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Décembre 1914 - La Vie en Lorraine (2/3)

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LA RECONSTRUCTION DES VILLAGES LORRAINS

Nancy, 12 décembre.

II

Le groupe parlementaire des régions envahies, adoptant la proposition de M. le député Marin, vient de demander au gouvernement de faire supporter par la Nation entière le remboursement des dégâts de la guerre, et d'ouvrir aux sinistrés un droit à la répartition intégrale de leurs pertes.
Il n'est point douteux que le gouvernement proposera au Parlement la discussion du budget des voies et moyens permettant d'appliquer le plus vite cette mesure dans les régions débarrassées de l'Allemand.
Etant ainsi admis que ces dommages ont bien été supportés dans l'intérêt commun, leur réparation doit s'inspirer du même principe, et l'Etat ne saurait intervenir seulement comme une compagnie d'assurances dont l'unique obligation serait d'indemniser des clients bien assurés, il doit encore agir au mieux des intérêts généraux.
Très judicieusement, M. Marin a fait une distinction entre le mobilier et l'immobilier des sinistrés. L'indemnité relative aux meubles, linge, animaux, récoltes, etc., détruits, ne peut être accordée, à dire d'experts, qu'en espèces, dont le bénéficiaire sera seul juge du réemploi. Mais des restrictions s'imposent pour l'affectation des indemnités nécessaires à la reconstruction des immeubles, car l'Etat doit veiller à leur emploi efficace, et exiger l'application des mesures sanitaires indispensables pour sauvegarder la santé publique.
L'observation des règles d'hygiène ne comporte point de demi-mesures.
Or, on ne peut oublier l'état d'insalubrité de la plupart de nos villages, et l'impuissance des commissions cantonales pour y porter remède, parce qu'il eût fallu imposer trop de sacrifices à la propriété privée.
La guerre de destruction systématique des barbares incendiaires nous obligeant à reconstruire dans leur intégralité nos villages, va-t-on laisser échapper cette occasion d'appliquer ces mesures sanitaires ?
D'autre part, les subventions à accorder, juste réparation des dommages causés, doivent surtout, pour produire tout leur effet utile, assurer le retour à la terre de milliers de réfugiés, et ne point susciter chez eux la tentation d'abandonner leur village après avoir simplement encaissé le montant de leur indemnité, ou de n'en consacrer qu'une insuffisante partie à la reconstitution de leur foyer. On laisserait ainsi subsister, ou l'on préparerait, pour l'avenir, des ruines, odieuses par leur souvenir, dangereuses et malsaines pour les voisins plus fidèles à la petite patrie.
D'où la nécessité de ne point laisser le soin de reconstruire à la libre initiative des intéressés.
La plupart, en effet, ne voudront point se plier aux exigences d'utilité publique :
alignements, élargissements de voies ou passages, aménagement de plates-formes pour les fumiers, caniveaux, etc. D'autres, par économie mal entendue, conserveront des murs fissurés, pendants ou corrompus, remettront en oeuvre des matériaux calcinés, et se soucieront beaucoup plus des rabais à obtenir que de l'application rationnelle des locaux et, sans le vouloir peut-être, ils dénatureront par avance l'harmonie d'ensemble du village.
Après avoir songé à installer tout d'abord des abris provisoires, permettant le rapatriement des réfugiés, il conviendra donc de procéder dans chaque commune à une étude spéciale, et de veiller à ce que toute restauration partielle n'entrave point l'aménagement d'ensemble du village et son assainissement.
La commission chargée de cette étude aurait le souci d'accorder la plus grande attention aux besoins et aux désirs des intéressés. Loin de faire table rase de tout ce qui a résisté au bombardement ou à.
l'incendie, elle songerait à utiliser tous les éléments susceptibles d'être conservés ou réemployés d'une façon judicieuse, pittoresque et artistique : pierre de taille des chambranles et couvertes, manteaux de vieilles cheminées, poutrages apparents, etc.
Elle prescrirait l'emploi, par préférence, des matériaux éprouvés dans chaque pays : les moellons avec crépis en Meurthe-et-Moselle ; le grès dans les Vosges ; les pierres appareillées et leurs jointoiements apparents dans la Meuse.
Elle s'opposerait aux errements condamnables et respecterait la tradition du passé.
La réalisation de ce programme implique l'unité de direction, mais son élaboration nécessite le concours de collaborateurs nombreux et dévoués.
MAURICE GRUHIER.
PAUL CHARBONNIER

A LA CASERNE MOLITOR
CHEZ LES RÉFUGIÉS
L'OCCUPATION DE BRIN-SUR-SEILLE

Nancy, 12 décembre.
- On n'a rien, Monsieur... plus rien ! »
Telle est la phrase lamentable qui retentit comme un leit motiv de regret, de morne désespoir chez les réfugiés au milieu de qui nous avons passé hier matin quelques heures à la caserne Molitor.
- Plus rien ! »
Ces pauvres gens échoués dans les chambrées vides, couchés sur des paillasses plates, vivaient modestement dans leurs villages aujourd'hui évacués. De vieilles habitudes réglaient leur vie. Ils s'enorgueillissaient du volumineux fumier, proclamant l'importance du bas de laine et la rondeur d'une dot ; ils travaillaient hiver comme été, de l'aube au soir, sans ménager leurs efforts.
Maintenant, ils souffrent d'un incurable ennui ; ils errent dans la cour immense, âmes en peine, bras inutiles, attendant l'heure des repas qu'ils ont presque honte d'avoir gagné, non à la sueur de leur front, mais par l'abandon de ce qui leur assurait jusqu'alors le bien-être et la sécurité.
Des sabots dégringolent les escaliers sonores ; les enfants courent et jouent, privés de l'école, d'où les a chassés une épidémie récente d'oreillons. Un fracas de portes qui battent sous la poussée de cette marmaille emplit encore les bâtiments rendus à leur animation de jadis.
Aux murs sont suspendus des tableaux où figurent les uniformes de l'armée allemande en campagne, des croquis ; puis, çà et là, les recommandations, les défenses de boire l'eau « dangereuse » de Moselle.
Plusieurs centaines de réfugiés sont là.
Les noms des villages sont inscrits à l'entrée des chambres : Champenoux, Brin, Val-et-Châtillon, etc... Les hommes logent dans le pavillon de droite ; les femmes occupent le pavillon de gauche. Des ménagères s'empressent au lavoir Une appétissante odeur s'exhale des cuisines, mais il paraît que le repas est surtout satisfaisant aux jours de visites officielles. Toujours comme à la caserne, quoi !
- Le peu d'argent qui nous restait en poche a servi pour la nourriture, déclare un vieux cultivateur. On se procurait à manger dans un restaurant du voisinage ; mais il y a des jours où le quartier était consigné. Ça rendait la gamelle obligatoire et c'est loin de valoir, hélas ! ce que nous avions au pays.

En poursuivant à travers les corridors nos visites, le hasard nous amène chez des fermiers de Brin. La femme fabrique des fleurs en perles de Venise ; les fillettes tricotent des gants. Salaire insignifiant. Il faut vivre...
Tout d'une traite, un de ceux qui attendent à Molitor l'heure du retour possible au foyer communal raconte avec volubilité les événements dont son village a été le théâtre et nous les notons en quelque sorte sous sa dictée :
« Les Allemands, dit-il, se massaient depuis quelques jours sur la rive annexée de la Seille. Ils n'attendaient qu'une occasion de violer notre territoire, ils convoitaient nos hameaux comme une proie. Vers fin juillet, avant la déclaration de guerre, une patrouille ennemie tira sur des hussards qui se promenaient le plus tranquillement du monde. Un cavalier fut tué.
« Les uhlans sont entrés les premiers dans Brin. Ils ont franchi le pont de Bioncourt, précédant des fantassins bavarois. Les soldats parlaient difficilement et très mal notre langue. C'est même à grand'peine que nous réussîmes à lier conversation avec les officiers qui cherchaient auprès de nous des renseignements.
« Dès leur installation dans la commune, ils se sont emparés de quatre otages qu'ils ont constamment gardés auprès d'eux. Les habitants étaient tenus de rester dans leurs maisons, sous peine des plus sévères sanctions.
« Pendant ce temps, les Prussiens faisaient eux-mêmes la moisson, récoltaient nos pommes de terre qu'ils ont expédiées en Allemagne. Pour se distraire, ils pillaient. L'incendie suivait parfois les vols. La propriété de M. Racadot, l'ancien maire, fut livrée au feu une des premières. Bientôt le haut du village ne fut plus que ruines. Seul, le côté gauche de la rue principale fut à peu près épargné.
« Un beau jour, j'entends quelque bruit du côté de ma cave ; je descends. Au pied de l'escalier, un grand diable me barre le passage et me braque sous le nez son revolver. J'ai tout juste le temps d'apercevoir ses camarades en train de vider mon tonneau et de boire goulûment mes vieilles bouteilles. Un autre pillard brandit son sabre et décrit dans l'espace de furieux moulinets. Vous pensez que je n'en menais pas large.
- C'est bien, leur dis-je. Continuez. Que je ne vous dérange pas ! »
« Ils continuèrent d'ailleurs jusqu'à ce qu'il n'y eût plus rien à emporter ni à boire.
« Les Boches avaient-ils l'intention de nous rôtir ? C'est possible. On nous avait déjà détruit devant nous les pauvres fermes, les humbles bicoques où nous avions réuni au bout de tant de travaux et de privations, les meubles, les hardes, toutes ces choses qui crépitaient dans les gerbes d'étincelles et qui s'évanouissaient en tourbillons de fumée.
« On nous tint enfermés dans l'église pleine de paille pendant des heures que je n'oublierai jamais. La paille était imbibée de pétrole. Nous avions la crainte, la terreur de rôtir tout vifs. Quelle nuit épouvantable nous avons passée ! Au matin, un commandant prussien vint donner un ordre aux sentinelles qui nous gardaient à vue ; les Prussiens prirent aussitôt leurs sacs et, à cinq heures du matin, ils évacuèrent Brin.
« Nous avons quitté très vite le pays. Nous avions des parents à Bioncourt. On alla chez eux d'abord. On jeta en passant un regard sur le désastre. La maison d'école de garçons était brûlée ; celle des filles restait intacte, ainsi que le presbytère et l'église. La moitié de Brin était détruite.
« Mais on ne séjourna pas plus de deux jours à Bioncourt. Les Français bombardaient et les Boches, de leur côté, s'ils avaient découvert notre retraite, auraient pu nous traiter en espions. Des amis nous avertirent discrètement du danger, et ils nous conseillèrent de retourner en France.
« On traversa sans trop de peine les lignes françaises. Les jambes nous refusaient le service. On tombait de fatigue, de faim, d'émotion. Un colonel mit à notre disposition une voiture de subsistances qui nous conduisit à Laître-sous-Amance, d'où, après quatre ou cinq jours de repos, nous avons enfin rejoint Nancy.
« Ah ! mon Dieu, qu'il faut donc passer dans ce monde par de rudes épreuves ! »

La population de Brin, logée à Molitor, se compose d'environ cent personnes.
Nous apprenons par elles que M. Mailly, directeur des fours à chaux, n'a pu supporter les horreurs de la guerre. Le chagrin a ruiné promptement sa santé. Le malheureux est mort et sa mère l'a, peu de temps après, suivi dans la tombe.
Pendant toute l'occupation allemande, M. Bréjard a rempli ses fonctions de maire avec une remarquable fermeté.
La question des indemnités préoccupe légitimement les braves gens dont l'espoir adoucit les souffrances et qui se demandent sur quelles bases s'établira l'évaluation des dommages, des préjudices qu'ils ont subis :
- Les Allemands nous ont défendu de prendre quoi que ce soit avant de partir. Les papiers de famille, les titres de propriété, nos livrets militaires, tout a disparu, tout est réduit en cendres. »
Nous expliquons le rôle des commissions désignées par le Gouvernement ; nous leur promettons la réparation complète de ce qu'ils ont perdu. Mais ils secouent doucement la tête avec résignation ; un indulgent scepticisme attriste leur sourire :
- Pensez-vous que nous retrouverons ce qu'on nous a volé, ce qu'on a détruit... On nous en remboursera le quart, et encore ! Est-ce que nous aurons les obj ets, les petites choses auxquelles on tenait tant ? Je sacrifierais bien mes armoires et mon lit pour avoir les portraits que les Boches ont jetés au feu. Le Gouvernement, voyez-vous, ne rendra jamais ça. »
Et, cette fois, le scepticisme du sourire s'efface sous la coulée lente, silencieuse, des larmes.
Longtemps, j'entendrai résonner l'accent douloureux des réfugiés de la caserne Molitor, l'adieu à tout ce qu'ils avaient de cher, le gémissement qui répétait :
- On n'a rien, Monsieur. plus rien ! »
LUDOVIC CHAVE.

UNE BONNE JOURNÉE DE PLUS
Tandis que les Allemands doivent évacuer les rives de l'Yser, notre artillerie leur démolit plusieurs batteries et notre infanterie leur enlève des tranchées.

Bordeaux, 12 décembre, 15 h. 35.
L'ennemi a achevé d'évacuer la rive ouest du canal de l'Yser au nord de la maison du passeur. Nous occupons cette rive.
Dans la région d'Arras, combats d'artillerie.
Dans la région de Nampcel, nos batteries ont réduit au silence les batteries ennemies.
Dans la région de l'Aisne, notre artillerie lourde a fait taire les batteries de campagne des Allemands ; une de leurs batteries d'obusiers a été complètement détruite, au nord-est de Vailly.
Dans la région de Perthes et dans celle du bois de la Grurie, combats d'artillerie et quelques engagements d'infanterie, qui ont tourné à notre avantage.
Sur les Hauts-de-Meuse, l'artillerie ennemie a été peu active. Au contraire, la nôtre a démoli, à Deuxnouds (ouest de Vigneulles-les-Hattonchatel) deux batteries ennemies, l'une de gros calibre, l'autre destinée au tir contre les avions.
Dans la même région nous avons fait sauter un blockhaus et détruit plusieurs tranchées.
Entre Meuse et Moselle, rien à signaler.
Dans les Vosges, combat d'artillerie.
Dans la région de Senones, nous avons consolidé les positions occupées la veille.

