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Septembre 1914 - La Vie en Lorraine (3/3)

 
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janvier 1915 février 1915 mars 1915 avril 1915  

A LUNÉVILLE
Une visite aux ruines
Le Crime des Barbares

Nancy, 30 septembre.
Et moi aussi j'ai voulu revoir Lunéville, que j'avais quitté dès les premiers jours de la mobilisation.
En quel état j'ai retrouvé cette coquette et joyeuse cité !
Des ruines, partout des ruines.
Sur tout mon itinéraire j'avais vu bien des choses d'où suintaient la tristesse et le deuil, mais quand, après avoir franchi Rehainviller, qui ne présente que des immeubles en cendres, des murs défoncés, j'arrivai à Chaufontaine, dont la chaudronnerie « la Strasbourgeoise » a énormément souffert, puis au vieux pont moyenâgeux jeté sur la Meurthe, et que je vis la plaie béante qu'il présentait, mon coeur se serra.
En deçà, les Prussiens avaient, dès le 23 août, incendié la blanchisserie de M. Steiner, non sans l'avoir au préalable fusillé, avec sa femme. Le prétexte ? Toujours le même. On avait, paraît-il, tiré sur eux du faubourg de Viller.
De même, au delà, la féculerie Richard ne présente que des murailles pantelantes et noircies. Partout, aux environs, il n'y a plus un carreau intact ; la faute en est à l'explosion violente du pont que les Allemands ont fait sauter le 11 septembre au soir pour couvrir leur retraite précipitée.
Et admirez la délicatesse ironique et méchante de ces criminels. Avant de mettre le feu à leur mine, ils avaient invité les habitants à rester chez eux et à ne pas ouvrir leurs fenêtres. Ils voulaient donner de l'ouvrage aux vitriers du pays.
Chemin faisant, nous trouvons, rue de Viller, tout un îlot de maisons anéanti. C'est la cité de la faïencerie. Combien de ménages d'ouvriers sont ainsi sur la paille ?
Un peu plus loin, en débouchant en ville, autre spectacle de douleur. De la rue Castara, presque tout un côté, vers l'hôpital, a été incendié sans pitié. Brûlée la propriété du général Vilmette ; brûlée la pharmacie Schroeder, brûlé le temple israélite, brûlée la modiste, brûlée la maison voisine. Les flammes se sont arrêtées à celle de M. Jaubert, marchand de fer.
Le jour où j'arrivai, on relevait des décombres les restes carbonisés de M. Weil, maître des cérémonies à la synagogue, ainsi que ceux de sa femme et de sa fille. Les barbares, après les avoir fusillés, avaient rejeté leurs corps dans le brasier.
A côté, la petite de M. Schroeder, prise de peur, criait dans la cave où sa mère s'était réfugiée. Une brute bavaroise tira plusieurs coups de son fusil sur elle par le grillage du soupirail. Le hasard voulut que ni la fillette, ni la maman ne fussent atteintes.
Sautée, la grande maison où habitait le capitaine Lallemand, près du pont de Ménil que l'envahisseur a détruite pour empêcher les trains d'aborder à la gare.
Là, également explosé, après un incendie, le bel immeuble de Mme Leclerc, où logeait M. George, sous-inspecteur des forêts. Des êtres imaginaires avaient encore tiré des coups de feu là. Il fallait s'en venger séance tenante.
Auprès de chez M. Hirsch, tailleur, rue d'Alsace, le trottoir, le mur sont labourés par un obus... un obus français qui vous a nettoyé en cinq secs dix-huit Allemands, dont une dizaine d'officiers et un prince de Bavière. C'était de la bonne besogne, encore qu'un lieutenant-colonel teuton se plaignît de ce que ce ne fût pas « de la guerre, mais du massacre ! »
Mais est-ce que les Prussiens se gênent pour faire des victimes ? Et ils commettent des meurtres sciemment, par dilettantisme, par sadisme sanguinaire.
Quelqu'un me dit :
« Allez voir l'usine de jouets, la nouvelle usine Villard et Weill, au Dahomey.»
J'y allai. Cette fabrique, qui datait d'un an à peine et était des plus prospères, est égalisée au ras du sol après avoir été mise en coupe réglée par l'ennemi.
Des soldats, qui avaient travaillé à Lunéville, guidaient les officiers et sous-officiers dans le pillage qui précéda l'incendie. Tous les gabarits des différentes sortes de jouets, qui faisaient rivaliser Lunéville avec Nuremberg, ont été volés ou détruits par le feu.
Dans le centre, rue des Capucins, autre maison brûlée, en face de chez M. Triboulot, notaire. Tout ce qui était à l'intérieur a été consumé ; il ne reste que des pierres calcinées.
De partout, j'entends les gémissements des femmes qui se plaignent d'avoir vu leur intérieur saccagé, pillé.
- Et pourtant nous les avions laissés libres de descendre à la cave et d'y faire ripaille, disaient-elles.
A moi, il ne me reste pas une chemise. Toutes nos robes sont parties ; mes enfants n'ont plus de linge. Ils ont brisé tout ce qu'ils ne pouvaient emporter. C'était le pillage organisé. Si vous aviez vu un sergent bavarois, le nommé Th... W..., c'était lui le grand manitou de cette horde de cambrioleurs. Ayant vécu 4 ou 5 ans à Lunéville, il connaissait les bons endroits et assouvissait ses rancunes, indiquant les meilleurs coups à faire.
De l'hôtel historique Brisac, qui était devenu la sous-préfecture, rue d'Alsace, ne se dressent que les quatre coins branlants. M. Minier, le sous-préfet, n'a eu que le temps de fuir sans emporter quoi que ce fût. Il est vrai que les Prussiens se chargeaient de le loger, le soir...
A tour de rôle, lui et le maire, M. Georges Keller, allaient coucher au poste, avec leur petit baluchon. Un factionnaire, baïonnette au canon et le fusil chargé, se tenait à leurs côtés, prêt à les passer par les armes si, la nuit, quelque événement surgissait. Singulière façon de traiter les otages.
Admettons que l'incendie de la sous-préfecture soit dû aux obus des Français dont on relève maintes traces à travers la ville, mais ne sont-ce pas les Boches qui, délibérément, ont allumé un brasier pour consumer la mairie, en commençant par le commissariat de police et le logement du concierge, le brave père Arnoult ? Le Musée, qui regorgeait de si jolies choses, a été écumé par ces descendants des Goths et Ostrogoths.
On me montre, place Saint-Jacques, l'endroit où, dès le 22, un éclat d'obus allemand a tué M. Bain, ébéniste, qui était sur sa porte ; la cour du Collège, transformée en ambulance de la Croix-Rouge, et où, le vendredi 28 août, une jeune infirmière avait été coupée en deux par un obus. C'était Mlle Suzanne Gilles, âgée de 18 ans, et fille unique de l'employé de l'état civil de la mairie.
Au Champ de Mars, le terrain est encore labouré par les tranchées d'où les artilleurs allemands tiraient sur Léomont. On m'indique la tombe du général Goezingher, commandant d'armes à Lunéville, et qui se serait brûlé la cervelle à la suite d'une lettre du kaiser, lui reprochant de n'avoir pas pu faire avancer ses troupes sur Nancy et Charmes, avec assez de rapidité et succès.
De toutes parts, je croise des amis ; j'ai peine à les reconnaître, tant ils ont le visage amaigri. Tel que j'avais quitté, les cheveux noirs, je le retrouvai blanc comme un vieillard. Et les femmes donc ! Les enfants mouraient par dizaine ; ce n'est pas étonnant, l'air y est infesté et infecté par des mouches. Et ces pauvres gens n'ont eu ni pain ni viande durant 15 jours.
Cour du Château, il y a trois ou quatre caissons abandonnés près de la grille. Ils n'ont pas eu le temps ou les moyens de les enlever, tant l'ordre de départ surprit les troupes...
Ce départ, les Allemands l'ont effectué par la route d'Einville, en faisant sauter les deux ponts de la rue de Chanzy, afin d'empêcher les nôtres de les poursuivre...
Attristant pèlerinage que celui d'aller place des Carmes où ils ont fusillé deux ou trois personnes, dont M. Vahn, fabricant de limonade. Comme sa vieille mère, la doyenne de Lunéville - elle avait 97 ans - se jetait aux genoux des bourreaux, ceux-ci l'assommèrent à coups de crosse !...
Tout le fond de la place des Carmes, derrière la statue de l'abbé Grégoire, où se trouvait la crèche, la maison de feu M. Viox, ancien député, ne présente plus maintenant qu'une façade lamentable et calcinée, comme les vestiges d'Herculanum et de Pompéi. Et la torche qui brûla ce pâté d'immeubles se promena, implacable, sur tout le côté gauche du faubourg d'Einville, jusques et y compris le bureau d'octroi.
De même, les incendiaires traversèrent, la place et mirent le feu depuis la maison de Mme Jeanmaire à l'usine à gaz, celle de M. Faucher-Lafarge, jusque dans la rue de Jolivet. A l'usine à gaz, il y avait tout un stock de houille et de coke ; pour priver les habitants d'éclairage, ils y mirent le feu et ce feu dura deux jours et deux nuits.
On peut compter que près d'une centaine de maisons, à Lunéville, ont été la proie des flammes ; le nombre des victimes n'est pas encore connu ; on ne pourra en faire l'inventaire qu'après la guerre. Si l'on ajoute aux noms de ceux qui ont été fusillés ceux des victimes indirectes, par ricochet, de ces vandales et barbares, la liste sera longue.
Espérons qu'à la paix, Lunéville réparera ses ruines matérielles. Elle a, à sa tête, des hommes énergiques comme M. Georges Keller, le maire, comme M. Mêquillet, député, qui tiendront à honneur de le faire, couronnant ainsi le grand rôle qu'ils ont joué auprès de leurs concitoyens pendant la terreur germanique.
AROU JENNY.

A VIC
COMBAT DU 10 AOUT
à la Ferme de Lagrange
(TERRITOIRE DE VIC)

Une compagnie du 17e d'infanterie allemande contre 50 ou 60 chasseurs à pied. - Vaillance d'un Hauptmann. - Fuite éperdue de sa compagnie. -167 hommes hors de combat. - Comment ils en firent une victoire. Les Otages de Vic. - Occupation française. - En attendant le retour définitif.

Le lâche assassinat d'un cavalier du 8e dragons, de Lunéville, par un volontaire du régiment n° 138, de Dieuze, cantonné à Vic, depuis le début de la guerre, a été bien vengé.
Le lendemain de cet assassinat, pendant tout l'après-midi, une animation extraordinaire et un effarement visible régnaient parmi les immigrés, fonctionnaires et autres ; la tristesse était peinte sur leur face décomposée et peu en harmonie avec l'ordinaire et habituelle « bravade allemande », qui est, comme chacun le sait, au-dessus de tout.
Vers 5 heures et demie du soir, le postier Sinner, qui avait tremblé toute la journée, enfourchait sa bicyclette et se dirigeait, en toute hâte, vers Château-Salins.
Aussitôt après son départ, sa femme et sa belle-mère, ferventes patriotes allemandes, quoique Lorraines, fermaient le bureau, portes et fenêtres étaient closes. Depuis deux ou trois heures, plus un seul casque à pointe n'occupait la ville et les « poux gris », si bien surnommés depuis, avaient prestement décampé.
Le téléphone ou le télégraphe de campagne avait annoncé l'approche des Français et leur entrée imminente dans la petite ville frontière - qui ne s'y attendait pas si tôt - était l'objet de toutes les conversations.

