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Octobre 1914 - La Vie en Lorraine (2/3)

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UNE BONNE IDÉE

Nous recevons la lettre suivante :
Nancy, le 10 octobre 1914.
Monsieur le Directeur,
Un de nos jeunes concitoyens, blessé à l'ennemi et en ce moment en traitement à Montpellier, m'écrit que dans cette ville on a placé dans les bureaux de tabac une corbeille où chaque acheteur de paquets de cigarettes en laisse tomber quelques-unes pour les blessés, à qui elles sont distribuées, ainsi que les cigares que les corbeilles contiennent parfois.
Ne vous semble-t-il pas, Monsieur le Directeur, que cette pratique est touchante et qu'il suffirait de la rendre publique à Nancy, où on a l'amour profond de l'armée, pour qu'immédiatement des corbeilles soient aussi placées dans tous les bureaux de tabac de la ville.
Nos blessés seront contents et vous vous serez encore une fois associé à une bonne action.
Veuillez croire, Monsieur le Directeur, à mes sentiments, les meilleurs.
Un vieux Lecteur.
Chaque bureau de tabac voudra être le premier à poser la « corbeille des blessés. »

LE VAIN EFFORT ALLEMAND
C'est toujours vers le Nord et dans la Woëvre que les attaques de l'ennemi sont violentes.

Bordeaux, 11 octobre, 16 heures.
A NOTRE AILE GAUCHE
La cavalerie allemande qui s'était emparée de certains points de passage sur la Lys, à l'est d'Aire, a été chassée dans la journée du 10 et s'est retirée, dans la soirée, vers la région d'Armentières.
Entre Arras et l'Oise, l'ennemi a attaqué très vivement sur la rive droite de l'Ancre, sans réussir à faire des progrès.
AU CENTRE
Entre l'Oise et Reims, nos troupes ont légèrement progressé au nord de l'Aisne, notamment dans la région au nord-ouest de Soissons.
Entre Craonne et Reims, des attaques allemandes, exécutées de nuit, ont été repoussées.
De Reims à la Meuse, rien à signaler.
EN WOËVRE
Les Allemands ont prononcé de très violentes attaques dans la région d'Apremont, à l'est de Saint-Mihiel.
Au cours de la nuit du 9 au 10, et dans la journée du 10, Apremont pris et repris, est resté entre nos mains.
A NOTRE AILE DROITE
En Lorraine, Vosges, Alsace, rien à signaler.
En résumé, partout nous avons conservé toutes nos positions.

NOS HÉROS

Nancy, 11 octobre.
Nous apprenons avec un vif regret la mort du capitaine Marcel André, du 26 d'infanterie, fils de l'honorable architecte de la d'Alliance, tombé le 2 octobre, au champ d'honneur, dans l'un des combats les plus meurtriers livrés à notre aile gauche.
M. André, entré en campagne comme lieutenant de réserve, s'est battu presque sans interruption depuis le début des hostilités. Il a fait preuve, partout, d'une bravoure et d'une énergie qui ont été récompensées par un troisième galon sur le front de Lorraine.
Il commandait, en dernier lieu, la 1re compagnie active de ce 26e déjà si éprouvé.
Atteint le 30 septembre d'une blessure pénétrante à l'épaule droite, il avait droit à un repos qui lui fut d'ailleurs imposé par le service de santé.
Mais le lendemain 1er octobre, n'écoutant que son courage, le capitaine André se présentait à son chef de corps, le bras en écharpe et, prétextant la pénurie d'officiers, venait lui offrir ses services.
Le commandant accepta, selon sa propre expression : « la mort dans l'âme ».
Dès le soir même, à 10 heures, André était à la tête de sa compagnie, face à l'ennemi. Le 2 octobre, dans une action de la plus grande violence, ayant reçu l'ordre de tenir à tout prix, voyant sa compagnie en péril, il fit un effort désespéré pour rallier ses hommes exposés à faiblir sous la mitraille. Une balle reçue en pleine poitrine lui arrache ces mots : « Mes enfants, ne me laissez pas entre leurs mains ! » Il avait à peine achevé, qu'une seconde balle lui fracassait la bouche et le frappait mortellement.
Inclinons-nous respectueusement devant l'héroïsme de ce brave, de ce digne fils de Lorraine, et plaignons du fond du coeur sa famille et sa jeune femme si cruellement éprouvées.
Le souvenir du capitaine Marcel André restera dans le coeur de ses amis et de ses concitoyens, étroitement lié à celui du 20e corps dont l'admirable vaillance, l'entrain et l'endurance viennent d'être solennellement honorés de la plus haute distinction.
L. P.

MARCHÉ DE NANCY

Nancy. 11 octobre.
Samedi matin, le marché était encore bien approvisionné en légumes, principalement en choux, en carottes et pommes de terre. Quelques paniers de poires et de noix ont été vendus à des prix abordables.
Sous les halles la volaille était en grande quantité, ainsi que le beurre. Le prix minimum des poulets était de 3 fr. le kilo.
Voici les prix qui ont été fixés par la mercuriale :
Boeuf, 1 80 à 3 fr. le kilo ; veau, 2 60 à 4 fr. ; mouton, 2 20 à 3 fr. ; lard frais, 2 à 2 40 ; lard sec, 2 40 à 2 60 ; grillade, 2 80 à 3 fr. ; beurre, 2 60 à 4 fr. ; oeufs, 1 60 à 2 20 la douzaine ; pommes de terre, 13 à 28 fr. les 100 kilos.

Les Combats de Morhange

Nancy, 11 octobre.
Nous extrayons d'une lettre de colonial adressée au « Matin » la description des combats de Morhange :

En Terre annexée
Le 19 août, mon régiment franchissait la frontière en face de Nancy, et d'un seul bond, faisait trente-cinq kilomètres en terre allemande. Le soir nous campions à cinq kilomètres à l'est de Château-Salins, ancienne sous-préfecture de Lorraine annexée. Je renonce à décrire l'enthousiasme délirant, la joie débordante des populations de cette région, restée française de coeur sous le joug de la brutalité germaine.
Quand le régiment traversa Château-Salins, ce fut du délire : les gamins, sur chaque trottoir, accompagnaient en chantant la « Marseillaise » ; les jeunes filles avaient cueilli dans les champs toutes les fleurs de l'arrière-saison, en avaient fait des bouquets tricolores qu'elles offraient à nos officiers. Les vieux et les vieilles pleuraient en criant : « Vive la France ! » Partout, les Lorraines, qui avaient piqué à leur corsage trois fleurettes rustiques aux couleurs françaises, apportaient des vivres à nos soldats. Dans cette région où la majorité des habitants est restée pieusement fidèle à la France, nous avons vécu des heures inoubliables.

Les Tranchées allemandes en ciment armé
Le lendemain 20 août, changement de programme. Dès le petit jour, nos régiments se lançaient à l'attaque des positions ennemies de Morhange. Nous tombâmes sur des tranchées en ciment armé toutes remplies d'hommes et de mitrailleuses, et lorsque nous les eûmes emportées à la baïonnette, des rafales terribles d'artillerie lourde nous obligèrent à battre en retraite.
Quand le mouvement en arrière commença, nous perçûmes au loin les premiers accents de la « Marche funèbre » de Chopin, jouée par plusieurs musiques militaires allemandes. Cette odieuse facétie nous fit comprendre le piège dans lequel nous étions tombés.
Pendant la période de tension politique, ces brigands avaient préparé en secret toute une ligne de retranchements formidables, entassé sous terre obusiers et mitrailleuses, et réussi du 10 au 20 août, à nous attirer là-dessus.
Pour les ruses et les infamies, ce sont des maîtres incontestablement ; mais fort heureusement, quand il s'agit seulement de courage et d'énergie, nous avons notre revanche.

L'Attaque de Morhange
Pendant l'attaque de Morhange, l'armée bavaroise prononçait une contre-attaque générale sur notre aile gauche, et le N° colonial recevait, vers huit heures, l'ordre de se maintenir pendant six heures sur une hauteur, d'arrêter pendant ce temps la marche d'une division ennemie, pour permettre au N° corps de se replier.
Ces six heures resteront toute ma vie gravées dans ma mémoire ; en quelques minutes, nos hommes firent une petite tranchée dans la terre fraîchement labourée ; deux batteries de 75 crachaient derrière nous et retenaient la division bavaroise. Aussitôt les pièces furent démontées par l'artillerie adverse, et notre régiment resta seul en face de l'infanterie et de l'artillerie ennemies. Aplatis derrière leur petit mur de terre, nos hommes tiraient à coup sûr, les mitrailleuses fauchaient, et pendant quatre heures nous réussîmes à maintenir les Boches à mille et douze cents mètres de nous. Cependant leurs, balles sifflaient et leurs obus tombaient de toutes parts : ayant remarqué, les premiers jours, que leurs shrapnells étaient presque sans effet, ils employaient leurs obusiers lourds de campagne de quinze centimètres, qui tirent un obus percutant capable de ruiner les solides abris et de détruire rapidement une artillerie observable. La puissance de cet obus est très grande et de nature à produite un grand effet moral, en plus des destructions ; chargé de mélinite il pèse quarante kilos. Au point de chute, il fait, en terre labourée, des entonnoirs de six à sept mètres sur deux mètres de profondeur, mais peu de victimes ; en terrain dur, chaussée par exemple, il a des effets terribles et anéantit aisément une demi-section - vingt à vingt-cinq hommes.

Un Combat terrible
Le régiment a été, cette matinée-là, fortement endommagé : colonel X., blessé et disparu, la moitié des chefs de bataillon et capitaines tués ou blessés. Mon capitaine, frappé de deux balles à quatre pas de moi, a tenu à rester sur la, ligne de feu, communiquant à tous son beau courage et son stoïcisme ; il mourut avant la fin de l'action. Le sergent-major de la compagnie fut coupé en deux par un obus. Quantité de nos hommes sont restés sur le carreau.
Mais, en face de nous, en bas de la colline, les Bavarois entassaient leurs morts, dont ils se servaient comme de rempart contre le feu foudroyant de nos tranchées.
Le régiment a reçu dans cette affaire plusieurs milliers d'obus, dont la plupart éclataient à dix ou vingt mètres en arrière de nous sans faire grands dégâts. Presque tous les hommes restés sur le terrain ont été touchés à la tête ou à la poitrine par des balles de fusil. Une balle a fracassé mon poignet gauche, que je levais pour désigner un objectif. Vers deux heures, le régiment battait en retraite, ayant accompli sa mission. Le soir, l'armée française de Lorraine se retranchait fortement derrière la Seille, et arrêtait définitivement la marche des corps bavarois.
Nos régiments ont été remis au complet par les dépôts et vont entreprendre avec plus de courage et d'audace que jamais la seconde partie de la campagne, en terre étrangère.

LES COMMUNES ÉPROUVÉES

Dans l'Arrondissement de Lunéville M. Minier, sous-préfet de Lunéville, accompagné de M. Méquillet, député de l'arrondissement, s'est rendu, le 7 octobre, à :
Badonviller. - Ce malheureux chef-lieu de canton occupé une seconde fois par les troupes allemandes, du 23 août au 12 septembre, a été réoccupé de nouveau du 21 au 25 septembre.
Ces deux occupations n'ont pas été marquées fort heureusement par les actes de sauvagerie dont Badonviller avait été une première fois le théâtre. Pas de nouvelles victimes ; pas de nouvelles maisons incendiées ou détruites.
Cette fois, le pillage seul a sévi, épuisant les dernières ressources d'une population qu'il est urgent de ravitailler.
Les habitants sont unanimes à rendre hommage à l'énergie et à la fermeté de M. le percepteur Lejeal, qui a rempli les fonctions de maire pendant toute la durée de l'occupation. Son sang-froid et sa connaissance parfaite de la langue allemande ont épargné à la population plus d'une violence et plus d'une vexation. Sa prudence a, par ailleurs, réussi à soustraire à l'ennemi le contenu de sa caisse qui dépassait 2.000 francs.
Cet excellent fonctionnaire a droit aux félicitations de ses chefs. M. le sous-préfet et M. Méquillet, député, ont été heureux de pouvoir, au cours de leur visite, rendre publiquement hommage à la courageuse attitude du percepteur de Badonviller.
M. le docteur Bauquel, MM. Henry et Reimarmier, méritent également la reconnaissance de leurs concitoyens pour le concours dévoué qu'ils ont donné à M. Lejeal.

Haudonville. - Durée de l'occupation, deux jours. Pas de victimes, Huit maisons incendiées ou détruites. Nombreuses maisons endommagées par les obus.

Remenoville. - La commune n'a été occupée que pendant 24 heures. Pas de victimes. Douze maisons brûlées ou détruites.
Dans ces deux communes où, comme partout, tout a été pillé, les maires s'occupent activement du ravitaillement des habitants et de tous les services administratifs.

Vennezey. - Commune occupée pendant 24 heures. Pas de victimes. Rares maisons endommagées. La municipalité et l'institutrice sont restées courageusement à leur poste.
Visite à cette dernière que nous avons trouvée en train de faire bravement sa classe.

Giriviller. - Durée de l'occupation par l'ennemi, deux jours. Si les dégâts matériels se réduisent à peu de chose, il faut malheureusement déplorer la perte d'une vie humaine. Le maire assure de son mieux les services.

Seranville. - Occupée deux jours par l'ennemi. Le maire et le curé sont demeurés courageusement à leur poste. Pas de victimes. Les pertes matérielles sont importantes et se chiffrent par huit maisons incendiées ou détruites. Nombreuses maisons endommagées.

Gerbéviller. - La population revient peu dans cette malheureuse commune. Il y a maintenant près de 200 bouches à nourrir. Il devient nécessaire que les quatre conseillers municipaux qui y sont bravement rentrés reprennent la charge des services de la mairie. Ils vont être constitués en commission administrative et enverront demain un état des propositions les plus pratiques pour permettre de favoriser une reprise partielle de la vie locale.

Dans les Vosges

Une délégation comprenant Mgr l'évêque, M. le préfet des Vosges, M. le sous-préfet de Saint-Dié et MM. les membres du bureau de la commission a visité le 24 septembre les communes de Saint-Léonard, Saulcy, Sainte-Marguerite, Taintrux, Saint-Dié, La Voivre, Saint-Mihel, Nompatelize, La Bourgonce, Saint-Remy, Saint-Benoît, Brû et Rambervillers.
Le 29, la délégation est retournée dans la canton de Rambervillers et a visité les quatorze communes suivantes : Sainte-Barbe, Ménil-sur-Belvitte, Anglemont, Roville-aux-Chênes, Doncières, Nossoncourt, Bazien, Ménarmont, Xaffévillers, Saint-Pierremont, Domptail, Deinvillers, Clézentaine, Saint-Maurice-sur-Mortagne.
Le 3 octobre, elle a porté ses secours à Raon-l'Etape, La Neuveville, Moyenmoutier, Etival, Romont, Moyemont, Fauconcourt, Hardancourt, Autrey, Housseras et Jeanménil.

LA FLEUR DES RUINES

Gerbéviiler, lieu saint, où vécut soeur Julie !
Dieu n'a permis peut-être une telle folie
Que pour placer cette âme assez haut à l'écart
Comme au coeur sombre et dur d'une amphore polie
Le geste épiscopal consacre du nectar.
Onction des blessés, baume aux douleurs morales,
Quel rafraîchissement de lui dire : Ma soeur !
Et de lire, en pleurant, les phrases littérales
Qu'à l'injuste courroux opposait sa douceur.
Elle a dit tous ces mots, simplement, comme on parle
A l'hôpital, aux visiteurs, aux étrangers,
Dans ces jardins soignés des couvents de Saint-Charles
Qui sentent la vanille et la fleur d'oranger.
On ne craint pas la mort quand on a l'âme nette,
Les mots injurieux vomis par l'ennemi
Ne faisaient qu'effleurer le lin de sa cornette :
Cette femme n'était pas lorraine à demi !
Or, lorsque la menace et l'informe blasphème
Offraient complaisamment la souffrance à ses nerfs,
Elle pensait : Soyons contente. Dieu nous aime !
Mais, que souffrent aussi, dans leur navrante chair,
Ceux dont la fièvre intense et la mélancolie
Cherchent l'apaisement d'un baiser maternel,
Voilà ce que n'a pas accepté soeur Julie !
Est-il instant plus beau, plus grand, plus solennel,
Que cet instant, haussant la soeur au rang de mère ?
Cela fut fait sans crainte, et presque avec bonheur.
Celle qui n'a pas eu de Plutarque ou d'Homère,
Porte le signe saint de : « Notre croix d'honneur »,
Car, la règle de l'ordre, impérieuse et douce,
Ne donne rien aux soeurs qui doivent ignorer
La vanité, comme un ruisselet sous la mousse :
Ma soeur, c'est le couvent que l'on a décoré !
Vénérons ce couvent où vécut soeur Julie.
Sacrilège, incendie, et vous, morts exhumés,
Vous n'êtes que la fange et la tourbe et la lie
D'où la suave fleur devait tout parfumer.
René d'AVRIL.