DANS L'ARRONDISSEMENT DE TOUL

Nancy, le 12 décembre.
M. le Préfet s'est rendu hier, accompagné de M. Mage, sous-préfet de Toul, dans un certain nombre de communes de cet arrondissement qui se sont trouvées récemment ou se trouvent encore dans la zone des opérations militaires ; il à visité successivement Ménil-la-Tour, où un dépôt de farine a été organisé sous la surveillance du dévoué maire, M. Demange, Ansauville et Hamonville dont plus d'une maison est détruite et où il est resté fort peu d'habitants ; à Bernécourt, qui est encore chaque jour l'objet d'une vive canonnade, M. L. Mirman a été serrer la main des quelques cultivateurs tenaces qui ne veulent pas abandonner leur village en dépit du danger ; il a salué ces robustes Vieillards avec un profond respect, leur a donné de bonnes nouvelles du pays et a fortifié leur espérance de voir bientôt la fin de leurs épreuves.
M. le Préfet a terminé ses visites par Minorville et Manonville, hors de danger depuis un temps notable déjà, l'ennemi ayant été repoussé méthodiquement sur tout le front ; il a remercié les municipalités de leur concours ; à Minorville, M. le Préfet, après avoir félicité M. Lucard, maire et conseiller d'arrondissement, de son activité, s'est rendu avec M. le Sous-Préfet de Toul et lui chez Mlle Paturlanne, institutrice, dont le dévouement, l'initiative et le courage ont été signalés naguère dans une lettre très touchante par M. le vicaire général d'Albi, aumônier des armées en campagne.
Mlle Paturlanne est une femme jeune encore, robuste, originaire du pays basque et depuis de longues années devenue Lorraine. Comme les Lorrains, les Basques sont une race vaillante. En voyant Mlle Paturlanne, son visage aux traits fermes éclairé d'un bon sourire, ses yeux profonds, on comprend l'action de confiance, de réconfort, qu'elle a exercée d'abord sur ses anciennes élèves, devenues ses collaboratrices et à qui elle a insufflé sa foi, puis sur tous les blessés qu'elle a soignés et soigne encore aujourd'hui, action dont M. le vicaire général Birot a fait un si magnifique éloge.
M. le Préfet a été très fier d'embrasser cette vaillante femme au coeur à la fois intrépide et charitable ; il lui a renouvelé ses bien vives félicitations, ainsi qu'à sa vieille maman, fière de sa fille et qui l'aide de toutes ses forcés dans sa tâche bienfaisante.

MARCHÉ DE NANCY

Nancy, 13 décembre.
Malgré le mauvais temps, le marché était approvisionné de façon satisfaisante - en légumes. Les prix étaient relativement peu élevés. Sous les halles, la volaille, le beurre étaient en grande quantité.
Voici les prix fixés par la mercuriale :
Boeuf, 1 fr. 80 à 2 fr. 30 le kilo ; veau, 2 fr. 80 à 3 fr. 20 le kilo ; mouton, 2 fr. à 2 fr. 60 le kilo ; lard frais, 2 fr. à 2 fr. 20 le kilo ; lard sec, 2 fr. 80 à 3 fr. le kilo ; grillade, 1 fr. 60 à 2 fr. 40 le kilo ; beurre, 2 fr. 60 à 4 fr. le kilo ; oeufs, 1 fr. 60 à 2 fr. 40 la douzaine ; pommes de terre, 9 fr. à 25 fr.

UN TÉMOIGNAGE ALLEMAND

On écrit au « Journal de Genève » :
Une accusation terrible entre toutes a été portée contre certains détachements allemands, celle de s'abriter parfois derrière des civils pour faire hésiter l'adversaire et obtenir ainsi un avantage déloyal dans le combat. Nombreux sont les témoignages belges et français relatant des faits de ce genre. Du côté allemand, on a répondu avec le plus grand calme qu'il s'agissait simplement de fuyards qui s'étaient mis entre les troupes ennemies.
Et cependant la terrible accusation est fondée. En voici une preuve irréfutable portant sur deux cas semblables, survenus le même jour au même endroit mais imputables à des officiers différents, agissant séparément, ce qui tendrait à démontrer qu'il s'agit d'un procédé couramment employé.
Rien ne peut excuser cette façon de faire la guerre, car même dans le cas où des prisonniers civils avaient eu des torts aux yeux des Allemands, ceux-ci auraient eu tout au plus le droit de les fusiller, mais n'auraient pas dû s'abriter lâchement derrière eux.
Dans le n° 513 des « Münchner neueste Nachrien » du 7 octobre (« Vorabend Blatt » page 2) un officier allemand, le premier lieutenant A. Eberlein, raconte l'occupation de Saint-Dié, fin août. Cet officier était entré dans la ville à la tête d'une colonne et fut obligé de se barricader dans une maison en attendant des renforts.
Voici la traduction absolument fidèle de ce passage intéressant :
- Mais nous avons arrêté trois autres civils et alors me vient une bonne idée. Ils sont installés sur des chaises et on leur signifie d'avoir à aller s'asseoir au milieu de la rue. Supplications d'une part, quelques crosses de fusil d'autre part. On devient peu à peu terriblement dur. Enfin, ils sont assis dehors dans la rue. Combien des prières angoissées ont-ils dites, je l'ignore, mais leurs mains sont continuellement jointes comme dans une crampe.
Je les plains, mais le moyen est d'une efficacité immédiate.
Le tir dirigé des maisons sur nos flancs diminue aussitôt, et nous pouvons maintenant occuper la maison en face et sommes ainsi les maîtres de la rue principale. Tout ce qui se montre encore dans la rue est fusillé. L'artillerie elle aussi a travaillé vigoureusement pendant ce temps et lorsque vers 7 heures du soir, la brigade s'avance à l'assaut pour nous délivrer, je puis faire le rapport : « Saint-Dié est vide d'ennemis ».
Comme je l'ai appris plus tard, le régiment de réserve... qui est entré à Saint-Dié plus au nord a fait des expériences tout à fait semblables aux nôtres. Les quatre civils qu'ils avaient également fait asseoir dans la rue ont été tués par les balles françaises. Je les ai vus moi-même étendus au milieu de la rue près de l'hôpital. »
Comment un grand journal allemand peut-il imprimer un pareil récit sans protester et sans demander que ces officiers passent en conseil de guerre ?
Quiconque porte dans un combat un coup déloyal n'est-il pas disqualifié ?
Les témoins de cette guerre peuvent-ils; différer d'opinion ?

MATÉS PARTOUT
Leurs attaques vers Ypres et dans les Vosges sont repoussées

Paris, 13 décembre, 15 h. 16.
La journée d'hier, 12 décembre, a été particulièrement calme.
L'activité de l'ennemi s'est manifestée surtout par une canonnade intermittente sur différents points du front.
Les Allemands ont tenté, toutefois, dans la région au sud-est d'Ypres, trois violentes attaques d'infanterie qui ont été repoussées.
Dans le Bois-le-Prêtre, nous avons fait des progrès sérieux.
Dans les Vosges, l'ennemi a attaqué à diverses reprises, le signal de lu Mère-Henry, au nord-ouest de Senones, mais il a été repoussé.

NOUVELLES ATTAQUES NOUVEAUX INSUCCÈS

Paris, 14 décembre, 0 h. 13.
Le communiqué officiel du 13 décembre, 23 heures, signale, aux deux extrémités du front, l'échec de deux attaques allemandes, l'une prononcée au nord-est d'Ypres, l'autre, en Alsace, dirigée contre Aspach.

LES DERNIERS JOURS
DE GERBÉVILLER

SUR LE PLATEAU

Septembre 1914.
Quand ce ne sera plus la guerre ni l'hiver,
Ma mère, vous viendrez où le gazon plus vert
Commande au voyageur une halte pensive.
C'est là que les bergers commencent leur détour.
Et que le laboureur, dans le sillon plus court,
Redresse plus souvent sa charrue attentive.
Au hasard du chemin un enfant rencontré
Aura compris vos yeux, et, de la main, montré
Vers le coteau des croix le long sentier qui monte.
La victoire naguère avec moi l'a gravi.
Ma mère, et c'est pourquoi votre fils aujourd'hui
Dort sous la terre libre et douce aux fronts sans honte.
George VILLE.