VOILA LES FRANÇAIS
Vers 7 heures du soir, j'étais - ainsi que depuis plusieurs jours - à mon observatoire, dans le grenier de ma maison dominant la ville et d'où j'avais vue sur toute la campagne aux quatre points cardinaux.
Tout à coup, au tournant de la route d'Arracourt, je vis s'avancer une colonne sombre, suivie de cavaliers aux uniformes sur la nature desquels il était impossible de se méprendre. Je criai de mon toit :
- Voici les Français !
Une halte de quelques secondes à la porte de Nancy, puis une avant-garde de dragons, lances en mains, suivie d'une compagnie cycliste, commandant en tête, et d'un escadron de dragons, entra comme une trombe par la Grand'Rue.
C'étaient une compagnie du 4e bataillon de chasseurs à pied, commandant Boussat, promu depuis lieutenant-colonel, et un escadron du 8e dragons, de Lunéville, qui, les premiers, pénétraient à Vic, après avoir abattu le poteau-frontière entre Arracourt et Vic.
Pendant qu'une partie de la petite troupe qui avait aperçu le « kaiserlich postamt », mettait pied à terre, rue Dampierre, le surplus allait prendre possession de l'hôtel de ville. A la poste, tout était fermé. Le commandant des chasseurs à pied, figure énergique et l'air martial que tout le monde lui connaît, s'avança le premier et s'adressant à la femme du postier, la pria de lui ouvrir la porte du bureau. C'est qu'à ce moment un énergumène, le fils du percepteur Eyles, qui s'était imposé malgré nous tous, comme membre de la Croix-Rouge, s'interposa et insolemment répondit :
- Vous n'entrerez pas ! Je suis le maître ici !.
On dit même qu'il adressa à cet officier des paroles grossières. Je ne puis le certifier, j'étais trop loin pour les entendre ; mais je vis clairement qu'il se débattait fortement. En un instant, il fut enlevé, soulevé de terre par la poigne vigoureuse du commandant, dont l'indignation et la colère, faciles à comprendre, étaient peintes sur son visage.
Une persienne et une fenêtre volèrent en éclats, et leurs ouvertures donnèrent le libre accès du bureau aux soldats qui détruisirent les appareils.
La femme et la belle-mère du postier se lamentaient et suppliaient qu'on ne leur fit pas de mal. Un lieutenant leur répondit, fort courtoisement :
- Mesdames, vous n'avez rien à craindre de nous ; nous ne sommes pas des sauvages, nous ne maltraitons pas les femmes et nous n'achevons pas les blessés, comme les vôtres l'ont fait hier ! » L'officier conseilla à ces dames de rentrer dans leurs appartements privés, de se tenir tranquilles et déclara qu'il ne leur serait rien fait.
Ce fut une joie pour tous les indigènes de voir empoigner et emmener le drôle de percepteur, qui était bien connu de certains officiers de la garnison de Lunéville, où il se rendait, fréquemment et où il affectait volontiers des airs tranchants d'officier allemand, avec ses bottes en cuir fauve et suivant, avec persistance, la revue du 14 juillet.
Pendant ce temps, le commandant Boussat haranguait la foule et disait en substance :

LORRAINS, NOS FRÈRES
« Lorrains, nos amis, nos frères, nous venons pour vous délivrer. Etes-vous heureux ? Etes-vous avec nous ?. Répondez donc !... »
On était heureux, mais toutes les lèvres étaient closes. Toutes les bouches, qui auraient voulu s'ouvrir pour remercier et exhaler leur joie et leur bonheur, se taisaient... Elles restaient silencieuses, dans la crainte de voir les bourreaux rentrer le lendemain et exercer de terribles représailles.
Un officier, entre autres, prenant pour un tout autre sentiment ce silence, qui n'était que la terreur, d'une vengeance que les habitants redoutaient, eut une remarque qui me fit de la peine. M'approchant alors, je lui dis à l'oreille :
- Pardon, mon lieutenant, comme Français je puis vous parler en toute sincérité : vous vous trompez ! Mais pouvez-vous nous promettre de nous garder ? Etes-vous sûrs de rester et de nous défendre? Dites un met et vous verrez !. Mais nous sommes environnés d'espions et d'espionnes !... »
Cet officier comprit et changea d'attitude. J'ajoutai :
- Surtout, gardez-vous bien! Vous n'êtes pas beaucoup ! Les « autres » ne sont pas loin ! Je crains une surprise pendant la nuit. »
On se garda bien, en effet. Les Boches ne revinrent pas dans la nuit ; mais, dès le lendemain matin, de fortes colonnes étaient signalées, vers Château-Salins, Morville-les-Vic et la forêt de Hampont.

ON SE REPLIE
Il fallut se replier.
Le téléphone d'une Bavaroise avait fait son oeuvre.
Vers 10 heures du matin, les derniers dragons français reprenaient la route d'Arracourt. De nombreux casques à pointe reparurent : cavaliers., fantassins parcouraient les rues en tous sens. Ils roulaient des yeux féroces. Barthellang avait l'air d'un dompteur prêt à entrer en scène avec sa cravache.
Lui et ses douaniers, qui s'étaient probablement terrés depuis la veille au soir, réapparaissaient au grand jour, ainsi que le vaillant postier - retour de Château-Salins - et la vie de tous les jours recommença : Vie anxieuse ! Silencieuse pour nous, triomphante pour les « Bei uns ! «
C'est alors qu'on peut se demander ce qui serait advenu de nous tous si notre patriotisme débordant s'était manifesté au gré fort compréhensible de nos officiers qui se déclaraient nos libérateurs !...

LES OTAGES
Nous avions encore présent à la mémoire le souvenir récent de l'arrestation des otages en pleine nuit : celle de la déclaration de guerre. Ces otages, qui furent arrachés brutalement de leur lit, eurent à peine le temps de se vêtir et il leur fallut prendre le chemin de la captivité.
Ces otages sont : 1 ° M. Alfred Lamy, conseiller général ; 2° M. Auguste Beaudouin, adjoint au maire ; 3° M. Aimé Chamant père ; 4° M. Aimé Chamant fils, négociants en vins ; 5° M. Adrien Grégoire, chef de musique ; 6° M. Hauck, son beau-frère ; 7° M. Parisot, charcutier ; 8° M. Moriau, arpenteur-géomètre. Ils avaient voulu arrêter aussi le vénérable chanoine Humbert, ancien archiprêtre de Château-Salins, retiré à Vic, mais ce malheureux vieillard octogénaire était alité, dangereusement malade.
Ils se contentèrent d'installer près de ce moribond un factionnaire baïonnette au canon (Gott mit uns !...)
Depuis, ils procédèrent aussi à l'arrestation des deux filles de M. Lamy, Mlle Louise et Mme veuve Brunotte.
Le notaire Steyert fut aussi arrêté, mais il fut relaxé depuis.
Le lendemain de la rentrée des siens, le percepteur Eyles, ivre de bière et de colère, furieux de l'arrestation de son fils, s'en prit à toute la population en général et à moi en particulier.
Etant au café de la Gare, en train de payer à boire à un sous-off, dans le seul but de l'exciter contre la population il lui dit en me montrant :
- Noch ein schwein Hundt qu'il faudrait écrasirt !... »
Puis s'adressant directement à moi, il me dit :
- Si vos officiers reviennent ici, vous leur direz que ce sont des lâches et des voyous comme vous et comme toute la population de Vic !... »
Je lui répondis :
- Les lâches sont ceux qui se cachent derrière le mur de la gare pendant que nous allons - même sous le feu - pour sauver les blessés, aussi bien les vôtres. Vous n'en feriez pas autant. »
A ce moment intervinrent des jeunes gens de la localité. Peu s'en fallut qu'il ne se fit échapper...

UNE PETITE EXPÉDITION
Le 10 août, vers 3 heures du soir, par une chaleur torride, un herr hauptmann.qui ne dessaoulait pas de la sainte journée et qui avait, naturellement, comme ami, confident et compagnon de beuverie, le percepteur, aussi grand et aussi gros qu'il était brutal, aussi brutal qu'il était goinfre, décida de faire une petite expédition à la ferme de La Grange, située à proximité de la ville, pour capturer des chasseurs à pied qui lui avaient été signalés comme y séjournant.
Plein... des fumées de l'alcool, qu'il ne cessait de s'ingurgiter et que son alambic n'avait pu distiller complètement, il partit avec sa compagnie, forte de 218 hommes ; à la conquête des Français qu'on lui avait dit être en train de se restaurer d'un mouton rôti qui leur avait été offert par le fermier. Je demandai :
- Où vont-ils donc, par une chaleur pareille ?
- Ils vont à La Grange. Le capitaine est saoul : son lieutenant a dit : « Il nous conduit au suicide !. (sic). »
Pour me rendre compte de ce qui allait se passer, je montai, en toute hâte, à mon, observatoire d'où on découvre parfaitement la gare de Vic et la ferme de La Grange, située à environ 600 mètres de la gare, à vol d'oiseau Il paraît qu'avant de s'engager plus loin, « Herr Hauptmann » entra encore au café de la Gare et s'ingurgita quelques « Halben » pour étancher la soif qui le dévorait. Enfin, les voilà partis !..
Ils suivirent la ligne du chemin de fer jusqu'au passage à niveau, à environ 250 mètres de la gare, puis la compagnie se dévoya en tirailleur : un tiers à droite, un tiers à gauche de la voie, entre cette dernière et la route de Nancy. Le dernier tiers, avec le capitaine, suivit la voie, moins exposée, dans une tranchée. Puis à environ 80 à 100 mètres de la ferme on s'élança. De droite, de gauche, en arrière, et tout autour, la ferme était cernée. Les Français étaient pris. Non, car les malins s'étant repliés en voyant venir les Boches, cinq fois plus nombreux. Donc, désappointement, visite minutieuse, interrogatoire du fermier. Mais de Français, point.
« Der Hauptmann» décida alors de pousser sa reconnaissance au delà de la ferme, quand, à peine sortis et bien découverts, les Boches furent accueillis par des feux de salve qui partaient d'une pièce d'avoine, à l'ouest des bâtiments. P ais, nos chasseurs à pied, au nombre de cinquante à soixante au plus, se levèrent comme un seul homme et s'élancèrent à la baïonnette. Les premières décharges avaient déjà fait de la bonne besogne et « Rosalie » se disposait à parfaire le reste, quand je vis le vaillant « Hauptmann » jeter sabre et fourreau pour se sauver plus vite ! Ses hommes jetèrent sacs et fusils pour courir plus fort.
Le lieutenant et plusieurs hommes furent tués à la première décharge. Ceux-là tombèrent face en avant. Quant aux autres... c'était plaisir à voir cette horde de « sangliers domestiques » fuir, fuir... de tous côtés, rampant, se couchant, se relevant et courant, s'étalant dans l'eau, car il faut dire que, dès la déclaration de guerre, les Boches, pour gêner les Français, avaient levé les écluses de l'étang de Lindre-Basse, près Dieuze, ce qui avait eu pour effet d'inonder toute la vallées de la Seille, de Dieuze à Metz.
Mais cette malice tourna à leur désavantage car, sur le point d'être cernés par le Sud, ils n'avaient de chance de salut qu'en se repliant sur Vic, en empruntant, comme à l'aller, la ligne du chemin de fer ou fuir par le Nord, du côté de Château-Salins. C'est précisément ce que l'inondation ne leur permit pas de faire. La prairie étant couverte d'eau sur les deux rives de la Seille, ils pataugeaient jusqu'à mi-corps. Ils tombaient dans les fossés, dont les prés sont sillonnés, à cause des marais salins, puis se relevaient, poursuivis par les balles qui les abattaient définitivement. La Seille qu'ils ne pouvaient distinguer, en raison du niveau uniforme de ses eaux et de celles de la prairie, en engloutit plusieurs. On les voyait se débattre, puis surnager, se débattre encore. enfin taire le plongeon final.
C'était un spectacle magnifique dans son horreur. Par le soleil qui réverbérait ses rayons à la surface des eaux, on distinguait parfaitement la chute des balles qui pleuvaient dru sur les fuyards et tout autour d'eux.
Je puis dire que ce fut un coup d'oeil inoubliable, et que cet après-midi du 10 août fut un des meilleurs et des plus beaux moment qu'il me sera permis de vivre !
D'autres spectateurs que moi ont été les témoins du fait. Quand on se revoit, on ne peut s'empêcher de reparler - je le répète - de ce spectacle magnifique dans son horreur pour des coeurs patriotes !
Résultat, a-t-on dit : 167 hommes hors de combat, dont 21 rapportés et alignés côte à côte devant la gare et qui n'avaient aucune blessure ! Ils étaient tout « simplement tombés évanouis ! »...
Il paraît qu'ils avaient pris nos chasseurs à pied pour des nègres !... Il est vrai que ceux-ci étaient fortement bronzés. Pour mon compte, je puis assurer - et je ne suis pas le seul qui l'ait remarqué - que le sergent qui fut tué - non par les assaillants - mais par une mitrailleuse mise en batterie de l'autre côté de la Seille, sur la crête des vignes, avait la figure barbouillée de cirage. Sachant quelle terreur inspiraient, dès le début de la guerre, les troupes noires aux « Poux gris », nos chasseurs à pied usèrent quelquefois de ce stratagème...
J'ai dit que, seuls quelques hommes, dont le lieutenant allemand, avaient été tués face en avant. Tous les autres avaient leurs blessures dans le dos ou dans le gras des fesses, car ils fuyaient à quatre pattes dans les eaux et sous les fils de fer en ronce artificielle qui entouraient les parcs.
Nous en avons retrouvé, le lendemain et le surlendemain, qui, avant de mourir, avaient coupé les tiges de leurs bottes et leurs pantalons.
Les Teutons ne se donnèrent même pas la peine de ramasser leurs morts et leurs blessés et nous obligèrent à y aller.
Herr hauptmann, en se sauvant et en rampant au travers de la haie qui entoure la ligne de chemin de fer, s'était fait, sous le menton, une jolie petite égratignure, très superficielle (probablement l'éraflure d'une épine), qui le rendit très intéressant ! On le vit les jours suivants déambuler, par les rues de la ville, avec deux ou trois petites bandelettes de taffetas qu'il s'était fait appliquer par le docteur Luttwig, maire de Vicq ; cela faisait très bien, je vous assure. surtout vis-à-vis de nous tous qui connaissions la nature de sa blessure !...
Le lendemain, ce héros. de la poudre d'escampette n'avait-il pas la prétention de commander à mes hommes de la Croix-Rouge d'aller battre la plaine à la recherche de son sabre et du fourreau semés dans sa fuite. Je m'y suis opposé - non ouvertement - mais je leur donnai le conseil, de n'en rien faire et surtout de ne pas lui rendre son épée, dans le cas où on la retrouverait.
Ce fut un chasseur à pied qui, entré un des premiers à Vic, la rapporta, mais il ne put la rendre au hauptmann, celui-ci ayant jugé prudent de ne pas attendre nos troupiers.
Pour donner une idée de la créance qu'il faut ajouter à leurs journaux et à leurs communiqués, voici un des premiers échantillons de leur sincérité :
Le récit qu'ils firent de l'engagement de La Grange est rapporté dans la « Gazette de Lorraine », journal officiel, paraissant à Metz, numéro du 13 ou du 14 août, et il y est dit à peu près ceci :
« Il y a trois jours, à Vic, une vaillante compagnie du rég. n° 17 fut attaquée par environ quatre mille Français, qui prirent la fuite après avoir subi des pertes considérables. »
Or, j'ai dit que leurs pertes étaient de 167 hommes hors de combat. Les nôtres étaient de trois tués, les nommés Franiatte, Lanne et Bonhomme, du 4e bataillon de chasseurs à pied, parmi lesquels le sergent dont j'ai parlé plus haut.