NOS PROGRÈS CONTINUENT
sur tout l'immense front

Bordeaux, 12 octobre, 16 h. 15.

A NOTRE AILE GAUCHE
Les actions de cavalerie continuent dans la région de la Bassée-Estaires-Hazebrouck.
Entre Arras et l'Oise, l'ennemi a tenté plusieurs attaques qui ont échoué, notamment entre Lassigny et Roye.
AU CENTRE
Nous avons marqué quelques progrès sur les plateaux de la rive droite de l'Aisne, en aval de Soissons, ainsi qu'à l'est et au sud-est de Verdun.
A NOTRE AILE DROITE
Dans les Vosges, l'ennemi a attaqué de nuit, dans la région de Ban-de-Sapt, au nord de Saint-Dié.
Il a été repoussé.
GLORIEUX TROPHÉE
Le drapeau pris hier, près de Lassigny, appartient au 6e régiment d'infanterie actif poméranien n° 49, du 2e corps d'armée prussien.
NOS MATELOTS A L'oeUVRE
La brigade des fusiliers marins a été engagée pendant toute la journée du. 9 et la nuit du 9 au 10, contre des forces allemandes qu'elle a repoussées en leur infligeant de fortes pertes : 200 tués, 50 prisonniers.
Les pertes françaises sont seulement de 9 tués, 39 blessés, un disparu.

Toujours plus avant

Paris, 13 octobre, 2 h. 14 matin.
Le communiqué officiel du 12 octobre, 23 heures, dit :
Aucun renseignement de détail. Violentes attaques sur le front.
Sur beaucoup de points, nous avons gagné du terrain. Nous n'en avons perdu, nulle part.

Notre Offensive a progressé
SUR DIVERS POINTS

Bordeaux, 13 octobre, 16 h. 25.
A NOTRE AILE GAUCHE
Nos forces ont repris l'offensive, dans les régions d'Hazebrouck et de Béthune, contre des éléments ennemis composés, en majeure partie, de cavalerie, venant du front Bailleul-Estaires-La Bassée.
La ville de Lille, tenue par un détachement territorial, a été attaquée et occupée par un corps allemand.
Entre Arras et Albert, nous avons fait des progrès marqués.

AU CENTRE
Nous avons progressé dans la région de Berry-au-Bac et avancé légèrement vers Souain, ainsi qu'à l'ouest de l'Argonne et au nord de Malancourt (entre Argonne et Meuse).
Sur la rive droite de la Meuse, nos troupes, qui tiennent les Hauts-de-Meuse, à l'est de Verdun, ont avancé au sud de la route de Verdun à Metz.
Dans la région d'Apremont, nous avons gagné un peu de terrain à notre droite, et repoussé une attaque allemande à notre gauche.

A NOTRE AILE DROITE
En Vosges et Alsace, pas de changement.
En résumé, la journée d'hier a été marquée par un progrès sensible de nos forces sur divers points du champ de bataille.

Notre avance continue

Paris, 14 octobre, 1 h. 30.
Le communiqué officiel daté du 13 octobre, 23 heures, dit :
Rien à signaler, sinon une avance assez notable dans la région de Berry-au-Bac.

COMMENT LES ALLEMANDS
repassèrent la Meuse

Nancy, 13 octobre.
De récents communiqués ont indiqué que les troupes allemandes avaient été contraintes de repasser la Meuse. Voici une phase de cette action, dans laquelle nos chasseurs alpins prirent une part glorieuse et décisive :
Le 26, la pointe de l'armée de Metz réussissait à passer la Meuse. En réalité, c'était une simple avant-garde qui, par surprise, s'était ouvert passage en un point faible de la Meuse, sans réussir à faire suivre sur la gauche ni train, ni artillerie.
Mais le 30, nous étions informés qu'une compagnie de pontonniers arrivait du nord de la Woëvre, avec tous ses équipages. L'armée de Metz allait, tenter l'impossible pour fortifier ses nouvelles-positions de la rive gauche, en faisant traverser la Meuse à ses pièces lourdes. Ce à quoi notre état-major décida de s'opposer.
Le 30 au soir, une batterie d'artillerie de montagne et deux projecteurs prenaient la direction de ... Un bataillon de territoriaux appuyait nos alpins. Ces forces restreintes avaient l'avantage de pouvoir passer partout et risquaient de surprendre l'adversaire, mieux que n'eût fait une troupe nombreuse.
A dix heures, par une nuit profonde, le détachement se mit en marche. Evitant les routes, que pouvaient occuper des sentinelles ennemies, nous nous jetions résolument en plein bois, guidés par un vieux garde forestier. Deux heures durant, nous cheminâmes par des sentiers invraisemblables coupés de fondrières. Mais le pied sûr des mulets alpins dédaignait allègrement troncs d'arbres et fossés.
A minuit, sans avoir été signalés, nous atteignions les avant-postes ennemis. Nous étions à peine à deux kilomètres de la Meuse. Il fallait agir avec célérité. Tandis que nos alpins montaient leurs canons sur notre gauche, les territoriaux, au signal donné, s'élançaient sur la grand'garde allemande.
Celle-ci, surprise en plein sommeil, incapable de se rendre compte à quelles forces elle avait affaire, se repliait bientôt vers le fleuve. Aveuglé par le rayon des projecteurs, bousculé par nos baïonnettes, ahuri par nos clameurs, l'ennemi était pris de panique. Il ne s'agissait point pour nos fantassins d'engager un combat en règle, il suffisait par notre attaque de procurer dix minutes de sécurité à nos pièces de montagne. Ces dix minutes devaient suffire à nos alpins pour accomplir leur tâche. Guidé par le projecteur, un premier obus siffla, mais le coup, trop long, porta dans la rivière. Le second projectile, lui, en tombant, donna un bruit sourd. Il avait touché juste. De nos quatre pièces alors fusèrent Les obus en rafale : le pont ennemi, crevé, disloqué, en miettes, ne fut plus bientôt qu'un amas de bois informe qui s'en allait à la dérive. La. destruction du pont avait demandé moins de deux minutes.
Avant que l'ennemi eût tenté une contre-attaque, les canons étaient déjà en place sur les mulets et nos territoriaux, en bon ordre, avaient gagné le versant de la colline. Deux heures plus tard, la petite troupe rentrait au camp.
Le lendemain de cette affaire, l'armée de Metz, incapable de tenir sur la gauche du fleuve, dépourvue qu'elle était d'artillerie et d'équipages, repassait d'elle-même la Meuse.

LE « CORDON BICKFORD »
nous débarrasse des Obus

Nancy, 13 octobre.
L'équipe de sapeurs du génie qui parcourt les champs de bataille aux environs de Lunéville a fait sauter samedi l'obus tombé dans un lit aux nouvelles cités ouvrières de Blainville-la-Grande.
Les dégâts ont été moins considérables qu'on ne l'eût pensé, et cela grâce aux précautions prises. On a amorti le choc avec des matelas. Seules trois ou quatre cloisons et une partie de la fenêtre ont été mises en lambeaux.
Toute la journée, les échos des alentours ont retenti du bruit formidable de la détonation d'obus perdus ou non explosés. Mais il en reste encore beaucoup dont on n'a pas repéré la place et pourront, un jour ou l'autre, causer des accidents. Que les cultivateurs y aient l'oeil.

LES COMMUNES ÉPROUVÉES
A ARRACOURT

Nancy, 13 octobre.
Un de nos confrères a pu recevoir les nouvelles suivantes d'Arracourt :
« Arracourt a subi toutes les tristesses de l'occupation allemande : bombardement, menaces, vexations, défense absolue de sortir du village, et la faim surtout. Aucune des récoltes : blé, avoine, pommes de terre, n'a pu être rentrée. Trois semaines durant, les habitants n'ont eu à manger que du pain allemand et maintenant encore que les Prussiens, à part quelques patrouilles de uhlans, ont évacué le pays, c'est la misère noire.
« Comme habitants, il ne reste plus que quelques vieillards, les femmes et les enfants. Quatorze otages ont été emmenés par les Allemands : M. le curé, le maire, le juge de paix, le percepteur et tous les conseillers municipaux.
« La gendarmerie est brûlée, l'église, le château et quelques maisons particulières ont été endommagés par les obus.
« L'aumônier allemand faisait défense aux habitants de prier pour la France et les soldats répétaient tous : « Vous... bientôt Allemands ! »
« A Juvrecourt, le village voisin, M. le curé Jacquot a été ligoté à un arbre dans le parc du château cependant que, sous ses yeux, les Prussiens se livraient au pillage et jetaient tous les meubles dehors.
On ne sait ce que M. le curé de Juvrecourt est devenu. »

LES MORTS GLORIEUSES

Nancy, 13 octobre.
Nous avons le regret d'apprendre la mort d'un de nos concitoyens, M. Léon Bernardin, capitaine au 67e d'infanterie, à Soissons, tombé au champ d'honneur, sur l'Ornain, le 7 septembre, et qui vient de mourir des suites de ses blessures, à l'hôpital de Bar-le-Duc.
Il était âgé de 36 ans.
M. Bernardin, devant qui s'ouvrait le plus bel avenir militaire, était très connu aussi dans le monde littéraire.
Brillant élève de notre lycée, il était un des fondateurs du Couarail, la jeune académie lorraine, et dirigeait une publication littéraire fort appréciée, « la Revue de la Pensée ».
Son père est le négociant bien connu de la rue des Quatre-Eglises, à Nancy. Nous le prions d'agréer, ainsi que toute sa famille, l'expression de nos condoléances attristées.

NOS APPROVISIONNEMENTS

Nancy, 13 octobre.
M. Antoine, conseiller municipal, est rentré samedi à Nancy, après un voyage de six jours ayant pour but le ravitaillement de la ville de Nancy en denrées alimentaires.
Il semble que les projets de M. Antoine se sont réalisés avec beaucoup de peine.
L'approvisionnement en sucre, notamment, s'est heurté à d'insurmontables difficultés :
- Toutefois, nous dit l'honorable délégué aux oeuvres sociales, j'ai profité de mon passage à Paris pour y visiter les Halles Centrales. Je me suis assuré que les prix actuellement pratiqués sont presque tous supérieurs aux prix du marché de Nancy. oeufs, légumes, viande, y sont vendus plus cher qu'ici. »
Pour le transport des marchandises, ce n'est pas précisément par excès de vitesse que pêchent les trains. M. Antoine nous conte une histoire de veaux qu'il s'agissait d'amener aux abattoirs de Nancy :
- Pour que le vendeur soit autorisé à amener son bétail dans la gare expéditrice, le client doit aviser naturellement la compagnie de chemin de fer. Une commission de réseau étudie la demande, puis, en cas de réponse favorable, elle établit un bon de réquisition que l'acheteur adresse à son fournisseur. Si l'on ajoute la complication de ces indispensables formalités aux lenteurs du service postal, vous vous rendrez compte qu'avant même d'être embarqués pour Nancy, les malheureux veaux ont le temps de tirer la langue. »
Pendant son séjour en Bourgogne, M. Antoine a causé partout une surprise profonde en annonçant que les relations avec la capitale lorraine n'ont jamais été interrompues :
- Les commerçants du pays refusaient, dit-il, de croire qu'une dépêche pour Nancy serait transmise à son adresse. Jamais on ne se fût avisé de nous proposer la moindre affaire. Tout le monde partage cette opinion que Nancy est encerclée par les Allemands, séparée du reste de la France, et mes démarches en vue de ravitailler la ville provoquaient l'étonnement général. »
Il n'y a pas lieu, vraiment, de trouver étrange cette version, quand on constate que l'administration des P.T.T. elle-même ignore qu'entre Dijon et Nancy ses services sont capables de fonctionner régulièrement.
Que serait-ce si M. Antoine avait fait sa tournée dans les Charentes ? Il eût rencontré là-bas - dans une localité que nous pourrions citer - un receveur connaissant assez bien la géographie pour lui répondre sur un ton goguenard :
- Télégraphier à Nancy. Monsieur aime sans doute la plaisanterie. Monsieur oublie que l'Allemagne a déclaré la guerre et qu'on ne reçoit plus de dépêches pour le pays de Guillaume. » - L. C.

NOS MORTS

Nancy, 13 octobre.
Depuis un certain temps, le bruit avait couru que M. Lacroix, le greffier en chef de notre tribunal civil, lieutenant de réserve au 226e d'infanterie, avait été tué, mais ses amis gardaient toujours un espoir, cette nouvelle n'étant pas encore officielle. Il faut, hélas ! se rendre aujourd'hui à la triste réalité, car, plusieurs journaux de Paris publient l'avis suivant :
« Un service funèbre sera célébré jeudi prochain 15 octobre, à la mémoire de M. André Lacroix, lieutenant au 226e d'infanterie, greffier en chef du tribunal de Nancy, fils du sous-chef de bureau au ministère des finances, mort au champ d'honneur le 25 août. »

LE CAPITAINE KLIPFEL

Nancy, 13 octobre.
Tous les journaux ont rapporté l'héroïque randonnée d'une compagnie d'infanterie qui, séparée de son régiment, a rejoint l'armée française, vivant pendant quinze jours au milieu de l'armée allemande, se cachant quelquefois, combattant souvent. A bon droit, son chef, le capitaine Klipfel, du 332e, vient d'être porté à l'ordre du jour de l'armée.
« Coupé des troupes françaises, dit la citation, il a réussi par son énergie à rallier avec sa compagnie grossie d'une cinquantaine d'isolés, le 2e corps d'armée, après avoir traversé, au prix des plus grandes difficultés, les lignes de marche de l'armée allemande. »
Il est agréable à un ami d'études du capitaine Klipfel de dire qu'il est un ancien élève du lycée de Nancy. Sa mère et sa soeur habitent encore notre ville. Klipfel fut successivement lieutenant au 94e à Bar-le-Duc, puis capitaine au 132e à Reims. Voilà quelques années, il s'était fait admettre dans la réserve spéciale et avait pris la direction de l'importante verrerie de Fains.
Parmi tant de braves, tant de héros, Klipfel vient de prendre une belle place. Nancy et notre vieux bahut peuvent être fiers de lui. - L. S.

BRAVE PETIT NANCÉIEN.

Nancy, 13 octobre.
Il y a actuellement à l'ambulance de la Soie, à la Croix-Rouge, un tout jeune adolescent qui a été blessé en faisant le coup de feu.
Il se nomme André Lange; est né le 1er juin 1898 ; il a donc, par conséquent, seize ans.
Le premier jour de la mobilisation, il est parti de chez ses parents, rue Notre-Dame, à Nancy, et a suivi un régiment de ligne qui allait au front. Il resta quinze jours avec les soldats et prit part à plusieurs engagements.
Le 23 septembre, à il transporta à l'aide d'une brouette et sous le feu de l'ennemi, une vingtaine de blessés, dont un capitaine, et tua un Allemand d'un coup de baïonnette.
Il fut atteint d'un éclat d'obus au pied gauche. Evacué sur Besançon, il fut ensuite envoyé à Laon. Sa blessure est presque cicatrisée. Son désir serait de retourner au front, mais il est probable qu'il sera renvoyé dans sa famille.

TAXE DU PAIN

Le Maire de la Ville de Nancy,
Vu son arrêté du 2 août 1914, qui établit comme suit la taxe du pain :
« Le pain blanc en miche ronde, de un ou deux kilos, de première qualité, sera vendu à 0 fr. 42,5 le kilogramme au maximum ;
« Le pain percé ou en couronne sera vendu 0 fr. 45 le kilogramme au maximum » ;
Attendu que le cours des farines qui était alors de 37 francs, est actuellement de 42 francs, et qu'ainsi cette hausse doit produire une répercussion sur le prix du pain ;
Arrête :
Article premier. - A partir de vendredi 16 octobre 1914, le prix du pain sera ainsi fixé :
Le pain blanc en miche ronde de un ou deux kilos, de première qualité, sera vendu 0 fr. 45 le kilogramme, au maximum ;
Le pain percé ou en couronne sera vendu 0 fr. 47,5 le kilogramme, au maximum ;
Article 2. - A défaut de pain en miche ronde, le boulanger devra vendre du pain percé au prix du pain rond.
Article 3. - La pesée du pain est obligatoire.
Article 4. - M. le Commissaire central de police est chargé d'assurer l'exécution du présent arrêté.
Nancy, le 14 octobre 1914.
Le Maire :
G. SIMON.

NOTA. - Le présent arrêté devra être affiché en permanence dans les boulangeries.