Nancy, 14 décembre.
On attend le Président de la République.
Quelqu'un est venu, le matin, annoncer que M. Poincaré visite les troupes sur la ligne de feu, que son automobile a été aperçue la veille du côté de Nancy, qu'il a dû passer alors la nuit à la préfecture, qu'il emploiera son dimanche à une tournée probable dans les villages plus ou moins saccagés, incendiés, détruits par la sauvagerie implacable des Barbares.
La nouvelle ne cause apparemment dans Gerbéviller que peu d'émotion. A vrai dire, personne n'y croit. Les sentinelles s'abritent. dans leur guérite contre les rafales humides et froides, sans consignes spéciales ; les officiers, en petite tenue, se promenent dans les rues désertes ; les équipas goûtent au cantonnement le repos dominical et, d'une porte à l'autre, s'échangent les invitations pour une manille au café de la Gare, miraculeusement épargné.
- L'état-major prussien logeait ici, nous déclare la jeune patronne du café. Les officiers ont déguerpi si vite qu'ils n'ont pas eu le temps de brûler la maison ; on a jeté pêle-mêle, à côté du billard, quelques chaises, des débris du mobilier, copieusement arrosés de pétrole. Par une chance inouie, le feu n'a pas pris. Une ruelle nous sépare d'immeubles entièrement dévorés par le brasier. Un miracle, vous dis-je... »
Par contre, les vitres, les glaces, les tableaux-réclames des distilleries ont volé en éclats sous une grêle de balles.
Dès femmes en toilettes aux couleurs sans éclat se tiennent sur le seuil de l'hospice, car depuis la destruction de l'église, un prêtre de la paroisse voisine célèbre la messe dans la chapelle de l'hospice.
Les ouailles s'impatientent. Elles forment un groupe où apparaît par instant la cornette de soeur Julie, qui palpite comme une grande aile blanche. Elle s'étonne que M. le curé soit en retard, lui d'habitude si exact, si empressé pour ses chers habitants de Gerbéviller.
L'envie nous pousse secrètement d'interroger soeur Julie. Peut-être un avis de l'administration ou une note de l'autorité militaire lui auront-ils officiellement appris la visite du chef de l'Etat. A quoi bon ! La curiosité des personnes qui l'entourent d'une affectueuse gratitude nous accablerait de questions auxquelles nous serions incapables de répondre et nous procurerions à ces braves gens peut-être une fausse joie.
Dix heures.
Si, comme on le présumait, M. Poincaré, pourtant, doit se rendre à Lunéville, où il s'entretiendra avec le sous-préfet, M. Minier, avec le maire, M. Keller, avec les citoyens dont l'héroïsme a vaillamment tenu tête à l'invasion, aura-t-il le temps de venir ici ?
Nous passons la revue des ruines. Spectacle lugubre ! Le volcan a tout ravagé. Des 650 maisons, occupées par une population de 1.600 âmes une vingtaine seulement restent debout pour 350 à 400 personnes :
- Ils l'ont proprement arrangé, n'est-ce pas, notre malheureux pays ? »
Une ménagère interrompt ainsi notre méditation devant l'oeuvre abominable, devant ce crime qui tient du prodige, tant il fut accompli avec une sorte de fureur systématique, une hâte qui n'oublie rien, un sadisme assouvi jusque sur les plus minces objets, avec la folie du sacrilège, qui se rue vers les tabernacles.
- Vous êtes restée à Gerbéviller, madame ?
- Oui. nous étions une dizaine de réfugiés dans cette cave, tenez, à votre droite, monsieur. Les Prussiens tiraient sur nous par le soupirail. Une voisine eut la cuisse traversée ; une fillette reçut aux pieds une balle qui lui brisa les deux chevilles. On entendait au dehors le crépitement sans fin des fusillades, les vociférations. Tout le monde croyait bien, allez ! que notre dernière heure avait sonné : on priait ; on se recommandait à Dieu... »
La brave femme n'a pas voulu ensuite quitter Gerbéviller. Sa bicoque reste intacte. Quelques éraflures dans le plâtre de la façade, les volets percés à plusieurs endroits, rien de sérieux en somme :
- Par exemple, je garde des Prussiens un souvenir utile, ajoute-t-elle en soulevant un coin de la robe. Mon homme a rapporté un manteau où je me suis taillé un jupon, c'est solide, monsieur, et ça tient chaud. Autant de pris sur l'ennemi, comme on dit ! »
Elle relate les incidents de l'occupation, les galanteries des Boches offrant aux dames, et de préférence aux demoiselles les confiseries, les gâteaux qu'ils avaient volés dans les pâtisseries, le champagne, les liqueurs qu'ils avaient pillés dans les caves :
- Vous devinez le but de ces gentillesses... Les scélérats... Ce qu'ils ont osé faire... Leurs chefs encourageaient les pires horreurs. On m'a raconté qu'à Fraimbois les monstres s'étaient conduits d'une manière plus ignoble encore, qu'ils ont odieusement brutalisé les femmes...
Nous suivons la rue Saint-Pierre, une de celles où s'organisa la résistance des chasseurs à pied :
- Les Alpins ? interrogeons-nous.
- Non, monsieur, nos chasseurs... Ils ont fait merveille. A soixante-dix hommes, iis ont lutté contre au moins deux ou trois régiments, depuis 2 heures du matin jusqu'à 5 heures du soir. C'était dimanche 23 août. Ils se cachaient dans les maisons et. par les fenêtres qui regardent la Mortagne, ils canardaient les Boches. Fallait voir ! Presque tous les coups portaient jusle. Il y en avait à peu près une dizaine, pas davantage, pour défendre le pont.. Ah ! ce qu'ils ont démoli... Mais avec si peu de monde on ne pouvait tenir bien longtemps. Je suppose que nos chasseurs ont perdu sept ou huit des leurs... Comme les Allemands ont laissé sur le carreau un tas de cadavres et qu'ils n'apercevaient nulle part d'uniformes, ils ont déclaré que les civils avaient tiré sur eux et ils ont inauguré l'occupation du village par l'incendie du faubourg de la rive droite, entre les deux routes de Lunéville à Rambervillers.»
C'est de ce témoin que nous tenons le récit des atrocités si souvent racontées : soixante otages saisis au hasard et exécutes sans jugement dans le bois de la Presles, le lundi matin ; quarante-neuf citoyens de tout âge, de toutes conditions, emmenés par la route de Sérouville et qui durent leur salut à l'intervention d'un commandant bavarois :
- Ils allaient être fusillés. Vainement notre adjoint protestait, jurait ses grands dieux que personne n'avait tiré et que les Allemands se souillaient de sang innocent.
Le chef de peloton ne voulait rien entendre. Il attendait un ordre. Le commandant bavarois accourut à cheval ; il avait ouvert une enquête et il reconnaissait que les chasseurs avaient seuls défendu le pays :
- « C'est bien, dit-il... vous êtes libres. On vous fait grâce. mais à la condition que vous aiderez mes soldats à enterrer les morts. Et je vous prie de croire qu'il y avait de la besogne ! Ils ont travaillé (sic) trois jours sans boire ni manger. »
En contre-bas du faubourg Saint-Pierre, une étroite ruelle se faufile entre les clôtures des jardins. Partout les traces de la bataille y sont fraîches encore : les projectiles ont percé les chambranles faits d'une poutre et les lattes des portes à claire-voie : une volée de mitraille a cassé les branches qui pendent tristement, retenues par un lambeau d'écorce. Sur l'autre berge de la Mortagne, la brasserie dresse ses bâtiments à peu près intacts. Un boulet a démoli en partie la corniche d'une des cheminées de briques atteinte en outre à mi-hauteur par un deuxième obus qui la perce d'une lucarne ronde.
Le canon a légèrement endommagé un pignon ; le feu a détruit le garage des camions automobiles ; on aperçoit parmi des ferrailles un coffre-fort ouvert par des pinces expertes de cambrioleurs :
- Comme le directeur de la brasserie s'appelle Schmidt, indique notre interlocutrice, les Boches ont supposé qu'il était leur compatriote. M. Schmidt sert dans l'armée française avec les galons de lieutenant. Seulement un des pavillons était occupé par quelques ouvriers allemands qui ont gagné la frontière avant la mobilisation. C'est là ce qui a sauvé sans doute la brasserie. »
Quand ils ont quitté les caves où ils se préservaient de nos obus, les Allemands fuyaient en désordre :
- Je logeais un capitaine, nous dit Mme X... Il se disposait à déjeuner : « Faitesmoi cuire seulement deux oeufs à la coque... Vite, le temps presse... » Une minute après il rentra affolé dans la cuisine :
« Je ne puis attendre. Les Français tombent sur nous. J'emporterai les oeufs tels qu'ils sont. » Et, d'un saut il fut dehors sans même boutonner son dolman. »
Les Allemands ont occupé Gerbéviller pendant le reste de la semaine. C'est le dimanche 30 août qu'eut lieu ce duel dont tant de sépultures attestent l'implacable acharnement.
Entre Gerbéviller et Moyen, l'ancienne route soulève et laisse retomber mollement son ruban grisâtre. Des talus, ici, la surplombent, non loin de la brasserie Noël ; là deux pépinières de bouleaux la bordent de chaque côté ; plus loin, à gauche, un hagis précède les bois du Haut de la Paxe dont la lisière s'étend parallèlement sur une distance d'environ un kilomètre.
Vers la droite, les souples ondulations du terrain s'arrondissent en trois croupes successives qui descendent vers la Mortagne et sont sillonnées par les caprices de la nouvelle route.
Le paysage annonce déjà les Vosges toutes proches. A l'ouest, les crêtes couronnées de forêts découpent leurs lignes sèches sur l'horizon. Une buée estompe la vallée, adoucit les reliefs, lave d'une teinte d'aquarelle le décor empli maintenant de clameurs et de râles, de triomphe et d'agonies, d'un immense tumulte d'uniformes où frémit le vol des drapeaux.
Là-bas, Gerbéviller apparaît dans la lumière dorée à travers l'exaltation des enthousiasmes comme le but de tant de sacrifices. Le clocher déchiquette sa dentelle de granit rougeâtre ; la chapelle rapproche davantage ses deux tours trapues ; la note écarlate des toits s'est effacée. Une fumée âcre monte vers le ciel sans nuages. Le village achève de se consumer - et c'est pour venger l'exécrable attentat que tant de héros gravissent le plateau fatal.
L'aspect de cette partie du champ de bataille dispenserait presque des explications d'un guide ; on reconstitue aisément les phases de la terrible lutte ; on distingue l'acheminement par bonds des masses d'infanterie qui escaladent ce plateau, les officiers à vingt pas en avant, A mesure qu'ils surgissent, les mitrailleuses boches moissonnent les képis, en couvrent le sol comme d'une jonchée de coquelicots. Derrière les rangs abattus, d'autres débouchent, auxquels, sans répit, un tragique coup de faulx réserve le même destin. Nos fantassins s'écroulent la face centre terre, gardant leur alignement dans la mort tombés sur leurs flingots dont l'inutile baïonnette étincelle dans l'herbe.
Un radieux soleil illumine le carnage. La bataille précipite l'un après l'autre le 30e, le 222e et le 299e de ligne, plusieurs compagnies d'infanterie coloniale, livrées en pâture à l'insatiable fringale des canons. Mais personne ne dépasse la suprême limite tracée par la route, malgré l'appui de notre artillerie qui fracasse, à cinquante mètres en avant, les tranchées ennemies.
Le souvenir des manoeuvres d'automne en septembre 1909 hante notre esprit. Les partis se heurtèrent dans le même cadre. On avait quitté au jour Domèvre-sur-Vezouze et d'une traite on avait poursuivi, traqué l'adversaire sur la Meurthe traversée à Ménil-Flin, puis sur la Mortagne, malgré la rage d'une incessante canonnade.
Aujourd'hui, une progression de 60 à 200 mètres en une semaine, c'est la victoire !
Que d'officiers depuis lors disparus ! Le divisionnaire Houdaille, le colonel Sibille, le colonel Duchêne, d'autres encore qui groupaient une élite autour de leur chef le général Pau.
Trois semaines après l'entrée en campagne, nous devions faire sur ce point le cruel apprentissage de la guerre telle qu'elle se déroule aujourd'hui en favorisant notre activité prudente : nos charges, notre audace impétueuse se brisaient comme les flots sur un roc à l'assaut des terriers dont la construction et l'aménagement ont de quoi stupéfier.
La trahison des feuillages épais, des remblais où s'appuyaient solidement la stabilité des mitrailleuses, guettait et frappait avec une précision mathématique l'élan de nos troupes : la machine à tuer imposait lâchement sa supériorité, la honte sournoise de sa victoire sur les vaillances de notre race.
En face de ces admirables travaux de fortifications. je reverrai toujours la toute petite place où un lignard, à plat ventre dans le gazon de l'accotement, avait arrangé ses cartouches pour tirailler à l'aise, posément, comme dans un stand.
Les cartouches sont restées ; mais où donc repose maintenant le brave gars ? Dans un de ces tombeaux, peut-être, qui hérissent de croix le vaste espace où des compagnies entières garderaient un glorieux anonymat, sans l'hommage de leurs frères d'armes, sans les couronnes apportées là, sans les débris d'uniformes, vestes et képis où apparaît le numéro des régiments !
- Tandis que Gerbéviller attendait la visite présidentielle, des soldats recherchaient le corps d'un capitaine. Lugubre cérémonie. Un vieux essayait de fixer ses souvenirs :
- Il me semble que nous l'avons mis au bout de la fosse. Mais il y en avait tant... Pensez donc ! Nous ensevelissions à part les officiers... Comment se rappeler l'endroit exact où se confondent pour ainsi dire leurs grades ?... »
La bataille du 30 août fut aussi farouche dans le ravin où coule le ruisseau de Falenzey, dominé par les bois des Rappes, du Four et du Fey, où serpente la route de Fraimbois. Les tranchées étaient littéralement jonchées de bidons creves, de lambeaux d'uniformes, de boîtes vides de conserves, d'ustensiles de campement ; les cadavres calcinés des chevaux montrent encore deux jambes roides parmi les cendres.
Les territoriaux ont fait en quelque sorte la toilette de ce lieu sinistre. La pluie a rempli les abris. De rares vestiges attestent chez les lignards du 81e une longue opiniâtreté ; des tombes, là encore, jalonnent la prairie. Les défenseurs de la Mortagne tinrent bon ; ils ont empêché définitivement le retour des barbares.
Tel est le tableau qu'évoquent les témoignages des personnes avec qui nous lions conversation.
Un gaillard robuste, de haute taille, aux yeux luisants de claire énergie et de franchise, s'est joint à nous. La moustache à la gauloise, semée de poils gris, accentue les traits profondément creusés du visage, l'expression de la physionomie qu'animent les codères soudain ressuscitées par nos questions :
- Ah ! je les ai vus de près ; j'ai senti pour ainsi dire leur haleine de bêtes fauves dans le cimetière où je m'étais blotti au milieu des orties, sous un tas de couronnes. Si les bandits m'avaient découvert, ils me massacraient comme un lapin. »
L'homme remplit les fonctions de maire. Il ignore la présence en Lorraine de M. Poincaré. On ne l'a point prévenu, contrairement à ce qui se passait lors des premiers voyages du préfet de Meurthe-et-Moselle. Il en éprouve une déception pleine de mélancolie : toute sa confiance se tourne vers Maurice Barrès dont la sympathie, la superbe éloquence, le patriotisme, la promesse de faire au plus tôt réparer l'église, les appels dans la presse réchauffent son âme :
- Nous avons touché pour tout potage un secours officiel de 500 francs. Que faire avec si peu d'argent ? L'achat et la pose des vitres aux fenêtres des écoles communales nous a coûté déjà 600 francs. Tout est ici hors de prix... Mais M. Barrés s'occupe de nous. Il ne nous abandonnera point. Ah ! Monsieur, quel beau discours il a prononcé sur les victimes de la guerre ! Nous pleurions et nous renaissions quand même à l'espoir que tant de malheurs seraient vite réparés... »
Les habitants sont revenus en assez grand nombre ; mais ils ont fui de nouveau quand le désastre eut frappé d'épouvante ces commerçants, ces petits bourgeois, ces fermiers chassés par l'affreux cauchemar de l'incendie, du bombardement, des assassinats et de la dévastation.
Quelqu'un cite le cas d'une vieille parente n'ayant pour logis qu'une espèce de « gloriette » au fond de son jardin.
- Elle est tellement attachée à ce coin de terre où s'est écoulée sa vie entière que, malgré la pluie, le froid, elle refuse de s'en aller. Est-ce que les indemnités la consoleront jamais ! Elle mourra avant la fin de cette guerre atroce. Les plus à plaindre, Monsieur, ne sont pas ceux qui partiront comme elle. Dans les premiers temps, on venait nous voir ; on vient chez nous en touristes ; on ne parle plus guère de secours ; on oublie nos misères, sans que nous ayons mérité cette ingratitude. »
Comme elles rendent, en effet, un son creux, quand on y ette une pièce d'argent, les boîtes accrochées dans les carrefours en ruines pour recevoir une obole !
- Une image très douce resplendit à Gerbéviller comme celle des missels. La soeur Julie met une sorte de grâce auguste dans le désastre. L'unanime reconnaissance du pays monte vers elle :
- C'est elle, voyez-vous, qui a sauvé l'hospice et les maisons d'en face. Sa pieuse intervention a arrêté les incendiaires. »
Discrètement, avec des réticences, car la nouvelle n'est pas sûre, nous annonçons l'arrivée du Président de la République :
- Il apportera aujourd'hui à soeur Julie la croix qu'elle a si noblement gagnée.
- Ah ! que nous serons heureux de voir le ruban rouge sur sa robe noire. Si l'on nous oublie un peu, que la France au moins récompense les services rendus par la vénérable religieuse ! Nous aurons plus de courage pour atteindre des jours meilleurs ! »
Deux heures après, M. Poincaré payait la dette sacrée.
ACHILLE LIEGEOIS.

LA MAITRISE DE NOTRE ARTILLERIE
Encore quelques tranchées gagnées dans l'Aisne, en Argonne, sur les Hauts-de-Meuse et en Alsace.

Bordeaux, 14 décembre, 15 h. 55.
Rien d'important à signaler entre la mer et l'Oise.
Dans la région de l'Aisne, au nord-ouest de Soupir, l'ennemi a bombardé violemment nos tranchées. Nous avons riposté et bouleversé les siennes.
Il n'y a pas eu d'attaques d'infanterie ni d'une part, ni de l'autre. Notre artillerie a détruit un ouvrage important aux abords d'Ailles.
En Argonne, dans le bois de la Grurie, nous avons progressé légèrement à la mine ; aucune attaque ennemie.
Sur les Hauts-de-Meuse, canonnade violente. Les batteries ennemies semblent avoir dû se déplacer vers le nord.
En Woëvre, après avoir enlevé une ligne de tranchées sur un front de 500 mètres (bois de Mortmare), nos troupes ont repoussé deux violentes contre-attaques.
En Alsace, nos progrès ont amené notre front jusqu'à la ligne de la cote 425, au nord de Steinbach, Pont d'Aspach, Pont de Brininghoffen (1.500 mètres à l'est d'Eglingen).

NOUVEAUX PROGRÈS VERS YPRES ET EN ALSACE
Ils ont bombardé la gare de Commercy

Paris, 15 décembre, 0 h. 53.
Le communiqué officiel du 14 décembre, 23 heures, dit :
En Belgique, quelques attaques françaises nous ont permis de progresser le long du canal d'Ypres et à l'ouest d'Hollebecke.
Plusieurs violentes contre-attaques ont été toutes repoussées par nos troupes.
En Alsace, une offensive de l'ennemi, au nord-ouest de Cernay, a été repoussée.
La gare de Commercy a été bombardée, hier, par des batteries tirant d'une très grande distance. Les dégâts sont insignifiants.
Sur le reste du front, rien à signaler.

TRAIN ALLEMAND
incendié
EN GARE DE PAGNY-SUR-MOSELLE

Paris, 15 décembre, 1 h. 10.
BORDEAUX. - Un aviateur français a incendié un train allemand en gare de Pagny-sur-Moselle.

LES ESSAIS A LA GARE DE LUNÉVILLE

Une machine d'essai a circulé toute la journée du mardi 15 décembre sur les ponts rétablis en constructions provisoires : un poids de 120 tonnes a pu stationner sur les ponts. Les aiguillages ont été de nouveau éprouvés. Le personnel a fait une véritable répétition avant de livrer la gare et la voie au public. Nous sommes donc assurés que toutes les précautions sont prises en vue du rétablissement de la circulation entre la gare de Lunéville et Nancy.
Nous en félicitons la Compagnie et le personnel, qui a eu seulement depuis quelques jours l'autorisation de rétablir le service.

