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Octobre 1914 - La Vie en Lorraine (1/3)

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La Grande guerre. La Vie en Lorraine
René Mercier
Edition de "l'Est républicain" (Nancy)
Date d'édition : 1914-1915


La Grande-Guerre
LA VIE EN LORRAINE OCTOBRE 1914
L'Est Républicain
NANCY

Voici le mois d'octobre. Les combats continuent. Mais la ligne de feu, après la victoire de la Marne, va se fixer pour la campagne d'hiver.
La tentative d'encerclement de Verdun échoue. Pendant que les Belges résistent toujours, nous tenons. Nous comprenons que la guerre sera plus longue qu'on ne l'avait généralement estimé au début.
Le mois d'octobre est le mois de l'organisation tenace pour les civils comme pour les combattants.
En même temps les récits des réfugiés nous renseignent sur l'oeuvre des Barbares.
La Vie en Lorraine du mois d'octobre raconte au jour le jour cette action admirable d'une nation qui veut vivre et qui vaincra.
La province d'avant-garde est résolue, et commence, au milieu de ses atroces douleurs, à sourire des vains efforts germaniques.
René MERCIER.

LA BATAILLE
DU
GRAND-COURONNÉ

Nous partons de Nancy à huit heures et demie du matin. C'est le 4 mars. Le ciel, gris d'abord ; un petit soleil de premier printemps va l'éclairer. Des automobiles militaires, servies par des chauffeurs de l'état-major, sont mises à notre disposition. Elles filent vers l'est sur la route nationale, qui tend à la Lorraine annexée, et auraient bientôt passé la frontière, nous conduisant à Château-Salins, Morhange et Sarreguemines, si les tranchées allemandes n'étaient pas là, sur l'autre rive de la Seille.
Dès qu'on est sorti de la ville, le regard fouille un vaste horizon. La contrée est très ouverte et semée de collines de grand relief. Les prairies, d'aspect maigre, alternent avec les bois défeuillés. Les villages et les maisons isolées sont assez rares. La vue est fermée devant nous à quinze ou vingt kilomètres par une crête en demi-cercle, qu'occupent encore les Allemands. Bien qu'aucun engagement important ne se livre dans la journée, le canon tonne à notre gauche, vers le bois Le Prêtre, au nord de Pont-à-Mousson, devant nous, près de Nomeny.
Nous faisons halte sur un tertre, où l'officier d'état-major commis à ce soin nous explique la bataille qui préserva Nancy de l'occupation allemande. Il faut d'abord la situer dans l'histoire de la guerre pour en montrer l'importance et les résultats.

La deuxième et la troisième semaines d'août avaient été, pour l'armée française, heureuses et presque faciles. La double offensive prévue par l'état-major progressait. L'armée du général Pau, après s'être rendue maîtresse des défilés des Vosges poussait en Alsace. Mulhouse avait été une seconde fois occupée et les avant-gardes avaient atteint les accès de Colmar.
Dans la Lorraine annexée, les armées du général Sarrail et du général de Castelnau, une fois le Donon, sommet septentrional des Vosges, en leurs mains, avaient poussé hardiment dans le terrain qui s'étend au sud de Metz. D'abord, tout alla bien ; au delà de la Seille, les Français avaient, le 19 août au soir, atteint Delme, Dieuze et Morhange. Ils ne s'étaient heurtés qu'à des troupes de couverture. C'est le 20 que commença la malemparée. Plusieurs corps d'armée allemands attaquèrent tout à coup. La droite française céda la première, entraînant après elle, le centre et la gauche, qui pouvaient être débordés. Le grand état-major allemand lança le 21 août un bulletin triomphant :
« Conduites par le prince héritier de Bavière, des troupes appartenant à toutes les races germaniques ont remporté hier une victoire dans des batailles livrées avec des forces considérables entre Metz et les Vosges.
« L'ennemi s'avançant en Lorraine a été rejeté. avec de grosses pertes sur toute la ligne.
« Le succès total ne peut pas être encore apprécié, attendu que l'étendue du champ de bataille est plus grande que ne le fut celle des luttes de toutes nos armées en 1870-1871.
« Animées d'un élan irrésistible, nos troupes poursuivent l'ennemi et continuent à le combattre aujourd'hui. »
Le lendemain, 22 août :
« Les troupes françaises battues hier entre Metz et les Vosges ont été poursuivies et leur retraite a dégénéré en fuite. Jusqu'ici, plus de dix mille prisonniers ont été faits et au moins cinquante canons pris. Les forces ennemies battues comportaient plus de huit corps d'armée,. »
L'empereur adressait au roi de Bavière une dépêche de félicitations pour les hauts faits du prince Ruprecht. A Munich, devant le palais des Wittelsbach, ce fut un délire et, du haut de son balcon, le roi Louis III haranguait la foule en ces termes :
« Je suis fier de voir mon fils remporter de si beaux succès à la tête de ses vaillantes troupes ; mais ceci n'est qu'un début. De grandes victoires nous attendent encore. J'ai la confiance dans la qualité de l'armée allemande, qui restera victorieuse quel que soit le nombre des ennemis. »
Eh bien ! la bataille du Couronné de Nancy devait pourvoir à ce que les Allemands fussent arrêtés net, sur la frontière même, après leur victoire de Metz, comme ils disent, de Morhange, comme l'appellent les Français.
Ce résultat allait permettre à Joffre de rallier son armée sur la Marne, quand venant de Belgique, les Allemands eurent débordé sur le Nord de la France après la bataille de Charleroi. Sans la résistance du Grand-Couronné, ce formidable coup d'arrêt eût été impossible. Avançant de l'est à l'ouest les Allemands eussent franchi la trouée de Charmes et débordé la droite du généralissime, rendant sa position intenable, soit qu'ils eussent marché droit devant eux vers l'ouest, soit qu'ils eussent pris le plateau de Langres pour objectif. Joffre aurait dû reculer au moins jusqu'à la ligne de la Seine.
L'armée impériale comptait bien cueillir rapidement les fruits de son succès du 20 août. Le premier qui s'offrait était de choix : Nancy. Cette ville n'est pas une forteresse. En 1870, elle fut occupée, sans coup férir, par une avant-garde de uhlans. On la considérait comme sacrifiée. Si les Allemands prenaient l'offensive, c'est derrière la ligne Epinal-Toul-Verdun et les Hauts-de-Meuse que l'armée pourrait opposer une première résistance efficace. La littérature militaire française ne le mettait pas en doute. La littérature militaire allemande, moins encore. Si bien que certaines catégories de réservistes avaient, dès le début de la guerre, reçu l'ordre de rejoindre leur corps à Nancy dans les derniers jours d'août. Une entrée triomphale sur la place Stanislas, l'une des plus élégantes de l'Europe avec sa ceinture de grilles dorées était pour sourire à Guillaume II. Nancy, Nanzig, comme ils disent, devait devenir, après la paix, une ville allemande capitale de la Westfranken, ou Franconie occidentale. Le 22 août l'empereur arrivait à Delme, avec le régiment des cuirassiers blancs, pour préparer ce grand spectacle.
Qui donc eût imaginé qu'après huit mois de guerre se déroulant en majeure partie sur le sol français, Nancy serait encore inviolée et confiante ? C'est une surprise, presque un miracle. Comment la bataille du Grand-Couronné, dont les résultats furent si décisifs, n'a-t-elle pas, dès aujourd'hui, sa place au rang des plus mémorables ?

J'avais cru que le Grand-Couronné était un ensemble de travaux du génie construits à loisir en temps de paix. Il n'en est rien. C'est une position naturelle, renforcée où il fallait par des ouvrages de campagne hâtifs. Supposez une demi-lune, un demi-cercle de hauteurs, les unes boisées, les autres dénudées, protégeant Nancy du nord au sud, la Meurthe sinueuse, large et lente en formant la corde. Il commence au nord, vers Pont-à-Mousson, pour se fermer au sud vers Saint-Nicolas-de-Port, Dombasle et la forêt de Vitrimont. Les collines dont il est fait sont élevées d'une centaine de mètres, très allongées, à pentes symétriques, sans angles morts, avec de grands champs de tir.
Le général de Castelnau avait pour mission de défendre le Grand-Couronné.
Il disposait à cet effet de quatre corps d'armée, ceux qui avaient combattu à Morhange, où les dépêches officielles allemandes prétendaient en avoir mis huit « en fuite ». C'étaient les 9e, 15e, 16e et 20e corps. Ils étaient appuyés par trois divisions de réserve, les 68e, la 59e et une autre dont le numéro m'échappe. Les Français étaient donc un peu moins de 200.000.
L'attaque allemande se produisit sur deux directions principales. L'armée du prince royal de Bavière, venant de Delme, avait pour objectif le secteur nord du Grand-Couronné ; des éléments de la garnison de Metz et l'armée du général Heeringen, venant de Sarrebourg et de Dieuze, devaient attaquer, en partie directement sur Nancy, par la forêt de Champenoux, en partie plus au sud, par Cirey, Blâmont, Badonviller, Baccarat, Gerbéviller, tournant la droite de la position française. Cette aile de l'armée était de beaucoup la plus avancée, puisque, après un vif combat, elle occupa Lunéville le 21 août.

Je ne puis retracer toutes les phases de la bataille, qui, avec des accalmies, dura une douzaine de jours et ne fut achevée que vers le 6 au 7 septembre., avant - notons-le bien - qu'eût commencé la bataille de la Marne.
L'armée venant de Delme vint se heurter au sud de Mousson, au mont Sainte-Geneviève, qui commande la vallée de la Moselle. Après des combats répétés, dont plusieurs corps à corps furieux, l'attaque fut abandonnée le 7 septembre. Depuis lors, l'armée allemande a reculé de quelques kilomètres. Les mêmes troupes tiraillent encore chaque jour dans le bois Le-Prêtre dont nous entendons distinctement le canon.
Ce n'est pas cette partie du grand Champ de bataille que nous avons parcourue, mais la partie sud.
L'officier qui nous sert de guide la raconte de la façon la plus saisissante, sans grand déballage de détails tactiques, mais nous montrant ce qu'il a vu. « Notre état-major était là. A l'aide de nos jumelles, nous avons aperçu les premiers Allemands sortant de la lisière de ce grand bois, là-bas, à gauche. Alors nos 75, en batterie derrière cette crête, ont ouvert le feu. » Et ainsi de suite. Racontée de la sorte, sur les lieux, par un témoin bien disant et expert, le récit prend vie et nous voyons les principaux épisodes de la bataille.
A notre gauche, se dresse le Grand-Mont d'Amance, avec un village entre le Petit et le Grand-Mont, comme Monnetier entre le Petit et le Grand-Salève. Il a joué, pour le secteur sud le rôle sauveur du mont Sainte-Geneviève pour le secteur nord, bien qu'il ait été écrasé d'obus, plusieurs jours durant, par des batteries lourdes allemandes qu'on n'arrivait pas à repérer et auxquelles il eût été du reste inutile de chercher à répondre, puisque leur portée était plus longue que celle des pièces dont les Français disposaient alors.
Un des épisodes les plus sanglants fut l'entrée en ligne de la brigade de Toul,. formée des 168e et 169e de ligne.
« Elle était dans ce bas-fond. Elle a reçu l'ordre de traverser là, à gauche de la route, ce saillant de, la forêt de Champenoux, puis, arrivée à l'autre lisière, de gravir à couvert la pente qui aboutit au petit plateau que vous voyez, de le traverser, de franchir la route et de marcher sur le bois d'Erbéviller, qui s'étend à droite. Nous suivions d'ici tout ce mouvement. La brigade s'est calmement déployée. Nous l'avons vue peu à peu disparaître sous bois.
Pas un coup de canon. Pas un coup de fusil. Après une longue attente, ses lignes ont émergé de la forêt, à l'angle fixé. Après une conversion bien exécutée pour prendre la nouvelle direction, elle a gravi le coteau en ordre, toujours sans être inquiétée.
Mais, quand elle a débouché sur le petit plateau, nous l'avons vue fauchée en quelques minutes. A la lisière du bois d'Erbéviller, les Allemands avaient soigneusement dissimulé douze mitrailleuses, qui, tout à coup, sans que rien eût révélé leur présence, se mirent à cracher à trois ou quatre cents mètres. Leurs gerbes de balles balayaient le sol. En vain nos hommes se jetaient à terre pour riposter. Ils étaient touchés à la tête. Quelques-uns avaient mis leur sac devant eux. Rempart illusoire. Presque tout ce qui avançait au sommet du coteau est tombé. La terrasse était encombrée de morts et de blessés qui se touchaient tous sur plusieurs centaines de, mètres carrés. »

Nous allons voir. Sept mois ont passé et les traces du charnier restent toujours apparentes. D'abord ce, sont de longues, longues tombes anonymes, où des centaines de jeunes hommes dorment côte à côte. Une croix surmontée d'un képi rouge, parfois aussi d'une ceinture bleue, et quelques inscriptions sommaires. Nous nous découvrons, la gorge serrée. Le canon du bois Le Prêtre, à quelques kilomètres, nous rappelle qu'il s'agit, non d'un émouvant spectacle d'histoire, mais de la réalité présente et toute voisine.
(Journal de Genève.) Ab. B...

