout cela était bien puisqu'on était obligé de l'édicter. Et elle a tout exécuté ponctuellement.
Cette attitude vaut bien une récompense. Je demande, comme récompense, qu'il y ait un peu plus d'aise pour les relations commerciales.
Oui, je sais. La gare est rétablie. La Compagnie de l'Est a fait tout ce qu'elle pouvait, et mieux encore qu'on n'aurait pu l'imaginer. Elle a réalisé et réalise chaque jour des améliorations considérables. C'est exact et j'applaudis des deux mains.
Les banques locales donnent plus de facilités aux commerçants. La caisse d'épargne permet des retraits plus fréquents et plus larges. Il est maintenant possible de réaliser en partie les Bons de la défense nationale que l'on avait souscrits. Les services d'alimentation sont admirablement assurés.
C'est exact, c'est exact. Mais ne pourrait-on, par exemple, abréger les formalités d'expédition pour les télégrammes, donner un peu plus de rapidité aux communications postales, adoucir le régime des papiers de réquisition, améliorer et activer les transports et surtout faire du moratorium quelque chose de plus souple et de plus vivant ?
On a fait beaucoup. On serait heureux d'avoir davantage.
Il faut songer que la guerre sera longue sans doute. On ne cesse de le répéter, et cela n'est pas invraisemblable.
Nous ne pouvons pas vivre éternellement sur les provisions accumulées par l'agriculture, le commerce et l'industrie. Il faut créer si l'on veut vivre.
Chaque jour on mange, on boit. Chaque saison ou chaque année on s'habille. Il est nécessaire de donner non seulement des armes à nos soldats mais aussi de quoi les nourrir, et des vêtements et des chaussures.
Pour produire tout cela il est indispensable que le travail reprenne. Non pas d'une façon normale certes, personne ne demande une telle impossibilité, mais dans la mesure de nos moyens présents.
Il y a dans les coffres de l'argent qui ne fait rien, dans les usines des machines qui ne fonctionnent plus, dans les maisons des hommes et des femmes qui volontiers occuperaient leurs bras à de fructueuses besognes, et dans les pays voisins ou dans nos ports ou dans nos gares des matières premières qui seraient vite transformées en objets utiles.
Nous souffrons d'un mal nécessaire, la guerre. Pourquoi ne vivons-nous pas normalement, en nous accommodant de ce mal, comme on s'est déjà accommodé de tant d'autres ?
Il est bien entendu qu'avant tout ce sont les services militaires qui doivent passer. Qui le contesterait serait odieux. Avec raison on le considérerait comme un fou dangereux.
Mais n'est-ce point aussi un service militaire en ce temps-ci que le travail national, une sorte de service d'arrière qui est en contact avec les services de l'intendance ? N'est-ce pas un service militaire que de confectionner des vêtetements, que de moudre le blé, de le transformer en pain, de nourrir, de vêtir les troupes et aussi les enfants et les hommes qui demain rejoindront leurs aînés et leurs cadets dans les tranchées ? N'est-ce pas un service militaire que les femmes accomplissent en tricotant des chandails, des passemontagne, en cousant des tricots, en soignant les blessés, et même plus simplement en gardant ce sourire un peu mélancolique qui donne du coeur aux hommes et fait surgir les héros ?
Tout actuellement est service militaire. Tout se fait pour et par la nation.
Les chefs commandent. Les soldats se battent.
Ce que peuvent faire les civils, c'est travailler. Si peu qu'on les aide, ils se mettront joyeusement à la besogne. Mais il leur faut du crédit, des moyens de transport, et certaine liberté.
Oui, on ne demande plus qu'une chose, travailler. Celui qui travaille apporte un concours efficace au triomphe final. Et peut-être abrège-t-il pour une grande part la durée de la guerre.
Ce n'est pas la bonne volonté qui manque. Ce sont les aises.
RENÉ MERCIER.

(à suivre)

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