LE COLONEL DUBOIS
Nos soldats furent ramenés et inhumés au cimetière de Vic, sur la tombe desquels notre vaillant colonel Dubois, du 160e régiment d'infanterie, prononça quelques jours plus tard un vibrant discours qui arracha des larmes aux yeux de tous les assistants. Malheureusement, cet officier supérieur, qui avait tant de foi et de courage, fut tué, quelques jours plus tard vers Lunéville, aux environs de Crévic, je crois.
Toujours est-il que ce brave soldat, entré un des premiers avec son régiment dans notre localité si heureuse de revoir nos troupiers, eut le coeur réconforté par la façon enthousiaste dont il fut reçu quand, au passage du drapeau déployé de son régiment, un long cri de « Vive la France » abasourdit les têtes de Boches qui nous mouchardaient de tous côtés !...
Ce combat, je l'ai dit, eut lieu le 10 août.
Tous les jours suivants, nous ayons été requis pour aller rechercher leurs morts et enterrer les chevaux tués. Nous trouvions les cadavres de leurs hommes, soit dans les avoines au sud de la ferme, soit sur la crête au sud de la route de Nancy, soit dans les fossés marécageux au nord-est de la ferme, soit enfin dans le lit de la Seille.
Ils furent pour la plupart enterrés sur place, en raison de la décomposition des cadavres, qui était fortement avancée par une chaleur torride comme celle de cette période.

LA PEUR DES DIABLES BLEUS
Pendant les journées qui suivirent le 10 août, les Allemands étaient sur les dents.
Toutes les nuits ils se croyaient attaqués par les Français. Ils voyaient partout des « Diables bleus » et plus particulièrement des « Diables noirs ». C'était pour eux un cauchemar, une véritable terreur.
Par une belle nuit, un officier, un « herr leut'nant » fit une patrouille accompagné d'un sous-off. et d'un soldat. Il fut accueilli par une fusillade qui l'abattit net, ainsi que son sous-off. Le lendemain, grande rumeur en ville. Ils accusèrent les voisins d'abriter et de cacher des Français chez eux ! Ils firent des perquisitions, fouillèrent les maisons et naturellement ils ne trouvèrent rien. Ils prétendirent alors que des chasseurs à pied étaient venus depuis Salonnes, avaient remonté le cours de la Seille jusqu'au pont des Moulins, aidés par M. Marchand, plâtrier, qui les avait cachés chez lui...
Ils l'arrêtèrent, ainsi que sa femme, et ne parlaient rien moins que de les fusiller tous les deux !...
Le maire leur démontra que leur accusation ne tenait pas debout. C'est à peine s'ils pouvaient dire ce qui s'était passé.
Après bien des pourparlers et des semblants d'enquêtes, ils mirent M. et Mme Marchand en liberté. Le lendemain, nouvelle enquête et menace de fusillade. On leur avait coupé leur fil télégraphique ou téléphonique reliant Vic à Chateau-Salins et Morhange ?
M. Courtois Edouard fut arrêté et menacé également d'être fusillé. L'enquête n'aboutit à rien et il s'en tira, mais il jugea prudent, quelques jours plus tard, de suivre la retraite française pour se mettre en sûreté. Et je crois qu'il fit bien.
Toutes les nuits les patrouilles à pied et à cheval sillonnaient les rues et les alentours de la ville. Le sabot des chevaux et la botte des fantassins résonnaient sans cesse sur le pavé des rues de la petite cité. Des coups de feu éclataient continuellement au sud et à l'ouest de la ville, surtout vers la gare et la porte de Nancy par où il était naturel d'attendre l'arrivée des Français qui harcelaient sans cesse les patrouilles et les avant-postes allemands.

AUTRES COMBATS
Le 14 août, de bon matin, une canonnade furieuse se faisait entendre au sud et au sud-est de Vic et de mon observatoire on distinguait parfaitement, même sans le secours de la lunette, le tir de nos pièces, l'éclatement de nos obus et leur effet terrible dans leurs tranchées et sur leurs batteries entre Juvelize, Blanche-Eglise, la ferme de Bourrache, à l'est de Marsal et au sud-ouest de Mulcey. Nos pièces arrosèrent d'obus sans répit toute la plaine entre Marsal, Juvelize, Guéblange et les casernes de Dieuze !
Le lendemain, plus au nord de Dieuze, vers Vergaville, une action offensive de notre part, importante, devait être engagée tendant à la possession de la ligne d'Avricourt-Dieuze-Bénestroff.
Le bruit du canon s'y faisait entendre d'une façon ininterrompue et on devait s'y battre avec acharnement. De loin, surtout vers le soir, c'était un spectacle d'une beauté grandiose !
Le 15 et le 16, il y eut un combat violent d'artillerie entre nos batteries, en position à la frontière d'Arracourt, au-dessus du bois Saint-Pyant, près de Juvrecourt, et les hauteurs de la frontière près du chemin international du Champ-Vautrin, et les batteries allemandes sur le grand plateau de Jérusalem, au-dessus de Vic entre Morville-les-Vic, Salival, vers les forêts de Hampont et le mont Saint-Jean, qui domine Moyenvic, Marsal et une immense plaine.
De ces hauteurs, le point de vue est splendide. On y aperçoit le Donon et les Vosges. Les Allemands avaient donc l'avantage de la position.
Dès le 15, la canonnade commença assez matin et, du haut de mon observatoire, je distinguais fort bien l'effet foudroyant de notre artillerie dans les tranchées nouvelles des Allemands, construites en toute hâte à la crête de nos vignes aux trois quarts de la hauteur des côtes.
Leurs tranchées, profondes, bien organisées, défendues par de solides gabions construits avec les bottes d'échalas qu'ils raflaient dans nos vignes ravagées, renforcées par tous les arbres fruitiers qu'ils abattaient pour les consolider, furent en état en très peu de temps, car ils y travaillaient avec acharnement.
Leurs tranchées-abris, les réduits inexpugnables à l'infanterie qui aurait voulu monter à l'assaut de ces redoutes terriblement dangereuses, furent anéanties en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire.
Entre 10 heures et 11 heures du matin, un biplan venant du côté de Moncel vint survoler et repérer toutes ces positions !
Malgré des centaines de coups de canon et des milliers de coups de fusil, dont il se moqua grandement, notre avion repéra si exactement les positions de l'infanterie et de leur artillerie, qu'au bout de quelques seconder, après avoir laissé tomber ses fusées, une bordée infernale d'obus s'abattait sur les pauvres Boches. Ce fut un désarroi, un sauve-qui-peut général parmi l'infanterie des tranchées derrière la ville. On voyait distinctement les corps, les bottes d'échalas, les sacs de terre, les bras, les jambes qui étaient projetés en l'air au-dessus des tranchées, à une hauteur de quatre ou cinq mètres. Ah ! ils n'y firent pas long feu I
L'artillerie dut en recevoir sa bonne part, car les batteries lourdes installées au Mont Saint-Jean, qui tiraient par dessus la ville dans la direction d'Arracourt et surtout de la ferme de Haute-Burthecourt et qui étaient contre-battues par nos batteries du « Haut-des-Monts », finirent par rester silencieuses. Leur feu éteint, les pièces en partie démolies, les servants tués ou blessés tout fut abandonné et nous y avons trouvé, m'a-t-on dit, 1.500 obus de gros calibre non tirés et abandonnés avec les pièces

LES ALERTES DES BOCHES
Ce fut le signal du repli des Boches.
Notre petite ville, qui avait été survolée par les obus et la mitraille pendant deux jours consécutifs, commença à respirer. Les bonnes femmes et ceux qui avaient cherché refuge dans les caves, jour et nuit, finirent par mettre le nez dehors.. On ne voyait plus que, de temps en temps, quelques casques à pointe qui, tous, se dirigeaient du côté opposé à la frontière.
Ce n'étaient plus les chants et les rires des premiers jours.
Ce soir-là, ils firent évacuer la maison de M. Victor Marchal, qui fait face à la place du Parc, jolie promenade ombragée de marronniers, au milieu de laquelle se trouvaient encore des voitures de forains qui y séjournaient depuis la Saint-Christophe, 25 juillet, qui est, comme chacun sait, une grande fête dans le pays de la Seille.
C'est ce jour-là qu'on établit le prix des houblons de la récolte à venir. On y fait aussi de véritables hécatombes d'écrevisses, arrosées d'un excellent vin gris mousseux qui échauffe les têtes et les esprits, et il n'est pas rare d'y entendre charter la « Marseillaise », sous l'oeil paterne des gendarmes qui, eux-mêmes, ont souvent de la peine à se tenir debout.
Mais je m'écarte de mon sujet et ce n'est pas l'heure de faire des dissertations de ce genre...
Je disais donc que, vers le soir, ils firent évacuer la maison Marchal. Ils en prirent entièrement possession. Ils obligèrent Mme Marchal et ses enfants à chercher un gîte ailleurs. Ils en firent autant dans la maison Jacquot, cultivateur, faisant face à la porte de Nancy, cependant bien barricadée avec des voitures, les fils de fer barbelés, des ronces artificielles enchevêtrées et inextricables.
A la tombée de la nuit du 15 au 16, une fusillade nourrie éclata derrière les volets et persiennes de la maison Jacquot. Les occupants avaient vu une troupe à cheval s'élancer pour rentrer en ville, probablement poursuivie par les nôtres: Ils avaient cru que c'étaient les Français. Dans leur énervement, ils ne reconnurent même pas leurs uhlans, sur lesquels ils tirèrent. Plusieurs chevaux s'abattirent devant la barricade. Les cavaliers s'enfuirent...
Ainsi qu'on peut le supposer, les ublans rentrant de patrouille crurent que, pendant leur absence, les Français avaient pris possession de la ville et s'étaient fortifiés dans cette maison. Aussi s'enfuirent-ils à fond de train.
Un peu avant onze heures du soir, tout le monde fut, non pas réveillé, car on ne dormait plus, mais mis en émoi par une nouvelle fusillade, partant, cette fois, de la maison de M. Marchal, puis tout retomba dans le silence.
Néanmoins, cette alerte nouvelle n'était pas faite pour nous endormir...
Aussi, dès la pointe du jour, le lendemain matin, tout le monde debout cherchait à s'enquérir des causes du combat nocturne.
Les Boches racontèrent que des Français avaient pu passer sans être vus des sentinelles et s'étaient avancés en rampant sous les voitures foraines. Les voitures foraines, en effet, avaient reçu des décharges de mousqueterie : les voitures blindées étaient même trouées par place. Heureusement que les forains avaient découché depuis plusieurs jours, sans quoi ils auraient été transpercés dans leurs lits.
Or. les fameux chasseurs à pied, ou diables bleus. qui se promenaient ainsi sous les voitures, étaient tout simplement deux chiens noctambules en rupture d'attache et qui avaient profité de ce que les portes étaient ouvertes pour aller en maraude ! je puis en parier en toute connaissance de cause : c'était le chien de M. Chamant père, arrêté comme otage, mon voisin qui jouait avec le mien, et ce sont ces deux bêtes qui ont été cause de toute la panique.
C'eut été à rire, si les événements l'avaient permis ; mais les Boches commençaient à devenir mauvais...
La journée du 16 août se passa dans des alternatives diverses. On voyait fort bien les Français vers les bois de Bezange, du côté de la ferme de la Haute-Burthecourt.
La saline de Chambrey, ainsi que la ferme de Merlinsolgne, où, paraît-il, on avait, fait assassiner des soldats français, furent bombardées et incendiées.
L'attitude du voisin Sinner, le postier toujours sur le qui-vive, était pour moi un baromètre précieux. Je devinais à sa tête ce qui se passait dans son esprit. Il ne tenait pas en place et il était dans toute l'acception du mot sur des charbons ardents. J'avais beau l'interroger, il ne me: répondait que par monosyllabes. Cependant, à un moment donné, il me dit d'un air navré :
- Les Français entreront à Vic cette nuit ou demain matin ; c'est sûr !
JI Est-il besoin de dire que je m'empressai de colporter cette nouvelle aux amis patriotes, qui sont nombreux dans la petite cité restée si Française et qui a tant d'attaches à Nancy ?...
Les Boches - les femmes boches surtout - étaient calfeutrés chez eux. Presque tous les fonctionnaires avaient rallié Château-Salins.
Toute la nuit, il y eut des coups de feu échangés aux avant-postes. Personne ne se coucha, ou tout au moins personne ne dormit.
Le 17, à la première heure du jour, toute la ville était déjà dans les rues ; malgré cela, il y régnait un silence de mort à comparer aux jours précédents. On sentait que le départ précipité des Boches était le prélude d'autres événements. Il y avait quelque chose en l'air.
Vers 7 heures ou 7 heures et demie du matin (heure allemande), je vis le postier faire ses adieux à sa femme, lui faire de longues recommandations, puis, en bicyclette, il fila vers Château-Salins. Au bout d'un quart- d'heure environ, ayant sans doute oublié quelque chose, il revint, ne resta chez lui que deux minutes à peine et repartit en toute hâte.