LE BOMBARDEMENT DE VARENNES
RÉCIT D'UNE HABITANTE
d'après le Bulletin Meusien

Bar-le-Duc, le 6 décembre 1914.
Si vous saviez quel désastre à Varennes et partout quelle ruine ! Tout ce que je puis vous dire, c'est que nous sommes bien malheureux. Vous êtes parties le mercredi et les Prussiens sont arrivés le jeudi, à huit heures du soir. Quelle journée déjà ! Ils ont bombardé Varennes ce même jour, de midi à 7 heures du soir, sans arrêt. Dans les maisons où il y avait quelqu'un, ils venaient deux par deux, avec une bougie à la main, demander du pain, du vin, du tabac ; ils étaient bien polis Pendant cinq ou six jours il est passé nuit et jour des Prussiens.
Ce même jour, ils ont bombardé, le feu a détruit votre rue jusqu'à notre maison ; ce sont eux qui l'ont éteint à notre toiture ; le feu a pris chez Mme Chanzy à 3 heures de l'après-midi, par un obus incendiaire des Prussiens. Ils étaient contents de voir le feu, ils sont arrivés en chantant, hurlant dans les rues au son du tambour et du clairon. Ce que c'était triste !
Votre maison a brûlé après celle de Mme Chanzy. Jusque chez nous il ne reste rien ; ensuite ils ont logé huit jours à Varennes. Dans les maisons où il n'y a personne, avec une hache, couteau ou autre outil à la main, ils brisaient les carreaux et les portes fermées. Nous étions mortes de frayeur.
A minuit, il a fallu déménager chez nous Marteaux sur un brancard porté par deux soldats français qui étaient à l'ambulance. Toute la nuit, maman a déménagé notre mobilier, on aurait cru qu'elle allait mourir ; si vous aviez vu dans quel état étaient tous ceux qui étaient restés dans les caves ! Ça flambait avec une telle violence qu'il n'y avait rien à faire. Chez n'importe qui, on n'a rien pu sauver. D'abord il valait mieux que notre rue soit brûlée la première, au moins les Prussiens ne se sont pas emparés et enrichis de vos belles affaires. Ils n'ont rien emporté, tandis que partout ailleurs ils ont mis tout à sac sans laisser un clou à la maison et y ont mis le feu.
Les Prussiens avaient à leur dos de belles chemises à empiècement en dentelles. Il ne restait absolument rien dans les maisons, chez le pauvre comme chez le riche ; ce qu'ils ne pouvaient pas emporter, ils le brisaient pour le plaisir de faire du mal. Ils se nourrissaient de poules, canards, pintades et de veaux, tout cela volé, bien entendu. Ils faisaient enterrer les bêtes mortes dans les champs de pommes de terre ; ils ont cassé les pompes et les concessions d'eau, mais nous n'avons pas eu à nous en plaindre, ils étaient polis avec nous. Ils ont dévalisé toutes les caves des maisons pillées.
Chez Mme Chanzy, ils ont trouvé un sac rempli de pièces d'or et de valeurs au nom de Marthe Misset, la mère de Mme Chanzy. C'est un officier qui a trouvé cela et il a promis de le rapporter après la guerre, moyennant récompense, mais j'en doute.
Le prince (kronprinz) a logé chez Mme Faillette tout le temps ; la maison Larcher a été également pillée. Tous les jours on avait de la musique sur la place de l'Eglise, et quand les soldats rentraient le soir de la bataille, ils chantaient. C'était triste à mourir d'entendre cela ! Pendant que nous étions chez nous, le père Marteaux a été blessé par un éclat d'obus sur sa porte où il était assis ; il est resté chez lui et a succombé quelques heures après.
Puis il n'y eut plus de Prussiens au pays ; ils avaient été repoussés jusqu'à Apremont, Baulny et Montfaucon, où ils sont restés depuis un mois. Ils ont bombardé Varennes pendant trois semaines ; nous sommes restées dix jours sous le bombardement nuit et jour sans arrêt. Si vous saviez quel supplice, surtout quand on ne peut bouger.
L'obus qui a tué M. Marteaux a démoli les fenêtres et plafonds chez lui, chez Mme Georges Brandebourg, Mlle Mauchauffé, les portes et les fenêtres de la mairie, tandis que les soldats français me transportaient dans la cave et nous y gardaient jusqu'à six heures du soir.
Pour la nuit, maman et d'autres personnes se trouvaient toujours sur le haut de Varennes dans la salle à manger ; nous avions deux soldats du génie afin de pouvoir me transporter si le feu prenait. Comme les obus tombaient toujours sur le haut de Varennes, dans la nuit on m'a descendue dans le bas de Varennes, vers trois heures. A cinq heures, les soldats français brancardiers me remontaient chez M. Marteaux, parce que la maison où j'étais se trouvait ébranlée. Enfin, je ne peux pas tout vous raconter.
M. Soumillard, dans la Grand Rue, a été blessé dans son lit par un éclat d'obus, sa toiture défoncée et la devanture arrachée, enfin c'est terrible. La maison de Mme Faillette est effondrée par un obus ainsi que celle de Mme Potron. Ceux-ci sont depuis trois semaines dans les caves des maisons brûlées, la leur l'étant aussi par une bombe. Depuis chez M. Dannequin jusque chez M. Denis (ancien facteur), la Basse-Cour, juqu'avant la maison de Mlle Mauchauffé (là le feu a été encore arrêté par les Prussiens), depuis chez Mme Oudet jusqu'à chez M. René Person, il ne reste plus rien du tout. C'était d'abord décapité par les obus, ensuite par le feu. Il n'y a plus d'hôpital, d'église, de presbytère ; la rue de M. Biot jusqu'à l'hôtel Lecoeur (à côté de l'hôpital) tout est rasé complètement, la rue de Tabur et la Grand'Rue. Depuis quinze jours, nous avons quitté Varennes, il y a encore du nouveau. Beaucoup d'émigrés de Varennes sont à Bar-le-Duc et aux environs, mais le doyen et M. Evrard sont aussi à Bar. M. le doyen qui vient me voir m'a encore bien assuré aujourd'hui qu'il y avait eu un combat à la baïonnette dans la Grand'Rue. Nous sommes arrivés à Bar il y a douze jours ; comme il y avait dix jours que nous étions sous le bombardement, nous étions folles de terreur ; à n'importe quel prix j'ai voulu partir. Mes enfants poussaient des cris terribles. M. Denis est allé à Neuvilly et y a trouvé Paul, mon beau-frère. Il est venu aussitôt me chercher au risque de sa vie sous les obus et les balles. Nous sommes arrivés à Aubréville, de là à Verdun et Bar, après bien des heures dans les gares. J'étais toujours étendue sur un brancard prêté par les soldats, il me fallait toujours deux hommes pour me monter et me descendre.
Nous n'étions pas coiffées, à moitié habillées. Mme Denis était comme nous, nous sommes parties sans rien, nous avons dû acheter une chemise à Bar. Nous sommes installées, maman, moi, et les enfants dans une chambre qui nous coûte un franc par jour. Maman avec Madeleine couchent par terre, moi dans un lit avec les trois petits. Quand je suis arrivée à Bar on aurait dit que j'allais mourir, mais aujourd'hui je vais beaucoup mieux. Nous avons toujours peur que les Prussiens viennent à Bar. La municipalité de cette ville ne veut plus d'émigrés, le maire a dit deux fois à maman qu'il fallait partir bien loin vers l'Italie avec les autres émigrés. C'est tout de même malheureux, mais tant qu'il n'y aura pas de danger à Bar nous ne partirons pas. Maman est inconsolable de la perte de la maison et pleure tout le temps.
Recevez, Madame, etc...

AUX PAYS OCCUPÉS
MONT-SAINT- MARTIN - LONGWY LONGLAVILLE - JARNY REHON - BLAMONT

Le « Bulletin de Meurthe-et-Moselle » publie les renseignements très intéressants que voici :

MONT-SAINT-MARTIN

A Mont-Saint-Martin, Longlaville, Longwy-Bas, les violences des Allemands se sont traduites par des incendies, mais peu d'habitants ont été molestés.
Les aciéries de Mont-Saint-Martin, les usines de la Chiers et de Senelle, les hauts fourneaux de Longwy-Bas sont intacts.
L'usine de Mont-Saint-Martin est fermée.
Quelques ouvriers seulement y travaillent, à des travaux d'entretien. Les Allemands ont puisé largement dans les stocks, notamment dans les stocks de ronds pour ciment armé, de tôles, de combustibles et de minerais.
La station électrique est en marche. Les Allemands ont exigé, en effet, que Mont-Saint-Martin continue à être éclairé à l'électricité.
A aucun moment, M. Dreux, administrateur-directeur des aciéries de Longwy, n'a été ni otage, ni prisonnier. Il continue à habiter son château avec Mme Dreux, mais il n'a à sa disposition qu'un très petit nombre de pièces, car l'état-major allemand s'est installé dans son château.
Les Allemands ont brûlé une centaine de maisons du plateau derrière le groupe scolaire, la cité Mille-Briques, et quelques autres immeubles dans le centre.
Pendant le bombardement, ils ont tiré des coups de fusil dans les fenêtres des maisons qui se trouvent dans le quartier du cimetière.
Une fillette de M. Schneider, l'ancien adjoint, a été tuée d'une baille dans son lit.
Le pays est bien alimente, grâce aux provisions qu'on amène de Luxembourg.
Trois dames ont pu quitter Mont-Saint-Martin grâce à des passeports qu'elles ont pu obtenir dans le Luxembourg.
Seuls les hommes ayant notoirement plus de 60 ans pourraient risquer le voyage.
Il est interdit aux autres de quitter le pays.
Tout le personnel des aciéries, demeuré à Mont-Saint-Martin, est en bonne santé, ainsi que leurs familles: M. et Mme Dreux, M. et Mme Reuter, M. et Mme Frilley, M.
Deligny, M. Maire, M. et Mme Sabas, Mme Voisin, etc. M. Friche a été fait prisonnier à la reddition de Longwy.
On peut parfaitement correspondre avec Mont-Saint-Martin par la Suisse, en faisant mettre les lettres à la poste restante, à Rodange (Grand-Duché de Luxembourg).
On croit même que, prochainement, les lettres pourront être adressées à MontSaint-Martin.
A Mont-Saint-Martin et dans le Grand-Duché, on est complètement ignorant de la situation générale, et les nouvelles que l'on reçoit sont les nouvelles communiquées par les communiqués allemands.
Le pays est calme ; il n'y a pas eu de pillage.
Le pays est maintenant occupé par de la landsturm, c'est-à-dire par des gens paisibles, qui ne molestent personne.
Puisse-t-il en être de même jusqu'au bout, et la seule crainte que l'on éprouve dans le pays, c'est de savoir ce qui se passera lorsque les troupes allemandes seront refoulées, et contraintes d'évacuer la région.
M. Marc Raty est à Saulnes.
M. et Mme Emile Thomas sont en bonne santé à Gorcy, ainsi que Mme Paul Labbé.

Une autre dame complète comme suit, à la date du 27 novembre, les renseignements publiés ci-dessus
Un certain nombre de personnes ont été mises à mort par les Allemands à Mont-Saint-Martin.
Il y aurait 21 victimes. Les seuls noms que nous possédions sont les suivants :
Lambert, cafetier près de la gare.
Surbac, propriétaire du café de l'Aérorplane.
Une famille de la route d'Aubange dont on n'a pu nous citer le nom.
Un Espagnol, auquel les Allemands ont ouvert le ventre et qu'ils ont laissé exposé, dans cet état, pendant trois jours, dans une brouette.
Une fils du pharmacien Beckrich, tué à Longwy.
William Pug, d'Halanzy, fusillé sous les yeux de sa mère et de sa soeur, ainsi que le beau-père de sa soeur. Ils s'étaient offerts comme otages ; les Allemands les ont fusillés et n'ont pas, pour cela, épargné le village.
On nous dit qu'un certain nombre de membres de la Société des Vétérans, et le président de cette société, le commandant Lefèvre, avaient été fusillés. C'est inexact.
On affirme qu'il y a seulement une cinquantaine de maisons brûlées à Mont-Saint-Martin. On nous a cité quelques-uns des immeubles incendiés :
La cité Mille-Briques, la ferme de Bellevue, sur le plateau, démolie par les obus français lorsqu'elle abritait les assaillants.
La maison de direction de la Société des Aciéries de Longwy a été un peu détériorée par quelques obus. L'un a détruit la véranda ; un autre est tombé dans une chambre à coucher.
Toutes les maisons de Mont-Saint-Martin, depuis le square situé près du groupe scolaire jusqu'à la porte de Bourgogne ont été complètement détruites. Il en est de même, sur la route d'Aubange des fermes Dorion, Fournel et d'un certain nombre d'autres maisons.
Un groupe de maisons descendant sur les nouveaux laminoirs de la Société des Aciéries ont été également incendiées.
M. Deligny, maire de Mont-Saint-Martin, a été pris comme otage à plusieurs reprises. Il a beaucoup de peine pour pouvoir donner satisfaction aux exigences des chefs de cantonnements dans leurs demandes de réquisitions concernant : couvertures, fourrage, pétrole, peaux de boeufs pouvant être exportées en Allemagne pour la confection du cuir pour chaussures.
M. Reuter, secrétaire général des Aciéries de Longwy, adjoint au maire de Mont-Saint-Martin, a été mis en joue place de l'Eglise et menacé d'être exécuté, alors qu'il se rendait à la mairie pour organiser des distributions de pain aux habitants. Il a été néanmoins épargné.

LONGWY

Le docteur Sypiorski. médecin en chef de l'Hôtel-Dieu des Aciéries de Longwy, a conduit merveilleusement son hôpital. A eu un très beau rôle ; ayant vu un entant de six mois tué d'une balle, est allé le porter au commandant allemand et lui en a reproché la mort, en s'offrant, poitrine découverte, comme victime s'il en fallait une à la fureur teutonne.
M. Friche, chef du service des HautsFourneaux de la Société des Aciéries de Longwy, a été fait prisonnier à la reddition de Longwy et se trouve actuellement à Koenigsbrük (Saxe).
M. de Saintignon n'habite pas sa maison qui, étant dans la ligne de tir, a reçu quelques obus et qui, à l'heure actuelle, est en assez mauvais état : elle est, du reste, occupée par les Allemands.
Les Allemands occupent également le château de M. Emile Thomas, où ils ont installé la kommandatur de Longwy.
L'habitation de M. Henri Thomas est aussi occupée par les Allemands pour des bureaux. Les Allemands y ont planté, à l'entrée, une allée de sapins, ornée de guirlandes et de drapeaux allemands.
M. Maire, gérant de l'hôtel Saint-Martin, a été également menacé par les Allemands qui lui ont déclaré qu'ils le feraient sauter avec l'hôtel. Heureusement, ces menaces ont été vaines jusqu'alors.

Enfin, une personne qui a pu quitter Longwy le 13 novembre nous communique à son tour les renseignements suivants :
Longwy-Haut est entièrement rasé, y compris les portes des fortifications, les remparts, etc.