LA VENTE DE L'ABSINTHE
EXTENSION DE LA MESURE
aux « Boissons similaires » et au Colportage

Nous, Préfet de Meurthe-et-Moselle
Vu notre arrêté du 17 août 1914 prononçant l'interdiction de la vente de l'absinthe,
Vu les instructions de M. le ministre de l'intérieur en date du 5 octobre 1914,
Arrêtons:
Article premier. - Les dispositions de notre arrêté du 1er août 1914, portant interdiction de vente de l'absinthe dans les débits de boissons, sont applicables, au même titre et sous les mêmes sanctions aux « boissons similaires » visées par les lois des 30 janvier 1907 et 26 décembre 1908.
Le colportage de l'absinthe et des « boissons similaires » est également interdit.
Article 2. - MM. les sous-préfets, maires, adjoints, commissaires de police, la gendarmerie et tous agents de la force publique sont chargés d'assurer l'exécution du présent arrêté qui sera publié et affiché dans toutes les communes du département.
Nancy, le 14 octobre 1914.
Le Préfet :
Signé : L. MIRMAN.

Un « Taube »
SUR NANCY

Nancy, 14 octobre.
Hier, vers neuf heures un quart du mâtin, un « Taube », survolant Nancy, a lancé trois bombes qui sont tombées dans la gare, entre le pont de Mon-Désert et le pont du Montet.
Le premier engin est tombé dans les voies de garage, creusant un trou en. terre peu profond.
En explosant, les projectiles atteignirent un wagon de première classe ; les vitres du dernier compartiment furent brisées et les tôles, traversées.
Fait curieux, un rail, fut entièrement traversé par un des projectiles.
Le second engin est tombé sur le quai devant la guérite des hommes d'équipe.
Un trou fut encore creusé dans le sol :des fils télégraphiques furent coupés.
Enfin, la dernière bombe s'est abattue sur les voies, à quelques mètres du pont de Mon-Désert, brisant simplement le marche-pied d'un wagon de marchandises.
Trois employés ont été blessés, M. Georges Mougeotte, âgé de 56 ans, rue Erckmann-Chatrian, contusionné à la tête et à la jambe ; Julien Peroufle, 48 ans, rue Ferry-III, est atteint à la hanche ; Julien Masson, 40 ans, blessé à la jambe gauche.
L'apparition de l'avion allemand avait suscité en ville un vif mouvement de curiosité.

NOS MORTS GLORIEUSES

Nancy, 14 octobre.
Le Général Sibille Nous avons le regret d'apprendre, d'une source que nous croyons sûre, bien qu'elle ne soit pas officielle, la mort du général Sibille, qui possédait tant de sympathies, à Nancy et dans toute notre région.
Le général Sibille a été tué, le 27 septembre, sur un des champs de bataille de la Woëvre, et les détails de sa fin glorieuse sont donnés dans une lettre de l'aumônier qui l'a assisté à ses derniers moments.
« C'est en chargeant à la tête de sa division, - le général Sibille venait d'être nommé, en effet, divisionnaire par intérim - pour l'entraîner dans une attaque très difficile, qu'il est tombé, frappé par un obus et couvert d'éclats.
« Il n'a plus repris connaissance.
« Son corps a été enfermé dans un cercueil, et a été inhumé vers le mur nord du cimetière de Mandres-aux-Quatre-Tours.
Une croix porte son nom et son grade. II a été inhumé par l'aumônier Birot, qui l'aimait particulièrement, comme tous ceux qui l'ont connu. »
Officier d'une grande valeur, il était adoré de ses hommes, et son souvenir restera vivant au 26e d'infanterie, dont il était, récemment encore, colonel, avant d'aller commander une brigade à Rodez.
Ses concitoyens de Sarreguemines lui feront certainement de grandioses funérailles, lorsque la victoire nous aura rendu notre chère Alsace-Lorraine.

Le Commandant Mercuzot

Parmi les pertes qui frapperont aussi le plus douloureusement Nancy et la Lorraine, il faut citer celle du commandant Jean-Simon Mercuzot, du 279e, tombé à la tête de son bataillon, au combat de Courbesseaux.
Le commandant Mercuzot, qui fut longtemps capitaine au 69e, était très connu à Nancy, où il ne comptait que des sympathies. Il était né à Montoillot (Côte-d'Or), le 24 mars 1863.

LES COMMUNES ÉPROUVÉES

Xermaménil. - M. Emile Hogard, maire de Xermaménil, nous déclare que, contrairement à ce qu'on a prétendu, il est resté dans sa commune pendant l'occupation allemande.
Nous regrettons que l'on ait rapporté le bruit de son départ, et nous le félicitons très sincèrement de sa vaillante énergie.

LE SOUS-PRÉFET DE BRIEY

Du Temps :
On sait que les Allemands ont occupé Briey dès le quatrième jour de la guerre ; la ville fut aussitôt enfermée dans un cercle de sentinelles qu'on ne pouvait franchir sous peine d'être fusillé. M. André Magre, le sous-préfet, était à son poste, et il défendit, pendant tous les jours qui suivirent, les intérêts de ses administrés, avec un dévouement au-dessus de tout éloge. Mais le 20 août, comme il semblait y avoir un mouvement d'évacuation des troupes allemandes dans la région, il résolut d'en profiter pour télégraphier à son préfet, et porter le courrier des habitants isolés de la France depuis seize jours. Accompagné de son ami, M. W..., pharmacien, il partit en automobile pour Etain, dont le bureau de poste fonctionnait encore, et il revint quelques heures après à son poste.
Le lendemain matin, un peloton de uhlans, commandé par un capitaine, arrive au galop à la pharmacie de M. W... Celui-ci sort sur sa porte.
- C'est bien vous qui avez accompagné à Etain le sous-préfet de Briey ? lui demande l'officier.
- Oui, répond-il.
Aussitôt, sans autre explication, on le pousse contre un mur, et devant sa femme et ses enfants qui étaient sortis avec lui, on le fusille. Les habitants, témoins de la scène, ayant entendu le capitaine donner l'ordre aux uhlans de se rendre chez le sous-préfet, purent les précéder et prévenir M. André Magre, quelques minutes avant l'arrivée des Allemands. Le sous-préfet de Briev put se retirer en automobile à l'instant précis où les uhlans apparaissaient à quelques mètres de sa demeure.

LES AVIONS ALLEMANDS
nous rendent visite

Nancy, 15 octobre.
En même temps qu'ils lançaient sur la gare de Nancy leurs trois bombes, nos visiteurs aériens détachaient de leur appareil une longue banderole aux couleurs allemandes roulée autour d'une hampe creuse, espèce d'étui fermé par un bouchon de liège.
Poussée par le vent, cette oriflamme alla tomber dans les parc de la tonnellerie Fruhinsholz, au faubourg Saint-Georges, où elle fut ramassée quelques instants après par un factionnaire de la gare voisine qui avait suivi des yeux la chute du mystérieux objet.
L'oriflamme mesurait exactement 1m40 de longueur sur 0m15 de largeur à la hampe. Sur la partie centrale - en blanc - étaient écrits ces mots :
Une salutation un peu excentrique à Nanzig, la ville bientôt allemande.
Fléeger Meldung.
Les off, aviateurs du 3e esc. de Bavière.
Noir Blanc Rouge
On déboucha la hampe et on lut la phrase suivante, dont nous respectons le texte :
Ubfender 1te Melg. Ort. Pat. Bert
Les off. av. 2000 Mt au 13 de 3e esc. de adegegangen dessus de 10 Bavière Nanzig Ungelommen Je ne sais pas 14
Malheureusement empêchés de rendre visite, il ne nous reste que vous envoyer par cette manière pas assez quotidienne nos salutations pleines d'amabilité et de poudre.
Les off. av. de 3e esc. de Bavière, VIMMER. SCHNEIDER.

Procès-verbal fut aussitôt dressé de cette trouvaille par la police, puis la banderole rouge, blanche et noire fut envoyée à la place de Nancy.
Les aviateurs bavarois s'éloignèrent, comme nous l'avons dit, dans la direction du nord.
Quelques chefs de poste, tout en se conformant aux instructions leur enjoignant d'observer la plus grande circonspection dans l'usage de leurs armes contre les avions, commandèrent le feu sur le Taube; mais les Nancéiens purent suivre à l'horizon la disparition de l'appareil qui s'élevait progressivement.
Il n'alla pas loin et ne monta guère plus haut.
Un officier d'état-major prévenait bientôt le caporal ... du ...e territorial, qui annonça que le poste de Champigneulles avait tiré environ 120 cartouches, que le but avait été atteint, que l'aile gauche de l'avion allemand était déchiquetée, que la moteur avait explosé et qu'enfin les deux pilotes étaient carbonisés.
D'autre part, des artilleurs du fort de Frouard avaient accueilli le passage du Taube par une salve terrible et que l'honneur de l'avoir descendu en si piteux état revenait à la précision autant qu'à la rapidité de leur tir.
Dans le courant de l'après-midi, une automobile emmenait vers Nomeny des officiers chargés d'enquêter sur les faits que nous venons d'exposer et d'en préparer un rapport circonstancié.
Nous n'avons pu recevoir dans la soirée nulle confirmation officielle ; mais la sincérité, le caractère et l'abondance des témoignages nous donnent à penser que leur exploit d'hier matin eut une fin que les mauvais plaisants Vimmer et Schneider n'avaient certainement pas prévue.
Nancy peut vivre tranquille ; il est fort probable que le troisième escadron de Bavière montrera fort peu d'empressement à venger ses lieutenants en bravant le feu de nos territoriaux et des canons.
ACHILLE LIEGEOIS.

LE TAUBE DE MARDI

Nous recevons la lettre suivante, le 15 octobre 1914 :
Voulez-vous me permettre d'ajouter au récit de l'agression du taube bavarois que je viens de lire dans votre journal ce complément d'informations qui fera probablement plaisir aux Nancéiens :
« L'oiseau de malheur qui a survolé Nancy mardi matin, jeté trois bombes, fait trois victimes, n'est pas allé loin.
En se retirant vers le nord, il a été aperçu par les mitrailleurs qui ont dirigé sur lui un feu nourri et par les détachements d'infanterie qui occupent la vallée de la Seille.
« Leur tir fut efficace. Le moteur cessa bientôt de ronfler et tel un cerf-volant dont on aurait coupé la ficelle - selon l'expression d'un de nos braves, camarades - l'avion désemparé, après avoir passé au-dessus de la ferme des Francs, de la ferme de la Borde et de Nomeny, dont il rasa les toits ruinés, alla s'abattre entre Raucourt et Mailly, au pied du Belvédère de Ressaincourt.
« Il prit feu aussitôt et l'on suppose que les aviateurs ont péri avec leur appareil.
« L'agression dont votre ville a été victime mardi a donc été promptement vengée. C'est au ...e régiment d'infanterie qu'elle le doit. »

LES BLESSÉS

Mercredi, nous avons fait prendre des nouvelles des victimes des bombes lancées par le Taube, mardi matin.
Toutes trois sont soignées à l'ambulance du lycée Henri-Poincaré. Leurs blessures sont sans gravité et pour aucun d'eux une issue fatale n'est à redouter.

LA GARE DE LÉROUVILLE
bombardée

Nancy, 15 octobre.
Lundi 12 octobre après midi, la gare de Lérouville a été bombardée par les batteries allemandes, installées sur les Hauts-de-Meuse.
Un camionneur qui prenait livraison de marchandises arrivées par un train, a été tué ainsi que les deux chevaux, attelés au camion.
Un employé de la gare est mort également des suites d'un éclat d'obus.
Un convoi qui arrivait en gare fut endommagé; la locomotive qui le conduisait reçut un projectile sur le côté ; néanmoins elle put rebrousser chemin et partir.
Cinq vaches destinées à être embarquées ont été mises en morceaux. Des dégâts sérieux ont été constatés sur la voie, dans la gare, etc.
La circulation des trains a été, dès ce moment, interrompue.
Le bombardement a, d'ailleurs, repris les jours suivants.
On signale la belle conduite du commissaire de service et du chef de gare.

NOS BATEAUX DE BLESSÉS

Nancy, 15 octobre.
Un journal de Paris, sous le titre « Un bateau pour les blessés » annonçait récemment qu'une « première péniche » venait d'être aménagée pour le transport des blessés. C'est peut-être la première à Paris, mais en Lorraine il y a six mois que l'on a songé à transporter par eau nos blessés... et que l'on a résolu le problème. Tous les Nancéiens ont pu voir au port Saint-Georges, depuis le 25 août, de nombreux vapeurs et de nombreuses péniches de blessés dont certains ont été amenés à Nancy, d'autres à Champigneulles et encore n'a-t-on vu qu'une partie des bateaux car pendant quinze jours les transports, dirigés directement sur Pont-Saint-Vincent, ne traversaient pas notre ville. Mais ce que beaucoup ignorent, et ce qui a été vraiment une innovation des plus heureuses, c'est qu'on a pu aménager un véritable « hôpital flottant » composé de trois bateaux d'un type spécial, servant au transport des sacs de soude en temps de paix et qui ont un plancher spécial au-dessus de l'eau. On a installé dans chaque bateau trente lits complets avec matelas, traversins, draps et couvertures, avec chauffage, ventilation par six baies latérales, poste de garde, etc., etc., et ces bateaux ont rendu les plus grands services. Ils sont au repos depuis quelques jours, le nombre des blessés dans notre région ayant diminué ; mais ils sont là, prêts à être utilisés d'une heure à l'autre sur n'importe quel point de notre réseau de rivières et de canaux.

ENCORE UN PAS EN AYANT
Nous avons avancé sur tout le front, d'Arras au Sud-Est de Verdun et dans les Hautes-Vosges.

Bordeaux, 15 octobre, 15 h. 50.
A NOTRE AILE GAUCHE
L'ennemi a évacué la rive gauche de la Lys, entre la Lys et le canal de la Bassée.
La situation est stationnaire dans la région de Lens.
Entre Arras et Albert, nous avons fait de notables progrès.
Entre la Somme et l'Oise, aucun changement ; les Allemands ont canonné notre ligne sans prononcer d'attaques d'infanterie.
AU CENTRE
Entre l'Oise et la Meuse, nous avons avancé vers Craonne au nord-est de la route de Berry-au-Bac à Reims, et au nord de Prunay, dans la direction de Beine.
Plusieurs tranchées allemandes ont été enlevées.
Entre Meuse et Moselle, après avoir repoussé, dans la nuit du 13 au 14, des attaques au sud-est de Verdun, nos troupes ont progressé le 14, au sud de la route de Verdun à Metz.
A NOTRE AILE DROITE
L'offensive partielle prise par les Allemands dans le Ban-de-Sapt, au nord de Saint-Dié, a été définitivement enrayée.

NOS PROGRÈS CONFIRMÉS

Paris, 16 octobre, 1 heure.
Les nouvelles de la journée indiquent des gains sur plusieurs points du front.
A l'aile gauche, au nord de la Lys, nous avons pris Estaires.
Au centre, au nord et à l'est de Reims, nous avons progressé de près de deux kilomètres. ainsi que sur les Hauts-de-Meuse, au sud de Saint-Mihiel et près de Marcheville.
(Marcheville est une petite commune du canton de Fresnes-en-Woëvre, à 24 kilomètres au sud-est de Verdun et à 4 kilomètres de Fresnes, sur le Longeau, qui y reçoit le ruisseau d'Aulnois.)

NOTRE FRONT
s'étend désormais
JUSQU'A LA MER DU NORD

Bordeaux, 16 octobre. 15 h. 35.
Les progrès indiqués dans le communiqué d'hier soir sont confirmés.
A NOTRE AILE GAUCHE
A notre aile gauche, l'action des forces alliées s'étend maintenant de la région d'Ypres à la mer.