LES FRANÇAIS REVIENNENT
Il n'était que temps ! Quelques éclaireurs français, des dragons, lance au poing, arrivaient à fond de train devant la poste et s'en emparaient. Une avant-garde qui aurait poussé une pointe jusqu'à l'extrémité de la ville, aurait pu s'emparer du fourgon postal et du postier qui n'échappèrent que de quelques minutes.
Dire ce que fut cette journée du 17 août, ne peut se décrire : nos régiments se succédaient sans interruption, musique en tête, drapeau déployé et flottant au vent. Nos fiers troupiers, portant tous des fleurs, défilaient devant la statue de Jeanne d'Arc, au centre de la ville ; au pied de la statue se tenaient les officiers supérieurs et généraux.
La division de Toul et toutes les troupes, du reste, furent grandement acclamées.
Ce n'était plus la poignée d'hommes qui nous avait fait une si courte visite au début, aussi ce fut plus que de l'enthousiasme, ce fut du délire...
Le percepteur fut arrêté et mis hors d'état de nuire ; ce fut un véritable soulagement pour toute la population indigène, dont il était la terreur depuis un dizaine d'années.
Pendant quatre jours, la ville fut en fête, on embrassait les soldats français qui nous le rendaient avec effusion ; ils étaient choyés comme des membres de la famille dont on aurait été séparé depuis bien longtemps. Les femmes de Boches restées comme espionnes avaient une pâleur cadavérique ; mais dans leurs regards qui paraissaient éteints, on voyait de la rage impuissante et une haine implacable.
Des téléphones privés, renseignant la « kreis-direktion » de Château-Salins furent saisis, mais malheureusement ils avaient déjà accompli une partie de leur mission.
Je passe sous silence certains faits et actes de patriotisme qui seront reconnus plus tard.
Enfin, le 20 août arriva ; les trois jours précédents s'étaient écoulés dans un beau rêve ! On était tout à la joie, tout au bonheur et on se croyait à jamais débarrassés de la pieuvre teutonne.
Prévenus le 19 au soir qu'un général ferait son entrée à Vic le 20, vers huit heures du matin et y établirait son quartier général, on avait dépouillé les jardins de leurs fleurs ; des gerbes de roses, cravatées des trois couleurs, attendaient d'être offertes, par un groupe de jeunes filles vêtues de blanc, au général et à son état-major.
Hélas ! dès 9 heures J du matin, un téléphoniste de la poste me faisait part de la mort du fils du général, qui venait d'être tué dans une reconnaissance, près des bois au nord-est de Château-Salins.
La bataille de Morhange, engagée de grand matin, faisait rage ; avant midi, j'apprenais qu'elle se dessinait mal pour nos troupes, qui étaient parties avec tant d'entrain et d'impatience !
Dans l'après-midi, de nombreux blessés rentraient en ville. Un officier me conseilla de cacher mon drapeau. Je compris alors qu'un mouvement de repli allait être exécuté et que sans doute la ville serait réoccupée par l'ennemi.
Je descendis mon drapeau avec un sentiment de tristesse facile à comprendre ; il est caché dans un placard à double fond. Si les hordes qui ont tout pillé et dévalisé chez moi ne l'ont pas découvert, ce sera pour moi une relique sacrée.

ON SE REVERRA
Je n'ai pu juger de la joie immense des Boches et de leurs femmes après le départ des Français et la rentrée de leurs hordes ; je n'ai rien appris ou peu de chose, sinon qu'à mon départ des mains pieuses ont pris chez moi des fleurs et sont allées les déposer sur la tombe des soldats français qui reposent au cimetière de notre petite ville, qu'il tarde à tous de revoir, mais cette fois française et pour toujours.
...
J'espère avoir, bientôt, le plaisir de vous faire parvenir quelques nouvelles par la poste de Vic même, quand le coq gaulois aura enfin terrassé le vautour germanique. Que Dieu veuille que ce soit demain !

La Route Douloureuse

Cariole rurale, amplement cahotée.
Pauvres gens chassés de chez vous,
Assis, têtes sur les genoux,
Ainsi qu'au premier chant d' « Hermann et Dorothée » ;
Tout le « bien au soleil », tout le chétif avoir
Perdu de façon lamentable.
Le bétail sorti de l'étable
Qui beugle tristement, loin de son abreuvoir ;
Pères dont tes enfants sont partis pour la guerre.
Enfants dont le père est tué.
Je vous vois, le coeur remué,
Dans la foule qui parle et ne vous comprend guère.
C'est souvent à la nuit qu'arrive le charrois
Des humanités vagabondes.
Comme si les ombres profondes
Devaient mieux compatir à de noirs désarrois.
Et des noms résonnaient, les noms de nos villages.
Des noms, vraiment plus que des noms !
Le feu vomi par les canons
Ayant exercé là ses fantasques ravages.
Que regardent toujours ces yeux, ces yeux absents
De la cariole qui roule ? :
Un clocher lorrain qui s'écroule
Ou le départ tragique avec le jour naissant ?
Peut-être qu'en ces yeux - mornes - se réfugie
Le mirage, en flaque, du sang.
Et le char, cahotant, grinçant.
S'éloigne à la lueur, faible, d'une bougie.
René d' AVRIL.

A AUDUN-LE-ROMAN
Occupation du village
par
l'Armée allemande

Le 4 août, vers 3 heures de l'après-midi, des éclaireurs allemands se composant de 6 dragons armés de lances et d'une section d'infanterie pénétrèrent dans le village d'Audin-le-Roman.
Un effroi bien naturel s'empara de tous les habitants à la vue de ces farouches ennemis qui, tout de suite, se mirent à l'oeuvre de destruction.

A L'ÉGLISE
En effet, tandis que les cavaliers continuaient à explorer le village, les bâtiments de la poste et de la gare, le premier mouvement des fantassins fut de se rendre à l'église, non pour y prier, mais pour s'en emparer comme poste d'observation ; par une circonstance fortuite qui voulait peut-être mettre à l'épreuve la délicatesse de leurs sentiments, la porte d'entrée de ce sanctuaire se trouvait fermée. En demander la clef eût été peut-être une humiliation pour ces soldats auxquels rien ne devait résister. Ils se mirent donc à briser cette porte sur laquelle ils s'acharnèrent comme des vandales, et qui finit par céder après un travail de sape et de massue qui a duré plus d'un quart d'heure.
Pour se protéger dans l'accomplissement de ce travail, ils avaient placé des sentinelles tout autour de cet édifice. A partir de ce moment, il était défendu à tout fidèle de pénétrer dans l'église Ils établirent de suite un poste d'observation dans le clocher dont l'élévation se prêtait à merveille pour cela et d'où l'on dominait l'horizon à perte de vue, l'église étant située au centre du village sur le point le plus élevé.
Ils y installèrent en outre des mitrailleuses pour abattre les avions français qui oseraient venir faire une reconnaissance, et, pour faciliter leur tir, ils démolirent sur chaque face du clocher plusieurs rangées de lames de bois aux abat-sons ; un peu plus tard, ils accuseront les habitants d'avoir eux-mêmes fait ces ouvertures pour mieux confirmer leur accusation d'avoir tiré sur leurs soldats. Affreux mensonge ! La prise de possession du village d'Audun-le-Roman se complète par l'arrivée immédiate d'un régiment d'infanterie qui cantonna pendant une huitaine de jours dans la rue principale et par un passage ininterrompu de soldats de toutes armes.

LES ARMES
L'ère des réquisitions à outrance allait commencer, et par la rigueur et la précipitation avec lesquelles elles étaient faites on pouvait déjà prédire qu'Audun-le-Roman, joli chef-lieu de canton de l'arrondissement de Briey et première localité importante voisine de la frontière où se groupent cinq embranchements importants de chemins de fer, devait fatalement disparaître.
C'était d'abord injonction aux habitants par le commandant d'armes de déposer immédiatement à la mairie toutes les armes neuves ou anciennes qu'ils possédaient avec menace d'être fusillés pour ceux qui en resteraient détenteurs, les prévenant qu'une perquisition à domicile serait faite.
La pensée d'être fusillé épouvanta toutes les personnes, et l'on s'empressa de porter avec les moindres armes les plus belles panoplies, qui, pour la plupart, constituaient, de précieux souvenirs de famille.
L'officier qui recevait ces armes, gonflé de tout l'orgueil insolent de sa race, ne manqua pas de se moquer et de tourner en dérision toutes les armes qu'on lui présentait. A une dame qui lui remettait un petit revolver, presque antique, dont on n'osait plus se servir tellement il était rouillé, il dit, dans un français mélangé d'un fort accent tudesque :
- Ah ! madame, si la brave armée française n'a que des armes comme celle-là pour combattre contre l'Allemagne, je la plains. »
Et, de plus en plus gonflé d'orgueil, il tira de sa poche un revolver enfermé dans un étui qu'il posa sur la table, à côté de celui qu'on venait de lui remettre, et disant :
- Voyez, madame, voilà comme nous autres, Allemands, sommes armés. Vous pouvez croire que la France est perdue.
Après les armes, ce fut la confiscation des bicyclettes. toutes les personnes qui en possédaient étaient invitées à les remettre au commandant d'armes. Une perquisition devait également être faite à domicile.

RÉQUISITIONS ET VOLS
Sans perdre de temps et avec une hâte fébrile, craignant que la chose leur échappât, ils donnèrent une poussée acharnée à leurs réquisitions qui devaient toutes être conduites à leur centre d'approvisionnement à Aumetz (Alsace-Lorraine).
Ce furent d'abord le bétail, les porcs, l'avoine et le foin. Mais leur convoitise se portait surtout sur l'avoine. Les quantités exigées dépassaient. de beaucoup la production du ban d'Audun-le-Roman.
Aussi. M. Mathieu, maire de la commune, et M. Véron, instituteur, faisant fonctions de secrétaire de la mairie, connaissant les ressources de la localité, dans un élan bien naturel de sages administrateurs, essayèrent-ils, avec précaution, de faire remarquer au commandant d'armes qu'il était absolument impossible de satisfaire aux demandes faites. Leurs paroles ne furent pas écoutées. On les rendit, au contraire, responsables des réquisitions auxquelles il ne serait pas satisfait. Ils furent, à différentes reprises, gardés prisonniers à vue. Ils n'ont eu leur liberté que quand les barbares se sont enfin rendu compte par eux-mêmes de leur exigence démesurée, après des perquisitions faites chez Les habitants.
Puis ce fut le tour des viandes fumées (jambons, saucissons et lard).
Tous les habitants étaient requis d'apporter immédiatement sur la place de l'église les provisions qu'ils possédaient, et toujours sur menace d'une perquisition à domicile.
Sans murmurer, avec le plus grand empressement, tous les hommes, toutes les femmes, voire des enfants, apportaient, les uns dans des paniers, les autres dans des paquets tout ce dont ils pouvaient disposer. Mais quelle fut la désillusion du commandant d'armes lorsqu'il vit un monceau de petits morceaux de jambons, de saucissons et de lard.
Ce n'était pas cela qu'il demandait. Il désirait des jambons entiers, des saucissons entiers, des bandes de lard entières par caisses pleines, que l'on devait certainement trouver à Audun-le-Roman, premier village de la Lorraine française.
Rouge de colère, il renvoya tous les porteurs de ces provisions et n'accepta que l'offre d'une seule personne qui put présenter un jambon entier. Dans sa délicatesse, puisque le mot « delikatessen » est spécialement employé par les Prussiens pour leurs plus fins produits culinaires, ce commandant fit couper ce jambon en deux, s'arrogea la part du lion et remit celle qu'il dédaignait à Mme Z...
Cette réquisition fut suivie de la plus rigoureuse perquisition On choisit pour cela les pires apaches qui, armés de leurs fusils, sabres-baïonnettes au clair, entrèrent dans les maisons, fouillèrent toutes les armoires et toutes les chambres depuis la cave jusqu'au grenier.