A LONGWY-BAS

Parmi les maisons détruites, on signale :
l'immeuble de la Société Nancéienne, le Parc des Récollets, la scierie Imbert.
A la liste déjà publiée des victimes, il y a lieu d'ajouter les noms suivants : M. Bray et M. Ponsard, attaché à la Société des Produits réfractaires.
La vie à Longwy est maintenant à peu près normale. Le pillage est interdit aux soldats allemands et il est infligé une punition aux délinquants.
Il y a marché tous les jours et la population est bien alimentée. Les cours des denrées ordinaires sont normaux. Le sucre coûte 0 fr. 70 le kilo ; le beurre 1 fr. 25 la livre ; les pâtes alimentaires, les mêmes prix qu'avant la guerre.
Les Longoviciens peuvent aller et venir et même se rendre à la gare, au passage des convois de prisonniers, auxquels ils portent quelques douceurs.
Il y a 500 soldats à Longwy ; ils sont tous de la landsturm.
Le maire allemand est installé à l'école de Longwy-Bas.
Les cafés et magasins sont ouverts.
Tous les lainages ont été réquisitionnés par les autorités allemandes.
Il est formellement interdit à la population de parler de Verdun, de Toul et de Nancy. Toute personne contrevenant à cette défense est punie de 10 ans de forteresse.
Après la prise de Longwy, un grand nombre de Luxembourgeois sont venus visiter les ruines de la ville. On se serait cru à un jour de foire de Pâques.
Le kaiser est venu deux fois à Longwy et s'est fait photographier sur les ruines de la ville. Il a du reste annoncé la prise de Longwy comme s'il s'agissait de la prise d'une place forte de l'importance de Verdun, protégée par des forts bien équipés.
Dans une de ses proclamations, il dit : « Nous avons pris les forts Romain, Cosne, Gorcy, Maragole, Piedmont, Bois-de-Chat, et fait 85.000 prisonniers. »

LONGLAVILLE

A Longlaville, les dégâts sont moindres; quelques maisons seulement ont souffert.
Le village de Romain est entièrement détruit.
M. Frilley a eu, comme maire de Longlaville, une alerte.
On avait brûlé un convoi de fourrage appartenant aux Allemands, et ceux-ci ont imposé à la commune de Longlaville une contribution de guerre de 40.000 francs, indépendante d'une autre contribution, beaucoup plus importante, dont les usines du Bassin auraient été frappées dès le début de l'occupation.
M. Frilley a pu réunir la somme et éviter d'être fusillé comme on l'en avait menacé.

JARNY

Quelques renseignements tirés d'une lettre d'un habitant de Jarny :
« Le feu a été mis chez M. Bérard, jusqu'aux Magasins Réunis, tout fut brûlé, sauf la boucherie Bilote et la maison Bèche ; de l'église à la place, tout a été brûlé, la boulangerie Genot, le cordonnier, le café du Commerce, tout est brûlé.
« Ont été tués : M. le maire Genot, le curé, M. Collignon, rentier ; M. Pérignon, charron, sa femme, son fils et sa fille, qui a le bras droit coupé. D'autres encore, plus une vingtaine d'Italiens. »

REHON

A l'occasion de la fête de la Toussaint, une cérémonie a eu lieu à Rehon.
Un lieutenant-colonel allemand a prononcé un discours dans lequel il adresse un souvenir ému aux soldats qui ont succombé : « A vous, héros français, morts pour votre Patrie ; à vous, héros allemands.... »
Les Longoviciens ont déposé sur les tombes des soldats français des bouquets tricolores.

BLAMONT

Une personne revenue de Blâmont depuis Le 1er décembre, affirme que cette ville fut brûlée en partie et entièrement pillée, même au milieu de la nuit. La chocolaterie Burrus est détruite ; les uhlans ont fusillé une jeune fille de 17 ans, Mlle Marguerite Cuny ; un vieillard de 70 ans, M. Barthélémy ; M. Fouel, qui tenait le café du Commerce.
Des patrouilles allemandes ont été signalées aux environs de la ville avant la déclaration de guerre.

NOS AVANTAGES
partout consolidés

Bordeaux, 15 décembre, 15 h. 50.
De la mer à la Lys, les Anglais ont enlevé un petit bois à l'ouest de Wytschaete.
Le terrain gagné hier par nos troupes le long du canal d'Ypres et à l'ouest d'Hollebecke a été conservé, malgré une contre attaque vigoureuse de l'ennemi.
De la frontière belge à la Somme, rien à signaler.
De la Somme à l'Argonne, canonnade intermittente et peu intense, sauf dans la région de Crouy.
En Argonne, nous avons fait quelques progrès et consolidé notre avance des jours précédents.
Dans les Vosges, la gare de Saint-Léonard (sud de Saint-Dié) a été violemment bombardée à grande distance par les Allemands.
En Alsace, grande activité de l'artillerie ennemie.
Sauf à Steinbach, où une attaque d'infanterie allemande, partie d'Uffholtz, a pu prendre pied, nous avons partout maintenu nos progrès antérieurs.

OFFENSIVE HEUREUSE EN BELGIQUE

Communiqué officiel du 15 décembre, 23 heures :
En Belgique, les troupes franco-belges ont débouché de Nieuport et occupé la ligne lisière, à l'ouest de Lombaertzyde, et la ferme Saint-Georges.
Au sud d'Ypres, nous avons attaqué, dans la direction de Klainzilldeke et nous avons gagné 500 mètres.
En Alsace, nous continuons à tenir les hauteurs de Steinbach.
Sur le reste du front, rien à signaler.

LE SIGNAL DE LA MÈRE-HENRY

Le communiqué officiel du 13 décembre nous a dit que quelques attaques de l'ennemi dirigées contre le signal de la Mère-Henry, au nord-ouest de Senones, ont été repoussées. Ce signal est un sommet boisé qui fait partie d'une crête montagneuse courant du nord-est au sud-ouest et formant le versant droit de la vallée du Rabodeau affluent de la Meurthe qui passe à Senones. C'est un point qui, par de fortes pentes et des escarpements, domine Senones de 300 mètres, à courte distance.
La crête est étroite, et du côté opposé elle commande le vallon des Ravines, où coule également un ruisseau. Il est probable que le signal en question nous est acquis depuis le combat dont nous avons connu le résultat il y a quelques jours.

LA DESTRUCTION DE ROUVRES
Ses habitants sont massacrés

M. Emile Julien, instituteur à Rouvres (Meuse), réfugié à Bossey (Haute-Savoie), vient de publier le rapport qui lui avait été demandé sur l'agonie de la commune où il enseignait. Nous lui cédons la parole, et résumons les pages les plus palpitantes de son travail.
Rappelons toutefois, en commençant, que Rouvres était un joli village meusien comptant 493 habitants, répartis en 141 ménages, situé au nord d'Etain, sur la route de Verdun à Briey, à vingt-cinq kilomètres de Metz :
Des coups de feu tirés des bois voisins par quelques chasseurs français ayant tué plusieurs uhlans, le colonel allemand qui occupait le village donna l'ordre d'incendier, après avoir pillé, et de massacrer les habitants. Des grenades furent aussitôt lancées sur les extrémités du village qui prirent feu.

LE PILLAGE
Guidés par des bergers naguère employés au village, quelques uhlans fouillent tout et se ruent sur les maisons des familles les plus aisées. Vingt automobiles, aménagées spécialement dans ce but, recueillent les objets pillés, argenterie, objets d'art, lingerie, victuailles, vins fins et eau-de-vie. Au presbytère, laissé vide par le curé, parti pour remplir son devoir militaire, après avoir profané les vases sacrés, ils remplissent le calice de viande de porc.
Les automobiles chargées filent ensuite à toute vitesse sur Metz.

L'INCENDIE
Après le pillage, une grêle de grenades et d'obus est lancée sur le village, incendiant les maisons, dont des toits volent en éclats. Les premières maisons de chaque rue sont brûlées à l'aide de torches que les soldats lancent dans les granges et les fenils. Voyant que le désastre ne se propage pas assez vite, les soldats, munis de bidons de pétrole, en arrosent les récoltes dans les granges et y mettent le feu. Deux heures plus tard, le village n'est plus qu'un monceau de ruines fumantes.

HORRIBLE CARNAGE
Tandis que le feu dévore les récoltes, les uhlans pénètrent dans les habitations et en font sortir les personnes à coups de crosse de fusil. Ceux qui résistent sont abattus à coups de revolver ; ceux qui sortent, femmes, enfants et vieillards, sont accueillis dans la rue par la fusillade. Cinquante-sept personnes du village, sans compter trente étrangers de la commune d'Affléville (Meurthe-et-Moselle), incendiée quatre jours auparavant et qui avaient cherché un refuge à Rouvres, trouvent la mort dans ce massacre ; quarante autres ont disparu. Devant la maison de M Leloup, située à l'extrémité d'une rue, quatorze cadavres étaient rangés près de la grille. L'une des victimes, M. Nicolas Périe, adjoint, eut la tête tranchée d'un coup de sabre, la tête roula sur la route, le corps fut jeté dans un jardin. Les cadavres jonchaient le sol Nombreux encore sont ceux qui périrent dans les champs en se sauvant.
Mme M.-A. Mangeot, 79 ans, fut la première victime. Une balle tirée du dehors la tua près de son foyer. Son mari, V. Mangeot, la prit dans ses bras et la porta dans la cave ; il resta près d'elle environ une heure. Forcé de s'enfuir pour ne pas rester enseveli sous les décombres de sa maison en feu, il courut, à travers la fusillade, se réfugier dans la cave voûtée d'un voisin. Un tas de bois qui brûlait et menaçait d'obstruer la sortie l'obligea à quitter cette nouvelle retraite. Dans la rue, il trouva une vieille infirme, Mme M. Petitier, abandonnée sur sa chaise. Aidé de deux autres vieillards, MM. A. Giland et Th. Simon, il la transporta, au prix de mille difficultés, au village de Lanhères, distant de deux kilomètres. Ce trajet pénible et émouvant dura plus de deux heures.
Mme Brouet-Morin vit tomber près d'elle son père âgé de 62 ans ; sa fille Alice, âgée de 17 ans, et son fils René, 14 ans. Sa dernière fille, Colombe, 12 ans, eut le bras fracassé par une balle. Quant à elle, elle reçut deux balles dans ses habits.
Mme Bertin-Nicot s'enfuyait avec son mari et ses trois enfants, âgés de quatre, trois et un ans. Elle donnait île bras à son mari. Un Allemand la saisit, la dégagea de vive force et la jeta à terre. Puis il tira un coup de revolver sur M. Bertin, qui tomba. Celui-ci voulut se relever, une deuxième balle l'abattit de nouveau ; une seconde tentative qu'il fit pour se relever lui valut une troisième balle qui l'étendit raide mort. La pauvre femme resta plus d'une heure à genoux, auprès du cadavre de son mari.
M. A. Bourgaux, 60 ans, épicier, s'enfuyait, tenant par la main ses deux petits-enfants, Léonce et André, âgés de six et quatre ans, quand une balle l'abattit dans la rue. Les deux pauvres petits, affolés, rôdèrent longtemps autour de la maison embrasée et finirent par se coucher près du cadavre de leur grand-père. C'est dans cette navrante position que nos soldats les retrouvèrent vingt-quatre heures après.
Leur mère, partie s'approvisionner à Etain, dut à cette heureuse circonstance d'échapper à la mort. La petite Léontine, 10 ans, soeur aînée de Léonce et d'André, sortait du magasin de sa grand'mère, quand elle reçut une balle qui l'atteignit au nez et tua près d'elle une fillette de douze ans, originaire d'Affléville.
M. Bouché, infirme, père de sept enfants en bas âge, fut massacré sur le seuil de sa porte.
M. A. Gérard, paralytique, fut brûlé vif dans son lit, sa femme n'ayant pu l'emporter.
M. Simon Touchot, père de trois garçons, dont deux sont soldats, eut le ventre horriblement ouvert d'un coup de lance. Sa femme eut la cuisse traversée d'un coup de lance. Leur dernier fils, 18 ans, a disparu.
Pendant l'incendie, douze ou quinze femmes et jeunes filles furent saisies par les uhlans et emmenées dans un parc au milieu des bois, sur la route de Briey. On n'a jamais su ce qu'elles étaient devenues.
Parmi ce malheureux groupe se trouvaient la femme et la fille de l'instituteur.
Ce dernier échappa, comme par miracle, à dix coups de feu tirés sur lui. Arrêté et sur le point d'être fusillé, il fut sauvé par un soldat qui intercéda pour lui. Mais il dut faire trois kilomètres à pied, sous les coups de crosse et de poing, jusqu'à l'ambulance allemande, où il fut contraint de soigner les blessés, M. Wuillaume, maire, sur le point d'être fusillé, fut sauvé par un colonel qui avait bu du Champagne chez lui, et qui cependant eut le cynisme de lui dire : « Je vous donne la vie pour que vous puissiez avoir toujours l'horreur du crime qu'on vient de commettre. Vous êtes seul responsable. »

ORGIE
Deux maisons, à dessein préservées de l'incendie, celles de MM. E. Léonard et C. Robinet, furent ensuite le théâtre d'une orgie de pourceaux. Tout le bétail, moutons et porcs, abattu à coups de fusil, plusieurs tonneaux de vin et des centaines de litres d'eau-de-vie, abreuvèrent et remplirent ces brutes. L'orgie terminée, au matin, ces deux maisons furent incendiées. Le reste des viandes et du liquide fut expédié à Metz.

LE CHATIMENT
Réfugié à Buzy, au milieu de l'armée française, avec d'autres malheureux habitants de Rouvres, l'instituteur reconnut, parmi des prisonniers allemands, le colonel qui avait ordonné le pillage, l'incendie et le massacre. C'était un homme de haute stature, aux traits caractéristiques bien marqués, à l'air féroce et au regard méchant. Il le signala au colonel français, qui en prit bonne note et promit de le traduire en conseil de guerre. Ce soudard a dû recevoir sans tarder la juste récompense de ses exploits.
Et maintenant les ruines accumulées le long des rues donnent à ce village l'aspect d'un vaste cimetière. L'église, encore debout et intacte, ressemble, dans cette solitude, à un mausolée érigé en souvenir d'un désastre national. Le clocher, qui domine la plaine, verra des maisons se reconstruire et se grouper à son ombre protectrice.
Rouvres renaîtra de ses cendres C'est le désir des survivants et le voeu qu'espèrent voir réaliser tous ceux qui comptaient des amis dans ce charmant village, tous les Meusiens et tous les Français.
La paix qui vient, la victoire qui accourt opéreront des résurrections, à Rouvres comme dans tous les villages de l'Est et du Nord.

VERDUN PLUS FORT QUE JAMAIS

Londres, 15 décembre.
L'envoyé spécial du « Times » à Verdun dit que la défense de Verdun a été pour l'Allemagne l'un des plus grands désappointements. Car à l'heure actuelle, cette place est plus forte qu'elle n'a jamais été, d'autant que l'armée qui combat devant elle est intacte, aguerrie, entraînée et enthousiasmée par la cruelle expérience que l'Allemagne a faite depuis ces quatre mois de campagne.
Son artillerie, qui peut avantageusement subir la comparaison avec toutes celles du monde, n'a rien à craindre des plus grosses pièces ennemies.
En dépit de ses efforts réitérés, l'armée du kronprinz n'a jamais pu en approcher plus près que la ligne Montfaucon, Forges, Ornes, Etain, Fresnes-en-Woëvre, Combres et un point sur la Meuse un peu au nord de Saint-Mihiel, soit à moins de 15 kilomètres du centre de la forteresse.
Les chances de l'ennemi de s'en venir plus près de Verdun ne font que diminuer.