SOYONS DISCIPLINÉS

ancy, 16 octobre.
Il faut avoir de la patience et de la discipline.
Tous les jours des amis qui lisent l'Est m'adressent des « pourquoi» auxquels il est impossible de répondre.
Pourquoi tous les territoriaux n'ont-ils pas été appelés ? Pourquoi a-t-on renvoyé certains soldats que l'on avait habillés ? Pourquoi n'a-t-on pas recours immédiatement à toutes les forces nationales pour bouter l'Allemand hors de chez nous ? Et ainsi à propos de tous les ordres, tous les avis, toutes les communications qui ont trait à la défense du sol sacré de la Patrie.
La guerre moderne n'est pas une chose tellement simple qu'on en règle l'allure avec des solutions arbitraires.
L'état-major a un plan qu'il exécute avec une souple énergie, et qu'il modifie suivant les circonstances. Seul il sait ce qu'il convient de faire, et nous n'avons qu'à obéir. Il groupe les unités suivant les besoins, ordonne les recrutements quand ils sont nécessaires, instruit les citoyens versés dans l'armée, les envoie ensuite où il veut faire porter l'effort.
A quoi bon le gêner par un zèle assurément louable, mais sans doute indiscret ?
Ceux qui désireraient partir tout de suite pour le front n'ont pas à écouter leur noble désir. Ils n'ont qu'à attendre les ordres.
On rassemble des millions d'hommes. Il faut, après les avoir habillés, les nourrir. Des armées pareilles à celles qui sont en présence ne s'improvisent pas. Leur organisation demande du temps et de la méthode.
Cette méthode, les chefs la mettent en pratique depuis plus de deux mois. Ils n'ont pas le loisir d'écouter les voeux de celui-ci et les projets de celui-là.
Soyons bien persuadés que chacun de nous est bien à sa place là où il est, là où on l'a mis.
Cette place on la lui a choisie depuis longtemps. Qu'il soit resté civil ou qu'il soit redevenu militaire, qu'il soit au Nord ou au Sud, à l'Est ou à l'Ouest, dans un camp ou sur la ligne, aux ambulances, à l'intendance ou au combat, il est où l'on a décidé qu'il devait être, où il faut qu'il soit pour le bon ordre des opérations, et pour le triomphe définitif de la France.
Certes ce qu'on m'écrit n'est point par esprit de récrimination. C'est de l'impatience, c'est la volonté d'agir, c'est du patriotisme.
Or ces qualités, je suis certain que tous les Français les ont, et même ces défauts, à un degré que nul autre peuple ne saurait atteindre. Il est bon de conserver ces qualités, et d'amender les défauts avec beaucoup de patience et une discipline stricte.
Le zèle intempestif est, de quelque bon sentiment qu'il procède, un ennemi de la discipline. Soyons zélés, mais chacun dans la besogne qui nous est assignée, au rang où la volonté militaire nous a placés ou conservés.
Nous sommes dans l'action, même ceux qui ne sont pas revêtus de l'uniforme. Chacun de nous contribue pour une faible ou pour une grande part à la défense nationale. Les uns créent la vie, les autres la protègent contre toute atteinte de l'ennemi.
Dans les tranchées ou dans les hôpitaux, dans les bureaux ou dans l'intendance, dans la vie civile ou dans la vie militaire, chacun a son rôle déterminé. Tant qu'on lui dit : « Reste ! » il faut qu'il soit là. Si on lui ordonne de partir, il faut qu'il soit prêt.
C'est ainsi que je comprends la défense du pays, avec une discipline absolue, sans une seule récrimination, enthousiasmé seulement par la certitude de la victoire du droit appuyé sur la force des armées et sur le travail et le sang-froid de la population civile.
Avec un fusil ou avec un outil on combat de même pour la France, pour l'existence du pays.
La femme qui tricote des chandails pour les combattants, qui donne ses soins aux blessés, l'homme qui pétrit le pain, qui tisse des étoffes, qui forge des armes, celui qui élève l'âme du peuple vers une destinée plus haute et plus noble, tous, tous sont utiles à la patrie, avec plus ou moins de dangers, plus ou moins de gloire, mais d'un même coeur, d'un même enthousiasme.
Ne soyons donc pas impatients de notre action. Les chefs l'ont ordonnée au mieux des intérêts communs. Tout vient à point à qui sait attendre.
Et soyons disciplinés.
RENÉ MERCIER.

DANS LA MEUSE
LA VILLA DE M. POINCARÉ
est presque détruite
Interview de M. le Maire de Sampigny

Nancy, 16 octobre.
Depuis que les barbares ont braqué leurs pièces sur le Clos, la simple et charmante résidence d'été où le chef de l'Etat passait ordinairement ses vacances, on n'avait reçu de Sampigny que des informations peu sûres que nous nous sommes abstenu de reproduire.
D'aucuns affirmaient que le coquet village avait partagé le sort du « Clos » ; d'autres soutenaient, au contraire, que la sauvagerie teutonne s'était bornée à l'assouvissement de la plus basse et de la plus lâche goujaterie par la destruction du cottage, dont la façade aux vives couleurs éclate dans l'épaisse verdure des sapins qui l'ombragent.
Nous avons eu la bonne fortune de rencontrer à Nancy le maire de Sampigny, le sympathique M. Godin, qui s'est empressé de nous rassurer sur le sort de ses administrés.
- La commune n'a guère souffert, nous déclare M. Godin, Çà et là quelques toitures ont été endommagées. Un point, c'est tout. Ni l'église, ni l'hôtel de ville, ni le château qui sert de caserne aux chasseurs à cheval n'ont reçu de bombes
« Est-ce à dire que le pays goûte une absolue tranquillité ? N'allez pas le croire. Les Prussiens se tiennent du côté de Saint-Mihiel ; ils occupent les crêtes et les bois; leur artillerie nous envoie des pruneaux de temps à autre, histoire de nous rafraîchir la mémoire, car ces messieurs seraient désolés qu'on oublie leur aimable voisinage. Les obus font plus de bruit que de besogne ; ils, tombent dans les champs sans causer de sérieux dommages.
« Mais le Clos du Président est, en revanche, un monceau de ruines. Les Boches se sont acharnés. Les coups, de leur artillerie étaient d'une précision terrible. Les obus entraient dans la véranda dont les vitres volèrent naturellement en éclats dès le premier coup ; puis une explosion pulvérisait tout ce que le salon, la bibliothèque, le cabinet de travail contiennent de rare et de précieux.
« J'ai fait placer une sentinelle à proximité de la villa avec la consigne formelle de ne laisser approcher âme qui vive.
« De loin, quand on considère le Clos, il garde, ma foi, son apparence de retraite paisible ; la plupart des volets sont intacts ; on n'aperçoit pas les détériorations qui ont principalement ravagé toutes les parties intérieures de l'habitation.
« Nous avons essayé de sauver des papiers, quelques tableaux ; mais l'aspect du Clos attriste comme le spectacle d'un désastre »
En ce qui concerne la situation dans la vallée de la Meuse, nous obtenons de M. Godin quelques renseignements sur l'occupation allemande à Saint-Mihiel.
L'ennemi n'a pas quitté un seul jour cette petite ville de garnison depuis qu'il y fit son entrée au milieu d'une effroyable panique de la population.
Les habitants et ceux des villages voisins se sont réfugiés à Commercy, où MM.
Grosdidier, maire et sénateur ; M. l'adjoint Garnier, conseiller général de Void ; M. le sous-préfet Vallat et M. Cacheux, commissaire de police, unissent leurs patriotiques efforts pour consoler tant de deuils et pour soulager tant de misères.
LUDOVIC CHAVE

L'oeUVRE DES BARBARES
Incendies et Pastilles incendiaires

Nancy, 16 octobre.
La guerre traîne après elle toutes sortes de calamités, dont les incendies. Mais il y a incendies et incendies, comme il y a fagots et fagots.
Qu'un immeuble s'embrase à la suite d'un bombardement, il semble qu'il n'y ait rien à dire, mais qu'on propage le feu à plaisir, histoire de faire le mal, voilà qui dépasse et confond l'imagination.
Or, les « Boches » sont passés maîtres dans l'art d'allumer ces brasiers. Ils s'y complaisent et mettent tout leur orgueil à laisser loin derrière l'exécration qui s'attache depuis des siècles au nom d'Erosbrate, l'incendiaire du temple d'Ephèse. Ils ont dépassé son forfait en brûlant presque à petit feu, notre admirable cathédrale de Reims.
Mais savez-vous comment ils s'y prennent pour déchaîner ainsi des flammes inextinguibles ?
On les a vus, récemment, à l'oeuvre à Lunéville où des quartiers tout entiers, des maisons particulières témoignent de leur oeuvre dévastatrice. Quand ils ont tiré au sort l'immeuble qu'ils doivent brûler, allez, ce n'est pas long. Ce ne sont pas les moyens qui leur manquent.
Avec une pompe à main et un bidon de pétrole, ils arrosent les sous-sols et l'enflamment avec des pastilles incendiaires.
En avez-vous vu ? On en trouve encore à Lunéville par centaines, par milliers, dans les soupiraux des caves. Il est plusieurs sortes de ces pastilles incendiaires.
Figurez-vous de petits carrés noirs, que, le soir, on prendrait pour des bonbons de réglisse ou des carrés de terpinol, ce terpinol honnête devant lequel aucun rhume, aucun enrouement ne résiste. Avec une espèce de corne d'abondance peinte en rouge et au manche noir, les Allemands vous les lancent sur le foyer qu'ils ont allumé..
Et ces petits carrés, ces pastilles brûlent, voltigent, répandant l'incendie. à coeur-joie.
Nous avons vu de ces pastilles. Un de nos amis de Lunéville nous en a apporté à l'Est Républicain et nous avons fait cette expérience.
Sur une assiette, elles sont là les pastilles traîtresses. Approchez-en une allumette. Et les voilà qui prennent feu, faisant jaillir les étincelles, tournoyant comme ces « soleils » dont, enfants, nous aimions à acheter des paquets pour célébrer une solennité quelconque de famille. Elles brûlent avec la rapidité de la poudre !
Mais si la poudre, quand elle s'est consumée, laisse après soi des espaces intacts, une sorte de légères scories, des cendres, avec les pastilles incendiaires, rien de semblable. Elles ne laissent absolument aucune trace, aucun résidu. C'est le « summum » de l'art. En vain, aussi, voudriez-vous chercher à les éteindre en les écrasant du pied ? Elles ne font que propager l'incendie.
On comprend donc que rien ne leur résiste. D'autres pastilles ont la forme de rondelles percées d'un trou au milieu, comme les nouvelles pièces en nickel de 25 centimes. Les Prussiens en font des chapelets dont on connaît maintenant la destination et dont chaque grain, au lieu d'être une prière, est un acte diabolique.
De quelle composition sont faites ces pastilles ? Aux chimistes français de les analyser. En tous cas, ce doit être une substance très malléable, puisqu'on en fait une pâte qu'on étire, tel du macaroni. Les Barbares mettent de la coquetterie à en varier la forme.
On nous montrait, hier, de ce « macaroni » infernal, à l'aspect plombaginé comme une mine de crayon.
Les Allemands ne pourront arguer, devant l'histoire, qui enregistre chaque jour leurs crimes, que c'est là de la « bonne guerre ». Ils rappellent ces pirates de l'ancien temps qui, après avoir pillé le navire sur lequel ils s'étaient précipités, le brûlaient afin de ne pas avoir un témoin de leurs forfaits.
Mais nous doutons que les pirates usassent de ces pastilles scélérates.
JENNY. AROU.

LE SUISSE
Fusillé à Gerbéviller

Nancy, 16 octobre.
Du « Journal de Genève » :
Nous avons signalé la mort tragique d'un de nos compatriotes, Bernardo Bernasconi, maître maçon, de Caprino Lugano, qui, se trouvant à Gerbéviller, près de la frontière alsacienne, a été fusillé par des soldats allemands avec une quinzaine de personnes de nationalité française.
Voici le récit donné par un frère de M. Bernasconi, qui vient d'arriver au pays, après avoir habité pendant plusieurs années. Gerbéviller :
Le 23 septembre, les Allemands ont commencé le bombardement de Gerbéviller.
Les habitants, effrayés, se réfugièrent dans les caves. Dans la cave de ma maison s'étaient réunies environ 15 personnes, parmi lesquelles mon frère et ma femme.
Quand les Allemands arrivèrent devant ma maison, ils y entrèrent, ordonnèrent aux femmes de leur préparer à manger.
Les hommes qui se trouvaient à la cave, se croyant hors de danger, sortirent de leur cachette chargés de bouteilles et de victuailles qu'ils offrirent aux soldats.
Après avoir mangé et bu abondamment, les Allemands firent emmener les femmes hors du village. Les hommes furent faits prisonniers. Ma femme fut conduite, avec ses amies, au camp allemand, où elle resta quelques jours. Puis elle fut remise en liberté et s'empressa de rentrer à Gerbéviller, où elle trouva nos deux maisons complètement en ruines.
Ma femme demanda aussitôt des nouvelles de son beau-frère. Un ami de notre famille, qui est incorporé dans la Croix-Rouge, lui raconta que les treize hommes qui s'étaient réfugiés dans ma cave, et avec eux mon frère, avaient été conduits sur une colline à peu de distance et fusillés. « Moi-même, ajouta l'informateur, j'ai enterré le cadavre de votre beau-frère. »
Parmi les fusillés, il y avait des vieillards âgés de 62, 65, 72 et même 80 ans !
Ma femme m'écrit qu'un garçon de 14 ans, nommé Plaid, fut également fusillé par les Allemands, ainsi qu'une demoiselle de 32 ans, du nom de Périn. Une dame Finot fut trouvée carbonisée dans sa cave.
Mon frère - a conclu M. Bernasconi - ne pouvait certainement pas être inculpé d'espionnage, d'abord parce qu'il était Suisse, puis parce que son caractère très calme et tranquille écartait tout soupçon.

NOS MORTS

Nancy, 16 octobre.
Nous apprenons avec regret la mort au champ d'honneur de M. le lieutenant-colonel Faivre, du 21e d'infanterie. Fils du général Faivre, âgé seulement de 45 ans, le vaillant officier avait été cité à l'ordre de l'armée et nommé lieutenant-colonel pour sa belle conduite lors des combats des 10 et 11 septembre.
Il était le beau-frère de notre concitoyen M. le comte Gandelet, qui s'occupe avec tant de dévouement d'un des hôpitaux organisés à Nancy par l'Union des Femmes de France.


ET L'ON RIT

Remiremont, 17 octobre. - Un groupe du ...e régiment du génie cheminait sur la route qui conduit de Gérardmer à Vagney. Ce qui me frappa tout d'abord, ce fut la gaîté de tous ces braves hommes et pourtant ils avaient tous plus de 30 ans, étaient pères de famille et revenaient des Vosges où l'on s'était battu.
Je pus interroger un soldat qui me paraissait assez grave.
« Eh bien ! ce fut dur là-haut ?
« - Un peu. Mais il y a du bon, on les a rejetés bien au delà de la frontière. Ils ont la vie dure, ces gens-là. Quand il n'y en a plus, il y en a encore. Au commencement, ça vous faisait quelque chose, on avait le son du canon continuellement dans l'oreille et la nuit, le moindre bruit nous faisait redouter leurs gros pruneaux.
Mais on s'est vite habitué. Maintenant on n'a plus d'émotion. Quand il passe un de leurs projectiles, ont entend un « Oû-Oû ».
- Ça, c'est pas pour nous, qu'on se dit. Puis, lorsque de l'autre côté vient vers nous un « zi.zi » : - Ça, c'est pour eux. Et l'on rit.
« Quelquefois, lorsque l'on est à découvert, un « Attention! » bref nous fait nous jeter à plat ventre. Un « boum » formidable éclate à dix mètres. On se relève, on se secoue un peu : « T'as pas de mal ? - Non ! - Ni moi non plus ! » Et l'on rit encore.
Puis en avant !. Mais c'est la charge à la baïonnette qui est horrible. lorsqu'on y réfléchit après coup. Après être arrivé à peu de distance de leurs tranchées, on se rue baïonnette en avant. Les Allemands prennent peur, jettent leur fourniment et se sauvent. Ils vont si vite qu'on ne peut pas toujours les piquer dans les reins, ils poussent des cris terribles, comme des bêtes féroces. Ceux qui sont surpris se mettent à genoux et lèvent les bras en criant : « Franzosen ! Franzosen ! » On est comme fou et la mort vous prend dans un drôle de transport. Ils n'aiment pas ces charges, les Boches. Eux-mêmes sont piteux dans leurs contre-attaques à la baïonnette, quand ils en font ; il y vont sans entrain, il leur faut de la musique guerrière pour les pousser. A nous, il ne faut rien.
- Et nos canons, ils font de l'ouvrage paraît-il ?
- Ah! monsieur, si vous voyiez comment nos « 75 » travaillent, c'est merveilleux ! Tenez, voici un fait précis. Ma compagnie s'était retranchée dans un bois. Nous, fûmes trahis par une femme : trois bataillons allemands vinrent nous cerner. Nous en abattions, car nous les voyions très bien. Eux ne pouvaient régler leur tir puisque nous étions sous couvert. Alors notre poste de T.S.F. transmit notre situation. Nous étions perdus Le e régiment vint nous délivrer. Les Allemands s'enfuirent vers le col de X. très étroit. Toute la nuit que nous dûmes passer l'arme au pied, le « 75 » tonna. On en reconnaissait le son joyeux. « Y a du bon ! »
se dit-on. Le lendemain, lorsque nous descendîmes en tirailleurs, il n'y avait plus D'Allemands, du moins vivants. Mais des morts, il y en avait des tas allant aux genoux. On a dû les déplacer pour retraverser le col. On l'avait échappé belle ; mais on était content tout de même car nous étions la cause d'un beau travail.
- Est-il vrai que nos obus leur font tant de mal dans leurs tranchées ?
- Ce qui a été dit ou écrit là-dessus est vrai. Nous en avions tant vu que notre capitaine nous fit compter le nombre des Boches abattus dans une tranchée. Il y en avait 87. La plupart étaient légèrement inclinés sur le côté droit, ils avaient été surpris en train de tirer.
- Combien pensez-vous qu'il y a, proportionnellement, de morts des deux côtés?
- A mon avis, sur 100 tués, il y a environ 90 Allemands. Ils voulaient absolument forcer nos lignes des Vosges. Leurs chefs ne tiennent aucun compte de la boucherie. Voilà pourquoi ils en perdent tant. Mais ils n'ont pas pu passer, les cols sont encombrés de leurs cadavres. »
Je quittai mon brave soldat, qui partait « pour une destination inconnue ». J'ai pensé que sa conversation, si intéressante pOur moi. serait utile à nos lecteurs pour leur confirmer une fois de plus la valeur morale de nos troupes et l'efficacité de notre fameux 75 qui, au dire d'un officier allemand ayant été en traitement à l'hôpital de Remiremont, « devrait être interdit par la Conférence de la Haye. »

De METZ à NANCY
par l'ALLEMAGNE
le DANEMARK
et l'ANGLETERRE

Un départ précipité. - Première déception. - Les effroyables nuits. - Nos angoisses. - Sous la menace du revolver. - Chanter et déchanter. - Un consul énergique. - La Hollande accueillante et/enthousiaste. - En Angleterre, Vive la France !