LES VOLS
En se présentant dans la maison qui était habitée par Mme V... seule et sa jeune fille, ces apaches montrèrent qu'ils n'avaient pas oublié leur premier métier. Pendant que cette dame les faisait pénétrer dans les chambres à visiter, l'un de ces soldats s'empressait de voler un collier en or et une jolie bague en or que la jeune fille, en s'enfuyant, avait laissés par mégarde sur le fourneau de sa chambre.
Comme la bague en or était un souvenir de famille, Mme V... alla tout de suite faire un réclamation au commandant d'armes qui avait ordonné cette perquisition.
La réclamation de cette dame resta sans résultat. Il lui fut répondu qu'il serait bien difficile de retrouver le soldat voleur, alors que la chose à ce moment était très possible, puisque ce soldat était encore en travail de perquisition.
Dans une autre maison presque contiguë à celle de Mme V... ces mêmes apaches, auxquels on avait donné à visiter une chambre dont le locataire était absent - elle appartenait à M. Bernier, employé aux chemins de fer, qui avait dû quitter la localité le jour de l'évacuation de la gare - ils s'emparèrent d'une montre en or avec sa chaîne qui était accrochée sur la cheminée.
Chez moi-même, des soldats que j'avais à loger ont nuitamment pénétré dans ma cave au moyen de fausses clefs et ont emporté 25 bouteilles de vin. Pour arriver au casier contenant ces bouteilles il a fallu ouvrir deux portes et forcer un cadenas, et ainsi de suite.
Enfin d'autres réquisitions s'annonçaient toujours Ce fut la farine. Au risque de faire mourir de faim les habitants, on obligea le seul boulanger qui restait à réserver la presque totalité de sa farine aux soldats qui passaient chaque jour. Bien entendu les habitants furent rationnés. Le pain se délivrait à la mairie. Il était accordé à peine trois quarts de livre par personne chaque jour.
Puis ce furent les légumes secs et, en dernier lieu. les magasins d'épicerie, qui étaient requis d'apporter tous leurs produits sans exception.
Cet empressement par l'autorité militaire après quelques jours à peine d'occupation à enlever tous moyens d'existence aux habitants d'Audin-le-Roman indiquait bien que cette localité était menacée, et que son agonie commençait. Malheureusement il n'y avait plus à en douter.

LE MENSONGE SE PRÉPARE
Déjà une accusation des plus fausses venait d'être portée par des soldats qui prétendaient qu'on avait tiré sur eux. La crainte de représailles s'empara de chacun de nous. Notre seule défense était que ne possédant plus aucune arme puisque nous les avions toutes remises, nous ne pouvions pas tirer. Malgré cette justification il fallut que le maire, M. Mathieu, se portât garant de la population. C'était, hélas ! partie remise à quelques jours.
Sans motif aucun ils saisirent un honorable fonctionnaire, père de quatre enfants, M. Spitz, adjudant retraité, receveur buraliste, qu'ils emmenèrent en captivité en Allemagne. M. Spitz, sachant parfaitement parler et écrire l'allemand, avait servi d'heureux intermédiaire pour sauvegarder les intérêts de la commune, et, pour cette raison sans doute, il était devenu suspect aux autorités allemandes.
L'animosité exprimée sans cesse par les soldats devenait de plus en plus dangereuse. Ils croyaient être victorieux parce qu'on leur disait, à peine entrés en France, que Verdun et Paris allaient être pris. Excités par la boisson, la plupart étaient dans un état d'ébriété continuel. Soit qu'ils se querellassent entre eux, soit par hallucination alcoolique, ils faisaient à tous moments partir leurs armes en prétendant toujours qu'on avait tiré sur eux.
Ce qui était incompréhensible, c'est que pas un officier, pas un seul chef n'était là pour contrôler leurs méchantes accusations.
Tel était l'état d'esprit qui se manifestait chez ces barbares contre une population toute paisible, qui, sans murmurer, s'était soumise à toutes les revendications qui pouvaient lui être faites, ainsi qu'à toutes les servitudes qui lui étaient imposées.

MEURTRES, INCENDIES
Depuis le 4 août, de nombreuses troupes passaient journellement à Audun-le-Roman. Comme leur objectif était Verdun, les Allemands cherchèrent à se diriger de ce côté. Mais ils furent déçus sur la facilité de pénétration qu'ils croyaient trouver.
A quelques kilomètres d'Audun-le-Roman, ils se heurtèrent à une avant-garde française de chasseurs à pied, auxquels ils eurent à parler. Ceux-ci, bien cachés dans les bois, les fossés, les moindres replis de terrain, surent les tenir à distance. Durant plus de huit jours, ces soldats prussiens qui affichent tant d'arrogance et de hardiesse, se croyant déjà victorieux en mettant le pied en France, eurent à faire un retour sur Audun-le-Roman, et même jusqu'à la frontière, pour y prendre leurs cantonnements. Si ce n'avait été la vue des chevaux blessés et sans cavaliers on aurait cru voir une promenade militaire faite chaque jour.
Ils revenaient honteux de leurs chevauchées. Le 21 août vers une heure de l'après-midi, toute la division, prise de panique, fit retour sur Audun-le-Roman dans une débandade indescriptible. Pour laisser le passage libre sur les routes, l'infanterie s'enfuyait à travers champs. Le défilé de la cavalerie, de l'artillerie et du train dura jusqu'à 6 heures du soir. A ce moment vint un bataillon de chasseurs à pied prussiens qui devait former l'arrière-garde. Il s'arrêta dans la rue principale du village et occupa l'espace compris entre la fontaine située sur la place de l'Eglise, et la maison des religieuses. A un commandement donné par sifflet, les hommes mirent leurs sacs à terre et leurs fusils en faisceaux. Presque tous se jetèrent à terre pour se reposer. tellement leur fatigue était grande. On voyait qu'ils n'en pouvaient plus, ils étaient en sueur et exténués par la marche qu'ils venaient d'accomplir.
Le commandant ainsi que les officiers de ce bataillon firent aussitôt ouvrir toutes les granges qui étaient à leur portée. Les habitants du parcours occupé furent invités à apporter de l'eau fraîche aux soldats. Chacun s'empressa de porter l'eau demandée. Bien des personnes n'étaient pas rentrées dans leurs maisons quand une fusillade se fit entendre. Les soldats venaient de recevoir l'ordre de tirer. Cet ordre leur fut donné par plusieurs coups de sifflet distinctement entendus. J'aperçus à ce moment que le commandant courut se placer dans la grange située en face dé mon habitation, et je fis la réflexion que ce chef se montrait peu courageux.
Comme l'emplacement occupé formait une ligne courbe très prononcée, la tête du bataillon ne pouvait apercevoir la queue. Les soldats étaient protégés, par les maisons situées de chaque côté de la rue. Leur tir ne pouvait donc être effectué contre les soldats français qui, s'ils les ont poursuivis plus loin, n'avaient pas encore paru dans la localité ni même aux abords. Tout le monde croyait donc que ce tir était effectué sur un aéroplane français. Pas du tout. Les premiers, coups de fusil dirigés en l'air n'étaient qu'une feinte, car instantanément ils tirèrent sur les habitations, et pas une ne fut épargnée. C'est ainsi que deux personnes furent blessées dans leurs domiciles, Mlles Roux et Treffel.
Le malheur voulut que dans la fusillade désordonnée qu'ils avaient d'abord faite et que l'on croyait destinée à un aéroplane, un des leurs fut blessé grièvement à la nuque. Ce soldat tomba à environ 30 mètres de ma demeure. Pareil accident était inévitable par suite du désordre et de la confusion dans lesquels ce tir était accompli. Une personne sachant très bien parler l'allemand a fort bien entendu un officier crier à ses soldats l'apostrophe suivante :
- Vous êtes des cochons ! Faites donc attention ! Vous tirez l'un sur l'autre ! »
Bien que les maisons en face desquelles ce soldat fut blessé ne fussent habitées que par des femmes et qu'il fût très facile de justifier qu'aucune personne n'avait tiré, une fureur violente se déchaîna contre tous les habitants. Il fut ordonné aux soldats de tuer impitoyablement tous les hommes qu'ils rencontreraient et d'incendier le village. Il était à ce moment 7 heures et demie du soir.
La première victime fut M. Somen, rentier. ancien maire, âgé de 50 ans. Un officier supérieur qu'il avait logé et hébergé pendant plusieurs jours venait d'entrer chez lui pour le remercier de sa bonne hospitalité. M. Somen, en reconduisant celui-ci jusqu'à la porte du jardinet précédant sa maison voulut profiter de cette sortie pour aller fermer la porte de sa grange. Il était à peine arrivé sur le seuil de cette porte, et l'officier supérieur qu'il venait d'accompagner se trouvait encore à quelques pas de la maison, que plusieurs coups de fusil furent tirés sur M. Somen qui s'affaissa et appela à son secours. A ses appels tous ses voisins accoururent. C'étaient : M. Bernard Edouard, âgé de 65 -ans, rentier, conseiller municipal ; M. Michel ans, Emile, âgé de 55 ans, marchand de vins en gros, adjoint au maire ; M. Henry Victor, âgé de 67 ans, gendarme en retraite; M. Perlot Justin, âgé de 50 ans, cultivateur.
Ils transportèrent M. Somen dans sa maison. Cette opération était à peine accomplie, que des soldats firent irruption. Tandis que les uns chassaient Mme Somen de sa demeure et trainaient son pauvre époux mortellement blessé hors du village et l'abandonnaient dans le fossé d'une route, les autres s'emparaient des quatre paisibles bourgeois qui étaient venus secourir M. Somen. Ce fut une scène des plus tragiques.
Mme Somen suppliait qu'on la laissât chez elle soigner son pauvre blessé, dont les plaintes faisaient peine à entendre. Les quatre braves gens imploraient leur liberté en faisant remarquer qu'ils n'avaient rien fait qui puisse justifier leur arrestation. Les barbares furent inexorables.
Ils emmenèrent M. Michel et M. Bernard à Boulange (Alsace-Lorraine), ou ils furent enfermés dans le corps de garde de police, et où ils passèrent la nuit. Le lendemain matin on les emmena dans un village voisin, à Ludelange, pour y être fusillés. Leur exécution eut lieu vers 7 heures du matin.
De la déclaration faite par des témoins qui ont assisté à cette exécution, M. Bernard a particulièrement souffert de leurs cruautés. Comme il ne marchait que difficilement, ayant eu une jambe cassée, le trajet de Boulange à Ludelange ne s'effectuait pas assez vite au gré des bourreaux. Ceux-ci lançaient à M. Bernard des coups de baïonnette dans les jambes. Les prisonniers parvinrent au lieu du supplice dans un état lamentable.
Les deux autres bourgeois, MM. Henry et Perlot, furent emmenés à Beuvillers où ils furent détenus dans une salle d'auberge dans laquelle les soldats avaient installé leur corps de garde. Ils furent plus heureux que leurs compagnons d'infortune, ils tombèrent dans des mains moins barbares. L'officier qui les interrogea leur rendit la liberté.
Cette funeste soirée du 21 août s'acheva par d'autres crimes. Un honorable, vieillard, M. Martin Théophile, âgé de 73 ans, rentier, ancien adjoint, fut violemment expulsé de sa maison, avec sa femme, ses deux filles et sa belle-soeur. Il était à peine dehors qu'il reçut à bout portant plusieurs coups de fusil dans le dos et tomba expirant à côté de sa femme et de ses enfants. Un peu plus loin, un employé de la voirie, M. Chary, chef cantonnier, subit le même sort. Il fut tué également à bout portant à côté de sa femme.
Oserai-je dire que dans leur avidité de sang ces cruels soldats, avec une impudeur sans nom, soumettaient toutes les femmes qui s'enfuyaient à une visite extérieure du chignon et de la poitrine pour s'assurer si des hommes ne se trouvaient pas déguisés sous le costume féminin ?
A côté de ces crimes s'accomplissait une autre destruction. Ces misérables venaient déjà d'incendier la moitié du village, et tous les pauvres sinistrés s'enfuyaient à travers la plaine pour chercher un refuge.
La nuit du 21-22 août n'avait pas été assez longue pour achever entièrement l'oeuvre de destruction. Un court répit fut accordé au pauvre bourg d'Audun-le-Roman, car les barbares durent s'enfuir dès l'aube du 22. Vraisemblablement ils attendaient l'arrivée des soldats français, et leur fuite fut si précipitée que beaucoup avaient abandonné leurs sacs dans les rues.