LE 10 AOUT A MULHOUSE

Un Alsacien, témoin oculaire de la première occupation de Mulhouse par les Français, publie son journal dans les « Basler Nachrichten ». Après avoir peint, l'accueil fait aux Français par la population, d'abord réservée, puis se laissant gagner par l'enthousiasme, et raconté la retraite des troupes d'occupation, il en arrive à la rentrée des Allemands, le matin du 10 août.
Le matin déjà, les officiers des troupes qui entraient se comportaient comme en pays ennemi. Ils criaient continuellement : « Ouvrez les volets ! Fermez les fenêtres ! » Comme je n'avais pas compris le premier ordre et m'en enquérais, un officier me cria : « Ferme ta gueule ! ou je te f... bas ! ». Et il braquait sur moi son pistolet. Il n'y a naturellement pas de réplique à un langage si clair.
Quoique les gens n'eussent pas cessé d'apporter à boire et à manger aux troupes qui passaient, ils étaient continuellement malmenés. Les officiers, le revolver au poing, forçaient les spectateurs à saluer non seulement les drapeaux mais tous les officiers qui défilaient. « Chapeau bas ! » criaient-ils. Et comme un vieux monsieur employé de la ville, répondait poliment : « J'ai salué », un blanc-bec de lieutenant lui cria : « Eh ! bien, saluez de nouveau. Devant un officier allemand la bande des Wackes n'a qu'à se découvrir ». Fusse la femme d'un haut employé communal rentrant à la maison avec son garçon. « Chapeau ! » lui crie un officier. La dame, tremblante d'angoisse, ôtait déjà son épingle de chapeau quand l'officier lui dit en ricanant : « Dumme Gans ! » C'est le gosse qui doit saluer, ce qui fut fait.
Le soir, les officiers se pavanèrent sur les trottoirs, bousculant à coups de coude les civils qui ne descendaient pas. Il y avait du reste peu de passants ; la plupart des gens allèrent au lit de bonne heure, après une journée si mouvementée. Mais quelle nuit ! Peu après 10 heures, des coups de feu éclatent dans tous les coins de la ville, une fusillade bien pire que celle des deux jours de bataille. Le motif ?
Jusqu'à présent on n'est pas encore au clair. Le fusil d'un soldat était-il parti par mégarde ? Un aviateur français avait-il lancé une bombe, comme plusieurs prétendent l'avoir vu ? On n'en sait rien. Le fait est que les soldats, fatigués et surexcités par deux jours de combat, crurent à une surprise des Français et se mirent à tirer à l'aveuglette dans toutes les rues et de toutes les fenêtres. Un vacarme d'enfer, bientôt accompagné, comme la nuit précédente, du crépitement des mitrailleuses. Seulement, cette fois le tir était dirigé contre la ville, et les traces des balles sont encore visibles sur des centaines de maisons. Dans quelques rues gisaient des soldats, tous atteints par des balles allemandes. Ainsi à la rue de Rixheim, huit soldats qui regagnaient en courant leur cantonnement furent fauchés par les mitrailleuses parce qu'on les prit pour des assaillants français.
Les scènes qui suivirent sont indescriptibles. Les portes furent enfoncées, les volets brisés, les fenêtres enfoncées, des salves tirées dans des appartements où logeaient parfois des soldats allemands. Tous les habitants des rues avoisinantes, les plus jeunes comme les plus vieux, furent chassés des maisons et parqués sur des places découvertes où ils durent rester jusqu'au lendemain matin, les mains en l'air et souvent moitié vêtus. Défense de dire un mot ; si quelqu'un, dans le sentiment de son innocence, voulait protester contre ce traitement inhumain, on lui appliquait sur la poitrine le revolver ou la baïonnette. Des commerçants de vieille souche germanique et de hauts fonctionnaires subirent les mêmes affronts que le simple ouvrier alsacien qui y trouvait quelque consolation. Oui, même le tenancier de l'Hôtel Central, où logeaient l'état-major du 14e corps, le général de Huene et le prince Max de Baden, subit le même sort, quoiqu'il soit bon Bavarois et bon patriote. Des douzaines de notables, professeurs, fabricants, directeurs, maîtres, hôteliers furent menacés d'être fusillés. Le traitement qui leur fut infligé défie toute description.
Les officiers qui avaient ordonné ces mesures étaient fermement convaincus crue la population avait tiré sur eux. La même nuit encore, on procéda à des perquisitions, mais sans résultat. Jusqu'à aujourd'hui on n'a pas pu établir un seul cas prouvant que les coups de feu provenaient de la population civile, quoique le maire ait offert une prime de 1.000 mark. Toutes les balles trouvées jusqu'à présent proviennent au contraire exclusivement des fusils d'ordonnance allemands. Et il s'est tiré au moins 500 coups ! Officiers et soldats avaient perdu la tête.
Le lendemain, 11 août, fut la digne suite de cette nuit de terreur. Officiers et soldats devaient avoir reçu l'ordre exprès de traiter la population sans ménagement. A tous les coins de rue des postes terrorisaient les passants. A la porte de la Jeunesse, des mitrailleuses braquées tournent leurs gueules menaçantes contre les principales artères de la ville, tandis que d'autres commandent les places Evidemment l'autorité militaire croyait à une rébellion, tandis que la population angoissée ne demandait qu'à être laissée en repos.
Ce ne fut qu'après une enquête approfondie que l'autorité militaire revint de ses préventions et fit éloigner les mitrailleuses et relâcher les personnes arrêtées. Mais depuis 8 heures du soir, tous les civils devaient être rentrés. Les soldats seuls remplissaient les cafés. Quant aux sentiments des officiers vis à-vis de la population civile, mais après la fin de l'affaire, vous en jugerez par l'apostrophe suivante adressée à des dames, mes voisines, qui causaient tranquillement sur leur balcon : « Allez vous cacher, damnée bande de cochons ! (Verfluchte Schweinebande). Ces canailles de Français n'ont pas besoin de prendre l'air ! » Et ils soulignaient ces gentillesses en brandissant leur revolver. Ces mêmes dames avaient tout le jour offert des rafraîchissements aux troupes qui passaient.

UNE JOLIE CÉRÉMONIE

Bayonne, le 30 septembre.
Dans la cour du Lycée transformé en hôpital temporaire, une touchante cérémonie a eu lieu ce matin. Devant tous les blessés valides réunis, le sergent André Bruelle, du 37e d'infanterie, 2e section de mitrailleuses, porté à l'ordre du jour de l'armée, a été félicité publiquement. L'ordre du jour porte : « A commandé une section de mitrailleuses avec la plus grande énergie, malgré un feu violent d'infanterie ; est resté jusqu'au dernier moment à son poste de combat où il a été grièvement blessé. » Ajoutons que bien que grièvement blessé d'une balle à la jambe, il a fait huit kilomètres en portant sa mitrailleuse sur son dos. Cet acte de courage a été accompli au combat de Morhange, en Lorraine, le 20 août.
Après la cérémonie militaire du Lycée, une autre plus intime, que nous pourrions appeler une fête de famille, avait lieu à la clinique du docteur Delay, où le sergent Bruelle est en traitement. Sous les arbres, tous les blessés réunis autour d'une table, ont bu gaiement à leur camarade, heureux de le féliciter de sa vaillance et de son courage.
Ces petites fêtes patriotiques sont réconfortantes et jolies.

EN HAUTE-ALSACE
Nouvelles de source suisse

Nous lisons dans le « Pays », Porrentruy, du 26 septembre :
Nous tenons d'une personne qui revient de Mulhouse les renseignements suivants :
Mardi dernier, la ville, occupée par les Allemands, était calme. Elle craignait que les Allemands, obligés de se retirer devant les troupes françaises, n'incendiassent Mulhouse.
Quelques jours auparavant, la police avait obligé les habitants à pavoiser leurs maisons, pour célébrer une victoire allemande à Thann.
Mercredi après midi, un aéroplane français survolait la ville. On ne put dès lors entrer à Mulhouse sans un laissez-passer du commandant de place, car on supposait que les Français approchaient.
Officiellement, il n'y a eu que six personnes fusillées à Mulhouse, mais bien d'autres ont été tuées dans des caves, dans des réduits, par des soldats allemands.
On a dit que l'hôpital de Mulhouse avait été endommagé par le feu de l'artillerie française. Il y a eu, en effet, quelques dégâts, d'ailleurs peu importants. Cela provient de la circonstance que les Allemands avaient placé des canons près de l'hôpital et qu'ils tiraient, de là, sur les Français, si bien que le médecin qui dirigeait l'établissement déclara que, si l'on ne consentait pas à retirer ces canons, il s'en irait et abandonnerait ses malades.
Burtwiller présente un aspect lamentable depuis le bombardement. Quand les Français revinrent à Mulhouse pour la seconde fois, émus de ce désastre, ils organisèrent une quête chez les officiers en faveur des malheureux habitants, laquelle produisit une somme de cinq mille francs.
BONCOURT. - Jeudi matin, on a entendu d'ici une forte canonnade dans la direction de Dannemarie. D'après des renseignements que je crois sûrs, une bataille aurait été engagée près de Ballersdorf, à quelques kilomètres de Dannemarie. On me dit que les Français se sont servis de pièces de gros calibre, amenées de Belfort.
Je ne connais pas encore le résultat de la bataille, mais je sais que les Français reçoivent continuellement d'importants renforts.
Les Allemands font, de temps à autre, des incursions sur le territoire français de Belfort. Jeudi, huit uhlans sont arrivés à Faverois. Ils ont été reçus à coups de fusil par les Français et ont été tués.
Un dragon suisse m'a raconté que jeudi, au point 509, près de Boncourt, on avait compté 670 coups de canon pendant la journée de jeudi. Il est probable qu'une action décisive se prépare en Haute-Alsace.

Nous lisons dans le « Jura », de Porrentruy, du 29 septembre :
Les combats de la semaine dernière, entre Waldighofen et Roppenzweiler, ont tourné au désavantage des Allemands, comme on le prévoyait. Deux régiments de landwehr ont été anéantis. On dut réquisitionner partout où on le put des chars pour transporter les nombreux blessés.
Il est imprudent, même dangereux, de se rendre actuellement en Alsace. Les curieux sont prévenus. Tous les hommes valides de 17 à 45 ans ont été levés et emmenés par les Allemands. Aujourd'hui même sont partis ceux de la région de Ferrette.
Les nouvelles sont rares en Alsace. Seuls quelques journaux de la région sont encore distribués. Même les journaux bâlois sont interdits dans le Reichsland, malgré leurs tendances germanophiles.

LA SITUATION GÉNÉRALE
Attaques repoussées
Nombreux prisonniers

Bordeaux, 29 septembre, 16 h. 10.

A NOTRE AILE GAUCHE
Au nord de la Somme et entre la Somme et l'Oise, l'ennemi a tenté, de nuit et de jour, plusieurs attaques qui ont été repoussées.
Au nord de l'Aisne, aucun changement.

AU CENTRE
En Champagne et à l'est de l'Argonne, l'ennemi s'est borné à de fortes canonnades.
Entre Argonne et Meuse, légers progrès de nos troupes qui trouvent devant elles des positions fortement organisées par les Allemands.

SUR LES HAUTS-DE-MEUSE DANS LA WOEVRE ET A L'AILE DROITE (Lorraine et Vosges)
Pas de modification notable.
D'une façon générale, notre front est jalonné, de l'est à l'ouest, comme il suit :
Région de Pont-à-Mousson : Apremont, la Meuse.
Dans la région de Saint-Mihiel : les hauteurs au nord de Spada et la partie des Hauts-de-Meuse au sud-est de Verdun.
Région de Varennes : le nord de Souain, Chaussée romaine qui aboutit à Reims, les avancées de Reims, la route de Reims à Berry-au-Bac, les hauteurs dites du Chemin-des-Dames sur la rive droite de l'Aisne. La ligne se rapproche ensuite de l'Aisne jusque dans la région de Soissons.
Entre Soissons et la forêt de l'Aigle, elle comprend les premiers plateaux de la rive droite de l'Aisne.
Entre l'Aisne, et la Somme, elle passe par Ribécourt. (qui est à nous), Lassigny (occupé par l'ennemi), Roye (à nous), Chaulnes (à l'ennemi).
Au nord de la Somme, elle se prolonge sur les plateaux entre Albert et Combles.
Nous avons fait encore de nombreux prisonniers au cours de la journée d'hier :
ils appartiennent notamment au 7e corps actif, au 7e de réserve, aux 10e, 12e, 15e et 19e corps d'armée allemands.

ACADÉMIE DE NANCY

Bordeaux, le 29 septembre 1914.
Le ministre de l'Instruction publique, M. Albert Sarraut, a envoyé la circulaire suivante aux recteurs d'Académie :
Les lycées, collèges et écoles de l'enseignement public vont s'ouvrir à la jeunesse française, partout où le devoir supérieur d'hospitaliser nos glorieux blessés n'aura pas fait obstacle à la reprise des études.
Je désire que le jour de la rentrée, dans chaque cité, et dans chaque classe, la première parole du maître aux élèves hausse les coeurs vers la Patrie, et que sa première leçon honore la lutte sacrée où nos armes sont engagées. Dans tout le pays, à la même heure, les fils de France vénéreront le génie de leur nation et salueront l'héroïsme de ceux qui versent leur sang pour la liberté, la justice, le droit humain.
La leçon du maître sera simple et forte. Elle devra convenir à l'âge de ses auditeurs, les uns enfants, les autres adolescents. Chacune de nos écoles a envoyé sur la ligne de feu des combattants, professeurs ou élèves, et chacune, je le sais, porte déjà la douleur fière de ses deuils : la parole du maître, dans la classe, évoquera d'abord le souvenir de ces morts, pour exalter leur exemple, en graver la trace dans la mémoire des enfants. Puis, à grands traits, sobrement, clairement, elle dira les causes de la guerre, l'agression sans excuse qui l'a déchaînée, et comment devant l'univers civilisé, la France, éternel champion du progrès et du droit, a dû se dresser encore, avec des alliés valeureux, pour repousser l'assaut des barbares modernes.
La lutte acharnée qui nous conduit irrésistiblement à la victoire ajoute chaque jour à la gloire de nos soldats mille traits d'héroïsme où le maître d'école puisera le meilleur de sa leçon. A la vaine emphase du verbe, il préférera, pour émouvoir l'enfant, ces modèles souverains de l'action.
De cette première heure de classe, il faut que le viril souvenir reste à jamais empreint dans l'esprit de l'élève, citoyen de demain. Le maître qui aura su l'inscrire sera resté digne de la confiance de la République.
Signé : Albert SARRAUT.

L'ACTION S'ÉTEND
Succès au Nord comme en Woëvre

Bordeaux, 30 septembre, 15 h. 20.
A NOTRE AILE GAUCHE
Au nord de la Somme, l'action continue à se développer de plus en plus vers le nord.
Entre l'Oise et l'Aisne, l'ennemi a prononcé une vigoureuse attaqué sur Tracy-le-Mont, situé au nord-est de la forêt de l'Aigle.
Il a été repoussé avec de fortes pertes.

AU CENTRE
Accalmie sur le front qui s'étend de Reims à la Meuse.
Entre Argonne et Meuse, nous avons légèrement progressé.

EN WOEVRE
Violents combats.
Nos troupes ont avancé sur plusieurs points, notamment à l'est de Saint-Mihiel.

A NOTRE AILE DROITE
En Lorraine et Vosges, pas de modification.

L'ATTAQUE ALLEMANDE
violente
MAIS BIEN MAINTENUE

Paris, 30 septembre, 13 h. 45.
LONDRES, 29 septembre. - Le Bureau de la Presse annonce que, dans la soirée, la situation n'avait pas changé.
Des combats très violents s'étaient produits à l'aile gauche des Alliés, mais l'armée anglo-britannique s'était bien maintenue.
Paris, 1er octobre, minuit 50.
La situation générale est satisfaisante.
Aucune modification nouvelle sur le front, sauf dans la Woëvre méridionale, où nous avons occupé Seicheprey et poussé jusque sur les pentes du Rupt-de-Mad.

NOS HÉROS

Nancy, 1er octobre.
Nous apprenons la mort de M. Georges Lorrain, capitaine au ...e régiment d'infanterie, mort au champ d'honneur, tué d'une balle au coeur le 22 septembre, aux environs de Vigneulles-Hattonchâtel, à la tête de sa compagnie.
M. le capitaine Lorrain, qui comptait tant de sympathies à Nancy, était le fils de M. Lorrain, capitaine lors de la guerre de 1870, qui fut pendant 25 ans juge de paix de Nomeny, et aussi le frère de notre concitoyen.

HEUREUSE ACTION
dans la Somme et progrès dans l'Argonne

Paris, 1er octobre, 0 h. 55.
Ce soir, rien de particulier à signaler, sauf dans la région de Roye, où une violente action a heureusement tourné pour nous, ainsi que dans l'Argonne. où nous avons fait quelques progrès nouveaux.
L'impression générale reste satisfaisante.

ENCORE UN PAS EN AVANT
sur la Somme ainsi qu'en Woëvre

Paris, 1er octobre, 15 h. 40.
La situation dans l'ensemble n'a pas subi de changement.
Nous avons cependant progressé à notre gauche, au nord de la. Somme, ainsi qu'à notre droite, dans la Woëvre méridionale.