Un Lorrain de nos amis. vient de subir avec quelques-uns de nos compatriotes, les mauvais traitements allemands.
Nous publions son récit détaillé, précis et émouvant qui est comme une page d'histoire à laquelle nous nous garderons d'ajouter le moindre commentaire :

Bruits de guerre et Avis
Habitant, depuis plusieurs années, de la Lorraine annexée, où je possède quelques propriétés, mes occupations, mon jardin, ma basse-cour, et pêcheur à la ligne - ma propriété étant traversée par la Nied - de tout temps je suis resté en très bonnes relations avec les autorités allemandes.
Les bruits de guerre arrivent. Etant Français, je m'informe si je dois quitter le pays. On me répond que n'étant pas considéré comme suspect, je puis rester.
Je ferai remarquer que nous ignorons tout de la guerre, même si réellement elle est déclarée. Nous logeons des soldats allemands et des officiers, mais ils ne disent rien, quoique beaucoup d'entre eux parlent très bien le français. Le 15 août dans la soirée, arrive une dépêche qui dit :
AVIS
« Tous les Français, Russes, Anglais, Belges, Serbes, Monténégrins domiciliés dans l'arrondissement de Metz et dans les cantons de Boulay et de Faulquemont, ont à quitter le rayon de la forteresse de Metz et ses environs. Pour cela, il sera mis à leur disposition le train qui quitte, le 17 août, à 3 heures de l'après-midi, la grande gare de Metz allant dans la direction de Novéant. Les intéressés devront se réunir dans le vestibule de l'entrée de la gare, une heure avant le départ du train. Celui qui sera rencontré après le départ de ce train dans le rayon de la forteresse, sera traité en prisonnier de guerre.
« Il est recommandé aux passagers du train d'agiter des mouchoirs blancs à l'approche des lignes françaises, afin de se faire reconnaître comme non combattants.
Les personnes malades et infirmes, qui sont approvisionnées pour six mois, sont autorisées à rester ici.
« Metz, le 13 août 1914.
« Le chef de la police militaire :
Général major FREIHERR v. BODENHAUSEN.»
Nous faisons nos préparatifs de départ. Je ferme une partie de ma maison, où je mets ce que j'ai de plus précieux : meubles, effets, etc. J'ai ordre de laisser trois chambres pour loger des officiers, avec linge de literie, etc., et je mets le tout sous la garde de quelqu'un.

Le Départ
Nous partons, le 17 au matin, avec le plus nécessaire pour quelques jours. Pas de malle, le chemin de fer n'en prenant pas; seulement quelques colis à la main puisque nous allons à Nancy. On fait ses adieux, le coeur gros.
A 9 heures, nous prenons le train pour Metz. Il y a foule à la gare de Kurzel. Arrivée à Metz vers midi : la foule grossit. A 2 heures nous sommes réunis dans la grande salle de la gare.
Puis un ordre bref ; nous montons sur le quai, on nous fait aligner devant un train formé de wagons à bestiaux. Nous montons et nous nous entassons. On est plus gai puisque nous allons à Novéant. Ce n'est pas loin. Aussitôt que nous sommes dans le train, les soldats arrivent baïonnette au canon et montent dans chaque wagon.
Le train part... mais dans la direction de Thionville. La gaîté tombe. Nous avons compris. Le train roule sur Trèves et nous perdons tout espoir. Nous sommes prisonniers.
La nuit est horrible. Il y a de tout parmi nous, des gens très bien, des propriétaires, des familles en vacances, des Parisiens venus dans leur famille, de pauvres diables venus de partout, des enfants de tous les âges, même de quelques jours.

Vers Cologne
Le jour se lève (18 août) sur un pays de plaines. Le nom des gares où nous passons nous indique que nous approchons de Cologne, où nous arrivons vers 8 heures du matin. Après avoir fait manoeuvrer le train plusieurs fois, on nous fait descendre et former une colonne. Nous devons être à peu près 1.500 personnes.
Entourés de police à pied, à cheval et de soldats armés, on se met en marche. A travers la ville, colis à la main. qui sont lourds après une telle nuit ! La foule crie, hurle. On nous crache à la figure. Les gardes ont du mal à repousser les assaillants.
Après une heure de promenade, on nous fait entrer dans une salle de bal, meublée de chaises et de tables, et surtout de baïonnettes. Nous mourons de faim. On mange les dernières provisions, puis on nous permet d'acheter quelques vivres au bar de la salle de danse. Nous ignorons toujours ce que l'on va faire de nous.
Dans la soirée, on nous apporte de la paille. La société est très mêlée. Il y a même une quinzaine de femmes publiques ramassées on ne sait où, et à peine habillées. La nuit se passe comment.
19 août. - Au lever, nous sommes un peu raidis. Les uns ont dormi, assis, couchés sur une table, allongés sur quelques chaises. Nous pouvons nous procurer un peu de café, en payant, puis à dîner. La journée se passe. Nous causons et nous nous inquiétons de ce que l'on va faire de nous. La foule entoure toute la salle, menaçante ; les soldats la refoulent. On nous prend pour des assassins, des francs-tireurs de la Moselle. Le soir arrive, même nuit.
20 août. - A sept heures du matin, ordre de départ.
Nous reformons une colonne. Promenade à travers la ville, police, soldats et foule hostile. Après une bonne heure de marche, nous arrivons dans une gare de marchandises, devant un train tout formé, toujours de mêmes wagons. Ordre de monter et départ pour... Nous ne savons où.
Plusieurs d'entre nous se connaissent. Il y a plusieurs dames seules, de tous les âges, soixante ans et plus, venues passer quelques mois dans leur pays, deux ou trois vieillards n'ayant jamais quitté le pays, des commerçants parisiens, avec toute leur famille.

Hanovre !
Le train part. La journée se passe. Dans quelle anxiété ! La nuit arrive. Vers deux heures du matin (21 août) nous arrivons à Hanovre. Descente du train et formation de la colonne. La ville est toute éclairée. La foule nous attend. Elle est moins hostile.
Après une heure de marche, on nous fait entrer dans une école de la ville. Nous finissons la nuit assis sur les bancs ou couchés sur le plancher: Le matin, raidis de froid, rien à se mettre sous la dent. Dans la journée, on nous permet d'acheter à des marchands voisins, introduits dans l'école, du pain et de la charcuterie. Le soir, on nous distribue de la paille : nous savons ce que cela veut dire.
22 août. - Le matin, on nous distribue du café, mais très difficile d'en avoir, car il y a dans cette école douze à quinze cents Italiens, avec lesquels il faut se battre pour arriver au fameux café. On y renonce.
Nous pouvons nous faire apporter à dîner, à nos frais toujours. La journée se passe, puis on va s'étendre sur la paille.
Le matin, on nous fait aligner, on nous compte, on nous recompte à différentes reprises, on divise, on sépare les nationalités. Dans l'après-midi, départ. Bien entendu, nous ignorons la destination. Police à cheval, police à pied et soldats. Nous venons de passer à la police civile, aidée de soldats.

Videz vos poches !
Nouvelle procession, colis en mains, qui commencent à devenir bien lourds. Nous sortons de la ville. Après un kilomètre, nous voyons sur la route un barrage de soldats, revolver en main. On nous fait entrer dans un enclos, entouré de murs de briques rouges. Les brutalités commencent. Ordres brefs. On nous divise, toutes les nationalités séparées, puis division alignée. Les Français hommes d'un côté, les femmes de l'autre, etc.
Un interprète nous fait comprendre qu'étant en état de guerre nous devons nous soumettre à tout ce que l'on nous demandait. Premièrement vider nos poches. Or, argent, billets, couteaux, ciseaux, rasoirs, etc. On commence par les Français. Nous défilons un à un, entre deux policiers, revolver d'une main et une trique de l'autre. On donne tout, de crainte d'être fouillés. On vide son porte-monnaie, son portefeuille, les ceintures de toile autour du corps. Tout y passe.
On compte à peu près l'argent allemand, mais l'or français est jeté dans un sac sans compter.
Les bandits ricanent en voyant la tête que nous faisons. A ce moment des scènes navrantes se produisent. Plusieurs femmes tombent évanouies. Les enfants pleurent et nous, toujours sur les rangs, impuissants devant les revolvers qui nous entourent.
Après différentes discussions entre les policiers, on nous conduit dans les différents baraquements qui sont dans cette enceinte, c'est une ancienne fabrique de poudre abandonnée.
Ces baraques sont en bâti léger couvertes de planches et de toile goudronnée, entourées de buttes de terre. Nous sommes vingt dans le local. On nous distribue un peu de paille. Le silence le plus complet règne. Personne ne parle. Parmi nous, la terreur commence.

Quelle nuit !
La nuit arrive. Où sont nos femmes, nos enfants, la famille ? Nous l'ignorons. Rien à manger, bien entendu. Quelle nuit !... Défense de sortir sans appeler la sentinelle, pour satisfaire des besoins naturels, qui nous accompagne partout revolver sous le nez.
Le matin, après une nuit épouvantable, nous pouvons sortir de notre hôtel, aller dans la cour. Notre famille a passé la même nuit que nous. Plusieurs, dames sa sont, trouvées malades. Des femmes ont accouché prématurément, entourées de revolvers, le tout sous l'oeil ricaneur des soldats et sans soins. C'est une dame qui, ayant dissimulé une paire de ciseaux, a pu délivrer ces malheureuses. Dans la matinée, une voiture les a emportées à l'hôpital. Nous avons su plus tard que l'une d'elles était morte avec l'enfant.

Que fera-t-on de nous ?
Alignement de tout le monde et distribution d'un morceau de pain noir. Alors seulement nous avons un aperçu de ceux qui sont avec nous : à peu près huit cents Russes, Polonais avec leurs femmes, qui sont là depuis huit à dix jours ; des Anglais, des Belges avec leur famille : beaucoup de Russes, lettrés, étudiants, docteurs, etc.
22 août. - A midi, distribution de soupe, dans des récipients de toutes sortes, cuvettes, vieux pots ébréchés. Silence dans les rangs. Les revolvers sont toujours là. La distribution est longue, car nous sommes au moins 1.200 à 1.500. Les Italiens ont disparu, rapatriés probablement. La soupe se compose d'avoine cuite avec de l'orge perlé. Elle est immangeable. Mais la faim nous tenaille.
Dans la journée, on se promène, on se groupe. Nous pouvons voir notre famille. Nos conversations, on devine ce qu'elles doivent être.
Que va-t-on faire de nous ? Serons-nous là longtemps ? Et l'hiver, le froid ? Le linge manque. Les femmes font la lessive à une fontaine au milieu de la cour. Défense de fumer. Du reste on nous a tout enlevé : tabac, allumettes, papier, tout. Et rien à se procurer !
Le soir, à 7 heures, distribution d'un second morceau de pain noir. Puis la niche et la paille. Je peux dire niche, car dans la journée on nous a appris et fait répéter différentes manières de nous rassembler, c'est au coup de sifflet de ces messieurs les policiers que tout marchera à l'avenir.
23 août. - La nuit a été longue, mais nous sommes brisés par les émotions successives. On a un peu dormi, mais nous avons des figures de cadavres. La journée se passe dans une tristesse qui va en augmentant. Dans la soirée, un bruit court dans les groupes. On va nous rendre l'argent. Les policiers avaient dû s'apercevoir que nous n'étions pas des bandits. Personne n'avait bronché.
Puis la forte somme qu'ils avaient ramassée, passé 150.000 francs entre 140 personnes. Des ordres étaient venus de plus haut, car nous avions été expédiés là-bas, sous un chiffre simplement. Il devait y avoir quelque chose, - - mais quoi ? Nous l'ignorions.
Le soir, coup de sifflet. Réunion sur les rangs, hommes français et femmes françaises.

On rend l'argent allemand
On nous rend l'argent allemand, pas plus et le tout à peu près. Pas de répliques.
Pas de réclamations. Ça faisait loin de notre compte. Enfin rien à dire, les revolvers sont toujours présents. La nuit nous avons un peu d'espoir.
24 août. - Au lever, si je puis dire comme cela, même distribution de pain noir.
A midi, même soupe. Dans l'après-midi, coup de sifflet. On nous prévient que ceux qui auraient assez d'argent pour aller vivre à l'hôtel pourront sortir et aller dans l'hôtel désigné par eux. On fera l'appel de ceux-là dans la soirée.

A l'Hôtel
Vers 4 heures, coup de sifflet ; on accourt. On nous remet un billet avec le nom de l'hôtel où on nous conduira tout à l'heure. Chacun fait ses paquets et vite on ne se le fait pas répéter. Puis un énorme camion fait son entrée dans la cour, tel hôtel est en premier désigné, on se hisse sur l'incommode voiture qui part.
Je suis désigné pour la deuxième tournée. Après une bonne heure d'attente, le camion revient. Même manoeuvre. Nous partons. Une fois la voiture dehors, quelle joie. Quoique nos figures soient hâves et décharnées, on rit. Les revolvers ont disparu.
Nous arrivons devant l'hôtel qui m'est désigné. On va se laver et on mange, car nous avons faim. Un morceau de viande et des pommes de terre composent le menu Mais nous ne sommes pas difficiles. Nous trouvons du changement. Plus de revolvers, plus de triques, plus de chiens prêts à nous mordre au moindre geste des policiers. On n'entend plus leurs cris, leurs hurlements pour nous faire marcher plus vite, nous terroriser. Puis nous avons un lit.

Les petits bénéfices
La nuit est agitée. Au réveil, nous déjeunons de bon appétit. Puis commence une vie monotone. On s'ennuie. Le lendemain de notre arrivée à l'hôtel, le policier qui nous commande vient nous trouver à la fin de notre dîner. Nous le voyons arriver avec terreur. Il vient nous rendre l'argent et l'or français. Il fait l'appel et nous rend l'argent français à peu près, quant à l'or français, il paraît que le change est formidable ; on nous retient 30, 40 et 50 %.Personne n'a d'ailleurs le même taux.
Une dame qui a remis 2.200 francs se voit retenir 850 francs, une autre personne remet 1,500 francs on lui retient 490 francs ; les autres sent au même niveau. Les billets de banque français nous sont rendus. Les seules paroles que ce monsieur policier sache en français sont « reclamation, non ».
Un monsieur d'entre nous, qui n'a pas compris, veut réclamer : de suite la brute sort son revolver ; puis il disparaît.

Les fausses nouvelles
Les 2, 3, 4 et 5 septembre, nous voyons passer de 70 à 80 trains par jour, contenant des militaires allemands et du matériel se dirigeant vers la Russie, car la chambre que j'occupe à l'hôtel me permet, à moi et quelques voisins, de voir toute la gare de Hanovre.
Les journées sont tristes et monotones.
Les nouvelles vraies sont rares, les journaux mentent continuellement. Toutes leurs batailles sont autant de victoires.
Hier, les gazettes annonçaient 90.000 prisonniers russes, 40.000 français, 400 canons, 10 généraux. Que devons-nous penser ?
Le 6 septembre, les journaux annoncent l'entrée des Allemands à Reims, la fuite des habitants de Paris.
Nous allons dans une église catholique.
C'est dimanche. Nous faisons la rencontre de quantité de Messins, tous suspects, arrivés ici avant nous. Nos conversations sont brèves, hachées. Brusques séparations. Nous nous reverrons dans un endroit moins public, car la surveillance dont nous sommes entourés ne se relâche jamais.
Je ne veux pas parler de toutes les gravures, cartes postales que l'on voit aux vitrines, toutes plus bêtes les unes que les autres. Ils ont même le toupet de mettre au-dessus en français : « Nous venons de les recevoir de Paris, de tel éditeur, telle rue ».
Les armées anglaises venant à notre secours sont ridiculisées de toutes façons. Le roi d'Angleterre est le grand Judas.
Une quarantaine d'entre nous sont restés à leur poudrière, faute d'argent pour aller à l'hôtel. Nous leur portons, « avec permission », quelques vivres, douceurs, ce que l'on peut introduire, et c'est difficile.