LE COMBAT
Ce fut à ce moment un exode presque général des habitants, les uns pour échapper à la fureur des Prussiens par crainte de leur retour, et les autres pour se protéger du combat qui allait se livrer et qui effectivement ne se fit pas attendre. Il eut lieu à cette journée du samedi 22 août.
L'artillerie allemande qui était échelonnée dans des retranchements vivement exécutés devant Beuvillers, Boulange, Aumetz, Bassompierre, Ludelange et même jusque Hayange, prononça l'attaque vers 8 heures du matin, en dirigeant d'abord son tir sur Malavillers où une brigade française venait de paraître. L'avant-garde de cette dernière ayant pris position à Audun-le-Roman, cela occasionna le bombardement de cette localité. Plusieurs maisons furent endommagées ainsi que l'église, dont le clocher, atteint par les obus de gros calibre, s'écroula.
Malheureusement nos soldats n'étant pas assez nombreux, durent par prudence se replier vers une heure de l'après-midi. Les quelques instants d'espoir que la population, qui n'avait pu fuir, avait fondés sur une délivrance définitive des barbares s'évanouirent, et c'est dans la plus grande anxiété qu'elle vit s'effectuer leur retour.

REDOUBLEMENT DE RAGE
Cette crainte n'était malheureusement que trop justifiée.
Quand ces brigands reprirent possession d'Audun-le-Roman, c'est avec un redoublement de rage et de fureur qu'ils continuèrent leurs atrocités. Ils firent dix nouvelles victimes dont neuf hommes presque tous sexagénaires, et une femme, puis achevèrent d'incendier le village.
Au nombre de ces victimes se trouvait un jeune homme de 17 ans, Georges Thiéry, qui fut fusillé avec une férocité sans nom en présence de sa mère et de sa grand'mère qui, à genoux, imploraient sa grâce. Ces pauvres femmes, en voulant préserver leur enfant, faillirent elles-mêmes être tuées.
Les autres sont : MM. Lague-Rémer père, Jolas-Collignon Emile, Guiot-Jolas Gustave et son locataire de nationalité italienne, Rodieg Marcel, Schmitt, Zapoli et sa femme. Les hommes qui n'avaient pas été fusillés sur-le-champ avaient été emmenés.
Le 21 août, M. Boncourt, âgé de 70 ans, fut dirigé sur Bassompierre (Alsace-Lorraine). C'est à l'intervention d'un fermier, dans la grange duquel il avait passé la nuit, qu'il échappa à la mort.
Le 22 août, ils s'emparèrent de M. Chérer, âgé de 63 ans, conseiller municipal, et de M. Jacquier, ancien maire, vieillard de 80 ans; pouvant à peine marcher, malgré l'aide de deux bâtons. Tous devaient être dirigés sur Aumetz (Alsace-Lorraine), où était le quartier général. Mais en présence de l'impossibilité pour M. Jacquier de continuer le voyage, on les remit en liberté à Beuvillers.

LE CALVAIRE
Enfin, le 23 août, vers midi, un dernier groupe de quatre hommes furent capturés dans leurs maisons qui n'avaient pas encore été incendiées.
J'étais de ce nombre.
Les trois autres personnes, dont je ne puis, en ce moment, faire connaître les noms, parce qu'elles habitent encore le pays annexé occupé par nos ennemis faites prisonnières quelques instants avant moi, se trouvaient déjà à l'emplacement déterminé, sans avoir eu à supporter de violence. Elles étaient tombées, si je puis le dire, en de meilleures mains.
L'apache qui vint me saisir m'empoigna si violemment que le pardessus que je tenais tomba de mon bras. Je voulus ramasser ce vêtement, il m'en empêcha et me bouscula. tellement que je faillis être renversé, en me disant :
« Du hast keinen mehr moeltig ».
(Tu n'en as plus besoin).
Sachant parler l'allemand, je compris tout de suite le sort qui m'attendait.
Pour me rendre à l'endroit où je devais être détenu, j'avais tout au plus une trentaine de pas à faire. Il en décida autrement. Il choisit le trajet le plus long, sans doute pour mieux assouvir sa haine, car, tout en marchant, il me roua de coups en me lançant la crosse de son fusil dans le dos et les jambes. Il me fit contourner l'église. Sur le parvis de cet édifice, plus de 200 soldats qui étaient postés sur cette place, criaient, hurlaient en demandant ma mise à mort.
- Perce-le, disaient-ils, en ajoutant :
« Die Alten sind die schlechten. »
(Les vieux sont les plus mauvais).
Ainsi excité, mon bourreau s'arrêta à quelques pas des premières marches d'entrée de l'église, puis,, après un coup de crosse de fusil, il redressa son arme vers moi, et, par l'inclinaison qu'il lui donnait, ainsi que l'attitude qu'il prenait, je voyais que j'allais être transpercé. Je fus saisi de la plus terrible angoisse, car je croyais véritablement que mon dernier moment était arrivé, et je fis alors le sacrifice de ma vie, pensant à ma famile que je ne reverrais plus.
Est-ce la honte du crime qu'il allait accomplir sur un vieillard désarmé qui le retint, je me le demande encore.
Voulant mourir courageusement, je me ressaisis -et lui demandai en allemand ce que je lui avais fait pour me maltraiter ainsi. Il me répondit :
« Dù wirst das sehen »
(Tu vas le voir).
Il m'entraîna, et je rejoignis tout ému et blême d'émotion mes trois compagnons d'infortune qui ignoraient le sort qui nous était réservé. Je les en prévins, et ce fut pour eux une profonde consternation.
J'étais à peine arrivé qu'un officier survint. Mon bourreau lui dit, en me désignant :
- En voici encore un.
- C'est bien, tenez le bon, répondit-il.
Ce barbare ne manqua pas à sa consigne. Il commença d'abord par me fouiller, croyant que j'étais porteur d'une arme. Il me prit un petit couteau de poche et un canif-greffoir que je possédais, puis il me demanda si j'avais de l'argent. Comme j'en possédais un peu, je lut répondis « oui ». Il était aux anges.
Nous fûmes tous les quatre tenus en garde et conduits jusqu'à 6 heures du soir devant chaque maison qu'on incendiait. Ces six longues heures ont été pour nous six heures d'agonie. Nous devions être fusillés, et notre souffrance était d'autant plus cruelle qu'à la soif de la mort que nous éprouvions s'ajoutait la soif que nous occasionnaient les flammes. des incendies. A certains moments nos bourreaux nous tenaient si près des maisons incendiées que nous leur demandions instamment de nous fusiller, afin de faire cesser notre martyre.
L'humiliation la plus profonde que nous ayons éprouvée, c'est d'avoir été voués à la haine de la soldatesque allemande. Pendant que nous étions tenus, il défila à côté de nous plus de 10.000 hommes se rendant dans la direction de Malavillers, Mercy-le-Haut. Presque tous, les uns avec leurs armes, les autres avec leurs bras, nous mirent en joue pour nous annoncer le sort qui nous attendait. Nous ne savions plus quelle contenance prendre et nous baissions les yeux vers la terre en disant entre nous : « Est-ce possible de voir pareille chose ! »
L'officier chargé de diriger les opérations incendiaires vint vers 6 heures et demie du soir. C'est devant la maison de Mme Masson, près de la gare, érigée en ambulance, qu'il fit former le cercle par ses soldats et qu'il nous interrogea C'est à moi qu'il s'adressa le premier. Je lui répondis en allemand textuellement ce qui suit :
« Je jure sur mon existence que je n'ai pas tiré sur les soldats, n'ayant aucun motif pour cela.
« Je suis un ancien chef de gare retraité. J'ai exercé ces fonctions pendant vingt ans à la gare d'Audun-le-Roman, qui est gare frontière avec l'Alsace-Lorraine. En cette qualité, j'ai eu sous mes ordres les agents allemands qui y venaient pour leur service. Je ne sache pas qu'ils aient eu à se plaindre de moi. Il vous est du reste ; très facile de vous renseigner sur les relations de service que j'ai eues avec l'administration allemande. Le chef de gare de Thionville. qui est encore en service, me connaît, vous pouvez le consulter. Je jure encore une fois de plus que je n'ai pas tiré sur vos soldats. »
Il interrogea ensuite mes trois concitoyens, dont j'ai dû être l'interprète. Tous jurèrent comme moi qu'ils n'avaient pas tiré.
La mauvaise foi des soldats était telle que l'un d'eux accusa formellement M. X... d'avoir tiré de l'une des maisons faisant face à la gare. Il fallut que je défende ce pauvre homme de toutes mes forces d'une accusation si mensongère, en assurant bien à cet officier qu'il n'habitait pas la maison. indiquée.
Cet interrogatoire achevé, ce fut encore pour nous un moment d'angoisse. Nous croyions bien l'heure fatale arrivée. Nos bourreaux nous avaient dit qu'ils avaient fusillé deux hommes le matin sur l'ordre de cet officier, et ils nous indiquèrent même la place de l'exécution. Heureusement, pour nous, il ordonna de nous emmener au quartier général à Aumetz (A.-L.). Ce fut notre salut.
Attachés deux à deux par une corde, nous nous mîmes en marche pour Aumetz, et j'entendis déjà dire par un de mes compagnons qui avait beaucoup de difficultés à marcher qu'il ne lui serait pas possible d'accomplir ce voyage, trop long pour lui, disait-il. Nous avions effectué un trajet de 500 mètres environ, lorsqu'une circonstance, je puis dire miraculeuse, se produisit et nous rendit notre liberté. Je ne puis en ce moment encore la révéler.

LE PILLAGE
La destruction d'Audun-le-Roman, commencée le 21 août au soir, était terminée le 24. Plus de 200 maisons ont été la proie des flammes. Les barbares n'ont laissé qu'une dizaine d'habitations qu'ils ont saccagées et pillées, ainsi que l'hôtel situé en face de la gare appartenant à M. Mathieu fils, qu'ils ont réservé pour y établir le siège de leur kommandatur.
Pour incendier ils se servaient de cartouches incendiaires. En moins de 10 minutes une maison était en flammes.
Il a fallu les voir à l'oeuvre comme je les ai Vus pour connaître toute leur sauvagerie. Ce qu'il y a d'incroyable, c'est que les officiers sont chargés de remplir les tristes rôles d'incendiaires et de pillards, desquels du reste ils s'acquittent avec une habileté extraordinaire.
Avant de faire incendier, ces officiers inspectent le contenu de l'immeuble, et s'ils y trouvent des objets de quelque valeur ou pouvant leur être utiles, ils les font charger sur des automobiles dont ils disposent. J'ai vu en moins d'une heure vider entièrement, à l'exception de quelques meubles, le logement de M. Gendarme, juge de paix. Le vin non emporté était distribué aux soldats.
En même temps que le pillage, le vol était leur grand mobile. Le 21 août, Mme Matte, qui tenait le café de la Mairie en l'absence de son mari mobilisé, ayant dû s'enfuir de sa maison qu'on incendiait, a été victime d'un vol de 2.000 francs environ. Cette somme, qui représentait le produit de ses économies, se trouvait enfermée dans un petit sac en cuir qui lui a été arraché de la main.

PILLARDS CIVILS
Mais l'horreur de la dévastation n'était pas suffisante à ces barbares.
Espérant trouver des trésors cachés dans ce village d'Audun-le-Roman qu'ils disaient si riche, ils continuèrent, après extinction des incendies, leur oeuvre de pillage.
Ils se mirent à fouiller les décombres,, à piocher toutes les caves, à relever dans celles-ci toutes les dalles qui leur paraissaient suspectes, et à éventrer tous les coffres-forts qu'ils retrouvaient ensevelis dans les ruines. Pour effectuer ce travail librement, ils interdirent l'entrée d'Audun-le-Roman à toutes les personnes de cette localité qui étaient réfugiées dans les villages voisins, mais ils autorisèrent les leurs à y venir ramasser et à emporter les quelques rares objets qui avaient échappé aux flammes, ainsi que ceux restés dans les maisons non incendiées.
C'est par bandes que ces pillards venaient d'Alsace-Lorraine. Ils se rendaient maîtres de tout, s'appropriant jusqu'aux récoltes des jardins. Les fruits, les fleurs, tout était dévalisé.
Enfin, ne pouvant sans doute se consoler que leur bombardement du 22 août n'ait pas détruit entièrement l'église, dont l'intérieur avait été préservé, ils s'attaquèrent à cet édifice, brisant toutes les statues, souillant les linges et les ornements sacrés qu'ils répandirent de tous côtés, décrochant d'une hauteur de plus de trois mètres deux grands tableaux qui décoraient le choeur.
Par une fureur de vandalisme sans doute, ils placèrent l'un de ces tableaux comme paravent de la porte d'entrée extérieure de la sacristie. Les vandales avaient eu soin de laisser cette porte au large ouverte pour bien montrer l'usage auquel il était affecté.
Le coffre-fort, placé et scellé dans ce local, ne fut pas plus épargné que les autres. Il fut éventré.
C'est ainsi, après avoir souffert les plus horribles atrocités qu'on puisse infliger à l'humanité, que la charmante localité d'Audun-le-Roman a été anéantie par le feu, le meurtre, le vol, le pillage.
YSNARD,
Chef de gare en retraite à Audun-le-Roman.