L'ARDENTE BATAILLE

C'est surtout au Nord que la bataille est violente
Paris, 2 octobre, 15 h. 30.
A NOTRE AILE GAUCHE
La bataille continue très violente, notamment dans la région de Roye où les Allemands paraissent avoir concentré des forces importantes L'action s'étend de plus en plus vers le Nord. Le front de combat se prolonge actuellement jusque dans la région au sud d'Arras.
SUR LA MEUSE
Les Allemands ont tenté de jeter, près de Saint-Mihiel, un pont qui a été détruit cette nuit.
EN WOEVRE
Notre offensive continue. Elle progresse pas à pas, notamment dans la région entre Apremont et Saint-Mihiel.
Sur tout le reste du front, il n'a été tenté, de part et d'autre, que des opérations partielles.

ILS PASSENT

Nancy, 2 octobre.
Barbus jusqu'aux yeux, jusqu'aux yeux redevenus des yeux d'enfant, crottés et gouailleurs, une couronne de pain au bras, des fleurs au bout du fusil, les voilà qui passent, nos braves troupiers.
Où vont-ils ? Au feu.
Mais vers quel endroit ? Ils n'en savent rien, et ils s'en fichent. Ils vont où on leur dit d'aller, devant eux. Ils montent dans les trains, ou marchent à pied, vers l'Ouest, vers l'Est, vers le Nord, qu'importe ?
Tout leur est égal, à condition cependant que le chemin qu'ils prennent les conduise vers l'ennemi. Ils ont fait de ceci une affaire personnelle.
Les grands mots, c'est très bien. Bon pour les orateurs en chambre, ou les littérateurs d'occasion. Eux veulent des faits. Ils ne parlent pas, ils agissent, et ils rient. Ils ne sont pas chargés d'écrire l'Histoire. Ils sont chargés de la faire, et je vous assure qu'ils s'en chargent bien.
Ils ne prennent pas de poses. Non. Ils marchent sur les routes ou dans les bois, ils couchent dans les tranchées ou dans les fermes, ils attendent en embuscade ou bondissent baïonnette en avant.
La guerre d'aujourd'hui, ce n'est pas la guerre d'un gouvernement, ni des nations, c'est leur guerre à eux. Cette guerre leur appartient tout à fait. Ils s'occupent à cette oeuvre immense comme ils s'occupent à leur culture, à leur atelier, à leur bureau. Ils sont dans cette affaire comme chez eux.
C'est un travail qui leur va. Ils en sont tout réjouis. Et ça se voit à leur rire, à leurs gestes, à leur adorable sans-façon, à tout ce qui apparaît de leur âme tranquille et enthousiaste.
Pourvu qu'on leur donne des Allemands pour taper dessus, le reste ne leur est rien. Ils cognent, ils cognent, sans souci de la mort qui fouette l'air, ils cognent à tour de bras, avec précision, avec joie, avec le sourire.
Que d'autres tirent de leur action héroïque pour le bien de la France les bénéfices nécessaires, ils n'y, songent guère. Il y a quelque part des Allemands qui depuis des années et des années les ennuyaient de leur morgue et de leurs exigences, et qui redoublaient cette morgue et ces exigences à mesure qu'on leur cédait.
Alors un jour on leur a dit :
- Est-ce que vous n'en avez pas assez ?
Et ils ont répondu :
- Mais oui, en voilà assez.
- Eh ! bien, allez !
Ils sont allés, ils vont, ils courent, nos braves petits soldats, barbus jusqu'aux yeux, jusqu'à leurs yeux candides et rieurs d'enfants. »
On leur demande de se retirer, ils se retirent. On leur ordonne de rester, ils restent. On leur commande la charge, ils chargent, ah ! oui, ils chargent.
Je vous dis qu'ils font de tout cela une affaire personnelle.
Que parlez-vous de discipline imposée ? Allons donc ! Ils ont une discipline très étroite, et ils la veulent, et ils l'adorent, cette discipline qui scelle leur fraternité et qui les conduit en ordre au combat désiré.
Leur capote est souillée de la boue des tranchées, de la poussière des routes, leur face est un peu tirée parfois par la fatigue. Et ils sont, jolis comme tout cependant, nos soldats, parce que sur les traits un peu amaigris apparaît leur âme, et rayonne cet esprit railleur que ne saurait éteindre la douleur physique.
Ils les auront, les Allemands. Ils les auront pour tant qu'il en coûte. Ils les auront parce que dans cette foule armée et joyeuse une volonté claire s'est affermie.
Ils savent, nos soldats, qu'ils ne se battent pas seulement pour eux. Ils se battent pour leurs vieux parents, pour leurs femmes, pour leurs fiancées, pour les enfants. Ils se battent pour qu'enfin on fiche la paix à tous ceux qu'ils aiment et qu'ils ont quittés, et auxquels ils veulent rendre la joie, de vivre, plus jamais gâtée par l'orgueil germanique.
C'est bien de les voir passer, saluant des mains libres, le fusil en bandoulière, le sabre brinquebalant ou le coupe-choux, et la pipe au bec comme de vieux troupiers qu'ils sont tous devenus.
Je ne cesse point de les admirer. Non pas à cause de leur courage certes. Ce serait insulte que de les admirer pour une chose si naturelle. Mais bien pour leur gaieté, pour leur entrain, pour le dédain qu'ils ont de tout ce qui n'est pas la bataille, pour leur grâce puérile.
Territoriaux ? Réservistes ? Active ? Non.
Ce sont tous de vieux grognards, et ce sont d'enragés gamins. Ils se battent comme des tigres et jouent comme de jeunes chats.
Et je me plais à les voir passer, et je m'arrête pour voir sur leurs faces barbues le sourire goguenard de leurs yeux d'enfants.
RENÉ MERCIER.

AUTOUR DE MULHOUSE
Les Allemands battus
Le Suicide du Colonel Koch
Ça sent mauvais

On lit dans le « National Suisse » du 2 octobre :
Des personnes apparentées à des familles de notre ville sont rentrées de Mulhouse mardi soir, 22 septembre ; elles étaient parties de La Chaux-de-Fonds, lundi matin, pour aller voir les leurs et ont quitté Mulhouse mardi, à midi. Voici, transcrit aussi fidèlement que possible, ce qu'elles nous ont rapporté :
« Il est exact que des combats ont eu lieu la semaine passée, en Haute-Alsace, entre autres du côté de Thann, vendredi dernier. Ces combats ont été parfois très meurtriers et les Allemands se sont fait battre. Le commandant de la place de Mulhouse, Koch, a reçu télégramme sur télégramme de l'état-major, lui enjoignant de passer les Vosges coûte que coûte. A plusieurs reprises, le commandant donna l'ordre à ses troupes d'opérer une trouée dans les positions françaises, solidement fortifiées. Toutes ces attaques furent repoussées. En désespoir de cause, le commandant de la place se suicida après avoir envoyé à l'empereur cette laconique mais éloquente dépêche : « Impossible de passer. » De solennelles obsèques militaires lui furent faites, samedi 19 septembre : le deuil, parmi les troupes allemandes, était général.
Il est exact aussi que tous les hommes du landsturm, de 17 à 45 ans, ont été brusquement appelés à quitter Mulhouse, et voici pourquoi : Dans toute la campagne, dans la partie de la Haute-Alsace occupée par eux, les Français ont fait annoncer au son du tambour que les hommes disposés à aller vendanger dans le Midi de la France recevraient trois francs par jour ; c'est par milliers que les Mulhousiens partirent. Pour parer le coup, les Allemands, samedi après-midi, annonçaient par voie d'affiches que les hommes du landsturm, de 17 à 45 ans, devaient se tenir prêts ; samedi, les affiches laissaient espérer que l'appel serait différé de deux ou trois semaines au moins. Mais, dimanche matin, à 10 heures, ordre était donné, sous peine de trois mois de prison, de se mettre en route, à pied, pour Mullheim, via l'île de Napoléon. Vingt mille hommes partirent ainsi, plus d'un père donnait la main à ses jeunes fils, âgés de 17 ou de 18 ans, des enfants presque.
Grande fut la consternation, grande est l'inquiétude. Les Mulhousiens restés en ville - presque rien que des femmes - craignent de connaître à nouveau les horreurs de la. guerre, l'incendie et le pillage.

Mauvaise Farce de Somnambule

Nancy, 2 octobre.
L'une de nos pythonisses, et non des moins cotées, vient de jouer un vilain tour à un certain nombre de ses clientes nancéiennes. Son excuse est qu'elle ne l'a sans doute pas fait exprès.
Donc, là somnambule en question avait prédit, pour le 27 septembre, un nouveau bombardement de Nancy. Dans son sommeil magique, elle avait vu des maisons effondrées, des flammes et du sang, beaucoup de sang...
Ce n'était pas trop de cent sous pour payer un pareil avertissement.
Aussi, dans l'attente de cette nouvelle visite des obus allemands, les personnes ainsi prévenues par le calcul des tarots, avaient-elles pris toutes les précautions nécessaires.
Les matelas avaient été descendus dans les caves - les caves voûtées de préférence. Parents, voisins et amis avaient été charitablement prévenus. On avait prépare lumières et victuailles, et, lorsque la nuit du 26 arriva, tous les initiés s'étaient empressés de gagner les abris préparés.
Et l'on avait attendu, bravement, l'arrivée des boulets.
Au moindre souffle de vent, au moindre claquement de porte, on se demandait si ce n'était pas un sifflement et claquement d'obus !
- Ah ! certes, nul ne ferma l'oeil, cette nuit-là, dans les caves !
- Etes-vous bien certaines, mesdames, que c'était pour cette nuit ? demanda-t-on, à l'aube, aux clientes de la somnambule.
- Ce sera peut-être seulement pour la nuit prochaine !
En vérité, le 27 pouvait aussi bien comprendre la nuit écoulée que la nuit à venir.
Et l'on recommença, à tout hasard, la nuit suivante, la descente à la cave !
L'attente fut aussi vaine que celle de la veille, et, comme l'on s'aperçut, au retour du soleil, que si l'on n'avait pas eu à frissonner de peur, on frissonnait de froid, on jura de dormir désormais dans son lit, sous son édredon bien chaud, comme l'avaient fait l'immense majorité des Nancéiens.
Nos devins ont sans doute baissé, depuis le célèbre Calchas ?

DANS LE NORD
l'effort allemand est brisé
LA RIVE GAUCHE DE LA MEUSE
VERS SAINT-MIHIEL
débarrassée des Allemands

Paris, 3 octobre, 1 h. 15.
1° A l'aile gauche, un de nos détachements, qui débouchait d'Arras, a reculé légèrement à l'est et au nord de cette ville.
Au nord de la Somme, nous avons progressé en avant d'Albert.
Entre Roye et Lassigny, l'ennemi a prononcé de violentes attaques qui se sont brisées contre notre résistance.
2° Calme sur le reste du front.
On signale qu'aux abords de Saint-Mihiel il ne reste plus d'ennemis sur la rive gauche de la Meuse.

DEUX ACTIONS HEUREUSES

Malgré des renforts, l'ennemi est repoussé dans la Somme. - L'armée du kronprinz est aussi refoulée.

Bordeaux, 3 octobre, 16 h. 15.
A NOTRE AILE GAUCHE L'action violente engagée depuis hier continue, en particulier dans la région de Roye, où nous avons repoussé toutes les attaques, bien que, sur cette partie du front, l'ennemi ait été renforcé par de nouveaux prélèvements opérés sur le centre de sa ligne.

AU CENTRE
Rien à signaler de Reims à l'Argonne.

DANS L'ARGONNE
Le XVIe corps allemand (armée du kronprinz). qui avait essayé de se glisser par le bois de la Grurie, a été refoulé au nord de la route Varennes-La Harazée-Vienne-laVille.

EN WOËVRE DANS LES HAUTS-DE-MEUSE
Notre progression est toujours lente, mais continue.

NOTRE OFFENSIVE.
Elle est surtout sensible et heureuse
dans le Nord et l'Argonne

Bordeaux, 4 octobre, 15 h. 35.

A NOTRE AILE GAUCHE
Après avoir repoussé toutes les attaques ennemies, nous avons repris l'offensive sur plusieurs points.
AU CENTRE
Rien à signaler jusqu'à l'Argonne.
Dans l'Argonne, nous avons refoulé l'ennemi vers le nord.
Nous progressons, mais très lentement.
A NOTRE AILE DROITE
En Lorraine et en Vosges, rien de nouveau.

RENTRÉE
de la Cour et des Tribunaux

Nancy, 4 octobre.
Vendredi matin, le tribunal civil a tenu son audience de rentrée, sous la présidence de M. Barrabino, qui a donné la parole à M. Schuler, procureur de la République, pour la déclaration d'ouverture de l'année.
Cette formalité accomplie, M. le Président en a donné acte au procureur de la République. Il a ensuite fait connaître que M. Lacroix, greffier du tribunal étant mobilisé. M; Larivière, le plus ancien commis-greffier, avait été désigné pour le remplacer.
Après la fixation des audiences : mercredi pour les affaires civiles; jeudi pour le tribunal correctionnel, l'audience de rentrée a été levée.

AU CHAMP D'HONNEUR

Nancy, 4 octobre.
Un nouveau mais glorieux deuil vient de frapper notre ville en la personne du capitaine André Dennery, tombé au champ d'honneur dans un récent combat.
Le capitaine Dennery sortait de Saint-Cyr. Il était en outre licencié en droit.
Les vieux Nancéiens se rappelleront, non Sans émotion, son père, M. Dennery, chef de musique de notre cher 26e, qui entra à Nancy à la tête de ce régiment, en 1873, et qui resta ensuite des nôtres pendant près de quinze ans.
Que la veuve de son fils et toute la famille veuillent bien accepter l'hommage de ce souvenir ému, avec nos condoléances.

UN BRAVE

Nancy, le 4 octobre.
Un de nos concitoyens, M. Charles Bronner, architecte-paysagiste. rue de Strasbourg, lieutenant de réserve au 6 d'infanterie. a été blessé au combat de Vitrimont.
Atteint une première fois au bras gauche, il continua néanmoins à commander sa section six heures après. Il recevait bientôt un éclat d'obus qui lui fracturait le pied gauche. Malgré sa souffrance, Charles Bronner encouragea ses hommes jusqu'au moment où il fut relevé pour être conduit à l'ambulance.
Ce brave est actuellement en traitement à Nice.

MARCHÉ DE NANCY

Nancy, le 4 octobre.
Samedi matin, le marché de Nancy était bien approvisionné en légumes frais : salades, carottes, flageolets, et en fruits :
poires, noix et quelques quetsches.
Aux halles, quelques volailles, dont les prix varient suivant grosseur et qualité.
Voici les prix extrêmes des diverses denrées :
Boeuf, 1 fr. 80 à 3 fr. le kil. - Veau, 2 fr. 60 à 4 fr. le kil. - Mouton, 2 fr. 20 à 3 fr. le kil. - Lard frais, 2 fr. à 2 fr. 40 le kil. - Lard sec, 2 fr. 40 à 2 fr. 60 le kil. - Grillade, 2 fr. 80 à 3 fr. le kil. - Beurre, 3 fr. 20 à 4 fr. 40 le kil. - oeufs, 1 fr. 40 à 2 fr. la douzaine. - Pommes de terre, 13 fr. à 30 fr. les 100 kil.