Les drapeaux disparaissent
11 septembre. - Grande bataille près de Paris, seulement jamais de résultat. Mais nous voyons les drapeaux disparaître peu à peu, car toutes les fenêtres en étaient garnies. Cela doit avoir une signification.
12 septembre. - Les journaux de ce matin recommandent surtout de ne pas croire aux victoires que peuvent annoncer les journaux français. Dans la soirée, les garçons de l'hôtel retirent le grand drapeau qui flottait sur l'hôtel.
13 septembre. - Les gazettes font le silence. On parle d'une révolte en Finlande. Puis de 230.000 prisonniers. Pas de provenance. Silence complet sur Paris, Verdun, Nancy. Nous cherchons à changer quelques billets de banque français, on nous répond que cela n'a aucune valeur, la France ne devant bientôt plus exister. Que penser ? Nous avons tout de même espoir.

Chez le Consul américain
16 septembre. - Comme nous sentons la police un peu calmée, avec deux amis nous allons rendre visite au consul américain, qui nous reçoit très bien. Très étonné de voir des Français à Hanovre, il nous promet de nous rapatrier, mais il aura beaucoup de mal, surtout avec la police et le gouvernement militaire. Le lendemain il commence ses démarches. A partir de ce jour nous avons quelque espoir de sortir de leurs griffes.
20 septembre. - Nous passons chez le consul par petits groupes. Nous donnons nos noms, pour le passeport. Le consul se dérange et va à la poudrière faire la même chose avec ceux qui ne peuvent sortir. Nous sommes même autorisés à ramasser l'argent pour les billets de chemin de fer, car nous devons payer pour ceux qui n'ont pas d'argent.
Le consul nous remet trois lettres, en français, anglais et allemand, qui nous permettront de nous présenter partout.
25 septembre. - Au soir tout est prêt. La police est venue elle-même nous apporter nos passeports. Ils portent la signature du consul plus son apostille et signés par le président de la police, avec cachet, et de même du général commandant le 10e corps à Hanovre. C'est le principal.

Enfin !
Dans la soirée, on nous annonce notre départ pour midi et demi. Inutile de dire notre joie.
26 septembre. - Rendez-vous à la gare à onze heures et demie. Un policier nous conduira à la frontière hollandaise. La police, avec son grand chef, est au grand complet sur le quai de la gare.
Le consul américain est présent. Il a certain sourire narquois qui ne nous échappe pas. Nous savons, nous, qu'il a livré une grande bataille et qu'il l'a gagnée. Départ, silence absolu dans les deux, wagons de troisième classe mis à notre disposition. Le policier qui nous accompagne est on ne peut plus affable. A dix heures du soir nous arrivons à la dernière gare allemande. Il faut y passer la nuit. Nous sommes un peu inquiets, car nous craignons qu'on ne nous laisse pas traverser la Hollande.

A la Frontière hollandaise
Départ vers huit heures du matin, après la visite de tous nos papiers. Arrivée à Oldenzaal (frontière hollandaise). Nous attendons les autorités. Le directeur de la province et maire de la localité arrive à la gare. Il nous donne l'autorisation de passer. Nous sommes sur une autre terre. On lui fait une ovation.
Il est suivi de sa femme, qui arrive en automobile, en cheveux, avec toute sa famille. Ils n'ont pas pris, le temps de s'habiller. Tous parlent le français. Elle fait aux pauvres qui nous accompagnent une distribution de tout ce qu'elle trouve au buffet. Inutile de dire notre joie. Nous étions un peu en France.
Le policier qui nous accompagne nous fait ses adieux.

L'Hospitalité hollandaise
Le train part pour La Haye. Toute la route, les officiers, soldats et le public nous comblent de tout possible. A tous les arrêts, cigares, fruits, gâteaux, tout y passe.
Arrivée à La Haye à 8 heures du soir. Nous attendons l'ambassadeur français.
Pendant ce temps, la foule envahit la gare et nous reçoit à sa façon. Toute la garniture du buffet y passe. Les soldats vont chercher des boîtes de cigares. La bière coule. On trinque aux victoires françaises, car maintenant nous savons des nouvelles vraies. Ce sont les officiers qui, tout le long du chemin, nous ont renseignés.
L'ambassadeur arrive ; il nous souhaite la bienvenue. On nous conduit de suite dans un hôtel retenu d'avance pour nous...
Nous restons deux jours à La Haye et nous partons le troisième pour Rotterdam. Embarquement de suite pour Londres, où nous arrivons le 30 novembre, à midi.

A Londres
Le consulat nous attend. Nous prenons un repas à Londres, et, dans la soirée, le train pour Southampton où nous embarquons de suite après la visite des papiers.
Nous ne partons qu'à 6 heures du matin, pour arriver au Havre à midi.

En France
Inutile de vous dire la joie de cette dernière étape, qui était partagée par 800 soldats anglais, et quelle fête ces braves nous ont faite toute la route.

SUR LE CHARNIER

Nancy, 16 octobre.
De Maurice Barrès, dans l'« Echo de Paris » :
« Messieurs les intellectuels d'Allemagne, je vous invite à demander aux autorités de votre pays d'ouvrir une enquête sur ce qui s'est passé dans votre « ambulance de la caserne », à Raon-l'Etape.
« Quand les Français, après le départ des Allemands qui avaient à demi anéanti Raon-l'Etape, sont rentrés dans cette petite ville, ils sont allés à l'ambulance allemande installée à la caserne. Ils ont reculé d'horreur. Ils y ont trouvé vos blessés tout affolés, absolument terrifiés par leurs propres médecins. Les salles étaient remplies mi-partie de blessés et de cadavres datant de huit à dix jours. Le linge sale, les pansements, les déjections, on les jetait dans la ruelle des lits. Les blessés nageaient dans le pus. Je note les renseignements techniques que m'a dictés un praticien témoin de cette ignominieuse situation :
« Nous avons trouvé des opérations inachevées datant de quelques jours, des amputations en gigot, une débauche d'interventions, le tout suppurant. » Enfin, toujours dans l'ambulance, une salle d'horreur contenait empilés des corps en putréfaction !
« Faites votre enquête, messieurs les intellectuels. Je ne vous dis que ce qui se rapporte à vos propres blessés. Je pense bien qu'il vous serait égal de savoir que ces médecins faisaient enterrer les morts à quinze mètres de l'autre hôpital, sur les places publiques, sur les quais de la Meurthe, tout contre la rivière. Qu'importe, s'il ne s'agit que de nuire aux Français !
Pourtant cela est significatif pour compléter ce que je veux que l'on comprenne :
à se permettre d'agir sans aucun respect de l'ennemi, on arrive nécessairement à perdre le respect de la science, de son art, de son devoir professionnel, de sa dignité propre.
« A deux pas de Raon-l'Etape, dans la vallée de Celles, logeait un illustre chirurgien allemand, une des gloires de la science d'outre-Rhin. Pas une fois il ne s'est occupé des blessés, ses compatriotes : il a commandé du vin, et pendant quinze jours il n'a pas dessoûlé.
« Voilà des faits parlants. Je ne les commenterai pas. Je risquerais de les affaiblir par un ton passionné. Que l'on veuille bien, tout simplement, réfléchir sur cette effroyable dégradation où voilà tombés des représentants de la fameuse science allemande, après deux mois qu'ils se soumettent pratiquement à leurs doctrines de guerre. »

IL FAUT BOIRE

Nancy, 16 octobre.
Nous avons sous les yeux un bon de réquisition écrit à Raon-l'Etape pour cinq officiers allemands.
Ces officiers avaient sans doute besoin de chauffer leur enthousiasme par un mensonge bien arrosé.
Le texte original allemand est affiché dans notre salle des dépêches. En voici la traduction :
« 3 bouteilles de champagne et 3 bouteilles de vin très-fin pour fêter la prise de 70.000 Anglais.
« Raon-l'Etape, 3078/14.
« Pour 5 officiers du 4e chasseurs,.
« FEDER ».

UN PEU D'ACCALMIE
et quelques progrès
Nous avons surtout avancé dans la Nord ainsi que dans la région de St-Mihiel

Paris, 17 octobre, 15 h. 30.
Calme relatif sur la majeure partie du front.
A notre gauche, pas de modifications.
Dans la région d'Ypres, sur la rive droite de la Lys, Les alliés ont occupé Fleurbaix et les abords immédiats d'Armentières.
Dans la région d'Arras et dans celle de Saint-Mihiel, nous avons continué à gagner quelque terrain.
Les troupes allemandes qui occupent. la Belgique occidentale, n'ont pas dépassé la ligne Ostende-Thourout-Roulers-Menin.

Paris, 18 octobre, 0 h. 52.
Le communiqué officiel du 17 octobre, 23 heures, dit :
Sur le front il y a eu une simple canonnade.
A l'aile gauche, nos progrès continuent.
Les troupes britanniques ont pris Fromelles, au sud-ouest de Lille.
Sur le canal, de Ypres à la mer, les fusiliers marins français ont repoussé une attaque allemande.

LES ALLEMANDS
partout repoussés
DE LA BELGIQUE AUX VOSGES

Bordeaux, le 18 octobre, 16 h. 30.
EN BELGIQUE
L'armée belge a vigoureusement repoussé plusieurs attaques dirigées par les Allemands contre les points de passage de l'Yser.
A NOTRE AILE GAUCHE
Au nord du canal de la Bassée, les troupes alliées ont occupé le front Givenchy-Illies-Fromelles et repris Armentières.
AU NORD D'ARRAS
La journée d'hier a été marquée par une avance sensible de notre part. Entre la région d'Arras et l'Oise, nous avons légèrement progressé sur certains points.
Au centre et à notre aile droite, la situation est stationnaire.

SUR LE MARCHÉ DE NANCY

Nancy, 18 octobre.
Le marché de samedi était très bien approvisionné en légumes, surtout en choux dont les prix variaient de 0 fr. 45 à 0 fr. 30 la pièce. Les carottes d'hiver se payaient 0 fr. 15 le kilo, en bottes 0 fr. 15 ; les salades étaient également très abordables.
De petits lots de pommes de terre étaient offerts à 0 fr. 20 le kilo. Les rognons, 28 fr. les 100 kilos.
Dans les halles, beaucoup de beurre, fromage et volaille, cette dernière 3 fr.
le kilo, prix minimum.
Voici les prix fixes par la mercuriale :
Boeuf - 1 fr. 80 à 2 fr. 90 le kilo.
Veau 2 fr. 60 à 4 fr. -
Mouton 2 fr. 20 à 3 fr. -
Lard frais. 2 fr. » à 2 fr. 40 -
Lard sec. 2 fr. 40 à 2 fr. 60 -
Grillade 2 fr. 80 à 3 fr. -
Beurre 2 fr. 60 à 3 fr. 60 -
oeufs. 1 fr. 30 à 2 fr. 20 la douz.

LA FIN
du « TAUBE » de Lundi

Nancy, 18 octobre.
On connaît maintenant, d'une façon certaine et détaillée, la fin du « Taube », ou plutôt de l'« Aviatic », qui survola Nancy lundi et nous lança trois bombes.
L'avion a bien été démoli par la fusillade de nos territoriaux. Il a pris feu et est allé tomber, avec ses deux aviateurs, les lieutenants bavarois Wimmer et Schneider, non loin de Létricourt, canton de Nomeny, à quelques pas de la frontière.
Plusieurs personnes de Létricourt ont vu, en effet, l'aéroplane en feu, s'abattre verticalement et achever de se consumer sur le sol.
Des fantassins français se précipitèrent vers l'endroit de la chute, mais des fantassins allemands, qui se trouvaient seulement à quelques pas, arrivèrent premiers et se mirent en mesure de retirer les aviateurs des flammes.
Mais la mort leur avait déjà fait payer leur forfait. Un des corps était complètement carbonisé et l'autre, s'il était moins abîmé par le feu, était abominablement broyé.
Les allemands n'emportèrent que deux cadavres.

LES COMMUNES ÉPROUVÉES

Nancy, 18 octobre.
Monsieur Minier, sous-préfet de Lunéville, accompagné de M. Méquillet, député de l'arrondissement, a visité :
Saint-Boingt et Borville. - Communes non occupées et n'ont souffert que très légèrement du voisinage immédiat des opérations.
Rozelieures a souffert davantage. Douze maisons incendiées ou détruites.
Les municipalités de ces communes s'occupent activement du ravitaillement qui s'effectue dans de bonnes conditions.
Deneuvre. - Cette commune, occupée pendant dix-huit jours, du 24 août au 12 septembre, a été assez sérieusement éprouvée. On y déplore la mort de deux habitants victimes du bombardement qui a précédé l'entrée de l'ennemi.
Dix maisons ont été incendiées ou détruites ; de nombreux immeubles sont endommagés.
Charmois. - L'ennemi a simplement traversé cette commune dans l'après-midi du 24 août et n'y a fait aucune victime. Les pertes matérielles y sont néanmoins importantes ; on y compte neuf maisons complètement détruites.
L'adjoint M. Aubert, est demeuré à son poste. Aujourd'hui la commune a repris la vie normale et la rentrée des classes a eu lieu dans les écoles publiques.
Haussonville, Vigneulles. Barbonville. Ces trois communes n'ont pas été occupées par l'ennemi ; elles ont relativement peu souffert du voisinage de la bataille, on n'y compte aucune victime ; on n'y constate aucun dégât matériel important.
La vie normale a repris son cours dans la région, le ravitaillement s'y opère avec une facilité relative.
A Haussonville la rentrée des classes s'est faite au jour fixé. Il n'en est pas de même à Vigneulles, où l'institutrice n'a pas encore rejoint son poste, et à Barbonville où l'instituteur mobilisé n'a pas été remplacé.
M. le curé de Deneuvre a été emmené comme otage.
Le maire, courageusement demeuré à son poste, assure les services administratifs et le ravitaillement de sa commune.
Fontenoy-la-Joûte. - En dehors des pillages inévitables, a peu souffert de l'occupation ennemie. Pas de victimes. Le village est intact.
En l'absence du maire, à l'armée, l'adjoint M. Barbier assure la vie administrative et le ravitaillement de la commune.
Glonville a eu moins de chance. Tout un quartier, comprenant environ quinze maisons, est incendié ou détruit.
Un vieillard a été tué par un éclat d'obus.
Le pillage a été la règle comme partout.
M. le maire de Glonville est bravement resté à son poste. Il pourvoit de son mieux aux besoins de ses administrés.

DANS LA MEUSE
L'OCCUPATION
DE
SAINT-MIHIEL

Nancy, 19 octobre.
Les Allemands sont entrés dans la ville de Saint-Mihiel le 22 septembre au matin.
Un bombardement en règle précéda leur arrivée.
En l'absence de M. le docteur Thiéry, maire et député, ce fut son adjoint, M. Antoine, qui prit les mesures que la situation comportait. D'autres personnalités montrèrent comme lui un sang-froid, un courage, un esprit d'initiative dont sont empreintes les décisions qu'il fallait promptement adopter en d'aussi critiques circonstances.
En dépit des assurances que l'attitude énergique de l'autorité municipale leur offrait, bon nombre de citoyens, sans exagérer nullement la prudence, se rendaient compte que leur présence n'était d'aucun secours pour la cité, que les vieillards, les femmes, les enfants seraient mieux inspirés en quittant Saint-Mihiel qu'en s'exposant inutilement aux atrocités des barbares.
Toutefois, on décida la formation d'un convoi spécial pour emmener vers Commercy les citoyens inutiles à la défense de la place ; mais, au moment où le train attendait les voyageurs, un obus allemand s'abattit sur la voie et étendit sur le quai même le chef de gare qui, à ce moment, guidait et secondait les efforts de ses employés.
Privée du moyen de salut qu'elle attendait avec une compréhensible anxiété, la population s'enfuit par la route, à travers bois dans la direction des Koeurs, afin de se réfugier à Sampigny et à Commercy - où les familles errantes, livrées à toutes les angoisses de la panique, ne devaient trouver que le lendemain un gîte et de la nourriture.
Cependant une patrouille de cavaliers français avait été attaquée, le 23 septembre, à environ 1.500 mètres de Saint-Mihiel par un ennemi supérieur en nombre.
C'est dans une ville évacuée presque entièrement par sa garnison que les Allemands pénétrèrent, sans avoir rencontré de sérieuse résistance.
Dans la matinée du même jour, une reconnaissance, composée de 40 uhlans, parcourait les rues désertes de Saint-Mihiel ; son premier travail consista à couper tous les fils télégraphiques, dans le but d'isoler complètement la ville.
Le vendredi 25 septembre, Saint-Mihiel fut définitivement occupée. Une forte colonne allemande traversa la Meuse, au nord de la ville, s'engagea dans la vallée de l'Aire, d'où elle fut repoussée par les charges très vives de la cavalerie française qui la rejeta avec des pertes importantes sur la rive droite de la Meuse.
Signalons en passant la superbe conduite des territoriaux qui, en présence de forces de dix à douze fois supérieures, défendirent héroïquement le passage ; mais l'intervention de la grosse artillerie - des 420 de l'armée autrichienne - les obligea à céder le terrain balayé par des pièces ayant une portée d'au moins 14 kilomètres.
Nos troupes s'étaient solidement installées sur les hauteurs qui couronnent, en cet endroit, la vallée de la Meuse et elles se maintinrent sur leurs positions jusqu'à la dernière extrémité.
Les Allemands ont dû évacuer Saint-Mihiel. Toutefois leurs patrouilles continuent à sillonner le pays ; l'occupation du Camp des Romains leur permet en outre de bombarder les villages d'alentour - et c'est ainsi que furent odieusement frappées la résidence présidentielle de M.
Poincaré, à Sampigny, et la gare de Lérouville.
La gare de Lérouville, d'après un témoin à qui nous empruntons ces renseignements, a souffert des obus, en réalité beaucoup moins que des engins lancés par les avions ennemis.
La voie a été partiellement détruite ; il serait facile, croit-on, de réparer promptement les dommages matériels et de rétablir la circulation normale des trains ; mais, comme ce tronçon du réseau de l'Est demeure exposé au tir des gros canons allemands, une élémentaire prudence commande de suspendre tout trafic aux abords de la gare de Lérouville.
En quittant Saint-Mihiel, les Allemands ont emmené une quarantaine d'otages.
Il convient de rendre encore une fois hommage à M. Richard, le dévoué juge de paix, à M. Breuil, président du tribunal, ainsi qu'à M. Cosson, procureur de la République, dont la mâle attitude et les sages conseils ne se sont pas un seul instant démentis pendant les tristes journées que Saint-Mihiel a vécues.
LUDOVIC CHAVE.