A LA GARE

A partir du 16 décembre 1914 les trains Nancy-Frouard et retour auront leur parcours prolongé jusqu'à Liverdun et suivront les horaires ci-après :
Nancy, départ. 5 h. 54 18 h. 54
Liverdun, arrivée. 6 h. 27 18 h. 47
Liverdun, départ. 6 h. 32 18 h. 52
Nancy, arrivée. 7 h. 08 19 :1. 28

NOTRE PROGRESSION
continue
DEPUIS LA BELGIQUE JUSQU'A L'ALSACE

Bordeaux, 16 décembre, 15 h 45.
En Belgique, Westende (nord-est de Lombaertzyde) a été violemment bombardé par l'escadre anglaise.
L'armée belge a repoussé une contre-attaque sur Saint-Georges, et occupé les fermes de la rive gauche de l'Yser.
Nos troupes, qui avaient déjà gagné du terrain vers Kleinzillébêhe, ont aussi progressé, mais moins sensiblement, dans la région de Saint-Eloi.
Dans la région d'Arras, dans celle de l'Aisne et en Champagne, combats d'artillerie où nous avons, sur divers points, pris nettement l'avantage.
En Argonne, rien à signaler.
En Woëvre, nous avons repoussé toutes les attaques allemandes dans le bois de Mortmare et conservé toutes les tranchées enlevées par nous le 13 décembre.
En Alsace, nous avons repoussé une attaque à l'ouest de Cernay.
Paris, 17 décembre, 10 h. 05.
Communiqué officiel du 16 décembre, 23 heures :
Légère progression jusqu'à la mer, au nord-est de Nieuport, au sud-est d'Ypres, le long de la voie ferrée, dans la direction de la Bassée.
Aucun incident notable sur le reste du front.

LES SPORTIFS LORRAINS
Ceux qui font la campagne

Une information parue dans nos colonnes a eu pour résultat une volumineuse correspondance de tous les sportifs qui s'empressent d'envoyer à « l'Est Républicain » un souvenir ou un souhait amical.
Nos sportifs en campagne sont tous remplis d'enthousiasme et d'entrain, depuis le vétéran jusqu'au comingman, soit qu'il ait en main le volant d'une 60 HP, soit qu'il monte une marque obscure ou célèbre de cycle, soit qu'il se soit illustré dans le rugby, soit que les épreuves pédestres l'aient jadis couronné de lauriers.
M. Eugène Beaudouin, chef délégué sportif de l'U.V F., complète nos renseignements personnels.
Les sociétés nous ont fait, d'autre part, tenir la liste de leurs membres actuellement sous les drapeaux.
C'est ainsi que nous sommes en mesure d'annoncer à leurs amis que la plupart de nos sportifs ont été généralement épargnés par les Boches. Un seul, Charles Belliéni, motocycliste, a été ravi en pleine jeunesse à l'affection des siens, au lendemain de Morhange.
Stoquert a été blessé dans la Somme, ainsi que Georges Beaudouin ; le premier est en traitement dans un hôpital normand ; le second est retourné à sa batterie, sur le front.
Le cycliste Grandgeorges a été blessé devant Morhange.
Lucien Barthélémy, de la J.C.N. a été atteint à la poitrine par un éclat d'obus.
Comme il sautait en selle pour traverser ensuite le champ de bataille, un obus, cette fois, brisa la roue avant de sa bicyclette :
- Jamais de ma vie, raconte Barthélémy, je n'ai fait sur ma machine un aussi beau soleil ! »
Pertusot et Serrière sont cyclistes d'une division, où sert lui-même M. Maigret, en qualité de motocycliste, et M. Bechmann, directeur de la succursale Chenard-Walcker, comme automobiliste.
Excellentes nouvelles d'Ernest Peugeot sympathique automobiliste, qui a vu souvent de près le feu des Boches, en Argonne.
A l'autre division du même corps d'armée, figure Paul Voisset, de Toul, motocycliste. A l'état-major d'un corps d'armée, nous notons la présence des motocyclistes Alphonse Ferry et Georges Henry, des automobilistes Louis Bertrand, sergent, et Abel Beugnot, du sergent-secrétaire Knecht.
Les régiments de la garnison de Nancy comptent dans leurs effectifs Longa, cycliste du colonel, Victor Ferry et Hanrion, Laprévotte, maréchal-des-logis de liaison avec le colonel ; Cuny, cycliste des trains régimentaires : Ernest Roussel, Charles Kippert, Krempf, tous trois cyclistes d'escorte à la armée.
Noirtin et Vincent ont les galons d'adjudants d'artillerie : Chairygnes, le redoutable champion de rugby est dans la même arme, comme Fernand Jacquiau et Leloup, de la J. C. N., et comme Gastiger, de Levallois.
Les frères Simon, Eugène et Paul, sont dans la ligne ; Lhermitte, Robert Beyler, Louis Thiverny, également. Le sergent Viriot est un excellent « vitrier » ; Pierre Weiss a le grade de lieutenant aux chasseurs à cheval.
André Renaud, complètement rétabli, a repris le volant d'une foudroyante torpedo ; les chauffeurs de Peugeot justifient la confiance des officiers qu'ils pilotent et, quoique privés de leurs nouvelles, nous avons lieu de penser que Chèvre, Perron, Coffre et leurs camarades sont toujours en aussi bonne santé qu'aux débuts de la campagne.
La J.C.N. est encore représentée par son trésorier. Charles Heywang et Georges Muel, parmi les vaillants qu'iront rejoindre incessamment leurs camarades Esohbach et Lacroix, réunis par le dernier appel des classes à Albert Renaud et Georges Caquant.
René Altmeyer, rédacteur à la « Lorraine Sportive », s'est engagé volontaire dans le génie ; un autre confrère, Bardin, rédacteur à « Nancy-Sport », arbore modestement le képi de garde civique dans nos rues M. Charmoille, directeur de l'Institut d'éducation physique, est automobiliste en Champagne.
Tels sont les « tuyaux » que nous avons pu obtenir sur nos sportifs mobilisés ; un seul d'entre eux, le sergent Schurrer, est disparu, sans qu'on sache encore s'il a été fait prisonnier et dirigé sur l'Allemagne.
Nous souhaitons sincèrement à ces braves qui ont si heureusement défendu leur chance - comme ils disent - de revenir sains et saufs pour les épreuves en vue lesquelles la guerre aura si parfaitement entraîné nos athlètes lorrains.

LES OTAGES

GENÈVE. - Passage d'internés. - Samedi soir, à 9 heures 15, sont arrivés une quarantaine de Français, parmi lesquels se trouvait le comte de Guichen, qui avait été amené comme otage à Saverne, et y fut interné jusqu'à ces jours derniers.

LES OTAGES D'ARRACOURT

Mme Adry, réfugiée à Lons-le-Saunier (Jura), rue des Roohettes, nous donne le nom des otages emmenés d'Arracourt. Les voici :
MM. Pernet, conseiller d'arrondissement; Adry, juge de paix ; Gauçon, greffier ; Pastel, horloger : Eve, rentier ; Lacour, curé ; Jespirier, instituteur ; Simonin, aubergiste ; Jacquot, boulanger ; S. Simonin, Gougelin, Louis, cultivateurs ; Becker.
Ces otages ont été emmenés depuis le 11 septembre, et sont actuellement au fort von der Tann, à Ingolstadt (Bavière).
Mme Adry reçoit quelques cartes de son mari, mais lui n'a pas encore reçu une seule lettre de France.

NOUVEAUX PROGRÈS
en Belgique et dans le Nord
ACCALMIE PARTOUT AILLEURS

Bordeaux, 17 décembre, 15 h. 15.
De la mer à la Lys, nous avons enlevé plusieurs tranchées à la baïonnette.
Nous avons consolidé nos positions à Lombaertzyde et Saint-Georges et organisé le terrain conquis à l'ouest de Gheluvelt.
Nous avons progressé sur quelques points dans la région de Vermelles.
Pas d'action d'infanterie sur le reste du front, mais tir très efficace de notre artillerie lourde.
Aux environs de Tracy-le-Val, sur l'Aisne et en Champagne, ainsi que dans l'Argonne et dans la région de Verdun, en Lorraine et en Alsace, rien à signaler.
Paris, 18 décembre, 0 h. 55.
Communiqué officiel du 17 décembre, 23 heures :
En Belgique, nos troupes ont gagné du terrain au nord de la route d'Ypres à Menin, ainsi qu'au sud et au sud-est de Bixschoote. Nous avons débouché au nord-est d'Arras et nous sommes arrivés aux premières maisons de Saint-Laurent-Blanzy.
Sensibles progrès à Ovillers-LaboisselleMametz et Maricourt, dans la région de Bapaume-Péronne.
De la Somme aux Vosges, rien à signaler..

NOS RAIDS SUR FRIBOURG-EN-BRISGAU

Paris, 18 décembre, 1 heure.
BELFORT. - Le 4 décembre, les aviateurs de Belfort ont lancé six bombes efficaces sur Fribourg-en-Brisgau.
Les aviateurs avaient fait une grande boucle sur la Forêt-Noire pour gagner Fribourg, afin de dépister les Allemands.
Le 9 décembre, l'escadrille, malgré une canonnade furieuse, lança quatorze bombes, qui furent efficaces et causèrent d'énormes dégâts.
Dans ce raid, le chef de l'escadrille reçut un éclat d'obus dans l'aile. Plusieurs balles frôlèrent le réservoir et brisèrent les tendeurs.
Cependant, l'appareil resta stable et, après une dernière canonnade, près d'Altkirch, les avions rentrèrent à Belfort, sans autre incident.

NOS MORTS GLORIEUSES
M. NOEL

Nancy, 18 décembre.
C'est avec le plus grand regret que nous apprenons la mort de M. Noël, directeur des Usines de Marchéville-Daguin, décédé à l'hôpital militaire de Nancy, à la suite de ses blessures.
Le défunt était le fils de l'ancien directeur du service des eaux de la ville de Nancy. Il fut un des premiers élèves de l'Institut chimique, où il acquit de grandes connaissances.
Il entrait bientôt aux soudières de la Madeleine où, grâce à son travail, son activité incessante et ses grandes qualités d'administrateur, il fut nommé directeur des établissements Daguin et Cie, qui comprennent les Soudières et les Salines de Varangéville.
Appelé par la mobilisation, il se rendit à son poste avec le modeste grade de caporal et sut se faire aimer de tous.
L'autorité militaire fit appel à sa science de chimiste pour connaître la composition d'un explosif contenu dans un obus ennemi. Hélas ! malgré toute la prudence avec laquelle il manipulait le terrible engin, celui-ci fit explosion, le blessant cruellement.
M. Noël fut transporté à l'hôpital militaire, où bientôt la médaille militaire lui était décernée pour son dévouement. Malgré la science des docteurs et le dévouement de son épouse, le blessé succombait.
Nous adressons à sa veuve et à toute la famille l'expression de notre douloureuse sympathie.

UN HÉROS DE SEIZE ANS

D'une correspondance adressée à sa famille par un de nos concitoyens, soldat dans un régiment de l'Est, nous détachons ce passage qui relate un épisode émouvant et inédit de la guerre en Lorraine :
« Je suis encore sous le coup de l'émotion que vient de nous causer, à mes camarades et à moi, l'apparition au milieu de notre bivouac d'un gamin de seize ans, tout frêle encore, mais qui est animé d'une extraordinaire énergie, ainsi que l'a prouvé le touchant récit que voici :
« Je suis né, m'a-t-il dit - sur mes questions - à Spincourt, au-dessus d'Etain. J'ai 16 ans depuis le 15 juillet. Je m'appelle Robert Lorette ; j'étais garçon boucher à Etain, chez M. Beuvrier. Lorsque la guerre fut déclarée, mon patron ferma sa boutique et je suis retourné chez mes parents. Trois jours après, les Boches s'emparaient d'Etain et marchaient sur Spincourt, mais ils se heurtèrent aux ...e et ... d'infanterie qui les repoussèrent.
« Ah ! si vous aviez vu ça ! Les Boches s'avançaient en levant la crosse jusqu'aux tranchées du ...e, comme pour se rendre, et, lorsqu'ils arrivaient à cent mètres, les nôtres sortirent pour les faire prisonniers. Hélas ! leurs rangs s'ouvrirent et leurs mitrailleuses, dissimulées derrière les premiers rangs, se mirent à cracher, fauchant les nôtres.
« C'est là que j'ai vu le drapeau pris par les Boches, mais pas pour longtemps ! Cinquante Français - pas davantage ! de ceux qui n'étaient pas blessés, s'élancèrent à la baïonnette et reprirent leur drapeau ; mais, devant le nombre toujours croissant des ennemis, ils durent se replier.
« Comme j'aurais voulu être avec eux ! Mon père ne voulut pas les suivre ; il eut tort. Une pluie d'obus arrivant sur le village mit le feu à la plupart des fermes et ma petite soeur fut tuée par un éclat. Mon père et ma mère étaient affolés et les Prussiens arrivaient toujours. Lorqu'ils entrèrent dans le pays, j'étais caché dans une écurie ayant une porte sur les jardins.
« C'est là que je vis fusiller mon père et ma mère. Alors, je me suis sauvé en jurant de les venger.
« C'est fait, allez, depuis longtemps ! J'ai rejoint les soldats et je leur ai dit tout ce que j'avais vu. Ils m'adoptèrent avec eux, m'ayant habillé avec des effets de rechange et m'ayant donné un fusil chargé, pris à un blessé. Le soir, nous rentrions en vainqueurs à Spincourt. Tout était brûlé. Depuis je sais charger mon fusil tout seul et je suis sûr d'avoir tué plus d'un Boche ! »
En terminant ce récit le soldat s'adressant à son fils, qui a justement l'âge de notre jeune héros lorrain, ajoute :
« Comme tu vois, nombre de ces enfants, aujourd'hui sans biens et sans famille, errent à la suite des combattants avec la haine au coeur.
« Tu dois l'avoir aussi, toi cette haine du Germain, de ce barbare qui ne respecte même pas les femmes et les enfants. »

EN TIRAILLEUR
En Haute-Alsace - Le bon vin de France - Une carte postale émouvante

Nous recevons de temps en temps des nouvelles des « nôtres », combattant sur différentes parties du vaste front qui, peu à peu, repousse l'envahisseur du sol français et qui reconquiert, pied à pied, notre chère Alsace. Publions, avec la prudence qui convient, les « notes » que nous recevons de quelques concitoyens.