BRIEY SOUS LA BOTTE
Pour économiser de la nourriture, les Allemands viennent de congédier 500 Briotins.
Le récit de l'occupation par un des réfugiés.
LA CLOCHE DU BLUFF ET DES VEXATIONS

Nancy, 27 mars 1915.
Plusieurs personnes de Briey sont arrivées récemment à Nancy, venant de cette ville que les Allemands avaient forcés à quitter, sans doute pour s'économiser de la nourriture.
Une de ces personnes, que nous avons rencontrée, nous a fait le récit de l'occupation allemande dans cette sous-préfecture.
Les ennemis arrivèrent dès le 2 août à Briey. Ils ne commirent pas de dégâts dans la ville, mais les soldats, l'arme à la main et la menace aux lèvres, pénétrèrent dans les maisons pour réclamer des vivres et surtout de la boisson, en baragouinant les quelques mots indispensables de français pour se faire comprendre.
Devant de pareilles injonctions, les habitants durent s'incliner, le coeur serré. On connaît la fin tragique de M. Winsbach. Les Allemands ne commirent pas d'autre crime de ce genre.
La commandature allemande s'empressa, dès le début, de prendre de nombreuses mesures vexatoires. Pour les faire connaître aux habitants, on sonnait la cloche au son de laquelle tout le monde devait se rassembler. C'est alors que les ordres étaient proclamés à haute voix, puis affichés.
Pour le moindre motif, on sonnait cette cloche. Aussi, dès qu'on l'entendait, les habitants se demandaient avec anxiété quelle nouvelle vexation allait leur être imposée.
Quelquefois aussi la cloche appelait les habitants pour annoncer les soi-disant victoires de l'armée allemande.
Dès le début de l'occupation, c'était chaque jour l'avancée sur Paris, ou la prise imminente de Verdun, comme la prise de nombreux canons et des quantités innombrables de prisonniers français ou russes.
Les Briotins, quoique isolés du reste de la France, ne pouvaient croire à ces nouvelles, car ils connaissaient la valeur de notre armée en laquelle reposait toute leur confiance. D'ailleurs, par certains indices, ils savaient que Verdun résistait toujours et que les ennemis ne pouvaient atteindre le camp retranché si vaillamment défendu.
A la fin même, les habitants ne daignaient plus se déranger aux appels de la sonnerie, car pour les fêtes de Noël et de l'anniversaire de l'empereur on avait annoncé des victoires tellement fantastiques sur les Russes qu'elles étaient incroyables.

Tout ce bluff était fait pour donner confiance à leurs soldats qui, eux, y croyaient aveuglément, car ils répétaient ces nouvelles aux habitants en ajoutant que la Russie vaincue allait demander la paix et que la guerre serait bientôt terminée, car, du côté français, Paris et Calais étaient déjà pris.
A ces propos, les habitants connaissant la situation de Verdun, répondaient d'un ton calme avec leur douce ironie lorraine :
« Eh bien ! Verdun est-il pris ? Non, n'est-ce pas ? Alors la guerre n'est pas encore près d'être terminée. »
Les soldats ne savaient alors quoi répondre, et ils s'éloignaient en baissant la tête et en maugréant dans leur langue quelques paroles incompréhensibles pour les Briotins.

La vie s'écoulait ainsi dans des transes continuelles, car les vexations augmentaient. Au mois de janvier, la Commandature fit prévenir que des perquisitions allaient être faites chez les habitants pour connaître les ressources en vivres. Beaucoup de Briotins avaient fait des provisions, qu'ils s'empressèrent de cacher aux regards des ennemis, car ils pensaient bien que sous peu tout leur serait saisi.
Les visites domiciliaires commencèrent, mais ce que les Allemands cherchaient de préférence c'étaient le lard, le saindoux, toutes les graisses alimentaires, ainsi que les pommes de terre, le blé et la farine.
Peu après, le pain blanc commençait à manquer, on n'eut que le lourd pain noir que l'on digérait avec difficulté. Le service des rations commença également pour les pauvres gens.
Les Briotins comprenaient alors que la vie devenait de plus en plus difficile pour les ennemis car les quelques rares journaux allemands arrivant dans la ville faisaient connaître que dans tout l'empire les vivres se faisaient rares.
Dans le courant du mois de mars, un journal allemand annonçait que des dispositions devaient être prises pour déporter en masse les habitants des pays envahis, qui devraient être ramenés en France, « car, disait-il, 80.000 habitants en moins à nourrir, c'était les vivres assurés pour 100.000 de nos soldats ».
En lisant cela, les Briotins comprirent que les Allemands étaient décidés à les laisser partir pour la France.
En effet, le lundi 22 mars, on annonçait que les personnes qui voulaient quitter Briey pouvaient aller se faire inscrire à la commandature. Cent quatre-vingts personnes seulement y allèrent de bonne volonté, car beaucoup de femmes et de jeunes filles ne voulaient pas abandonner leurs vieux parents qui ne pouvaient se faire à l'idée de quitter la maison et le pays où ils avaient toujours vécu.
Ce petit nombre de départs volontaires ne pouvait satisfaire les Allemands qui firent, une fois encore, tinter la cloche. Lorsque les habitants furent rassemblés, ils déclarèrent que cinq cents d'entre eux allaient être dirigés vers la France. Ils notifièrent aussitôt aux personnes qu'ils avaient inscrites de se préparer pour le départ, qui aurait lieu le lendemain.
On recommandait qu'il était inutile de se munir de vivres, car le convoi était parfaitement organisé, que des buffets étaient installés dans les gares où les voyageurs pourraient acheter ce qui leur serait nécessaire.
Mais la prévoyance est une vertu de notre région. La plupart des partants ne se fièrent pas aux belles paroles des Allemands et emportèrent à manger pour plusieurs jours.
Bien leur en prit, car, en fait de buffet dans les rares stations où passa le convoi, les voyageurs ne trouvèrent sur les quais que de simples baquets remplis d'eau claire sans même le moindre gobelet pour y puiser. Il convient de dire toutefois, que dans une' gare - une seule - une chaudière roulante passa devant les wagons et l'on y puisait une espèce de brouet clair à l'aide d'une écuelle que l'on donnait à chaque voyageur. Bien entendu, aucune cuiller n'accompagnait cette gamelle.
Aussi, chacun comprenant qu'il ne pouvait avaler cette affreuse pitance, prit la résolution de la jeter sur la voie par la portière opposée au quai.

Pendant tout le trajet, un commandant et trente soldats accompagnèrent le convoi pour éviter sans doute quelque évasion.
Enfin le convoi arrivait à Schaffouse. C'était la délivrance. Les Suisses s'empressèrent auprès de nos compatriotes, leur distribuant de nombreuses victuailles et les réconfortant par de consolantes paroles.
Après un court arrêt à Genève, le train entrait en France. En apercevant le drapeau tricolore, beaucoup ne purent retenir leurs larmes et tombèrent dans les bras les uns des autres, heureux d'être enfin sur la terre de la Patrie, loin des vexations teutonnes.
M. Magre, sous-préfet de Briey, a accueilli avec la plus grande sollicitude ses compatriotes. Il a adressé à chacun des paroles de réconfort et, après les avoir secourus, il les a fait diriger en grande partie vers le Midi de la France.
CH. LENOBLE.

PETITE ORIENTALE
A LA MANIÈRE DE VICTOR HUGO
La Douleur du Kaiser

Qu'a donc notre empereur ? disaient les ménagères.
Si les impôts sont lourds, les soupes sont légères.
Semons. Faut de engrais. Potsdam compte sur nous...
Beau temps pour la moisson. L'Agriculture bouge...
On décerne la Croix de Fer et l'Aigle Rouge
Aux bourgeois qui plantent des choux.

- Qu'a-t-il donc ? soupiraient les gazettes serviles.
Sa gloire a pour flambeau l'embrasement des villes.
Nos mensonges vers lui montent comme un encens.
Craint-il, de l'Elbe au Rhin, la rumeur populaire ?
Si Bade est sans tristesse et Berlin sans colère,
D'où vient que sa moustache a deux crocs menaçants ?

-Qu'a-t-il donc ? demandaient la landsturm et les femmes.
Les obus chaque jour pleuvent sur Reims en flammes.
Ici le taube aveugle et là des zeppelins.
Solitude en Lorraine et dans l'Artois silence.
Tant de lauriers chez nous ramènent l'opulence :
La Banque et les greniers sont pleins.

Désire-t-il, disaient les amiraux ganaches,
Doubler d'un fier plumet l'orgueil de ses panaches ?
Faut-il à ses vaisseaux Gibraltar pour appui ?
Cuxhaven aux Anglais sert-il encor de cible ?
Manque-t-il à sa flotte un dernier submersible
Ou quelque hydravion dans la tempête enfui ?

A quoi rêve Sidi Mohammed ben Guillaume ?
Répétaient les marchands de nougat du royaume.
En mer dès le matin, puis en mer dans la nuit,
Parfois il risque un oeil timide au périscope,
O terreur ! et ses Turcs, guettés par la syncope.
Serrent leurs fez au moindre bruit. z

Tous divaguent, marchands et soldats, vieux et jeunes.
Si la guerre à son peuple impose de longs jeûnes,
Est-ce un motif d'ennui ? Quel soin l'agite ainsi ?
L'atelier sans travail laisse les goussets vides ;
La faim creuse en grondant les entrailles avides.
Un prince a quelque autre souci.

Ce n'est pas qu'il ait vu quelque agence infidèle
Trahir de Hindenburg la retraite mortelle
Et montrer dans Stamboul les pachas blancs de peur.
Les secrets sont gardés. Nul ne parle ou ne bouge.
Oui, c'est d'un sang impur que la Vistule est rouge.
La confiance augmente à chaque appel trompeur.

Non ! s'il courbe le front comme un jonc sous l'orage ;
S'il dévore un affront ; s'il écume de rage ;
Si, nuit et jour, farouche, il grogne entre ses dents ;
Ce n'est pas qu'au Reichstag il craigne un vote hostile
Ni qu'il ait d'un discours trop dur subi le style.
Les orateurs perdent leur temps !

Ce ne sont pas non plus les villes mutilées,
Le sac des magasins, les églises brûlées,
L'innocence vouée aux sarcasmes amers,
L'enfant qui tombe auprès de l'otage sans armes,
Le cri des camps en deuil, les plaintes ni les larmes,.
Les bateaux qu'un pirate envoie au fond des mers.

Non, non ! ce ne sont pas ces visions funèbres
Qui le font comme un spectre errer dans les ténèbres
Ou qui troublent sa sieste à l'heure du moka.
Qu'a-t-il donc, le kaiser qui, les mains sur le ventre.
Cache d'affreux tourments où l'horreur se concentre ?
- Il a mangé du pain K K.
Achille LIÉGEOIS.

RÉCIT D'UN OTAGE D'ARRAYE-ET-HAN
Arrêtés comme francs-tireurs. - La navette de Delme à Dieuze, en passant par Morhange. Francs-tireurs, capout ! - A Rastadt et Osmilden. - La délivrance. - Les jolis sabots suisses.

M. Aimé Godefroy, un honorable habitant d'Arraye-et-Han, dans le canton de Nomeny, vient de rentrer de captivité, après un séjour de près de six mois dans les prisons et dans les camps d'Allemagne, où, on peut le dire, il a enduré toutes les souffrances physiques et morales d'un patriote en exil.
Mais M. Godefroy, en vaillant Lorrain, ne s'est laissé jamais abattre, et la joie du retour illumine aujourd'hui sa face, jaunie par les privations, et qu'encadre une longue barbe noire, oubliée depuis longtemps par le rasoir.
C'est le 1er septembre, qu'avec le maire, l'adjoint et le curé du village, M. Godefroy fut arrêté. Jusque-là,-durant tout le mois d'août, Arraye-et-Han, occupé par les Français le matin, et par les Allemands le soir, ou par les Boches le matin, et par nos fantassins à la tombée de la nuit, n'avait pas eu à subir de grandes vexations ni de bien grands dégâts.
Les Allemands avaient trop la frousse de nos baïonnettes pour s'attarder aux beuveries et au pillage. Les maisons n'avaient donc encore que peu souffert. Çà et là, un obus avait marqué sa trace dans les toitures ou les façades, détériorant parfois quelque mobilier, mais sans faire de victimes: L'église avait eu aussi sa part des projectiles teutons. On peut même dire qu'elle avait eu sa grosse part, bien qu'elle n'ait rien de la cathédrale de Reims, ni de celle de Soissons. « Gott mit uns ! »

Mais, le 1er septembre, ce ne fut plus une simple patrouille qui arriva à Arraye-et-Han. Ce fut au moins un régiment, appuyé par des masses profondes, de l'autre côté de la Seille.
Et les habitants ont fait aussitôt connaissance avec la sauvagerie teutonne.
Le maire, son adjoint, ainsi que le curé et M. Godefroy, sont immédiatement arrêtés. Les uns sont accusés d'avoir fait des signaux aux Français ; les autres d'avoir tiré sur les troupes allemandes.
« D'un interrogatoire sommaire, raconte M. Godefroy, il résulta pour mon compte que j'étais considéré comme un franc-tireur. N'est-ce point là, d'ailleurs, l'accusation qui a servi partout aux Allemands de prétexte aux fusillades, à la destruction et au pillage ? Il était parfaitement inutile de chercher des preuves de son innocence. Les explications n'étaient pas admises. J'étais prisonnier, avec les deux premiers citoyens de ma commune et notre curé. Qu'allait-il advenir de nous ?. »
Le sort des quatre otages devait être décidé ailleurs,, devant, un conseil de guerre.
On les escorta de gendarmes, et en route pour Delme.