Nos Zouaves sur les Hauts-de-Meuse

Si, le 7 octobre, malgré l'énergique résistance des Allemands et en dépit de leur grosse artillerie, nous avons réussi à prendre pied sur les côtes de Meuse, c'est grâce à un bataillon de zouaves, à qui la ruse servit autant que le courage.
Deux fois nous avions tenté l'assaut, deux fois nous avions dû reculer sous le feu des batteries allemandes. C'est alors qu'un officier de zouaves s'offrit à aller déloger l'ennemi si on lui donnait carte blanche.
Le soir venu, cessant le feu, le gros de nos troupes feignant d'abandonner la lutte, se retirait ostensiblement en arrière. Notre artillerie elle-même, défilant au loin, sembla battre en retraite. Plus un soldat français en vue. Dans la plaine qui s'étendait au pied des côtes, seuls restaient quelques buissons, et les arbres clairsemés d'une jeune sapinière. Peut-être cependant les sapins étaient-ils un peu plus nombreux que d'habitude. Peut-être aussi les sapinières avançaient-elles, oh ! très légèrement, trois mètres par heure, et encore.
Il arriva cependant qu'à deux heures du matin, les sapinières étaient au bas du village d'Herbeuville. Et soudain des cris infernaux s'échappent de tous les buissons, de tous les arbres et voilà que les sapinières se mettent à grimper la colline, égorgent les sentinelles, bondissent dans les fossés allemands, tuent les canonniers sur leurs pièces désormais inutiles et se retranchent à leur tour tandis que le gros des forces françaises, qu'on croyait parties pour de bon, reviennent en vitesse.
Ah ! ce fut pour les Prussiens une aventure machinée par le diable en personne.
Et si quelques ennemis échappèrent au massacre, c'est que les zouaves voulaient qu'il en restât quelques-uns pour raconter un jour, plus tard, là-bas, au fond de la Prusse, que rien n'est impossible aux Français, ni les actes de courage, ni les actes de ruse, et que même dans ceux-ci ils peuvent encore rendre des points, aux Allemands.

A LA SOCIÉTÉ CENTRALE D'AGRICULTURE
Trois intéressantes Questions :
LA FARINE
LES RÉQUISITIONS
LES SEMAILLES

Nancy, 19 octobre.
Une importante réunion de la Société Centrale d'Agriculture s'est tenue, samedi matin, au siège social, rue de Strabourg, 24. La plupart des cultivateurs étant mobilisés, leurs femmes étaient venues en grand nombre pour entendre les explications du bureau sur les diverses questions portées à l'ordre du jour.
M. Mirman, préfet, préside. A ses côtés, ont pris place M. Simon, maire de Nancy ; Louis Michel, président de la Société ; Grojean, président du Comice de Toul ; Paul Suisse, du Comice de Lunéville ; Drappier, Goetzmann, de Crevoisier, Bouin, membres du bureau de la Société.
Les Discours La séance s'est ouverte, à dix heures, par une vibrante allocution de M. Mirman, qui avait tenu à apporter un cordial salut à la Société Centrale d'Agriculture, car il sait, dit-il, toute la noblesse du travail agricole.
C'est, ajoute M. le préfet, des efforts des agriculteurs que dépendront, dans une large mesure, le bien-être du pays et le sort même de la Patrie dans la partie tragique qui se joue actuellement, et dont l'issue heureuse pour nos armées n'est pas douteuse.
Il exprime ensuite toute la confiance qu'il a dans le courage de nos soldats et dans l'intelligence et la science de leurs chefs, ainsi que dans la situation économique des nations alliées.
M. le préfet termine en déclarant qu'il tient en très haute estime ceux qui travaillent pour arracher du sol les produits nécessaires à l'homme.
M. Michel remercie M. le préfet d'assister à cette réunion. Il a su déjà, dit-il, apprécier sa haute bienveillance et sa compétence.
Il exprime aussi sa gratitude pour leur présence envers MM. Simon, Grojean et Suisse ; il salue les femmes des agriculteurs et les remercie d'être venues nombreuses à la réunion. Elles montrent ainsi leur attachement au sol lorrain.
Visiblement ému, M. Michel termine en envoyant son témoignage de profonde admiration à ceux qui défendent le sol sacré de la Patrie et tout particulièrement à ceux qui, déjà trop nombreux, hélas ! sont morts en accomplissant ce suprême devoir !
Ces dernières paroles émeuvent l'assistance et bien des yeux sont essuyés pendant que le président qui, lui-même, n'a pu retenir ses larmes, reprend sa place sur l'estrade.

Après quelques secondes de recueillement, les questions à l'ordre du jour sont examinées.

Le Blé et la Farine
La première est celle de la farine. M. Michel, avec une clarté admirable, explique combien est lourde la tâche de la municipalité de Nancy qui, par l'entremise des Grands-Moulins, doit fournir la farine à la population.
Il fallut d'abord fixer le prix du blé, puis, comme les cultivateurs, en raison des circonstances actuelles, n'ont pu encore faire battre ce blé, il en résulte que le grain diminue dans les magasins. Aussi, pour parer à toute éventualité, il faut que les cultivateurs effectuent rapidement leur battage afin d'envoyer du blé aux moulins en échange de farine.
M. Michel met également les cultivateurs en garde contre la spéculation. Il leur fait remarquer que les droits d'entrée sur les blés sont supprimés, ce qui permettra l'arrivage des blés exotiques et l'abaissement des prix.
M. Simon, en de loyales explications, démontre que le stock de blé diminuant à Nancy, il crut prendre de sages mesures pour le reconstituer. C'est pourquoi il poussa un cri d'alarme en prévenant les municipalités des communes agricoles, et en leur réclamant du blé en échange de farine.
M. le maire rassure toutefois l'assistance en ajoutant qu'il espère que la période critique est sur le point de finir, les stocks devant être bientôt reconstitués.
M. Michel fait aussi ressortir que, dans notre département, la récolte est de beaucoup inférieure à celle de la dernière année. Il insiste de nouveau sur le battage. Ceux, dit-il, qui ont des moteurs à pétrole peuvent faire des demandes par voie de réquisition pour avoir l'essence nécessaire.
A ce suj et, M. Simon conseille de ne demander que la quantité strictement nécessaire, en raison du peu d'importance du stock d'essence.
M. le Préfet s'offre à faire les démarches utiles pour obtenir l'essence destinée au battage.
Sur la demande de M. Suisse, M. Mirman assure qu'il s'est occupé de la mise en marche des moulins de Jolivet, à Lunéville. qui pourront faire de la farine pour cette région.
La discussion porte ensuite sur les prix du blé et de la farine. Diverses observations sont présentées. On fait remarquer que, par suite de la mévente des issues, on ne peut fixer ces prix.
Après, une juste observation de M. Michel, qui déplore la disparition de nombreux petits moulins, la discussion sur cette question est close.

Les Réquisitions
La seconde question est celle des réquisitions; M. le Président de la Société indique d'abord que pour les chevaux, voitures requis dès la mobilisation, des bons ont été donnés aux propriétaires et la plupart sont déjà en possession de leurs mandats.
De ce côté il n'y a donc pas d'inquiétude. Il en est de même pour le bétail requis lors du repliement. Il a été payé sur place.
Pour les réquisitions de denrées, continue M. Michel, beaucoup furent régulières mais d'autres ne le furent qu'à moitié et d'autres enfin pas du tout. Il examine successivement chaque cas et donne le conseil aux cultivateurs présents de s'adresser aux commissions communales qui doivent compléter toutes les pièces.
M. Thiry, directeur de l'école d'agriculture, donne ensuite d'intéressants détails sur la façon dont se font les réquisitions. Il engage les cultivateurs à venir le trouver à la préfecture où il leur donnera tous les renseignements désirables pour obtenir le paiement des réquisitions qu'ils ont eu à subir.
Au cours d'une longue discussion qui s'engage, on arrive à parler des réquisitions faites par les Allemands. M. le Préfet répond que cela fera l'objet d'un compte spécial, établi d'après les instructions du Gouvernement qui a mis cette question à l'étude.

Les Chevaux réformés
La vente des chevaux réformés soulève également une discussion, qui se termine par une motion.
M. le Préfet s'engage à appuyer cette motion demandant que les chevaux réformés soient réservés aux cultivateurs et aux négociants ayant eu des chevaux réquisitionnés.
A l'avenir, ces ventes devront avoir lieu après entente entre les autorités civiles et militaires, dans des localités ayant de grandes facilités d'accès.

Le Labourage en commun
Enfin, la dernière question est celle du labourage en commun. Un projet d'arrêté préfectoral à été élaboré. Il y est dit que les cultivateurs, sous certaines conditions, pourront être requis par les maires pour faire les labours des mobilisés ou des cultivateurs dont les attelages auront été réquisitionnés.
A ce sujet, M. Mirman fait remarquer qu'il a reçu de nombreuses demandes de femmes de cultivateurs qui voudraient que leurs maris soient libérés momentanément pour le travail des champs. Malheureusement il ne peut être d'aucun appui pour ce genre de faveur, car, ainsi qu'il est facile de le prévoir, cela causerait une perturbation dans le service militaire.
La séance est ensuite levée. Il est midi.
C.H. LENOBLE.

NOS TROUPES REPOUSSENT
deux attaques de nuit
DANS LES HAUTES-VOSGES

Paris, 19 octobre, 0 h. 48.
La nuit dernière, deux violentes attaques ont été tentées par les Allemands, l'une au nord, l'autre à l'est de Saint-Dié.
Toutes les deux ont été repoussées, avec des pertes sérieuses pour l'ennemi.
Aucun autre renseignement important n'est encore parvenu sur les opérations de la journée.

AU TABLEAU D'HONNEUR
du Courage civil
M. COLIN, Adjoint de Saint-Dié

Paris, 19 octobre, 3 h. 05.
BORDEAUX. - Le Journal officiel publie une note disant que le gouvernement porte à la connaissance du pays la belle conduite de M. Colin, adjoint au maire de Saint-Dié, « pour avoir, au péril de sa vie, sous le feu de l'ennemi, traversé, à plusieurs reprises, la ligne de bataille, afin d'accomplir une mission d'où dépendait le sort de la ville et de ses habitants. »

DANS LE NORD
Résistance désespérée des Allemands ; ils reculent maison par maison, mais reculent. - Dix jours de bataille n'ont pas affaibli notre élan. - Les Belges et les Anglais à l'oeuvre.

Bordeaux, 19 octobre, 17 heures.
A NOTRE AILE GAUCHE
Entre la Lys et le canal de La Bassée, nous avons progressé dans la direction de Lille.
Des combats extrêmement opiniâtres se livrent sur le front La Bassée-Ablain-Saint-Nazaire. Nous avançons maison par maison, dans ces deux localités.
Au nord et au sud d'Arras, nos troupes se battent sans répit depuis plus de dix jours, avec une persévérance et un entrain qui ne se sont, à aucun moment, démentis.
Dans la région de Chaulnes, nous avons rejeté une forte contre-attaque ennemie et gagné quelque terrain.
AU CENTRE
Rien à signaler.
A NOTRE AILE DROITE
En Alsace, à l'ouest de Colmar, nos avant-postes sont sur la ligne Bonhomme-Poiris-Soultzeren.
Plus au sud, nous occupons toujours Thann.
EN BELGIQUE
L'artillerie lourde ennemie a canonné, sans résultat, le front Nieuport-Vladsloo (ce dernier point à l'est de Dixmude).
Les forces alliées, et notamment l'armée belge, ont non seulement repoussé de nouvelles attaques allemandes, mais elles se sont avancées jusqu'à Roulers.

DANS LES VOSGES
Ce qu'on a fait à Raon-l'Etape

Nous recevons la lettre suivante :
Raon-l'Etape, octobre 1914.
Nous avons lu avec un vif intérêt la relation exacte des faits qui se sont succédé dans notre malheureuse ville pendant l'occupation allemande.
Un juste hommage a été rendu par l'« Est Républicain » à plusieurs personnes qui déployèrent dans ces jours troublés un dévouement qui constitue le plus bel exemple de civisme.
Mais, aux côtés du docteur Raoul, il convient de placer M. le docteur Vendling. Il a prodigué aux blessés les ressources de son art ; il a donné à l'ennemi même une haute leçon de générosité en soignant les Allemands. Sa conduite a forcé le respect des officiers. Ceux-ci ont ordonné que sa maison fût épargnée dans les incendies dont Raon-l'Etape a tant souffert, et la plupart de nos concitoyens ont cette conviction qu'en demeurant à leur poste, comme a fait M. le docteur Vendling, en remplissant avec dignité les impérieux devoirs de leur charge, bien des malheurs auraient été évités.
Nous en dirons autant de M. Gimet, conseiller municipal. Il se peut qu'avant la guerre des divergences politiques aient créé dans les opinions et dans les sentiments raonnais des camps où chaque parti apportait les fièvres de la discussion. Mais une indissoluble unanimité a rallié autour d'une même idée tous ceux qui se proposent pour but la défense des intérêts nationaux et le salut de la patrie.
C'est ainsi qu'on se plaît à louer aussi M. l'abbé Chrisment, qui n'a cessé de soutenir et de consoler ceux dont la vaillance avait fini par succomber sous le poids de tant d'épreuves.
Les humbles ont rempli modestement, simplement, leur devoir ; ils méritent néanmoins les félicitations et les remerciements. Tel est le cas de l'appariteur, le brave M. Mater. Il a sans défaillance occupé son poste à l'hôtel de ville.
Mlle Joséphine Gabriel est parvenue à inspirer de la sympathie - chose rare, n'est-il pas vrai ? - au général allemand qui donna les consignes les plus sévères pour préserver du pillage plusieurs magasins et fit même placer deux sentinelles devant une boutique pour écarter tous incidents.
Grâce à la crâne intervention de Mlle Gabriel, un marchand de vins, sans qu'on lui fît tort d'un pfenning, a vendu librement ses produits.
Une boutique de quincaillerie a bénéficié de la même faveur ; une maison de la rue Jules-Ferry, désignée aux incendiaires, a été également épargnée.
Par toutes les personnes dont je vous cite les noms avec une reconnaissance émue, Raon-l'Etape a connu une protection qui a mis la ville à l'abri des atrocités.
Si l'on raconte un jour que les scènes scandaleuses commises ailleurs, que les outrages dont furent victimes ailleurs femmes et jeunes filles, ont marqué l'occupation allemande, vous répondrez : non ! sans craindre un démenti.
Vous serez en droit d'ajouter encore que les mêmes personnes ont obtenu ce résultat Je suis convaincu, monsieur le rédacteur, qu'en vue de rendre hommage à la vérité et de servir la cause de la justice, vous voudrez bien insérer ma lettre ; il ne faut pas que le souvenir des belles actions s'efface dans le coeur des hommes.
Suivent les signatures.
UN GROUPE DE RAONNAIS.