L'un d'eux tient, depuis le mois de septembre, garnison à Dannemarie, la jolie petite ville d'Alsace, d'où, en montant en haut du clocher de l'église, on peut apercevoir Mulhouse...
- Je suis ici, nous écrit-il, depuis bientôt trois mois : c'est vous dire que je connais maintenant tout le monde, depuis les éclusiers du canal jusqu'au brave curé du patelin. Au début, les habitants étaient très hésitants. Songez donc : c'était la troisième fois qu'on y venait, et ils craignaient de nous voir repartir encore et de renouer connaissance avec les Boches. Mais maintenant, c'est bien changé. Ils nous savent ici pour toujours. Toute méfiance, toute crainte a disparu. Si vous savïez l'impression de calme et de sécurité qui règne. Aussi nos soldats sont gâtés ; autant du moins que cela est possible à une population qui manquait de bien des choses, mais qui, grâce à nous, commence à revivre la vie normale. Réorganisation des transports, ravitaillement de la population, travail pour les malheureux, réouverture des écoles, nous avons tout organisé. Mais une des choses qui a fait le plus pour nous, c'est le vin. Notre bon vin rouge du Midi, si vous saviez l'effet qu'il fait. La population se paye avec délices des litres à huit sous. Et les lettres que les gens du pays reçoivent !... Car il faut vous dire qu'on a évacué d'ici, sur le Midi et sur l'Algérie, tous les suspects et tous les hommes qui étaient encore soumis à la loi militaire allemande. Tous écrivent qu'ils sont dans un pays merveilleux. L'autre jour, une femme, recevant une lettre de son mari, qui est en Algérie, s'est mise à pleurer parce qu'il lui racontait que, là-bas, il payait le vin trois sous le litre. « Il ne reviendra jamais, larmoyait-elle, je le connais. Jamais il ne voudra quitter un tel pays ! » Et c'est vrai : il y en a beaucoup qui resteront. Hier, nous avons eu un déserteur allemand pas banal. Figurez-vous que ce type ressemble comme deux gouttes d'eau à Napoléon III. Aussi ses supérieurs passaient leur temps à lui reprocher son air français : on le brimait. A tel point qu'il a fichu le camp en disant à ses camarades : « Eh bien ! puisque j'ai l'air français et que ça vous embête, je vais rejoindre ceux à qui je ressemble !. » Mais assez bavardé ! Je vous envoie, pour la salle de dépêches de l'Est un souvenir du pays...
Ce souvenir est charmant. C'est une carte postale illustrée. Elle représente la place de Dannemarie. Aux fenêtres des maisons flotte le drapeau tricolore. Devant la fontaine, un soldat français, beau gars, l'air martial, tient par la main deux délicieuses fillettes, en costume alsacien, avec le joli tablier brodé, le corselet de velours et le grand noeud de faille abritant les longues boucles blondes. Le cliché a été pris par un de nos officiers et la carte postale a eu immédiatement un succès fou dans le pays.
Le fait est qu'on ne peut se défendre d'une douce émotion, à voir, sur cette place reconquise, joyeuse de nos couleurs nationales, un troupier français qu'encadrent deux mignonnes alsaciennes...

UN BEAU SUCCÈS DANS LA RÉGION D'ARRAS
Nous leur enlevons plus d'un kilomètre de tranchées de première ligne

Bordeaux, 18 décembre, 16 h, 30.
La journée du 17 décembre a été marquée, comme nous l'avons annoncé hier, par une progression de notre part, en Belgique, où toutes les contre-attaques de l'ennemi ont échoué.
Dans la région d'Arras, une offensive vigoureuse nous a rendus maîtres de plusieurs tranchées devant Auchy-les-Labassée, Loos, Saint-Laurent et Blangy. Sur ce dernier point, nous avons enlevé, sur un front de plus d'un kilomètre, presque toutes les tranchées de première ligne de l'ennemi.
Dans la région de Tracy-le-Val, sur l'Aisne et en Champagne, notre artillerie lourde a pris nettement l'avantage.
Dans l'Argonne, les Allemands ont fait sauter une de nos tranchées, au nord de Four-de-Paris, et ont essayé d'en déboucher avec trois bataillons. Cette attaque d'infanterie et celle qu'ils ont prononcée à Saint-Hubert, ont été repoussées.
A l'est de la Meuse et dans les Vosges, rien à signaler.

DE LA CONTEMPLATION A L'ACTION

Nancy, 18 décembre.
J'adore recevoir des lettres de mauvaise humeur. Plus j'en reçois, plus je me réjouis. Il n'est rien qui actuellement me soit plus agréable.
Ce n'est d'ailleurs pas une perversion. Cette joie est le résultat d'un raisonnement simple Pour l'instant mon plaisir est sans limites. Je ne reçois guère que des lettres délicieusement grognonnes. Un lecteur assidu se plaint de l'administration, - de toutes les administrations. Un vieil abonné est suffoqué à l'idée qu'on pourrait bien organiser des soirées, et même des concerts au bénéfice des blessés. Des anonymes protestent avec indignation contre la façon dont on distribue les soupes, les indemnités, les jouets, les vêtements chauds, et généralement tout ce qui est distribué.
La poste a sa part d'invectives. Et je n'ose pas dire que bien d'autres personnes, et des plus haut placées, sont également sur la sellette.
On demande pourquoi ceci et comment cela.
J'ai même cru remarquer que les petites animosités de quartier ne sont pas toujours étrangères à ces récriminations.
On ne peut pas imaginer à quel point je suis satisfait d'un courrier aussi désagréable pour mes contemporains.
Voilà déjà longtemps que je n'étais plus habitué à cela. Au mois d'août, vers la fin surtout, je n'avais pas une seule lettre de protestataire.
C'est peut-être parce que la direction des postes avait changé de séjour. Mais en septembre, alors que le service des lettres avait repris anormalement, j'avais à lire peu d'épîtres sans indulgence.
On était sans doute préoccupé d'autres soucis. On écoutait le canon, on plaignait les réfugiés avec la crainte d'être soi-même un réfugié le lendemain, on s'apitoyait sur les blessés le long des rues.
Bref la journée était remplie de telles angoisses qu'il n'y avait plus de place pour d'autres sentiments.
Mais peu à peu on s'est habitué au bruit de la canonnade lointaine, à l'aspect des réfugiés dont la situation est réglée administrativement, à tout ce qui constitue le présent et le futur de la guerre. Et on s'est aperçu qu'au-dessus de tout cela, au-dessus des batailles et des craintes et de tous ces épouvantables chocs, il y avait quelque chose qui dominait tout : le sentiment de la vie.
On a vu des paysans, qui avaient fui devant l'invasion prochaine, retourner à leurs champs pendant le combat, et ramasser les pommes de terre dans le sifflement et l'explosion des obus, et on a trouvé cela très bien.
On s'habitue au danger comme à toutes choses. Ainsi que le disait le président de la Chambre après la bombe de Vaillant, la séance continue.
Oui, toujours la séance continue.
On s'est aperçu que l'héroïsme guerrier pour les non-combattants, ce n'était que paroles vaines, et qu'il valait mieux, au lieu de discourir en l'air, déployer ces belles vertus civiques qui s'appellent l'ordre, la méthode le travail.
Avec la réalité de ces vertus la partie de la nation qui n'a pas les aimes à la main nourrit la partie de la nation qui lutte pour la défense de la patrie.
Et on s'est décidé à regarder autre chose que les incendies, les pillages, les carnages, les épouvantes de la guerre où les yeux s'étaient d'abord hypnotisés.
On s'est tourné vers l'atelier, vers le magasin, vers le foyer, et on a enfin recommencé à travailler. D'abord d'une façon un peu inquiète, puis avec l'étonnement de retrouver quelque chose de cher, puis avec la certitude qu'on défendait mieux soi-même ce que nos soldats aimés s'efforcent de sauver.
Dès lors la vie a repris. La vie a repris avec ce qu'elle a de bon et de mauvais, avec ses douceurs, avec ses récriminations.
Comme il y a, par ces temps, des gènes supplémentaires, il y a aussi des récriminations supplémentaires.
Mais plus je reçois d'amères protestations, et plus je me réjouis, car je vois dans ces plaintes le désir mal exprimé de travailler à nouveau, et le tourment de ne point accomplir de toute une ardeur régénérée l'oeuvre de création et de reconstitution qu'on avait un peu délaissée aux premières heures de la formidable tragédie qui bouleverse le monde.
De la contemplation à l'action, il paraît qu'il est indispensable de passer par la critique.
Amis, ne protestez pas davantage. Allez tout de suite à l'action. Travaillez. Vivez.
RENE MERCIER.

DEUX
Batteries lourdes allemandes
DÉTRUITES

Paris, 19 décembre, 0 h. 25.
Voici le communiqué officiel du 18 décembre, 23 heures :
Nous avons gagné un peu de terrain le long des dunes, au nord-est de Nieuport.
Deux fortes contre-attaques ennemies, au nord de la route d'Ypres à Menin ont été repoussées.
Légère avance des troupes britanniques dans la région d'Armentières.
Notre artillerie a détruit deux batteries lourdes ennemies dans la région de Verdun.
Sur le reste du front, rien à signaler.

LA VIE A METZ

Nancy, 19 décembre.
Une Nancéienne, rentrée cette semaine en notre ville après une absence de quatre mois qu'elle a passés à Metz, nous a relaté hier ce qu'elle a pu observer chez nos voisins pendant cette intéressante période.
Mme X... avait l'habitude de se reposer chaque été chez ses parents messins. Ceuxci durent, naturellement, faire à la police la « déclaration » que la loi exige de tout Allemand dont le domicile abrite un étranger.
- « Très régulièrement, dit Mme X..., un agent venait chaque semaine s'informer, prendre bonne note de ma présence. Cela aura jusqu'au jour où l'on m'annonça que, pour des raisons très graves, mon évacuation sur Wiesbaden était ordonnée. Je pris alors le parti de tomber malade. Un médecin fort complaisant, délivra l'attestation nécessaire, reconnut que mes soixante-douze ans, mes crises cardiaques, ma faiblesse générale, l'impossibilité où je suis de supporter une fatigue ni une émotion rendraient pour moi très dangereux le voyage de Metz à Wiesbaden. J'eus la chance que cette consultation ne fût suivie d'aucune contre-visite. Je réussis ainsi à prolonger mon séjour au milieu de ma famille.»

La guerre est déclarée
A la veille même de la mobilisation, Metz ne présentait aucun signe d'agitation. Personne ne prononçait le mot de guerre. On voyait à peine quelques rares mouvements de troupes. Des manoeuvres n'auraient pas produit dans les casernes plus de préparatifs.
Mais les événements se précipitèrent. Soudain, on apprit l'arrestation des frères Samain, du chanoine Colin et de M. Houpert, directeur du « Lorrain » ; l'interdiction de paraître aux journaux de langue française, la dissolution des sociétés de Vétérans, l'incarcération de leurs chefs, les exécutions qui ont été si fréquemment rappelées :
- Une sorte de terreur, ajoute Mme X..., régna sur Metz. Les relations entre immigrés et indigènes revêtirent une forme plus agressive ; on sentait partout la délation ; on échangeait alors des regards de méfiance et de colère. Les officiers allemands méprisaient les civils qu'ils toisaient du haut de leur morgue insolente et je vous certifie qu'il ne faisait pas bon se trouver par hasard sur leur chemin. »
Mme X... cite plusieurs exemples d'arrogance de méchanceté iniques.
Tel est le cas d'un honorable commerçant jeté en prison parce qn'en livrant plusieurs barriques de vin, il avait posé à l'octroii cette simple question : « Est-ce que vos bureaux seront fermés à mon retour en ville, vers six heures ? »
Crime abominable ! On avait essayé de surprendre l'établissement et l'organisation des postes destinés à la protection de Metz !
L'innocence du malheureux négociant ne fut reconnue devant les juges du conseil de guerre qu'au bout de huit jours.

Un officier galant
Tel est encore le cas d'une jeune fille qui répond par un « bonsoir, madame ! » au salut d'une voisine sur l'Esplanade.
Un officier s'approche de la jeune fille et, à toute volée, lui applique sur la joue un formidable soufflet. Puis il explique son geste :
- Sachez, mademoiselle, qu'en Allemagne tout le monde aujourd'hui est tenu de parler allemand.,.
- Et moi, répond crânement la délinquante, je parlerai français avec mes amis.
L'officier bondit sous l'injurieux défi. Il empoigne rudement cette réfractaire, cette soeur de Colette Baudoche insensible aux galanteries de la kulture germanique et il la conduit vers la caserne toute proche.
Mais, tandis qu'il parlemente à l'intérieur du poste, sa prisonnière ramasse vivement ses jupes et gagne à toutes jambes un endroit où elle pourra impunément raconter en français l'excellent tour qu'elle vient de jouer au lieutenant déconfit.
Les Messins restaient d'abord plongés dans une totale ignorance. On leur apprit avec force ménagements que l'Allemagne avait déclaré la guerre à la France, en inventant des prétextes plus ou moins puérils.