Le départ d'Arraye-et-Han fut inattendu, précipité. On ne laissa pas le temps aux prisonniers de dire un dernier adieu à leurs familles ou à leurs amis, ni de se munir même de l'indispensable.
Delme ne fut qu'une courte halte. Quelques minutes de comparution devant un général, qui les expédia sur Morhange, après les avoir traités de francs-tireurs.
Qu'allait-il advenir des prisonniers, sous une semblable accusation ? Morhange, c'était sans doute le conseil de guerre et le poteau d'exécution ?
Mais le conseil de guerre ne se pressait pas de siéger. En attendant, M. Godefroy et M. l'adjoint étaient séparés de leurs deux compagnons et enfermés dans une cellule, où on les laissa pendant 56 jours.
A ce moment, on leur apprenait que M. le maire et M. le curé, contre qui les preuves faisaient défaut, étaient remis en liberté.

Après quinze jours passés à Grostenquin, on conduisit les deux hommes à Morhange, puis à Dieuze. Naturellement, ces diverses étapes se faisaient à pied, avec, dans le ventre, un misérable café, où plutôt un kafé avec un K, dans lequel il ne manquait que l'essentiel. L'escorte des gendarmes n'était pas trop féroce. Elle permettait aux braves Lorrains annexés de s'apitoyer sur le sort de leurs frères prisonniers, et de leur donner du pain accompagné de fromage ou de fruits, quelquefois même de jambon. En revanche, les soldats boches faisaient de l'ironie à la mode barbare.
Et il y en avait partout, de ces Prussiens casqués ! Les routes en étaient encombrées. Les champs voisins en étaient couverts.
Lorsqu'apparaissait la petite troupe, - deux civils entre quatre gendarmes - les soldats criaient :
- Francs-tireurs ! Francs-tireurs ! Capout !
Et tandis que les uns mettaient les deux Français en joue, les autres tiraient leur couteau ou leur, baïonnette et faisaient le simulacre de leur scier le cou...
A Dieuze, on les logea dans les casernes des chevau-légers. La nourriture n'était évidemment pas très bonne, mais l'espoir renaissait, Car il semblait que la menace du conseil de guerre s'éloignait chaque jour davantage.
Et puis, un peu de travail procurait une distraction. On s'occupait à la cuisine, ou bien on allait chercher du bois. Quelquefois, on les envoyait sur les routes casser des cailloux, ou, dans les champs, combler quelque tranchée. Enfin, les gardiens laissaient entrevoir l'approche de la liberté.

- Ah ! cette fois, on va vous renvoyer en France ! lui dit certain matin, un gendarme. Il faut vous préparer.
« - Nous préparer ! Mais nous sommes toujours prêts î Nous n'avons ni malle ni valise à faire. »
On partit donc de Dieuze d'un pied léger, comme de vrais poilus. Et, certes, l'étape Dieuze-Arraye n'était pas pour leur faire peur ! Mais voici qu'au lieu de prendre la route vers la Seille, on les conduisit à la gare, où on les fit monter dans un train avec un billet pour Rastadt !
Les plus douces illusions étaient tombées, et la conversation ne fut pas gaie durant cet interminable trajet.
On arriva là-bas le 23 décembre. Les deux malheureux otages grelottaient sous leurs minces vêtements d'été. Et le séjour dans ce camp maudit n'était pas fait pour retaper la santé.
On trouva là une soixantaine de compatriotes, la plupart venus des environs de Pont-à-Mousson.
On ne resta à Rastadt que cinq jours, au bout desquels on partit pour Osmilden, dans le grand-duché de Brunswick.

Le camp d'Osmilden comprend deux parties, nettement séparées, quoique voisines, celle réservée aux prisonniers civils et celle réservée aux prisonniers militaires.
Il y avait là près de six mille otages, tant Français que Belges, alors que le camp militaire ne comprenait guère que de cinq à six cents prisonniers appartenant aux différentes armées alliées.
Les prisonniers civils avaient surtout affaire à des chefs de baraquements, pris parmi ceux d'entre eux qui connaissaient l'allemand. Les soldats - des vieux de la -landsturm - se bornaient à faire mélancoliquement les cent pas tout autour.
Les hommes âgés de plus de 45 ans étaient dispensés de tout travail. Les jeunes faisaient la toilette des routes, comme, d'ailleurs, les prisonniers militaires à qui il était sévèrement interdit de parler.
Et c'était vraiment pitié de voir nos pauvres soldats tirant le rouleau sur les routes avec des cordes !
La nourriture était celle de tous les camps prussiens : café sans café le matin, eau chaude en guise de soupe à midi, remplacée parfois par un hareng ou une potée de féveroles.
Quant au couchage il était absolument ignoble, avec base de copeaux sur un peu de paille pourrie par l'humidité.
Et dire que chez nous les prisonniers boches... Qu'on les mette donc en subsistance chez eux ! Ils y trouveront du changement !

Malgré l'ennui, malgré la misère, malgré la mortelle incertitude sur le sort des siens et sur celui de la chère Patrie, le temps s'écoule. On est au 15 février.
15 février ! Date inoubliable, nous dit M. Godefroy. C'est enfin la délivrance !...
Depuis quelque temps, malgré les sévérités de la consigne, on entendait dire que l'Allemagne commençait à sentir la faim et qu'on allait se débarrasser de nous, bouches coûteuses - oh ! combien ! - et, en tous cas, bouches inutiles.
En effet, le 15 au matin, on prévient les prisonniers civils que 252 d'entre eux, les plus âgés, vont prendre le chemin de la France. Nos deux captifs d'Arraye-en-Han sont du nombre. On juge de leur joie, que gâte, hélas ! la pensée de laisser dans cet enfer tant de malheureux compagnons.
On revient à Rastadt, où l'on fait encore un arrêt de douze jours.
Oh ! les douze interminables journées, dans des casemates, où l'on doit à peu près se passer de nourriture !
L'administration du camp n'a pas jugé utile, en effet, de donner à ces hôtes de passage, la gamelle et la cuillère réglementaires. On apporte la potée dans un grand baquet et l'on doit se servir avec les mains !
Et les brutes en uniforme qui gardent l'infortuné troupeau ne manquent jamais de s'assembler autour de lui à l'heure de la pitance, pour rire de son embarras, de sa colère, de sa honte.
Ce véritable martyre prend fin le 27 février. A l'aube, les 252 rapatriés sont embarqués pour Schaffouse, où nos bons amis les Suisses leur font oublier tous les maux qu'ils ont soufferts par la réception la plus cordiale, la plus généreuse qui se puisse imaginer.
« - Ce fut vraiment la noce ! » s'écrie M. Godefroy, qui résume d'un mot ce chaleureux accueil.
Nourriture abondante et soignée. Gâteries. Cigarettes. Vêtements. Paroles de réconfort. Poignées de main. Cris de « Vive la France ! » Rien ne manquait à cette fête.

Quelques jours plus tard, M. Godefroy était dirigé sur Saint-André-de-Corcy dans l'Ain, où les braves gens dont il était l'hôte le traitèrent comme un parent aimé, que l'on retrouverait après une longue absence.
Il est de retour aujourd'hui dans sa chère Lorraine, recueilli avec sa femme par des amis, à Faulx, tout près de son village natal, où il espère bien retourner sous peu, alors que lés hordes teutonnes auront pour toujours quitté notre pays.
« - Vous avez de bien jolis sabots, demandons-nous à M. Godefroy, qui, en effet porte des chaussures en bois, pointues comme des aiguilles, tout sculptées et coloriées ?»
« - Ces sabots-là sont un souvenir précieux de la Suisse. Je vous assure que je n'ai pas l'intention de les user. Ils méritent chez moi une place d'honneur. Ils l'auront... »
Et il ajoute, fièrement :
- « Nos pères les ont immortalisés, les sabots, en 92. Pourquoi ne ferais-je pas, de mes sabots d'exil, une relique sacrée ? »
J. MORY.


AGONIE.

La bataille est finie. Une odeur âcre et fade :
Le relent de la poudre et du sang charge l'air.
Le silence, terrible après la canonnade,
Pèse sur la souffrance ou la mort de la chair.

Parmi les beaux épis de la moisson vivante
Que la balle perfide ou l'obus ont fauchés,
Une blessure au front et la face sanglante
Avec des yeux de rêve, un artiste est couché.

La plaine autour de lui couvre plus d'une lieue
Ourlée au loin d'un bois qui s'en va biaisant ;
A l'horizon limpide une colline bleue,
Monte sur l'orbe d'or de l'astre agonisant.

Puis, un clair angélus égrène un son de cloche :
Le blessé le recueille en cette fin de jour.
Son âme, à la beauté des choses se raccroche,
Toute la vie est là : le travail, l'art, l'amour !

Oh ! l'agonie étrange et lourde qui l'encloue !
Pour l'éloigner, en vain il fait de vains efforts :
Il se lamente, il râle ; un sanglot le secoue.
Mais la nuit sans pitié l'enlise dans la mort.
Gaëlle GUILLAUME.
 

LES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS

AOUT 1914

23 juillet. - L'Autriche envoie une note à la Serbie.
1er août. - L'Allemagne déclare la guerre à la Russie.
2 août. - Ultimatum de l'Allemagne à la Belgique.
3 août. - L'Allemagne déclare la guerre à la France.
4 août. - L'Angleterre déclare la guerre à l'Allemagne.
5 août. - Obsèques, à Pont-à-Mousson, du premier soldat français tué à l'ennemi.
6 août. - Les Français occupent Vie et Moyenvic.
8 août. - Les Français entrent à Mulhouse.
9 août. - Affaire de Réméréville.
10 août. - La France déclare la guerre à l'Autriche- Hongrie. - Engagements sur le front de Longwy-Longuyon-Marville. - Les Français se retirent de Mulhouse.
11 août. - Le village de la Garde est enlevé à la baïonnette.
12 août. - Premier bombardement de Pont-à-Mousson. - Entrée des Allemands à Badonviller.
14 août. - Bombardement de Pagny-sur Moselle.
15 août. - Les Français reprennent Thann.
19-20 août. - Bataille de Morhange.
21 août. - Retraite de Mulhouse par Altkirch, de Schirmeck sur le Donon, de Sarrebourg sur Cirey, de Morhange sur la Seille.
23 août. - Les Allemands occupent Lunéville.
24 août. - Incendies, pillages et massacres de Gerbéviller. - Bataille de Vitrimont-Léomont-Frescaty.
25-26 août. - Bataille de Rozelieures.
27 août. - Combats dans la vallée du Sânon, Maixe, Crévic, Einville-au-Jard.
28 août. - Combats devant le Grand-Couronné de Nancy : Courbesseaux, Champenois, Lanfroicourt, etc.

SEPTEMBRE 1914

Du 1er au 5 septembre. - Batailles dans la vallée du Sânon, au bois de Crévic, sur les plateaux de Léomont et de Frescaty.
Mardi 1er septembre. - Bataille de la Mortagne.
Mercredi 2 septembre. - Obus allemands sur Dombasle. Peu de dégâts.
4 septembre. - Un Taube lance une bombe sur Nancy, place de la Cathédrale. Trois victimes.
6 septembre. - Combats de Saulcy-surMeurthe, la Haute-Mandray, dans les Vosges.
7 septembre. - Les Prussiens tentent un suprême assaut du plateau d'Amance, en présence de Guillaume II.
Mardi 8 septembre. - Haraucourt est en partie détruit par l'artillerie allemande. - Attaques du fort de Troyon.
Mercredi 9 septembre. - A la faveur d'un violent orage, les Allemands parviennent à bombarder Nancy. Cent obus environ. Dix victimes. Une vingtaine de maisons endommagées plus ou moins sérieusement.
12 septembre. - Les conséquences de notre victoire sur la Marne se traduisent à la frontière par un recul général des Allemands, qui évacuent Lunéville et abandonnent les vallées de la Mortagne et de la Meurthe.
13 septembre. - Le fort de Troyon résiste aux derniers assauts de l'ennemi.
20 septembre. - Après diverses alternatives de succès et de revers, les Allemands occupent les Hauts-de-Meuse.
21 septembre. - Attaque du camp des Romains.
22 septembre. - Occupation de Saint-Mihiel.
23 septembre. - Les 13 otages d'Arracourt quittent cette commune et sont conduits à Dieuze, où ils resteront pendant deux mois et demi

Pendant tout le mois, bombardements successifs de Pont-à-Mousson.
Au début du mois, batailles devant le Grand-Couronné, dans la vallée de la Mortagne, entre Saint-Dié et la crête des Vosges.
Du 8 au 13. - Attaques. du fort de Troyon, sur la Meuse.
Du 13 au 20. - Combats en Woëvre et sur les Hauts-de-Meuse.
Du 20 au 30. - Une activité plus ou moins grande se manifeste généralement -sur toute l'étendue du front en Lorraine.

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