La lutte sans merci
VERS ARRAS
Nous avançons vers Soissons et en Woëvre

Paris, 5 octobre, 5 h. 19.
1° A notre aile gauche, la lutte bat son plein, dans la région d'Arras, sans qu'au-curie décision ait encore été obtenue. L'action a été moins violente entre là vallée supérieure de l'Ancre et la Somme, et entre la Somme et l'Oise.
Nous avons progressé dans la région de Soissons, où les tranchées ennemies ont été prises.
2° Sur presque tout le reste du front l'accalmie déjà signalée persiste.
En Woëvre, nous avons fait quelques progrès entre Apremont et la Meuse, et sur le Rupt-de-Mad.

MARCHÉ DE NANCY

Nancy, le 5 octobre.
Les arrivages ont été, samedi matin, très abondants pour ce qui concerne le beurre, les oeufs et la volaille ; les amateurs trouveront au marché de quoi satisfaire leurs goûte et à. des conditions très avantageuses.

TRIBUNAL DE COMMERCE

ancy, 5 octobre.
Lundi, à deux heures, le tribunal de commerce de Nancy a tenu son audience de rentrée. Elle a été très courte. Quelques affaires nouvelles ont été mises au rôle
puis le Tribunal a annoncé qu'il tiendrait jusqu'à nouvel ordre une seule audience par semaine, le lundi, à deux heures.

La grande Bataille
CONTINUE
Attaques repoussées sur les Hauts-de-Meuse

Paris, 6 octobre, minuit 55.
Un communiqué officiel, daté du 5 octobre, 23 heures, dit :
La situation générale est stationnaire.
A l'aile gauche, l'action dure toujours.
Dans l'Argonne et les Hauts-de-Meuse, nous avons repoussé des attaques de nuit.
et de jour.

POUR LE GRAND CHOC
Des masses de cavaliers allemands arrivent

Bordeaux, 6 octobre, 15 h. 35.
A NOTRE AILE GAUCHE
Le front prend une extension de plus en plus grande.
Des masses de cavalerie allemande très importantes sont signalées aux environs de Lille, précédant dès éléments ennemis qui font mouvement par la région nord de la ligne de Tourcoing à Armentières.
Autour d'Arras et sur la rive droite de la Somme, la situation se maintient sensiblement.
Entre la Somme et l'Oise, il y a eu des alternatives d'avance et de recul.
Près de Lassigny, l'ennemi a tenté une attaque importante et a échoué.
Sur- la rive droite de l'Aisne, au nord de Soissons, nous avons avancé légèrement. Avec la coopération très efficace de l'armée britannique, nous avons réalisé quelques progrès dans la région de Berry-au-Bac.
Sur le reste du front, rien à signaler.

DU DANGER
de glaner des Obus

Nancy, le 6 octobre.
Depuis qu'ont cessé, dans nos parages, les batailles vives, on trouve de nombreuses personnes qui, par les bois, les prés ou les champs vont glaner des souvenirs de la guerre. Certaines ramassent tout ce qui se trouve sous leur main.
Qu'elles se méfient des obus non éclatés.
Il en est par milliers, surtout du côté allemand.
Déjà divers accidents mortels se sont produits la semaine dernière.
A Blainville, un gamin qui avait ramassé un projectile de l'artillerie prussienne, a été éventré par l'explosion ; le lendemain, au même endroit, c'était un brave homme qui, ayant chargé sur sa brouette douilles et éclats d'obus, perdait la vie de façon semblable, le cahot de son véhicule ayant fait éclater un shrapnell.
Vendredi, à Mont-sur-Meurthe, un cultivateur labourait son champ. Le soc de sa charrue heurta dans le sol un obus qui était dans une raie. Une détonation effroyable retentit et la mitraille mettait en lambeaux les malheureuses bêtes et tuait net leur conducteur.
Dans les environs, on ne fauche qu'avec précaution ce qui reste des avoines et le regain.
Une brave femme de Dombasle nous disait, dimanche matin :
- Nous avons renoncé, mon mari et moi, à arracher les pommes de terre du petit champ que nous avons du côté du Rembêtant. tant nous rencontrons de bombes non éclatées. Voyez-vous qu'avec notre croc nous en heurtions une ? Notre compte serait vite réglé.
Ce danger durera longtemps : il ne fera pas bon de sitôt aller dans les bois à la cueillette des champignons. Les obus vont faire maintenant concurrence aux espèces les plus terribles de ces cryptogames.
Aux personnes qui remarqueraient sur leur chemin de ces projectiles, nous donnons le conseil, afin d'éviter des accidents, de planter à côté une baguette avec un bout de papier ou de chiffon. Cela servira d'indication à l'équipe d'artillerie qui parcourt actuellement les champs de bataille pour faire exploser tous ces obus.

SILENCE AUX BAVARDS

Nancy, le 6 octobre.
Depuis quelques jours la ville de Nancy recommence à être intoxiquée de fausses nouvelles : les unes magnifiques, les autres sinistres, celles-là annonçant des résultats extraordinaires, celles-ci des calamités effroyables. Aujourd'hui « les Français bombardent Metz », ce qui actuellement est absurde. Le lendemain « les Allemands ont pris Verdun », ce qui est inepte.
Ainsi les gens désoeuvrés s'énervent et leur agitation risque de troubler ceux qui travaillent.
Il faut que cela cesse. La population de Nancy, qui a su montrer de si hautes qualités en des heures difficiles, ne voudra pas se laisser plus longtemps compromettre par quelques bavards ou quelques bavardes. Je lui demande son concours.
Il ne suffit pas de ne pas créer et lancer de fausses nouvelles, bonnes ou mauvaises. Je n'ai pas besoin de déclarer que ceux ou celles qui se livreraient à ce jeu et qui pourraient être saisis, seraient immédiatement déférés au conseil de guerre.
Tout bon Français a un autre devoir, moins passif, et qui est de ne pas tolérer que qui que ce soit répète devant lui ces histoires inventées par d'autres.
J'invite tout bon citoyen - et les femmes. je le sais, ont des coeurs de citoyens - quand il entendra, où que ce soit, une personne quelconque se faire le colporteur de ces nouvelles, à lui imposer rudement silence et, au besoin, à lui mettre la main au collet. Je ne manquerai pas pour ma part, si l'occasion se présente, de « cueillir » ces colporteurs perfides ou frivoles, mais également dangereux, et de les déposer moi-même entre les mains du sympathique général de la Masselière, commandant d'armes. Que chacun soit prêt à agir de même.
Les soldats savent bien, dans la tranchée et sous le feu, montrer une stoïque endurance qui, chaque jour, améliore et fortifie notre cause et qui assure la victoire de la France ; durant de longs jours ils gardent le silence, eux, et ils agissent ; c'est bien le moins que les non-combattants, qui ne sont pas exposés au danger, mettent au service de la patrie quelques semaines et, s'il le faut, quelques mois de patience vaillante et de confiance sereine.
Que ceux qui travaillent imposent donc, de gré ou de force, silence aux bavards.
Le préfet de Meurthe-et-Moselle,
L. MIRMAN.

EXHUMATION

Nancy, 6 octobre.
Je, soussigné, L. Mirman, préfet de Meurthe-et-Moselle, Considérant que le maire a qualité pour autoriser les exhumations quand il s'agit de transférer un cadavre d'un point à un autre d'une même commune, le sous-préfet de l'arrondissement quand le déplacement a lieu dans les limites de l'arrondissement et que, dans Les autres cas, l'autorisation doit émaner du préfet du département ou a eu lieu le décès. Considérant que, dans le cas où le déplacement a lieu dans les limites d'une même commune, l'exhumation est une opération délicate qui exige certaines garanties au point de vue de l'hygiène et de l'ordre publics, et qu'il appartient au préfet d'édicter à cet égard des mesures préventives d'ordre général Considérant qu'en particulier le cas se présente aujourd'hui fréquemment d'une famille qui demande l'autorisation d'exhumer un des siens, tué au champ d'honneur, alors même que le jeune héros a été inhumé dans une tranchée avec un certain nombre d'autres combattants ; qu'une telle exhumation serait doublement inadmissible puisque, d'une part, elle ne pourrait être effectuée sans manquer de respect aux camarades moins fortunés du soldat défunt, puisque d'autre part il est certain que celui-ci, s'il avait pu faire connaître sa volonté, aurait exprimé le désir de n'être pas séparé de ceux dont il a partagé les espérances, les dangers et la mort, près desquels il a combattu, il est tombé, il a souffert et auxquels il a été réuni dans la même tombe ; Vu les conclusions adoptées par le Conseil supérieur d'hygiène publique et consignées dans la circulaire ministérielle du 15 juillet 1911, conclusions d'où il résulte que si l'exhumation ne peut être opérée qu'après un délai de un ou trois ans, lorsque le défunt a succombé à une maladie contagieuse, elle peut l'être, au contraire, sans conditions de délai lorsqu'il s'agit d'urne personne « ayant succombé soit à une mort violente, soit à la suite de blessures reçues dans un engagement militaire. »

ARRÊTE :
Article 1er. - Peuvent être pratiquées sans conditions de délai, mais avec les précautions antiseptiques d'usage, les opérations d'exhumation et de transport des corps de militaires tombés au champ d'honneur.,
Article 2. - Cette exhumation ne peut être autorisée que si le mort a été enterré seul et dans une tombe nettement repérée, de façon qu'il n'y ait pas lieu de le rechercher et de risquer, au cours de ces recherches, de déplacer les restes d'autres Français morts comme lui au champ d'honneur. En particulier, elle est rigoureusement interdite là où le militaire, que sa. famille voudrait exhumer, a été enterré, dans une même tranchée ou fosse commune avec ses compagnons d'armes et de gloire.
Article 3. - MM. les sous-préfets et MM. les maires sont chargés de l'exécution du présent arrêté.
Fait à Nancy, le 4 octobre 1914.
Le Préfet, L. MIRMAN.

L'ACHARNEMENT DE LA BATAILLE

Paris, 7 octobre, minuit 55.
Les caractéristiques de la situation sont les mêmes.
A l'aile gauche, au nord, l'action est de plus en plus violente.
Au centre, calmé relatif.
Un peu de terrain a été gagné dans la partie nord des Hauts-de-Meuse.

LA BATAILLE IMMENSE
Nos cavaliers aux prises jusqu'au nord de Lille

Bordeaux. 7 octobre, 16 h.30.
A NOTRE AILE GAUCHE
La bataille continue toujours avec une grande violence.
Les fronts opposés s'étendent jusque dans la région de Lens-Labassée, prolongés par des masses de cavalerie qui sont aux prises jusque dans la région d'Armentières.
Sur le front, depuis la Somme jusqu'à la Meuse, rien à signaler.
EN WOËVRE
L'ennemi a tenté un nouvel effort pour arrêter nos progrès, mais ses attaques ont encore échoué.

LES LETTRES
sont des actes

Nancy, 7 octobre.
J'ai sous les yeux la lettre la plus follement tendre que j'aie jamais lue. Elle est d'un soldat qui écrit à sa femme quelques heures avant d'être dirigé sur la. ligne de feu.
Elle est ardente comme on ne peut plus, et confiante avec sérénité.
Elle prévoit sans trouble le destin auquel sont exposés les combattants, et respire le courage tranquille.
Pourquoi faut-il qu'à travers les lignes on sente chez ce soldat hardi l'angoisse horrible d'être oublié des siens quand pour eux et pour la Patrie il se prépare à vaincre ou à succomber ?
« Ce qui me désespère, écrit-il tristement, c'est. de ne pas avoir de nouvelles de toi. Me faudra-t-il donc mourir peut-être avant de te lire ?
« Oh ! amie, j'ai le coeur bien gros. Va, pourtant je ne veux pas croire que tu m'aies abandonné. Ce serait trop cruel. »
Avec tout le monde nous avons protesté contre l'insuffisance du service des postes. Il n'est certainement pas un Français, pas une Française qui n'ait souffert atrocement de cette insuffisance.
Celles qui sont le plus torturées, et d'une double torture, sont certainement les femmes des combattants. Elles subissent noblement l'angoisse de savoir que leurs aimés sont au péril, parce qu'elles mettent la France au-dessus de leur amour. Mais comment supporter avec la même noblesse la douleur des reproches immérités ?
L'armée a préparé la guerre avec une méthode admirable, avec une intelligence lucide dont nos ennemis mêmes sont émerveillés.
Est-il possible que les services postaux auxquels on a laissé toute leur organisation, tout leur haut personnel, et que l'on a même renforcés, soient désorganisés subitement, et qu'ils ne puissent pas affermir les liens d'amour confiant de ceux que séparent aujourd'hui les événements tragiques ?
On nous parle de l'irrégularité des convois, de l'extrême mobilité des troupes. La poste ne savait donc pas qu'en temps de guerre les soldats ne resteraient point à la caserne et que les trains seraient pour la plupart affectés à leur transport ?
Les services civils sont-ils si légèrement établis qu'après deux mois de guerre ils ne retrouvent pas leur équilibre ?
Il n'est pas possible que cela dure ainsi. Il faut, il faut de toute nécessité que les services postaux fonctionnent plus sérieusement. II faut. que les mères et les femmes ne souffrent plus de l'absence de nouvelles, qu'elles ne soient pas accusées pour la faute d'autrui.
Tout le monde en France a du courage. Mais les femmes et les mères savent mieux que personne verser au coeur des combattants l'ardente confiance.
Quand nos soldats savent qu'on les aime toujours, qu'on les aime encore davantage, ils vont au feu en souriant.
Ils se battent mieux, ayant dans le coeur le souvenir d'une lettre, le souvenir d'un mot qui les a émus.
Une lettre vaut un baiser.
« Je pars, écrit le sous-officier dont j'ai les lignes sous les yeux, comme chef de peloton. Et dans quelques jours peut-être, - si les balles m'épargnent, - je serai sous-lieutenant. Allons, amie chérie, courage et espoir. Moi je pars avec l'espoir de revenir, après avoir fait tout mon devoir. Quoi qu'il arrive, ne m'oublie jamais, ne m'oublie pas près de tous, et surtout près des enfants, si je ne dois plus les revoir. Dis-leur bien que ma dernière pensée sera pour toi et pour eux. »
Et ce soldat, qui a tant de coeur pour aimer, n'en aurait-il pas encore plus pour se battre s'il recevait de sa femme les lettres qu'elle lui écrit, et s'il pouvait lire ces lignes qui ne lui parviennent pas ?
« Et moi aussi j'ai grand courage et espoir absolu. Moi aussi j'ai confiance que tu me reviendras. Et sache bien que jamais je ne t'oublierai, que tes enfants jamais ne t'oublieront, car tous les jours et à toute heure nous parlons de toi. D'esprit nous sommes toujours à côté de toi. Nous nous battons avec toi. Avec toi nous sommes, mes enfants, moi, tous les tiens. Il n'est pas une minute que ton souvenir ne soit dans notre tète et dans notre coeur. Et le danger que tu affrontes pour la France fait notre amour plus fort, plus profond, plus ardent.
« Je suis avec toi. Nous sommes avec toi. Avec toi nous aurons la victoire parce qu'ensemble nous la voulons. »
Il faut que de telles lettres soient lues par les combattants. Et je suis certain que toutes les lettres qui n'arrivent pas, lettres de mères, lettres de femmes, lettres d'enfants, toutes disent cela, et le disent mieux.
Alors pourquoi ne fait-on pas l'impossible pour que leur parviennent les paroles de courage et d'espoir, les paroles d'amour ?
RENÉ MERCIER.