NOS INSTITUTRICES

Nancy, 19 octobre.
Le préfet de Meurthe-et-Moselle est heureux de porter à la connaissance du public la lettre ci-dessous qu'il vient de recevoir de M. L. Birot, vicaire général d'Albi, aumônier des armées en campagne.
Cette lettre honore Mlle Paturlanne, institutrice de Minorville, et ses élèves. Sur le champ de bataille, instituteurs et congréganistes rivalisent de courage. Dans les ambulances où, comme à Gerbéviller et à Minorville, le bombardement est assez intense pour faire fuir la population, infirmières religieuses et laïques rivalisent de dévouement. Et tandis que les laïques exaltent l'héroïsme des religieuses, les vicaires généraux exaltent l'héroïsme des institutrices. Ainsi partout s'affirme l'Union nationale, qui fait la grandeur magnifique de l'heure présente et grâce à laquelle la France obtiendra la victoire, puisqu'elle en est digne.
L. MIRMAN, Préfet de Meurthe-et-Moselle.
3 octobre 1914.
Monsieur le Préfet, J'accomplis un ordre de ma conscience en prenant l'initiative de signaler à votre attention, à cette heure où le sens patriotique et le dévouement ont tant de prix, la conduite particulièrement remarquable de Mlle Paturlanne, institutrice à Minorville.
Au cours de toute la campagne de l'armée de Lorraine, que j'ai suivie en qualité d'aumônier militaire de la. division de ... à Minorville, je n'ai pas trouvé d'autre meilleur exemple des services que l'action privée pourrait rendre à l'organisation militaire, jusque dans les plus petites localités, pour le soulagement et le soin des blessés.
De vastes hôpitaux ont été organisés par la Croix-Rouge française dans les grandes villes, à l'arrière des armées. Mais à l'avant, les ambulances militaires ont dû se contenter parfois, ou presque partout, d'installations de fortune.
Les Religieuses de Gerbéviller, grâce à leur petit hôpital, ont rendu à l'armée d'héroïques services justement appréciés. Mais leur installation n'était pas à faire. Mlle Paturlanne a tout créé par son seul zèle et son savoir faire. Le. arrivant à Minorville, l'ambulance de la division a trouvé une salle d'école garnie de 15 ou 20 couchettes, avec draps, matelas, couvertures, abondamment éclairée, chauffée ; un groupe de six ou sept jeunes filles du village, anciennes élèves de cette admirable maîtresse était prêt à la seconder, veillant les malades et les blessés de jour et de nuit, leur prodiguant ces soins délicats que la femme seule sait donner, les lavant, les pansant, les consolant de toute manière ; formées par leur chef ces jeunes filles refusèrent de quitter le village au moment du bombardement qui fit fuir la plus grande partie de la population, et elles gardèrent une tenue digne de tout éloge par leur courage et leur simplicité.
L'ambulance de la division trouva ainsi un organisme tout prêt à fonctionner, fonctionnant déjà, auquel elle fut heureuse, sous la surveillance d'un de ses médecins, de confier ses blessés les plus graves, qui réclamaient des soins spéciaux. J'ai vu plusieurs blessés au ventre, dont l'évacuation a pu ainsi être opportunément retardée, et qui doivent certainement leur vie aux soins qu'ils ont reçus dans cette maison.
Pendant tout le cours de notre séjour, jusqu'au. j'ai constaté que cette salle, souvent remplie de blessés, fut toujours abondamment pourvue de lait, café, bouillon, par les soins de Mlle Paturlanne, et que les malades y ont été traités aussi bien qu'ils l'eussent été dans leur famille on dans les hôpitaux les mieux montés.
Monsieur le Préfet, j'ai tenu à signaler ce fait à votre très haut patriotisme. Mon témoignage, en faveur d'une institutrice, ne vous paraîtra pas suspect. J'ose espérer qu'il ne vous surprendra pas. Je cherche tout ce qui peut faire la France plus noble et plus belle. La conduite de Mlle l'institutrice de Minorville, outre son utilité pratique immédiate, constitue un exemple que l'on peut proposer à l'initiative privée partout où passent les armées françaises ; il a, en outre, une portée pédagogique que je n'ai pas besoin de faire remarquer plus longtemps à votre sagacité.
Veuillez agréer, Monsieur le Préfet, l'assurance de ma haute et respectueuse considération.
L. BIROT,
Vicaire général d'Albi,
Aumônier des armées en campagne.

LE SOURIRE DE LA VICTOIRE

Voici le communiqué officiel daté du 20 octobre, 1 heure 40 du matin :

Sur la mer du Nord la flotte anglaise seconde les troupes de terre
En Belgique, les attaques des Allemands, entre Nieuport et Dixmude, ont été repoussées par l'armée belge, efficacement aidée par l'escadre britannique.

Vers Arras nous les serrons dans leurs tranchées
Entre Arras et Roye (Somme), nous avons fait de légers progrès.
Sur plusieurs points, les troupes françaises sont parvenues jusqu'au réseau de fils de fer de la défense.

Notre avance sur Saint-Mihiel est aussi confirmée
Aux environs de Saint-Mihiel, nous avons gagné du terrain sur la rive droite de la Meuse.
Du reste du front, aucune nouvelle importante n'est arrivée.

ON NE PASSE PLUS.
L'offensive allemande, malgré sa fureur, est venue encore se briser sur toutes les parties du front.

Bordeaux, 20 octobre, 15 h. 50.
A NOTRE AILE GAUCHE
Malgré les violentes attaques, l'armée belge s'est maintenue sur la ligne de l'Yser.
D'autres actions sont engagées dans la région d'Ypres, entre les forces alliées opérant de ce côté et des forces ennemies.
EN BELGIQUE
Les Allemands tiennent toujours fortement les avancées de Lille, dans la région d'Armentières, Fournes et La Bassée.
SUR LA MEUSE
L'ennemi a essayé en vain de repousser celles de nos troupes qui ont débouché sur la rive droite, dans la presqu'île du Camp des Romains.
En résumé, dans la journée du 19, nous avons fait quelques progrès de détail sur divers points du front.
Paris, 21 octobre, 1 h. 05.
La journée a été caractérisée par les efforts des Allemands sur toutes les parties de notre front.
A l'extrême-nord, où l'armée belge a tenu d'une façon remarquable ; à la Bassée, où les Allemands ont tenté une offensive particulièrement violente ; au nord d'Arras, à Memetz, entre Péronne et Albert, à Vauquois ; à l'est en Argonne ; enfin sur les Hauts-de-Meuse et dans la région de Champion ; partout les attaques allemandes ont été repoussées.

LA LONGUE VICTOIRE

Nancy, 20 octobre.
Le communiqué officiel marque depuis quelques jours une progression constante. Cette progression n'est pas assez rapide au gré des impatiences mal contenues. Elle est suffisante et pleine de promesses pour ceux qui ne regardent pas la guerre actuelle avec leur imagination mais avec un juste sens des réalités.
Il faut le dire et le répéter, les opérations militaires en cette période sont des opérations de siège. On ne peut donc point chaque jour gagner une bataille. On reprend peu à peu les positions occupées par l'ennemi, qui s'y cramponne de toutes ses forces. Et le fait seul que nous avançons contre lui prouve sa faiblesse et notre force renaissante.
Les Allemands, après leur défaite sur la Marne, avaient tenté une retraite qui devait les amener fort loin en arrière. Ils ont reculé tant qu'ils ont pu. Pas assez suivant leur désir.
Il semble paradoxal de dire que notre poursuite les a arrêtés. Il apparaît pourtant; à l'examen des mouvements, que c'est la vérité.
Pour qu'une armée se retire en bon ordre avec ses munitions, ses grosses pièces, ses ravitaillements, il est nécessaire qu'elle ait entre elle et son adversaire un assez large espace. Sans cela la retraite se change en déroute puisque le temps et le terrain manquent pour ordonner le repliement.
Or le général Joffre n'a laissé à l'armée allemande ni le temps ni l'espace Les Barbares ont été poursuivis sans relâche. Ils montraient à peine le dos qu'ils étaient obligés de se retourner. Continuellement harcelés, il ne leur restait même pas le loisir de fuir. C'est ainsi accrochés qu'ils ont dû s'arrêter pour faire face dans des conditions défavorables.
Ils se sont cramponnés à la première ligne de défense qu'ils ont rencontrée sur le chemin de la retraite. Cette ligne, nous la brisons ici et là, nous la démolissons peu à peu, sans relâche.
Obligés de regarder en arrière, pour chercher par où s'échapper, et de résister en avant aux attaques des Français encouragés par de petites victoires quotidiennes, les Allemands ont à accomplir une double besogne qui usera fatalement leurs forces physiques, et qui déjà trouble leur conception primitive de la guerre.
L'ennemi perd du terrain. Nous en gagnons. Tout est là. Il n'est pas besoin d'être grand tacticien pour comprendre qu'au lieu d'avoir une grande victoire d'un jour nous avons une grande victoire d'un mois.
Qui, à la réflexion, n'en serait pas largement satisfait ?
RENÉ MERCIER.

UN EFFORT
aussi violent qu'inutile

Paris, 21 octobre, 15 h. 17.
Dans la journée d'hier, les attaques de l'ennemi ont été particulièrement violentes sur Nieuport, Dixmude et La Bassée.
Toutes ont été repoussées avec une extrême énergie par les armées alliées.
Partout ailleurs, la situation est sans changement notable.

Paris, 22 octobre, 1 heure
Le communiqué officiel du 21 octobre, 23 heures, dit :
A l'aile gauche, de la mer du Nord jusqu'à La Bassée, sur les fronts de Nieuport à Diximude et d'Ypres à Menin, comme de Warneton à La Bassée, une violente bataille s'est livrée dans la journée.
Aux dernières nouvelles, les forces alliées tenaient partout.
Rien à signaler au centre ni à l'aile droite.

Bénissons la censure

Nancy, 21 octobre.
Bien des gens ignorent complètement comment se fait un journal en cette période de guerre. Je ne crois pas qu'il y ait rien de plus désagréable à faire.
En général on croit que les journalistes savent tout et le cachent. On leur attribue les machiavélismes les plus diaboliques. On leur en veut, quand ils se taisent, de ne pas parler. On leur en veut davantage, quand ils parlent, de ne pas se taire.
C'est pourtant bien peu compliqué, la situation des journaux.
La voici :
Nous recevons les communiqués officiels, et les informations de nos correspondants, et de nos amis.
En toute confiance, - car ils méritent largement la confiance, - nous insérons les communiqués officiels.
Puis dans les correspondances et dans les confidences nous trions soigneusement ce qui nous paraît le plus digne de foi et le plus conforme au souci de la défense nationale.
Le journal est fait.
On en tire des épreuves que l'on envoie au Comité de la Censure désigné par les autorités militaires.
La Censure examine attentivement, efface les articles qui lui paraissent dangereux, et nous remet le « Bon à tirer » avec des corrections, ou sans corrections.
A ce moment nous pouvons rouler, et servir au public l'information qui le passionne.
Certaines personnes n'aiment pas la Censure. Elles lui adressent mille reproches.
Pour moi, je la bénis tous les jours de la semaine, et même le dimanche.
Inspirée par l'intérêt national et par les instructions qu'elle reçoit, elle sait ce qu'il convient de laisser passer, et ce qu'il faut supprimer. Elle peut se tromper, mais elle le fait avec une bonne foi à laquelle on ne saurait assez rendre hommage.
Son rôle est le plus ingrat du monde, car elle ne recueille aucune gloire du travail minutieux auquel elle s'astreint, et s'expose à la fois à la rancune des journalistes et au mécontentement du public. Elle est une gêne nécessaire, mais elle subit tous les inconvénients de ce qui est une gêne, sans pouvoir escompter ni pour le présent ni dans l'avenir la récompense de sa délicate besogne.
On a plaisamment traité les membres du Comité de censure de « secrétaires de réduction ». Qu'importe la raillerie si cette commission administrative fait oeuvre utile, et si en blanchissant une colonne elle a mieux servi le pays que n'avait fait le journaliste en la noircissant ? Nous ne croyons pas outrepasser la vérité honnête en avouant que la Censure peut commettre des erreurs. Mais les Censeurs sont des hommes, et n'ont pas de prétentions à l'infaillibilité. Ils agissent donc comme des hommes. Je suis convaincu pourtant qu'ils déposent au vestiaire, en même temps que les pardessus et les chapeaux, toutes les passions humaines, et qu'ils connaissent seulement leur devoir.
Il est certainement curieux de voir un journaliste libre défendre une institution qui réduit la liberté. On comprendra mieux ces considérations si l'on réfléchit qu'aujourd'hui nous ne sommes point en période de discussion, mais à l'heure de l'action.
RENÉ MERCIER.

ENCORE UN ÉCHO DE MORHANGE

Un de nos confrères parisiens raconte l'anecdote suivante :
« C'est à Morhange. Un sergent du ..e d'infanterie, dont je fais partie, le sergent A..,. - je ne puis vous donner le nom - est envoyé en reconnaissance. Un caporal et deux hommes l'accompagnent. Au cours de son opération, le petit détachement est surpris par une attaque de flanc, se produisant à 400 mètres environ.
Battre en retraite ? Le sous-officier n'envisage pas un instant cette hypothèse. La fusillade crépite. Il ne sait guère d'où elle vient et ne peut riposter, car divers obstacles limitent ou ferment son champ de tir. Tout à proximité s'élève un bâtiment dépendant d'une exploitation agricole.
Les quatre hommes s'installent sur la toiture, s'y allongent et font le coup de feu avec des fantassins ennemis dissimulés dans les champs. Ce sont de merveilleux tireurs. Dès qu'un « Boche » se montre, un d'eux le descend. Cela dure environ trois quarts d'heure. Mais au bout de ce laps de temps, le sergent reste seul. Ses trois compagnons ont été tués à leur poste de combat.
Lui, placidement, continue le feu, jusqu'au moment où un obus survient, qui démolit l'édifice. Le sous-officier dégringole et demeure pris un instant sous un amas de matériaux.
Puis il se dégage et se relève. Il n'a pas une égratignure. Tranquillement, il se secoue, met son fusil à la bretelle, bourre sa pipe et, les mains dans les poches, sans souci de la mitraille, revient vers nous.
Pour gagner la réserve, il passe devant le poste de commandement.
- Pourquoi n'as-tu pas continué le feu?
lui demande le colonel qui, à la lorgnette, avait suivi quelques-unes des phases de cet épisode.
- Pas possible, mon colonel, répond-il ces cochons-là ont f... la ferme en bas.
Le soir son capitaine lui annonce sa nomination au grade d'adjudant.
- Pourquoi ? s'étonne-t-il naïvement ?
C'est parce que j'ai été flanqué en bas de la toiture ?
Pas un instant, il ne s'est douté qu'il, s'était conduit en héros. »

DE VERDUN A SAINT-MIHIEL

LA HAYE. - Un journaliste hollandais qui, après avoir fait un tour du côté de Mulhouse, est venu dans la Woëvre, écrit dans le « Times » :
« J'arrive à Mulhouse le 26 septembre et, comme cette ville avait été prise et reprise trois fois, je pensais y trouver des vestiges intéressants de la lutte. Je fus désappointé.
Sauf deux maisons endommagées, dans la rue de Bâle, il y avait peu de traces du drame dont la ville avait été le théâtre. Je pris le train pour Metz et, de là, je partis en auto, escorté d'un lieutenant, pour visiter la ligne de feu. Après la frontière française, passé la Tour et la Woëvre, nous rencontrons un grand nombre de troupes d'infanterie, d'artillerie et de ravitaillements. Plus nous avancions, plus le mouvement de troupes s'accentuait.
Les officiers allemands avec qui je causais n'étaient nullement satisfaits de la tournure des événements. Toute avance leur était impossible, par suite de la supériorité écrasante de l'artillerie française sur l'artillerie allemande. Les Français semblaient avoir sorti leurs grosses pièces de la forteresse pour les mettre en position sur la ligne d'action. Ils m'affirmèrent que l'artillerie française a une portée supérieure de deux kilomètres à celle de l'artillerie allemande.
Passant par Saint-Hilaire et Butgnéville, nous arrivâmes à Harville, où nous n'étions plus qu'à douze kilomètres de la grande forteresse de Verdun, dont les canons vomissaient sans cesse leurs terribles projectiles.
Dans le voisinage, se trouvait une magnifique batterie autrichienne d'obusiers automobiles de 300 millimètres.
On ne me permit pas de m'en approcher. Mais les officiers allemands me dirent que les Autrichiens avaient terriblement souffert. Les obus français balayaient les positions les mieux abritées.
Partout, en Allemagne, j'ai entendu officiers et soldats se réjouir de la chute du fort du Camp des Romains. « Maintenant, disaient-ils, nous avons percé la ligne des forts. »
J'ai entendu aussi, sur la ligne de feu, une version toute différente de l'affaire. Les pièces françaises des forts de Paroche et de Lérouville avaient complètement foudroyé le Camp des Romains et, après tout, la trouée n'en était pas une. »

(à suivre)

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