DANS LES VOSGES
L'oeUVRE DES BARBARES
Tout est ruines et deuil
A RAON - L'ÉTAPE

Pourquoi le douloureux « Legs d'une Lorraine » me revenait-il en mémoire devant le spectacle effrayant que présentent les ravages de Raon-l'Etape, après une halte des Barbares ? Je me rappelais les vers d'André Theuriet, le triste pèlerinage de la mère au tombeau des êtres chers,
avec son jeune fils.
Viens, allons d'abord vers ce champ de seigle.
Les nôtres y sont morts, assassinés
Par ces loups prussiens au front ceint d'un aigle.
Là dorment ton père et tes deux aînés.
Voici notre seuil détruit. La couleuvre
Habite ces murs qu'a noircis le feu.
La Prusse a passé par là. Voici l'oeuvre
De ceux qu'on nommait les soldats de Dieu.
La Prusse a passé par là. Sa signature, est visible. Elle a paraphé en traits rouges ses crimes. Raon-l'Etape a perdu ses plus beaux quartiers dans un désastre qui stupéfie. Partout des cendres, des cendres où l'on cherche vainement le vestige d'un meuble, le débris d'une poutre. On dirait qu'un vandalisme sans pitié s'est acharné sur les moindres objets. Il y a de la minutie dans le ravage ; on sent une méthode dans ce chaos, une expérience du crime dans l'exécution du mot d'ordre, dans l'accomplissement de la tâche confiée à quelque horde de démons La torche incendiaire ne s'est point promenée au hasard. Elle a d'abord supprimé les maisons des citoyens qui avaient participé à l'organisation de sociétés patriotiques ou de préparation militaire. C'est ainsi que, dès le lundi 24 août, pendant la première nuit de l'occupation, trois brasiers s'allumèrent. La quincaillerie Idoux, le magasin de cristalleries et porcelaines Gauchenot,. l'hôtel de la Belle-Vallée, où habite M. Henri Perrin, flambèrent comme des bols de punch.
Avant de pénétrer dans Raon-l'Etape, les Bavarois, qui devaient saccager odieusement la coquette cité vosgienne, avaient naturellement signalé leur passage dans la vallée de Celles par d'épouvantables excès.
Le curé de Luvigny tombait sous les balles d'un feu de peloton; le curé d'Allarmont et le maire de cette localité, l'honorable M. Charles Lecuve, subissaient le même sort, sans que la lumière soit faite sur les prétextes invoqués par leurs bourreaux.
Ce fut le « courrier » de la vallée, M. Mathieu, qui apporta la nouvelle qu'une troupe de Bavarois avait franchi le Donon. Il avait failli tomber aux mains de l'ennemi. On avait tiré sur sa voiture. Par miracle, les balles ne l'atteignirent point. Il fut observé plus loin par des patrouilles explorant à courte distance la lisière des bois ; mais, sans doute pour éviter de donner l'éveil par une fusillade qu'ils jugeaient inutile, les Allemands, le laissèrent continuer tranquillement sa route.
Une panique s'empara de la population. Tout le monde se réfugia dans les caves. L'entrée de l'ennemi se signala par la décharge incessante de leurs fusils. Personne n'osait sortir. Raon était plongé dans une sorte de stupeur. Plus tard, les chefs ont prétendu que l'absence des autorités, la fuite des citoyens valides, révélaient un manque de confiance en eux et qu'un tel outrage à la dignité de l'armée germanique expliquait leur indignation, leur fureur et leurs instructions pour le pillage en règle de toute la ville.

Les Incendies
En même temps que les soldats vidaient les meilleures caves, leurs camarades s'occupaient à propager l'incendie dans la plupart des quartiers.
Dressons ce triste bilan.
Tout l'îlot de maisons, rue Jules-Ferry, comprenant l'épicerie Creusât, le café Arnould, les magasins de mercerie Bodard, le dépôt de faïences Mainbourg, est radicalement détruit à l'exception d'une partie de la maison Creusat.
Dans la rue de la Gare, depuis le canal de la Plaine, tout est brûlé jusqu'à la maison de M. le docteur Wendling.
Par trois fois, les incendiaires ont attaqué l'église ; ils ont enfin achevé leur sinistre besogne. Le clocher s'est lézardé sous l'action du feu et les cloches se sont lourdement, abîmées dans la fournaise.
Place Jules-Ferry, le bureau de postes dresse ses murs calcinés. Après les édifices scolaires, tous les immeubles suivants ont été la proie des flammes.
Place de la République, une seule maison a été sacrifiée. Les Halles ne sont plus qu'un amas de décombres. Toute la rue Jules-Ferry, depuis le café des Vosges jusqu'à l'étude de Me Marcillat, notaire, excepté la maison de M. Charrier, loueur de voitures, aligne maintenant ses façades noircies. Rue Jacques-Meslez, sur le côté droit depuis la propriété de M. Grandjean et derrière la Synagogue, l'aspect des ruines défie toute description L'usine Martin Dorget n'a pas été davantage épargnée.
Passé le pont sur la Plaine, depuis l'établissement des bains jusqu'à l'école de garçons, il ne reste rien. De même; dans la rue Jules-Ferry, jusqu'à la rue du Moulin, la plus grande partie des immeubles, sur le côté droit, atteste la violence des ravages, au milieu desquels la maison Chenal demeure seule intacte, - ou presque.
Si nous visitons La Neuveville, on suit les traces des incendiaires chez M. Amos, dont le pavillon est brûlé, chez M. Paul Lecuve, dont l'usine a disparu, ainsi que tous les chantiers de la gare.

Le Pillage
Pendant deux longs jours et pendant deux longues nuits, la plupart des habitants restèrent blottis dans leurs caves comme en des casemates, mourant de faim et privés de sommeil.
Quand ils sortirent de leurs retraites, ils assistèrent aux premiers pillages. Les maisons inhabitées reçurent d'abord la visite des Bavarois qui appartenaient principalement à l'état-major de la division engagée dans la région forestière de la Chipotte, vers Saint-Benoit et dans la région de Badonviller.
On remarquait les fantassins du fameux 99e'd'infanterie, le régiment de Saverne si lamentablement illustré par les Forstner, les von Reuter et consorts, puis dés éléments du 60e de ligne, ainsi que des réservistes du Grand-Duché de Bade.
Parmi ces Bavarois figuraient quelques réservistes de Strasbourg qui déclarèrent que les Allemands appliquaient sans merci les lois de la guerre et qu'ils se montraient d'autant, plus féroces, plus implacables qu'ils ne rencontraient dans les localités personne pour les recevoir « officiellement ». Leur orgueil en souffrait. De rage et de dépit, ils commettaient alors les pires exactions. Sous prétexte qu'en abandonnant leur ville envahie les fuyards ne méritaient aucune considération, c'est par deux villas que le déménagement commença dans Raon-l'Etape, mais les autres ne tardèrent pas à recevoir les mêmes visiteurs.
Les propriétés les plus riches offrant naturellement un butin plus abondant, on s'en prit aux maisons de M. de Longeau, aux Chàtelles, aux appartements de M. Martin-Dorget, l'industriel bien connu, de M. Victor Brajon, etc.
Meubles de style, pianos, tapisseries, lingerie fine, tableaux, couvertures de soie, rideaux, bibliothèques, collections d'amateurs, bibelots rares ou précieux, pendules, bijoux, toute l'argenterie qui garnissait les buffets, toutes les dentelles et les broderies qui emplissaient les armoires, furent chargés sur des camions et, des chars-à-bancs. Un train spécial était sous pression dans la gare pour le transport commode et direct du produit des rapines allemandes.
Il fallait en quelque sorte une équipe de connaisseurs pour guider le choix des cambrioleurs. Qu'à cela ne tienne ! Des officiers étaient suivis de leurs dignes épouses ; celles-ci se paraient avec fierté des robes tailleur, essayaient les chapeaux devant les glaces, raflaient les accessoires légers et brillants des cabinets de toilette, jetaient leur dévolu sur des objets qui flattaient leur coquetterie.
Comme les déménageurs ne pouvaient tout emporter, ils laissèrent à leurs compagnons le soin d'achever leur oeuvre de dévastation. A coups de ciseaux et de canifs, les étoffes furent lacérées, réduites en lambeaux, les vaisselles volèrent en éclats ; des tableaux furent crevés ; les appareils d'éclairage jonchèrent le plancher, pêle-mêle avec le contenu épars des tiroirs vidés minutieusement.
Une sorte de sadisme, de monomanie ignoble les poussait vers l'ordure, la sanie, l'abjection. Ils souillèrent les vêtements des enfants. Ils mirent le couvert chez l'instituteur d'Hymbeaumont, comme s'ils attendaient des hôtes de marque et, dans chaque assiette, en guise de dessert, ils ont...
Ah ! que l'Allemagne est donc spirituelle !
Spirituelle et experte dans l'appréciation des vins. Les caves de la maison Creusat ont été consciencieusement pillées. Trois mille flacons de vieux bourgogne arrosèrent les banquets de la horde. Les barriques furent mises en bouteilles pour les futures libations ; les épiceries ne possédaient plus une boîte de conserves quand, le 19 septembre, l'évacuation de Raon-l'Etape et la retraite vers la frontière commencèrent.
Un ordre de l'état-major avait invité tous les habitants, sous la menace des peines les plus sévères en cas d'infraction, à apporter toutes leurs provisions de pétrole ; mais les Allemands se contentèrent de garder les bidons complets de cinq litres.
En gens prévoyants, ils emportaient dans leurs automobiles assez de pétrole pour détruire plus loin d'autres villages.
Pendant les trois longues semaines de l'occupation, les « victoires » de l'armée allemande, défrayaient chaque jour les conversations. Von Kluck et le kronprinz ne faisaient de nos troupes qu'une demi-bouchée ; une moyenne de quarante mille prisonniers grossissait quotidiennement le contingent de pantalons rouges expédiés sur les forteresses poméraniennes !
Certain jour qu'ils avaient cantonné dans les anfractuosités des carrières de trapp, exploitées par M. Ramu, ils s'écrièrent, triomphants :
« Nous occupons la citadelle de Raon ! ».
En somme, la destruction des principaux quartiers de Raon-l'Etape ne s'est accompagnée d'aucune exécution. Il convient de proclamer qu'en cette circonstance M. le docteur Raoul a montré de rares qualités. Son sang-froid, sa circonspection, les relations qu'il a réussi à maintenir entre l'état-major et lui-même ont certainement préservé la ville d'irréparables malheurs.
C'est ainsi que des chasseurs s'étant cachés dans la grange d'une maison forestière, leur découverte faillit provoquer de sanglantes « représailles ». Le propriétaire finit par convaincre les Allemands qu'il ignorait la présence, chez lui, de ces soldats, profondément enfouis pendant quatre jours dans la paille.
A La Neuveville, le maire, M. Bourgeois resta à son poste d'honneur. M. Paul Lecuve, désigné comme un des citoyens coupables d'avoir tenu sur le kaiser des propos insolents, fut sauvé du poteau d'exécution par une admirable circonspection.
Quand la patrouille de quarante Bavarois pénétra chez lui, M. Paul Lecuve, dont le frère avait été fusillé à la mairie d'Allarmont, attendait dans son bureau ceux qui devaient lui infliger le châtiment suprême :
- Est-il vrai, lui demanda l'officier, que vous ayez outragé « notre » empereur ?
- Messieurs, répondit M. Paul Lecuve, très calme, je ne vous dirai point ce que les Français et moi pensons de votre souverain. Vous êtes ici les maîtres. Agissez donc en conséquence. Ma maison, ma cave, tout vous appartient, en vertu des droits du plus fort. En ce qui me concerne, je suis prêt au sacrifice de mes biens, de ma liberté, de ma vie. Faites ce qui vous plaira. »
Les Allemands s'installèrent en maîtres ; ils vidèrent la cave, mais ils s'inclinèrent devant la bravoure de M. Paul Lecuve.

AUX ENVIRONS
On nous avait annoncé que dans la région vosgienne, bon nombre de villages avaient eu beaucoup à souffrir. L'émotion publique a exagéré, au moins pour Saint-Blaise, où une seule maison est brûlée, pour Etival, où deux immeubles appartenant à M. Huin, hameau de Vivier, subirent le même sort, et pour Clairfontaine, où trois maisons, avec un dépôt d'épicerie coopérative, ne sont plus que ruines.
Azerailles a été entièrement respecté ; Bertrichamp aussi. Par contre, les Allemands, en maint endroit, ont réquisitionné la literie pour rendre plus confortables les tranchées où ils s'abritaient.
On a déjà relaté les incidents qui signalèrent l'occupation de Saint-Dié.
Mais le bombardement, l'incendie, malgré les promesses allemandes, devaient raser, hélas ! une partie de la rue de la Bolle, où cinquante maisons ont presque entièrement disparu. Une pâtisserie démolie dans la rue Gambetta ; une boutique de tailleur, en face, éventrée par un obus ; l'hôtel du Globe, atteint par un projectile ; quatre ou cinq magasins littéralement pillés par les vandales, tels sont les témoignages qui prouvent la sincérité des garanties offertes par les officiers.
Plus loin, le village de Saulcy-sur-Meurthe ne montre, au bord de la route et au pied des verdoyantes collines, que les vestiges d'un véritable cataclysme.
La Prusse a passé par là.
ACHILLE LIÉGEOIS.

LES ALLEMANDS
repoussés sur les deux ailes
Nous avançons aussi sur la Somme et au Centre

Paris, 8 octobre, minuit 30.
Sauf sur les deux ailes, où les attaques allemandes ont été repoussées, le calme a été à peu près complet sur le front.
A l'aile gauche, la cavalerie allemande a été maintenue au nord de Lille, où elle avait été refoulée.
Entre Chaulnes et Roye, le terrain précédemment cédé a été repris.
Au centre, nous avons avancé sur certains points.
A l'aile droite, rien à signaler.

TOUJOURS PLUS AVANT
De la Somme à la mer du lord la lutte s'étend, heureuse pour nous, ainsi que sur les Hauts-de-Meuse

Bordeaux, 8 octobre, 15 h. 45.
A NOTRE AILE GAUCHE
Dans la région du Nord, l'ennemi n'a progressé nulle part.
Il a reculé sur certains points, particulièrement au nord d'Arras, où l'action se déroule dans de bonnes conditions pour nous.
Les opérations des deux cavaleries se développent maintenant presque jusqu'à la mer du Nord.
Entre la Somme et l'Oise, dans la région de Roye, l'ennemi est toujours en force, mais nous avons repris la majeure partie des positions que nous avions dû céder.
Au nord de l'Aisne, la densité des troupes allemandes semble diminuer.

AU CENTRE
Entre Reims et la Meuse, rien à signaler.
Sur les Hauts-de-Meuse, entre Verdun et Saint-Mihiel, l'ennemi a reculé au nord d'Hattonchâtel.
Il tient toujours Saint-Mihiel et quelques positions, sur la rive droite de la Meuse.

EN WOËVRE
Les violentes attaques tentées par l'ennemi en Woëvre, à l'ouest d'Apremont, ont échoué.

A NOTRE AILE DROITE
En Lorraine et en Vosges, pas de modifications.

NOS CONCITOYENS AU FEU

Nancy, 8 octobre.
Un de nos jeunes concitoyens, M. Alexis Bonnaud, coutelier, rue Saint-Dizier, 62, caporal réserviste dans un régiment de Nancy, vient de recevoir la médaille militaire pour sa belle conduite sur le champ de bataille de Vitrimont.
Le caporal Bonnaud, voyant que ses chefs étaient tous blessés, put rallier sa section et la maintenir sur la ligne, de feu.
Blessé à la tête et au pied, le caporal Bonnaud continua à encourager ses camarades jusqu'au moment où ses forces l'abandonnèrent.
Sur le champ de bataille, son capitaine lui adressa des compliments pour la bravoure et le sang-froid qu'il avait déployés.
M. Alexis Bonnaud a été évacué à Mâcon. C'est à l'ambulance où il est soigné que la médaille des braves lui a été remise.
Il n'est actuellement guéri et n'a qu'un désir, celui de rejoindre ses trois autres frères, qui se battent aussi pour la Patrie. L'aîné et son « benjamin » plus jeune de 12 ans, servent dans la même compagnie.

UNE FAMILLE ITALIENNE
fusillée à Lunéville par les Allemands

Nancy, 8, octobre.
La municipalité de Lugano (Italie) est informée que la famille tessinoise Bernasconi a été fusillée, sans motif, par les Allemands, à Lunéville, lors de l'invasion.

AU TABLEAU D'HONNEUR

Nancy, 8 octobre.
Capitaine Martin-Sené, du 2e bataillon de chasseurs (Lunéville), atteint successivement, au cours d'un combat, le 11 août 1914, de trois blessures dont la dernière mortelle, est resté sous un feu violent d'artillerie pour commander sa compagnie, a exhorté jusqu'au dernier moment ses chasseurs à faire leur devoir et, avant de mourir, leur a indiqué le point de ravitaillement du bataillon. (Ordre du 16 août 1914.) Le lieutenant Jean Husson, du 15e régiment de chasseurs, vient d'être inscrit au tableau de la Légion d'honneur au titre de chevalier.
« A fait preuve, lit-on à l'Officiel, de beaucoup d'énergie au cours d'une reconnaissance. dans laquelle il a été blessé grièvement. »

MORT AU CHAMP D'HONNEUR

Nancy, 8 octobre.
Nous apprenons qu'un de nos jeunes concitoyens, M. Maurice Blosse, récemment frappé au champ d'honneur, vient de succomber des suites de ses blessures à l'hôpital d'Amiens.
M. Maurice Blosse, qui faisait partie de la classe 1914, avait obtenu un sursis pour compléter son éducation commerciale en Angleterre, où il se trouvait au moment de la mobilisation.
Notons à son éloge qu'il se hâta de rejoindre le dépôt de son régiment et qu'à peine exercé il demanda à aller sur la ligne de feu.
Toutes nos condoléances à Mme sa mère, à sa soeur et à son beau-frère, Mme et M.
Eugène Corbin.

TUÉ A L'ENNEMI

Nancy, 8 octobre.
Encore un brave mort au champ d'honneur.
Robert Pêcheur, juge suppléant au tribunal de Montmédy, est tombé le 17 septembre, aux environs de Sainte-Menehould. Il avait déjà pris part à de nombreux combats et, quelques jours avant, il avait été fait sous-lieutenant sur le champ de bataille. Robert Pêcheur, fils du procureur de la République de Sedan, petit-fils de l'ancien conseiller à la Cour de Nancy, neveu du général Poline, était très connu à Nancy, où il avait longtemps été attaché au parquet.
La sympathie et l'amitié allaient d'instinct à ce grand garçon plein de vie, d'intelligence et d'entrain. Aujourd'hui à sa famille et à ses amis, il ne reste qu'une consolation : Robert est mort en brave pour son pays.
Depuis le début de cette terrible guerre, la magistrature lorraine et le barreau ont été bien cruellement éprouvés.
A Pêcheur, aux magistrats déjà frappés s'applique la belle et forte pensée qu'exprimait à l'audience de rentrée le procureur général près la Cour d'appel de Paris :
« Qu'il me soit permis d'évoquer le souvenir de ceux dont la carrière, destinée précisément à l'étude et au culte du droit, a été prématurément couronnée par la plus belle des morts, la mort pour le triomphe suprême du droit. »

UN BOULET OPPORTUN

Nancy, 8 octobre.
Ceci se passait, un de ces derniers jours, dans une commune de Meurthe-et-Moselle, aux confins de la Meuse, sur le Rupt-de-Mad.
Le village était occupé par les Allemands, et, comme d'habitude, les Barbares s'y livraient à mille vexations odieuses à l'égard de la population, et notamment des femmes.
Le brave curé s'avisa de manifester hautement son indignation. Un officier répondit à ses protestations par des injures et des menaces.
- Et puis, conclut ce dernier à bout d'arguments, je vais vous faire fusiller comme espion !
- Comme espion, répliqua le curé, surpris.
- Oui, comme espion. Il y a de la lumière dans votre église, et vous faites des signaux aux Français.
Le curé croyait sa dernière heure venue, lorsque un obus éclata soudain à quelques pas, le renversant d'un côté et l'Allemand de l'autre.
Le curé se releva presque aussitôt. Il était indemne. Mais, près de lui, gisait l'officier allemand presque coupé en deux.
- Je n'eus que le temps de lui donner l'absolution ! a déclaré, hier, le curé, qui se trouvait à Nancy.
Et, comme on s'étonnait et qu'on était d'avis même qu'il aurait pu lui donner tout autre chose, le curé répondit :
- Que voulez-vous ? Nous avons tellement l'habitude !

CAMP RETRANCHÉ DE TOUL
LOCALITES INTERDITES
pour lesquelles il ne sera délivré aucun sauf-conduit.

Nancy, 8 octobre.
Andilly, Bicqueley, Blénod-les-Toul (sauf la gare), Boucq, Bouvron, Bruley, Charmes-la-Côte (sauf la gare), Chaudeney (sauf la gare), Choloy (sauf la gare), Dommartin-les-Toul, Domgermain (sauf la gare), Ecrouves, Foug (sauf la gare), Fontenoy (sauf la gare), Francheville, Gondreville, Grandménil. Gye, Jaillon, Lagney, Laneuveville-derrière-Foug, Lucey, Ménil-la-Tour, Mont-le-Vignoble, Moutrot, Pagney-derrière-Barine, Pierre-la-Treiche (sauf la gare), Toul (sauf la gare), Trondes, Velaine-en-Haye, Villey-le-Sec (sauf la gare), Villey-Saint-Etienne.

RANCUNE DE SAUVAGES
Pour punir M. Poincaré de sa visite aux armées ils détruisent "Le Clos"

Bordeaux, 8 octobre.
Les Allemands ont bombardé de nouveau Sampigny, hier.
Ils ont visé presque exclusivement la propriété de M. Poincaré, qu'ils ont détruite en lançant sur elle 48 obus.

BRAVES ENTRE LES BRAVES
Notre 20e Corps
A L'ORDRE DE L'ARMÉE

Paris, 9 octobre, 1 h. 22.
BORDEAUX. - Le 20e corps d'armée est cité à l'ordre de l'armée, pour avoir, depuis le commencement de la campagne, montré les plus belles qualités manoeuvrières, une endurance, une vigueur, un entrain que rien n'a pu abattre.
Sur toutes les parties du front où il a été employé, il a toujours progressé et toujours résisté aux plus furieuses attaques de l'ennemi.

Le Bombardement
DE SAINT-DIÉ

Nous recevons les lettres suivantes :
Saint-Dié-des-Vosges, 9 octobre 1914.
Monsieur Burlin, 1er adjoint, et Monsieur Colin, 2e adjoint au maire de Saint-Dié, à Monsieur le Directeur de l'« Est républicain », à Nancy.
Les Allemands ont bombardé Saint-Dié le 27 août, de 6 heures du matin à 3 heures de l'après-midi. La fusillade en ville a été si vive que personne ne pouvait se risquer, sans danger, dans les rues ; les quelques rares Déodatiens qui s'y sont aventurés ont essayé d'enrayer les progrès des incendies allumés par les bombes allemandes, notamment celui qui prenait une grande extension dans la maison Andrez-Brajon, rue des Frères-Simon.
C'est seulement vers 3 heures et demie que le général allemand, qui avait établi son quartier à Sainte-Marguerite (4 kilomètres de Saint-Dié), envoya comme parlementaire un habitant de cette commune porteur d'une note adressée à la municipalité, indiquant que les habitants de Saint-Dié ne seraient pas violentés s'ils ne se livraient à aucun acte hostile envers les troupes allemandes.
Cette note fut remise au dévoué M. Kléber, directeur des travaux de la ville, dont le logement est contigu à l'Hôtel de Ville ; ce dernier donna l'ordre de hisser le drapeau blanc sur la mairie et fit connaître au général allemand que la municipalité adressait aux habitants un appel au calme. C'est à ce moment seulement que les derniers soldats français, qui avaient élevé des barricades dans les rues, se retiraient dans la direction de Bruyères.
Le premier adjoint au maire, M. Burlin, arriva aussitôt à la mairie, où M. Collin le rejoignit quelques minutes après.
Avant l'arrivée de ce dernier, M. Burlin avait déjà parlementé avec le commandant de la première compagnie allemande débouchant par le grand pont, rue Thiers.
Quant à l'indemnité de 39.000 francs imposée à Saint-Dié le lendemain de l'occupation par le général allemand, elle a été versée deux jours après à la mairie, entre les mains de deux officiers allemands, par M. Burlin, assisté de M. Lavalle, receveur municipal ; de M. Gérard, secrétaire de la mairie, et en présence de M. François, ancien adjoint, président de la Société de la Croix-Rouge ; celui-ci, qui s'était rendu à la mairie pour demander des renseignements concernant Les blessés, fut requis comme témoin du versement.
M. Colin négociait, de son côté, la restitution, au gouvernement allemand, des otages, femmes et enfants, arrêtés par l'autorité militaire, au cours des opérations de nos troupes dans la vallée de la Bruche.
Il avait été chargé de cette, mission par le général allemand, pendant que M. Burlin devait administrer la ville.
Voilà, exactement mis au point, les faits.
Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l'assurance de notre parfaite considération.
Louis BURLIN, Ernest COLIN.

Saint-Dié-des-Vosges, 10 octobre 1914.
Monsieur le Rédacteur de l'« Est républicain », Nancy.
Je tiens à vous faire connaître la mission qui me fut imposée par Le général allemand, le 28 août, à 10 heures du matin, devant l'Hôtel de Ville. J'espère plus tard en faire un récit détaillé, grâce aux documents officiels que j'ai en ma possession.
L'ordre qui me fut donné était de partir immédiatement afin de me mettre en relations et négocier avec le gouvernement la remise des femmes et enfants arrêtés dans la vallée de la Bruche pendant l'occupation de nos troupes dans cette région.
Si je ne réussissais pas, au moins autant de femmes et d'enfants de notre ville seraient arrêtés, en commençant par les membres de ma famille, nos maisons incendiées, et s'ils mettaient la main sur moi, je serais fusillé.
Le 9 septembre, tous les otages étaient rendus, la réponse du gouvernement français, le 29 août, avait été favorable, à la condition que notre ville n'aurait en rien à souffrir pendant l'occupation et que la population serait ménagée.
Le 4 septembre, tous ces suspects n'ayant pu encore leur être rendus, ma femme fut arrêtée et emmenée comme otage jusqu'à mon retour.
Elle resta en prison à Strasbourg jusqu'au 11 et après put se rendre à Ribeauvillé en liberté provisoire ; tous les matins elle devait aller à la kreisdirection faire constater sa présence. Ce n'est que le 24 que, grâce à mes démarches, je pus la faire rentrer à Saint-Dié par la Suisse.
Recevez, Monsieur le Rédacteur, l'assurance de ma parfaite considération.
E. COLIN.

D'autre part nous avons communication d'une lettre qui met au point certains détails :
Saint-Dié, le 2 octobre.
« Le 29 septembre, à 7 heures et demie du matin, l'ennemi a commencé à nous bombarder, et nous a envoyé une trentaine d'obus jusqu'à 11 heures. Dégâts importants à la maison Verdenal et Hem, incendie du grand magasin de tissage Alph. Lévy, - pertes d'environ 350.0000 fr. - incendie des maisons Masson et Kuehn, côté rue de Foucharupt.
A midi, nous avons déjeuné à la salle à manger, et nous pensions être tranquilles quand, à 4 heures et quart, pour la seconde fois, le bombardement recommençait et durait une demi-heure. Dégâts à la maison Landau, rue d'Alsace, et une autre maison rue de la Prairie.
A 10 heures, le bombardement recommençait pour la troisième fois, et 20 à 25 obus sont tombés sur notre quartier, - un au milieu de la pelouse du jardin, un autre dans le trottoir de M. Renard n'a pas éclaté.
Le matin du 4 septembre nous avons appris que la maison du concierge de la filature J.-M. de Perichamp avait été incendiée, et sa jeune fille, 22 ans, tuée par un obus.
Ce même jour, à 3 heures 5 de l'après-midi, quatrième bombardement. Une soixantaine d'obus. La maison qui est en face du passage à niveau de Foucharupt incendiée, la gare assez détériorée. Le bombardement a cessé vers 5 heures et demie du soir.
A 9 heures et demie, le lendemain, cinquième bombardement qui a duré une demi-heure : 8 obus sont tombés sur le quartier. Un a démoli le mur de clôture de la propriété Louis Feltz, dont les moellons ont été lancés par-dessus le tissage Lévy et sont tombés sur des métiers. Un autre a fait un trou énorme dans le trottoir devant la porte de la maison Gerspach, et enlevé les volets retombés dans le trou. Vitres brisées.
Nous pensons que le plus gros est passé maintenant, et nous attendons les bonnes nouvelles qu'on nous annonce pour aujourd'hui.

DANS LES VOSGES
Les Bombardements de Saint-Dié :
USINES DÉTRUITES
Combats dans les vallées

Nancy, 9 octobre.
De nouveau, le canon allemand a parlé. Pendant les trois journées du 30 septembre, des 1er et 2 octobre, les obus se sont abattus sur la coquette cité, continuant l'oeuvre de dévastation que l'ennemi avait se bien commencée dans les quartiers de la Bolle et des Tiges.
On se croyait bien débarrassés pour toujours de ces hôtes, à qui la destruction et le massacre procurent une volupté lâchement assouvie chez les malheureuses populations de la frontière.
Malgré les dispositions prises pour repousser l'éventualité de nouvelles attaques, nos batteries, d'un tir plus court que celles de l'adversaire, ne pouvaient toutefois empêcher les tentatives de bombardement par lesquelles l'ennemi voudrait prouver qu'il se tenait dans notre voisinage.
Pendant trois jours, la pluie d'obus s'est abattue chaque matin avec une méthode, une régularité parfaites, entre 9 heures et 11 heures, avec une reprise dans le courant de l'après-midi.
Il semble que l'objectif ait été un dépôt d'essence et de munitions dont l'espionnage avait révélé l'adresse exacte. Celui qu'on soupçonne d'avoir fourni à l'ennemi ces indications a comparu devant une cour martiale et exécuté à Saulcy-sur-Meurthe. Deux personnes, sur qui pesaient des présomptions de complicité, ont pu établir leur innocence et elles ont été relaxées.
La gare a peu souffert. Les trains de ravitaillement ont été sans incident évacués, ainsi que ceux qui se trouvaient à la gare de Raon-l'Etape. Seuls les bâtiments ont été la proie des flammes ; de même aux gares de Saulcy et de Saint-Léonard.
Les dégâts laissent intacts les services de la voie. Voyageurs et marchandises circulent librement. Le personnel de la Compagnie de l'Est, animé d'un zèle et d'un patriotisme auxquels il faut rendre hommage, se tient prêt d'ailleurs à remettre en état ce que l'artillerie réussirait à détériorer.
La ville de Saint-Dié a perdu la plupart de ses filatures et de ses tissages. Les deux usines Feltz sont détruites ; le tissage Lévy n'est plus qu'un monceau de décombres ; l'usine Camille Gérard a disparu dans la tourmente, ainsi que celle de M. Trimbach, la fabrique de stores Pierron-Dérivaux et presque tous les bâtiments industriels qui donnaient à la ville tant d'animation et lui assuraient une si belle prospérité.
Quelques obus sont tombés çà et là, éventrant les immeubles, crevant les toitures, abîmant l'ancienne tannerie Chrétien, allumant un brasier dans les magasins Andrez-Brajon où les pertes dépassent 100.000 francs.
La nouvelle caserne d'artillerie a été endommagée à peine. La maison Wautrin, près du passage à niveau de Sérichamp, haute de trois étages, est maintenant, rasée.
Parmi les victimes, on cite Mlle Sutter, concierge de l'usine Marchal, atteinte mortellement ; un soldat soulevé de terre et jeté sur un toit, rue d'Alsace, où son corps fut littéralement déchiqueté par l'explosion d'un shrapnell.
Le deuxième jour du bombardement, l'appariteur municipal annonçait à son de caisse que, tout danger ayant disparu, la population devait recouvrer son calme et prêter une oreille attentive aux conseils de ses élus.
Le brave crieur n'avait pas encore achevé sa lecture, quand un boulet s'abattit à deux cents mètres de l'attroupement formé autour de lui par les curieux rassurés et confiants. Inutile de dire que tout le monde s'enfuit au plus vite vers les caves et que, rengainant ses baguettes et son tambour, l'appariteur, ce jour-là, ne poursuivit pas sa tournée plus avant !
Les adjoints, MM. Colin et Burlin, se chargent de l'administration municipale. Ils s'acquittent de leurs délicates fonctions avec la clairvoyance, la décision, la fermeté qui les désignaient pour un tel poste d'honneur - malgré la pénurie de personnel et l'importance, le nombre des affaires qu'il s'agit d'étudier et de solutionner à la satisfaction générale.
L'occupation allemande, à Saint-Dié et dans les environs, a été marquée par de furieux combats à La Bourgonce, à La Salle, à Nompatelize, dont la date du 6 octobre ramène aujourd'hui l'anniversaire : les chasseurs alpins se sont montrés les dignes successeurs des francs-tireurs dont les dernières cartouches s'épuisèrent, en 1870, dans une des plus héroïques résistances que l'Allemagne ait rencontrées dans les Vosges.
Hélas ! ces jolis villages, aimablement pelotonnés autour de leur clocher, égayant les bois par la tache claire de leurs façades, bercés par le charme frais des cascades ou par le bruit monotone des scieries, ces centres d'excursions où se donnaient rendez-vous les caravanes de touristes, tous ces pays aux noms tantôt rudes, tantôt poétiques, ont connu l'épouvante et l'horreur de la dévastation.
Le hameau de Sainte-Marguerite n'a plus qu'une dizaine de maisons avec son église et son presbytère ; une partie de Rougiville et de Taintrux a été démolie par un duel d'artillerie à l'issue duquel l'ennemi fut obligé d'évacuer le Haut-Jacques, non sans éprouver des pertes cruelles.
Chaque jour, un millier de cadavres jonchaient la vallée que les Allemands ont baptisée le « Trou de la Mort », cette vallée où le matin suspend ses écharpes légères, où il fait si bon courir dans la rosée à la cueillette des myrtilles !
Les Déodatiens ne comprennent pas le recul si précipité des Bavarois ; ils ont filé prestement, sans qu'en apparence aucun danger imminent les condamnât à la retraite. Mais les Déodatiens se rendent parfaitement compte, à cette heure, que la présence chez eux d'un corps d'élite les met à l'abri d'une nouvelle agression. Les bérets alpins sont là.
Nous occupons d'excellentes positions.
Par intervalles, le canon gronde dans la direction de Provenchères et du col de Saales ; mais les répercussions des échos ne permettent pas de préciser l'emplacement des batteries ennemies.
L'action de nos troupes, si pleines d'entrain, ne tardera pas à écarter définitivement l'adversaire dont les bombardements de la semaine dernière semblent nous marquer les adieux.
ACHILLE LIÉGEOIS.

LES MORTS GLORIEUSES

Nancy, 9 octobre.
On vient de célébrer à Paris, à Notre-Dame-de-Lorette, les obsèques de deux soldats blessés et décédés à l'hôpital de l'Institut.
Au cimetière de Pantin, M. Frédéric Masson, de l'Académie française, a prononcé les paroles d'adieu. Nous en extrayons ce passage :
« Ils sont tombés tous deux face à l'ennemi, frappés en pleine poitrine. L'un, un Normand, Eugène-Louis Boulet, soldat au 21e d'infanterie (Langres), du canton de Royen-Nord ; l'autre, Hardouin, du 79e (Nancy) ; nous ne savons ni ses prénoms, ni son âge, ni le pays où il est né. Seulement, lorsqu'il est arrivé à l'hôpital, il a murmuré qu'on prévînt son père à Ivoy-le-Marron, en Touraine ; et l'autre aussi avait demandé qu'on avertît sa femme à Sainte-Catherine, près Auffray, en Seine-Inférieure. »

Prisonnier chinois à Lunéville

Nancy, 9 octobre.
Lunéville a été envahi par les Allemands le samedi 22 août : trois semaines après, les Français chassaient les envahisseurs. Ceux-ci, au nombre de leurs prisonniers, emmenèrent un jeune Chinois, Paul Liang, âgé de 15 ans, élève de l'Institution Saint-Pierre-Fourier, de Lunéville le considérant comme espion japonais.
Le supérieur de l'Institution a fait un rapport que le préfet de Meurthe-et-Moselle a dû envoyer à la légation chinoise.
Paul Liang était un brillant élève, très aimé de ses condisciples ; ses frères aînés, qui ont fait leur éducation dans le même collège, occupent en Chine des situations honorables. Paul est né à Tche-Fou et porte fidèlement la queue traditionnelle des Chinois.

LE VIEUX ZOUAVE ALSACIEN:

Nancy, 9 octobre.
Mardi soir est passé en gare de Montluçon, venant d'Angoulème, où il était hospitalisé, un petit détachement de blessés appartenant au 2e régiment de zouaves.
Parmi ces jeunes gens se trouvait un vieil Alsacien de 68 ans, Joseph Frendenreith, qui, après avoir été blessé lors de la guerre de 1870, s'était cependant engagé le 2 août dernier.
Pendant cinquante jours, le vieillard a marché gaiement, avec les jeunes, a été fait prisonnier en Belgique, s'est évadé, a retrouvé le 2e zouaves. Le 17 septembre dernier, à Craonne, il a été blessé d'une balle à la cuisse.
Le vieux brave, toujours plein d'entrain, a reçu les plus vives marques de sympathie de la population.

A ROGÉVILLE

Nancy, 9 octobre.
La petite commune de Rogéville, canton de Domèvre-en-Haye, qui compte 166 habitants, a été presque entièrement détruite par les Allemands, qui l'ont bombardée pendant plus d'une heure.
De l'église, il ne reste que des ruines, les murs étant tombés sous les coups des projectiles.
Des soixante-dix maisons qui composaient le village, c'est à peine s'il en reste six debout. Toutes les autres ont été anéanties.
Les Allemands se sont principalement acharnés sur une grande ferme, située à l'entrée du village. Elle a été entièrement rasée par les projectiles ennemis.
Les habitants sont allés chercher un refuge dans les communes de la Meuse.

LA LUTTE
de la Somme à la Meuse

Bordeaux, 9 octobre, 16 h. 10.
La situation générale n'a pas subi de modification.
A NOTRE AILE GAUCHE
Les deux cavaleries opèrent toujours au nord de Lille et de la Bassée, et la bataille se poursuit sur la ligne jalonnée par les régions de Lens, Arras, Bray-sur-Somme, Chaulnes, Roye et Lassigny.
AU CENTRE
De l'Oise à la Meuse, on ne signale que des actions de détail.
A NOTRE AILE DROITE
En Woëvre il y a eu lutte d'artillerie sur tout le front.
En Lorraine, dans les Vosges et en Alsace, pas de changement.

LA BATAILLE DE ROYE

Bordeaux, 10 octobre, 7 heures.
Rien de nouveau à signaler, sinon une vive action dans la région de Roye (au sud-est du département de la Somme) où, depuis deux jours, nous avons fait 1.600 prisonniers.

La Lutte gigantesque
NOUS RESTE FAVORABLE
Progrès surtout au nord de l'Oise et vers Saint-Mihiel

Bordeaux, 10 octobre, 15 h. 30.
L'action continue dans des conditions satisfaisantes.
Tout notre front de combat a été maintenu, malgré de violentes attaques de l'ennemi sur plusieurs points.
A NOTRE AILE GAUCHE
Dans la région comprise entre Labassée, Armentières et Cassel, les combats engagés entre les cavaleries opposées ont été assez confus, en raison de la nature du terrain.
Au nord de l'Oise, nos troupes ont marqué de réels avantages sur plusieurs parties de leurs zones d'action. Dans la région de Saint-Mihiel, nous avons fait des progrès sensibles.

Paris, 11 octobre, minuit 35.
Des renseignements arrivés dans la soirée du grand quartier général signalent des contacts entre les deux cavaleries, au sud-ouest de Lille ; une violente action au sud-est et au nord d'Arras, et de très vives attaques de l'ennemi sur les Hauts-de-Meuse.

A BLAINVILLE
Un Obus dans un lit

Nancy, 10 octobre.
C'est un nommé Hugg qui a été tué l'autre jour à Blainville par un obus qu'il transportait dans sa brouette et qui explosa soudainement.
A Blainville et aux environs, il y a nombre de ces engins dangereux. On en a repéré déjà beaucoup qu'on a marqués d'étiquettes, car il en est sur le bord des chemins.
On a défendu aux enfants de vagabonder dans les champs. Et l'on a bien fait.
Au cours du duel d'artillerie, le 23 août et les jours suivants, entre les canons français et les batteries allemandes, quelques obus lancés par celles-ci sont tombés sur les nouvelles cités que la compagnie de l'Est construisait pour ses employés, en raison de l'extension que prend la gare de Blainville.
Un des obus a percé de part en part une maison ; deux autres sont tombés dans une maison au-dessus ; un a éclaté ; l'autre, après avoir traversé la fenêtre, portes et toutes sortes de cloisons, est venu s'affaler, à la chambre 38, dans un petit lit à ressort en fer où étaient entassées des piles de draps.
Il est là, non éclaté, au milieu des plâtras, semblant dormir comme un enfant, ce terrible projectile à la mélinite.
La question se pose : comment s'en débarrasser ? Si on le fait exploser là où il est, la maison tout entière sautera ; si on l'enlève, est-ce qu'il ne tuera pas le sapeur qui sera chargé de cette mission périlleuse tout en saccageant encore la maison ?
Le problème est difficile à résoudre.

LES COMMUNES ÉPROUVÉES
VISITE de M. MINIER
sous-préfet de Lunéville

Nancy, 10 octobre.
M. Minier, sous-préfet, accompagné de M. Méquillet, député, a visité les communes suivantes :
Bonviller. - Une victime, pertes matérielles considérables, 28 maisons détruites. Le maire est resté courageusement à son poste.
Bionville-la-Petite. - Commune pas éprouvée.
Crion et Sionviller. - Ces deux communes ont été peu éprouvées, pas de victimes, quelques maisons détruites. Les municipalités sont restées à leur poste, le curé de Crion a soutenu le courage de ses paroissiens.
Jolivet. - Peu de dégâts matériels, le moulin a un peu souffert, la propriété Bichat a été assez sérieusement endommagée. Le maire est demeuré à son poste.
Lamath. - L'occupation allemande a duré deux jours. La municipalité est demeurée à son poste au moment du danger. Le maire et deux de ses concitoyens ont été emmenés comme otages. On est depuis sans nouvelles d'eux. Si les dégâts matériels se réduisent à deux maisons incendiées ou détruites, il faut déplorer la perte de quatre vies humaines.
Méhoncourt. - Les Allemands ne sont restés à Méhoncourt qu'une demi-journée.
Ils ont fait évacuer la commune à toute la population. Quelques heures après, le maire et le garde champêtre revenaient bravement à leur poste et restaient pendant deux jours les seuls habitants de la commune.
Deux maisons détruites. Pas de victimes
Bayon. - Simple visite à la municipalité qui assura avec dévouement et compétence les lourdes charges du moment.
Xermaménil. - Arrêt au retour à Xermaménil, dont le maire a abandonné ses administrés pendant l'occupation allemande. L'adjoint, âgé de 75 ans, M. Gillet, est bravement resté au poste et assure depuis quinze jours les services administratifs de la commune.
Là encore, il faut déplorer la perte de deux vies humaines : trois maisons incendiées ou détruites.

SERVICE DES TRAINS

Nancy, 10 octobre.
Direction de Toul, Neuf château et Bar-le-Duc : départs à 3 h. 14, 9 h. 14, 15 h. 14,
Direction de Merry : départs à 0 h. 46, 6 h. 46. 12 h. 46, 18 h. 46.
Direction de Blainville : départs à 8 h. 51, 14 h. 51, 20 h. 51.

La Reprise des Cours
SOLENNITÉ PATRIOTIQUE
à la Salle Poirel

Nancy, 10 octobre.
A l'occasion de la rentrée des classes et de la reprise du travail scolaire, une réunion générale de tout le personnel enseignant a eu lieu, le jeudi 8 octobre, dans la salle Poirel.
Les écoles et les lycées de Nancy étaient représentés par de nombreuses délégations.
Loges et parterre présentaient un coup d'oeil pittoresque. La coquetterie des toilettes, le sourire un peu triste des visages éclairaient cette solennité.
On remarquait autour de M. le Préfet qui présidait, MM. Gustave Simon, maire de Nancy ; Adam, recteur de l'Université de Nancy ; Célice, procureur général ; Floquet, doyen de la Faculté des sciences ; Binet, Auerbach, Martz ; MM. les adjoints Schertzer, Souriau, Dorez, Peltier, Devit ; les membres du Conseil municipal ; MM. Alfred Krug, Guignard, Léon Pignot, Danis, Guyot, etc.

DISCOURS DE M. LE RECTEUR
Le silence s'établit, quand M. le recteur Adam s'avance sur la scène et prononce un discours empreint d'une sincère et patriotique émotion :
« Il y a 44 ans, dit-il, en octobre 1870, la rentrée des classes s'est faite à Nancy.
en pleine guerre. Mais quelle différence ! Les enfants ressentaient alors les tristesses et les humiliations de la Patrie ; mais aujourd'hui, on n'a qu'à se tourner vers l'hôtel de ville pour y voir flotter encore nos trois couleurs.
C'est le coeur plein d'espoir que nous rouvrons toutes grandes les portes de nos écoles comme en pleine paix.
Les nouvelles qu'on vous lira sont bien différentes que celles qui nous accablèrent coup sur coup jusqu'à la défaite finale dont la France devait si tôt se relever.
Ce n'est pas dans ce pays frontière qu'on peut donner le change pour savoir qui a commencé, dans quel camp sont les agresseurs.
Vous aurez le réconfort de sentir que la France n'est plus seule aujourd'hui. Jamais elle n'a compté dans le monde autant d'amitiés, autant de sympathies ! »
En proie à une émotion croissante, M. le Recteur continue en ces termes :
« Quelle différence avec ce temps où Thiers s'en allait implorer tous les souverains sans recueillir autre chose que des paroles qui traduisaient le désir de voir l'abaissement de notre pays !
Vous avez sous les yeux le spectacle de la réconciliation nationale et de la fraternité des peuples civilisés. A côté de cette magnifique leçon, les leçons de vos maîtres vous paraîtront peut-être moins dignes d'intérêt. Mais non ! J'ai vu avec quel sentiment de la gravité de l'heure présente vous repreniez votre place dans les écoles.
C'est pour vous que l'on travaille ; mais jamais je n'ai si bien compris que c'est pour vous que l'on meurt ; jamais je n'ai si bien senti la continuité de notre race et combien elle mérite d'être éternelle, comme le dit le grand poète Victor Hugo.
Notre nation représente un idéal qu'elle a inscrit dans sa noble devise : liberté de tous les peuples opprimés sous un joug imposé par la force ; égalité de tous les peuples ayant les mêmes droits ; fraternité des peuples à la condition d'évincer celui qui a choisi dans la famille humaine la part du maudit ! »
Les élèves des écoles chantent ensuite l'Hymne des Chants du Crépuscule :
Gloire à notre France éternelle !
Gloire à ceux qui sont morts pour elle !

ALLOCUTION DE M. LE MAIRE
M. Gustave Simon, maire de Nancy, prend la parole, pour retracer les épreuves douloureuses qu'a traversées Nancy depuis les débuts des hostilités. Au bruit du canon, qui tonnait sur la frontière, dit-il, nous avons maintenu les services administratifs.
M. le Maire énumère les travaux accomplis par ses collègues à l'hôtel de ville ; il fait un vif éloge de M. Laurent, dont l'activité, l'expérience et les conseils ont assuré la continuité de la vie municipale dans les instants les plus difficiles de la crise.
M. le Maire remercie M. le Recteur de l'Université, M. le Préfet de Meurthe-et Moselle, les professeurs, les institutrices ; il exhorte la jeunesse qui prépare à la France de si nobles et de si grandes destinées.
Les élèves chantent un choeur patriotique sur. la Lorraine.

DISCOURS DE M. LE PRÉFET
A son tour, M. le Préfet de Meurthe-et-Moselle prononce un discours où l'élégance de la forme soutient l'élévation des sentiments exprimés avec éloquence :
« M. le Maire vient de vous donner un double exemple, dit-il, celui de la fidélité à ses amis et celui de la modestie.
Le Maire de Nancy est un homme de tête et de coeur, un simple et un vaillant ; je salue en sa personne la ville de Nancy et la population nancéienne tout entière.
Enfants, cette réunion n'est pas une fête, mais une cérémonie solennelle par laquelle nous avons voulu que s'ouvrît votre année scolaire.
Vos mères, aujourd'hui, pleurent dans leurs foyers ; mais leur tristesse et leurs larmes ont de la fierté ; il y a sur les cercueils qui passent dans notre ville en deuil un linceul aux couleurs du drapeau. Ils savent bien lutter, ils savent bien mourir, les petits soldats de France. Le général en chef a dit que la République peut être fière des armées qu'elle a préparées.
Notre armée, c'est la nation ; les écoles peuvent être fières aussi d'avoir préparé la génération actuelle, pleine d'ardeur, de générosité, de force, capable de se sacrifier pour une idée.
Le moment est venu, l'occasion s'est offerte; vous savez quelle noble conduite fut celle de notre jeunesse. Il ne s'agit pas seulement de défendre le sol sacré de la Patrie, l'honneur du drapeau, l'intégrité de la race. Ces raisons suffiraient à exalter vos coeurs. Mais nous avons le sublime orgueil de représenter la civilisation.
M. le Préfet compare ensuite l'influence exercée par les conquêtes de Rome dans les pays où subsistent des témoignages de son génie, puis la superbe et folle aventure de Napoléon qui a laissé partout les monuments impérissables de la pensée humaine, le Code civil et la Déclaration des Droits de l'Homme.
« Qu'apporte aujourd'hui l'Allemagne ? demande M. le Préfet. Son empereur abaisse jusqu'à la Divinité qu'il ravale au rang d'un feld-maréchal prussien et qui arracherait au front du Christ sa couronne d'épines pour la remplacer par un casque à pointe.
L'oeuvre allemande se traduit par une puissance dominatrice, par la méchanceté et par la haine. Elle ne représente pas un principe de bonté. Alors est-ce pour imposer ses notions d'art ? La destruction de Louvain et de Reims suffit à la juger. Est-ce pour donner un exemple du respect de l'honneur, de la vérité et de la foi jurée ?
Toutes ses dépêches, ses discours, ses déclarations sont autant de mensonges, elle a déchiré les contrats, renié sa signature, déclaré que les traités ne sont que des.
chiffons de papier.
Ce que l'Allemagne représente aux yeux de l'Univers ? Une puissance de destruction et de haine. Aussi l'Univers se dresse tout entier contre sa domination, son arrogance et son danger.
M. le Préfet de Meurthe-et-Moselle passe en revue la situation européenne à la suite de la guerre qui ensanglante les nations. Ni la Serbie, ni l'Angleterre, ni la Russie, ni la Belgique, ni la France, n'ont baissé la tête. Etant sans reproche, elles se sont élevées sans peur afin d'établir contre cette nation fratricide, malgré elle, la fraternité des peuples.
Enfants, soyez sans crainte ! Notre pays triomphera. L'épée ne sera remise au fourreau qu'après la victoire. Les alliés ont tous les éléments de succès : supériorité numérique, supériorité économique, supériorité morale. Après combien de ruines et de deuils ? Je l'ignore. Mais une espérance illumine nos larmes.
Quand nous irons sur les tombes des héros pour y verser des fleurs, des prières et des larmes, les morts tressailliront dans le sépulcre, en pensant que si l'on porte le deuil de leur tendresse, personne ne porte, du moins, le deuil de la Patrie.
Pendant plus de 40 ans, notre adolescence, toute notre vie s'est écoulée dans le cauchemar perpétuel de l'oppression. Sur notre route, à chaque pas, on rencontrait une interdiction ; mais votre jeunesse, enfants, va s'ouvrir sous l'aube lumineuse de la victoire ; vous aurez la route libre ; vous ne connaîtrez pas sur vos rêves l'ombre tragique d'un casque insolent.
Marchez donc ! Dans tous les domaines de l'action, pour les individus comme pour les peuples, il est plus difficile de conserver le bien que de le conquérir. Il vous appartiendra de réaliser l'idéal magnifique de vos aînés, de vous montrer dignes des sacrifices qu'ils ont consentis avec un héroïsme sublime, de préparer dans l'avenir la moisson féconde qu'ils ont arrosée de-leur sang généreux.
Unissons-nous donc, malgré les deuils, dans ce cri de foi et d'espérance : « Vive la France ! »
De longs applaudissements éclatent.
Les écoles entonnent une « Marseillaise » à deux voix, que l'assistance entière écoute debout, dans un recueillement profond.
Il est onze heures et demie quand cette impressionnante cérémonie prend fin, laissant dans tous les coeurs une ineffaçables émotion.
LUDOVIC CHAVE.

LES OPÉRATIONS MILITAIRES DEPUIS
le début de la Guerre

Nancy, 10, octobre.
Le Temps publie l'intéressante étude suivante des opérations poursuivies par l'armée française depuis le commencement de la guerre :
Nos armées ont été concentrées sur notre frontière d'Alsace-Lorraine, et c'est par la Belgique, sur la frontière du Nord, que l'attaque allemande s'est produite.
Nous avions commis une erreur. L'erreur n'était nullement imputable au commandement, mais au pays tout entier. Nous étions hantés par l'idée de l'occupation de Nancy par l'ennemi et on était arrivé à vouloir dans cette région une frontière inviolable. Toute la concentration de l'armée a été organisée depuis longtemps sur cette base. Une réaction contre ce dispositif a été tentée depuis plusieurs années, on faisait valoir que les Allemands éviteraient de se heurter contre notre armée dans une région où elle trouverait de solides places fortes : Verdun, Toul, Epinal, Belfort, et qu'ils tourneraient ces obstacles en passant par la Belgique.
Ce n'est pas en France seulement que l'entrée de l'armée allemande par la Belgique était envisagée. De nombreux écrivains militaires allemands et belges en avaient fait le sujet de leurs ouvrages.
Tout cela, notre commandement ne l'ignorait pas, mais dans notre pays on est forcé de compter avec l'opinion publique qui n'aurait pas compris l'abandon provisoire de Nancy et de la frontière lorraine.
Dans la nuit du 2 au 3 août, l'Allemagne adressait à la Belgique un ultimatum exigeant le droit de passage. Le gouvernement belge, qui avait déjà décrété la mobilisation, répondit qu'il était résolu à défendre la neutralité de son pays et fit appel à la France et à l'Angleterre.
Le 4 août, avant d'avoir terminé leur mobilisation, les Allemands pénétraient en Belgique. Le 8 août, le 1er corps d'armée française, ayant terminé sa mobilisation, était envoyé au secours des Belges. Il allait être rapidement appuyé par les troupes anglaises qui commençaient à débarquer à Ostende, Dunkerque et Calais. C'était loin d'être suffisant, car, démasquant le plan de son état-major, la masse de l'armée allemande suivait de près les corps qui avaient tenté de forcer les colonnes de défense de Liège et montrait ses tètes de colonnes au sud et au nord de cette place.
Le plan de l'état-major allemand dans le cas d'une guerre contre la France et la Russie alliées était de porter aussi rapidement que possible le gros de son armée par le chemin le plus court sur Paris, d'y pénétrer de vive force et, après avoir contraint le gouvernement français à se reconnaître vaincu, de se retourner contre l'armée russe, dont la mobilisation et la concentration étaient beaucoup moins rapides en raison de l'étendue du pays et du nombre restreint de ses voies ferrées.
N'avant plus de doute sur les intentions allemandes, le commandement français prit rapidement sa décision. Laissant devant Nancy et en Lorraine l'armée du général de Castelnau, il dirigea le gros de ses forces droit sur les Allemands qui étaient en Belgique. Pour des armées aussi considérables, ce changement de front était une opération délicate. Pour arriver à temps avant que notre frontière fût atteinte par l'adversaire, il fallait aller vite et marcher sur un grand front. Les premières rencontres ne nous furent pas favorables ; des marches longues et rapides avaient fatigué nos soldats.
Une de nos armées avait été dirigée par Neufchâteau dans l'Ardenne belge contre des forces allemandes qui avaient traversé le Grand-Duché de Luxembourg. Une deuxième, passant aux environs de Sedan, s'était portée a l'attaque de corps allemands en marche entre la Meuse et la Sambre. Devant le flot allemand, l'armée belge avait dû se replier sur Anvers.
Nous avions affaire à un adversaire formidable. Les meilleures troupes de l'Allemagne étaient contre nous, entrainées par des officiers d'une énergie atteignant la violence et soumises à une discipline inexorable. Notre commandant n'hésita pas. Les conditions n'étaient pas favorables ; il se replia sur le territoire français, combattant pied à pied l'adversaire, l'épuisant, n'attendant que l'heure où cet épuisement lui permettrait de reprendre l'offensive.
Il n'eut pas une défaillance, pas un instant de découragement. Malgré des combats journaliers, notre retraite se fit rapidement et en ordre.
Le 28 août, l'ennemi atteignit la frontière ; le 30, il arrivait à Guise et Novion-Porcien, deux points sur lesquels nous prononcions des contre-attaques.
Tout en se repliant, le général Joffre avait ramené vers l'ouest celles de ses armées qui avaient pénétré dans l'Ardenne belge, de manière à n'avoir aucune solution de continuité dans sa ligne de bataille, et il avait donné comme point de direction à son aile ouest, la lisière est du camp retranché de Paris, ce qui lui permettrait de parer à une tentative d'investissement de la capitale
Le 2 septembre, la droite allemande atteignait la forêt de Compiègne. L'émotion fut vive à Paris, et. le gouvernement prit la détermination de se transporter à Bordeaux.
Les Allemands n'avaient plus l'espoir de terminer la guerre du côté français par leur entrée à Paris. Le général Galliéni, dont le passé prouvait qu'il n'était pas un homme de vaines paroles, leur montrait qu'ils ne pénétreraient pas dans la capitale, sinon après un siège long et pénible. Ce siège même, ils ne pouvaient l'entreprendre qu'après avoir définitivement dispersé l'armée du général Joffre.
Mais l'armée Joffre avait reçu des hommes de remplacement. Lorsque l'armée allemande la rencontra le 6 septembre, déployée sur une ligne jalonnée par Meaux, le Grand-Morin, Verdun, elle était prête à prendre l'offensive.
Le moment que guettait le commandement français était arrivé. L'état-major allemand avait voulu faire vite, nous écraser en quelques jours et transporter ensuite le gros de ses forces contre les Russes. Nos alliés nous ont été indirectement d'un grand secours. En voulant marcher trop vite, les Allemands avaient épuisé leurs soldats qui n'étaient pas d'une qualité suffisante pour résister à de telles fatigues.
Loin d'écraser l'armée du général Joffre, les Allemands subirent une attaque sur tout le front et celle des troupes de Paris qui se portèrent contre leur flanc droit sur l'Ourcq, dès le 6 septembre, en les refoulant. Les corps français et anglais poursuivirent l'ennemi, ramassant des canons, du matériel et de nombreux prisonniers.
Les fatigues occasionnées par cette lutte héroïque d'une semaine ne permirent pas de donner à la poursuite de l'ennemi l'énergie nécessaire pour transformer la retraite en déroute. Il put se ressaisir en arrivant sur la ligne de l'Aisne et les forts de Reims qu'il occupait. Sur ce front, il reçut des renforts, fit tête et, le 15 septembre, une grande et nouvelle bataille s'engagea., bataille formidable s'étendant, au début, de Noyon à Saint-Mihiel, sur la Meuse, puis se développant progressivement entre Meuse et Moselle, à l'est et au delà de l'Oise, vers Lassigny et Roye à notre aile gauche.
Voilà plus de vingt jours qu'on se bat sur cette Immense ligne. La bataille engagée finira-t-elle par la rupture de l'armée allemande ou va-t-elle continuer en se déroulant pas à pas vers le Nord ? L'avenir nous le dira, Dans les deux hypothèses, un résultat important sera acquis : l'évacuation du territoire français par les Allemands.

(à suivre)

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