Pas de nouvelles
La privation de nos journaux fut particulièrement pénible. Metz manquait de nouvelles. On eut bientôt soif de vérité. Le population devinait que les agences officielles trompaient l'opinion. Dans les brasseries où fréquente ordinairement la clientèle indigène, on tâchait de se communiquer rapidement, à voix basse, ce qu'on avait pu connaître par la lecture d'un bout de journal parisien, par l'indiscrétion d'une lettre échappée aux « caviars » de la censure, par l'interrogatoire d'un blessé ou d'un prisonnier amenés à la gare :
- Nous avons vécu des journées bien tristes, dit Mme X... L'annonce des plus extravagantes victoires remplissait d'enthousiasme les Boches et surtout les femmes des fonctionnaires qui nous insultaient au passage et nous bravaient. »
C'était la Mutte, le bourdon de la cathédrale, qui retentissait gravement, solennellement, pour appeler la foule sur la place de l'Hôtel-de-Ville où une proclamation des autorités célébrait les succès allemands en Belgique ou en Pologne.
Les prêtres devaient publier en chaire les mêmes informations, mais le sort infligé aux curés lorrains, incarcérés ou fusillés sans pitié par les bandits d'outreRhin, provoqua dans toutes les églises une stupeur, une réprobation, une fureur qui prenaient rarement la précaution de se dissimuler.
Plusieurs prêtres se contentèrent de cette formule inaugurée par le curé de Saint-Martin :
- Je suis obligé, mes chers paroissiens de vous apprendre la prise de Liège... »

La « Mutte » se tait
La Mutte garda le silence durant de longues semaines, après la chute d'Anvers. Que se passait-il donc ? Les officiers cessaient de colporter orgueilleusement que leurs troupes campaient sous les murs de Paris, que Verdun était à deux doigts de la capitulation.
- Enfin, le 26 ou le 28 novembre, déclare Mme X..., sa grande voix se fit entendre.
On courait, on se bousculait dans les rues. Le coeur me battait plus fort que jamais. Quelle nouvelle, joyeuse ou lugubre, allions-nous connaître ? Dans quelle bataille décisive le sort de la France s'était-il joué ? On lisait sur tous les visages la même anxiété ; mais les sentiments qui animaient les femmes des fonctionnaires ne ressemblaient pas aux nôtres. Une victoire des Boches allait-elle violemment exalter leurs passions contre nous, les malheureuses exposées sans défense à leurs sarcasmes, à leurs menaces ?. La proclamation annonça que l'armée allemande avait fait à Lodz 80.000 prisonniers. Je poussai un soupir de soulagement ; mais il était visible que les immigrés éprouvaient une cruelle déception. Eh non ! ce n'était pas encore l'entrée triomphale à Paris, ni même le bombardement de Verdun. »
Paris, surtout, obsédait les officiers d'une perpétuelle hantise. Ah ! quand ils iraient à Paris... Quand ils feraient la fête à Paris. Quand ils assisteraient aux réceptions de Paris.
C'était chez eux une idée fixe - à telle enseigne qu'un lieutenant, ne pouvant obtenir chez un cordonnier en renom les lacets qu'il désirait pour ses chaussures, s'écria :
- Bah ! j'attendrai quelques jours. Le temps d'aller à Paris. J'achèterai là-bas tout ce qui manque dans les magasins de Metz. »

Prisonniers et blessés
Quand défilait un convoi de prisonniers, on tâchait d'éviter la surveillance étroite des sentinelles ; on glissait quelques mark dans les doigts des troupiers dont l'attitude avait je ne sais quoi de crâne, malgré la tristesse du sourire qui remerciait.
Pour montrer mieux les prisonniers, on prolongeait leur promenade en ville et bien des larmes coulèrent devant le spectacle de cette humiliation.
Mais un mot, parfois, s'échappait de leurs lèvres : « Ça va bien... chuchotaient-ils. Ayez confiance... »
Quant aux blessés, on a le droit, maintenant, de les visiter dans les hôpitaux, à la condition que l'on répartisse sans distinction les friandises entre les Boches et les Français.
Ah ! point n'est besoin de recommander aux annexés la confiance. Depuis le premier jour, ils gardent une inébranlable conviction. Rien n'a pu les détourner de cet espoir que les couleurs françaises flotteront tôt ou tard sur l'Alsace-Lorraine, que les vieilles casernes de Metz s'éveilleront au chant de la Marseillaise, que le maréchal Ney passera encore la revue des Pantalons rouges au beau milieu de l'Esplanade.
- Aussi, comme nous prêtions l'oreille au canon, ajoute Mme X..., on se demandait si, de la frontière, nos forts recevraient les obus français. Le passage des aéroplanes nous comblait de joie. »
La bataille de Morhange coûta cher aux Allemands. Elle laissa chez les soldats l'impression d'un épouvantable charnier :
- J'ai rencontré un des médecins que l'on vint en hâte chercher à Metz pour donner leurs soins dans les ambulances. L'un d'eux, pénétré d'horreur, disait qu'il n'avait jamais vu d'hécatombes pareilles. »

Visites d'avions
Quand les avions français lancèrent des bombes sur les hangars de Frescati, on ordonna le silence sur les résultats de cette expédition. Un autre jour, l'apparition d'un Farman fut saluée, au-dessus des forts, par une fusillade intense et par l'envoi d'une volée de shrapnells :
- L'appareil volait très bas, raconte Mme X... Nous admirions son audace.
Tout le monde suivait ses évolutions avec une ardente curiosité. Tout à coup, il sembla qu'une flamme jaillissait de l'aéroplane et qu'une fumée épaisse l'enveloppait. Autour de nous, on battait des mains, on hurlait : « Capout ! Capout !. » J'avais l'angoisse dans l'âme. Mais voici que, sans perdre sa grâce légère, l'oiseau sort du nuage de feu et qu'il continue sa route vers Pont-à-Mousson. Les applaudissements se changèrent aussitôt en vociférations ; les Boches étaient congestionnés de fureur. »
En prévision d'un siège, l'autorité militaire a prescrit certaines mesures, telles que l'approvisionnement en conserves, vin, légumes secs, etc., pour un laps de plusieurs semaines...
- Les instructions du gouverneur de la place sont rigoureusement appliquées. On exerce un contrôle permanent sur les marchandises que tout ménage est tenu de remplacer au fur et à mesure qu'on distrait une quantité, si faible qu'elle soit, de ces subsistances. »

La perfide Albion
Tant de prévoyance contraste singulièrement avec le peu d'empressement dont témoigne le recrutement des jeunes classes :
- A quel mobile obéit-on ? Veut-on cacher dans certaines provinces l'épuisement des effectifs ? demande Mme X... Nous avons présumé qu'en maintenant dans leurs foyers les hommes de vingt ans, on essayait de retarder les mouvements d'opinion, les protestations, les troubles inévitables qui éclateront quand on sera fixé sur l'effroyable consommation de vies humaines faite depuis le mois de juillet. »
On sait en effet que, dans le Brandebourg et plus spécialement à Berlin, on s'est jusqu'à présent abstenu de convoquer les éléments valides du landsturm pour les raisons dont Mme X... nous a précisément apporté l'écho des pays annexés.
Il semble également qu'on s'évertue à créer de l'autre côté de la frontière le revirement en faveur de la France que les agences d'information ont signalé en ces derniers temps.
L'Angleterre est devenue la seule ennemie. Elle accapare les haines de l'Empire. C'est elle qu'il faut abattre, c'est sa marine qu'il importe de couler ; c'est son commerce, son industrie qu'il s'agit de ruiner entièrement ; ce sont enfin ses colonies qui forment le butin, la proie guettée par les convoitises teutonnes.
Quant à la France, elle trouve grâce devant la politique de Guillaume II. On daigne nous pardonner. On nous excusera d'avoir eu des villages détruits, des otages, des enfants et des femmes massacrés en masse ; on oubliera le bombardement de Reims, à la condition de lâcher nos alliés pour tomber avec un sublime élan de gratitude dans l'étreinte d'une Allemagne qui nous a prouvé son immense amour !
Cette proposition honnête, ce vertueux marché est devenu dans les brasseries l'objet des conversations entre diplomates prompts à reviser la carte du monde en y logeant largement la civilisation enseignée par les baïonnettes à scie et les pastilles incendiaires !

Le couple impérial
Le kaiser s'est rendu plusieurs fois à Metz ; il descendait presque toujours à l'hôtel de l'Europe.
Au cours d'une de ses visites, un incident se produisit dans les jardins mêmes de l'hôtel :
Une dame de la haute société s'était retirée à l'écart. Elle venait de recevoir une dépêche lui annonçant la mort de son mari, tué au feu. Son chagrin fuyait les salons encombrés d'uniformes, pleins d'un tumulte heureux.
Instruite de son deuil, l'impératrice alla droit à elle et versa sur cette douleur des consolations. à la prussienne :
- Votre mari est mort... Vous vous lamentez pour si peu !... Mon mari est à la guerre ; mes cinq fils y sont avec lui. Me voyez-vous verser des larmes, madame ?...» Il serait superflu d'indiquer de quels commentaires les Messins accompagnent le récit de cette scène où la pitié de la souveraine donnait aux veuves une aussi étrange leçon de stoïcisme.
Une circonstance fortuite empêcha la capture de Guillaume II. Des témoins dignes de foi rapportent qu'il dut son salut à la vitesse - en quatrième - d'une ambulance automobile où les officiers le jetèrent précipitamment.

"Nous sommes des barbares"
La vie économique est exempte de troubles. Le prix des denrées a peu varié. Nulle part à Metz on n'éprouve la sensation d'inquiétude qui fait songer aux événements dont le théâtre est si rapproché de la ville.
Pourtant, le 20 novembre, un suprême délai de dix jours fut accordé aux étrangers dans la même situation que Mme X...
- Je dus partir, nous dit-elle. En deux jours, j'ai parcouru sans incidents notables la distance qui me séparait de la Suisse, par Strasbourg, Fribourg-en-Brisgau et Schaffouse. A la gare frontière, un général allemand s'approcha du groupe que formaient avec moi, une dizaine de voyageuses et interrogea l'une d'elles :
« On répand partout le bruit que nous agissons comme des Barbares, n'est-ce pas ? »
« Escomptait-il un démenti, une protestation ? Notre compagne se mit un boeuf sur la langue : « Oh ! c'est la guerre, général, fit-elle... En ce qui nous concerne, on n'a pas eu à se plaindre... » L'officier s'inclina ; il parut satisfait de la réponse.
L'impression que rapporte de Metz notre concitoyenne se résume en une confiance sans bornes dans le succès final de la France, en un insatiable désir de connaître exactement la tournure des événements, en une joie profonde au souvenir des manifestations dont nos soldats prisonniers ou blessés sont l'objet, en un voeu que son patriotisme exprime avec force :
- Quand je retournerai là-bas, il n'y aura plus de Boches ! »
ACHILLE LIEGEOIS.

LE SOUS-PRÉFET D'ALTKIRCH

M. Pailhé, procureur de la République à Besançon, est nommé sous-préfet d'Altkirch, avec résidence à Dannemarie.

LES RÉPARATIONS AUX MAISONS DE HARAUCOURT

Haraucourt, 19 décembre.
Les travaux de réparation des maisons de Haraucourt sont à peu près terminés et une grande partie des habitants du village ont pu réintégrer leur domicile. En leur nom, la commission municipale, composée de MM. Briat, Perroten, Colette et Gellenoncourt, exprime ses sentiments de profonde gratitude à M. le préfet de Meurthe-et-Moselle et au comité des réfugiés qui ont entrepris cette oeuvre de rapatriement.
Elle remercie spécialement M. Midavaine, qui, chargé de la direction des travaux, s'est acquitté de sa mission sans jamais se laisser rebuter par les réclamations et le mauvais vouloir de quelques-uns.
La commission a le devoir de rappeler les noms des généreux donateurs qui, durant ces derniers mois, sont venus en aide à cette commune éprouvée.
M. Payelle, administrateur des salines Rosières-Varangéville ; Bouivain, directeur de l'usine Solvay, de Dombasle; Mme Finance et M. Midavaine, de Nancy ; M. Hutin, sous-chef de bureau de l'administration de l'octroi du 12e arrondissement de Paris, à l'occasion de son fils, mort au champ d'honneur sur le territoire de ladite commune.
Elle leur adresse à tous ses bien sincères remerciements.
Le maire, BRIAT.

LES ALLEMANDS A LONGWY

Le 15 novembre dernier, je me trouvais à la gare de Bourg (Ain), immobilisé dans la salle d'attente par un arrêt de huit heures. Tandis que la plupart des voyageurs sommeillaient sur des banquettes, dans un coin de la salle, deux dames causaient.
L'une, la plus âgée, montrait à l'autre des cartes postales de la guerre qu'elle allait vendre, le lendemain, dans un gros marché campagnard des environs. Tout à coup, la plus jeune des deux femmes poussa une exclamation en regardant une carte qui représentait, dans une pose théâtrale, le grand chef des Boches, le kaiser Guillaume. Et la jeune dame de s'écrier : « Le kaiser ?... Je l'ai vu autrement que sur du papier, je l'ai vu en chair et en os, il n'y a pas bien longtemps. - Où ça ? - A Longwy...
En entendant prononcer le nom de son pays, le vieux Longovicien que je suis quitta la banquette où il essayait en vain de s'assoupir quelque peu. Je me dirigeai vers les deux dames avec lesquelles j'engageai conversation.
Je me fis connaître, la jeune dame aussi ; c'était une employée du bureau de postes de Longwy-Bas, X..., de Saône-et-Loire. Elle avait quitté Longwy deux jours auparavant, en compagnie de trois autres dames, employées des postes comme elle.
Par quels moyens, par quels subterfuges avaient-elles réussi à quitter une ville en pleine domination allemande, pour se rendre à Metz et Strasbourg, traverser l'Allemagne et gagner ensuite la Suisse ? Je n'ai pas à le dire ici, pour ne pas entraver les tentatives faites par d'autres Longoviciennes qui devaient aussi, paraît-il, user du même procédé pour quitter Longwy.
J'ajouterai que le stratagème employé fut bien près d'échouer et que les quatre Françaises, malgré leurs passeports bien en règle, faillirent faire demi-tour, à la dernière gare allemande de la frontière suisse. Mais toutes les difficultés s'aplanirent, et l'officier prussien qui faisait tant de « rouspétance » en lisant les passeports de nos Longoviciennes, donna enfin le signal du départ du train qui se dirigeait vers la Suisse. Aussi, avec quel soupir de soulagement fut accueilli le coup de sifflet libérateur !
J'ai pu recueillir, de la bouche de mon interlocutrice, qui vécut avec les Allemands depuis le 26 août, date de la reddition de la place, jusqu'au 13 novembre, des renseignements intéressants sur la situation actuelle des habitants.
Je crois rendre service aux nombreuses personnes qui ont laissé à Longwy des amis et des parents en leur faisant savoir, par l'« Est républicain », que la population, du moins jusqu'à fin novembre, était en pleine tranquillité, qu'aucun otage n'avait été pris par les envahisseurs et que la vie avait repris quelque peu son cours normal.

Les ravages du bombardement
Longwy-Haut eut à souffrir, pendant six jours et six nuits, un bombardement terrible ; les obusiers de 220 décimèrent tellement la vieille forteresse qu'il ne reste plus aujourd'hui de la coquette cité qu'un amas de ruines et des tas de pierres informes !
Nous avons pu voir, sur des cartes postales éditées par MM. les Boches, les ravages causés dans la ville haute par les obus et les boulets : pas une maison n'a été épargnée, pas une ne reste debout, et Longwy-Haut n'a plus rien à envier à Revigny ou à Sermaize-les-Bains, le spectacle est aussi terrible ici que là.
Du bel hôtel de ville dont les Longoviciens étaient si fiers, et dans lequel le maire, M Pérignon, avait installé une organisation municipale modèle, il ne reste plus que la façade. Toutes les murailles sont effondrées. Quant à l'église, elle dresse encore vers le ciel un pan de sa haute tour. Les obus ont démoli le reste.
On se croirait au milieu des ruines de Pompéi. La ville est déserte, et les Allemands ne permettent pas aux habitants d'y rentrer. Toutefois, pendant les deux premiers jours qui suivirent la reddition, la kommandatur autorisa exceptionnellement les Longoviciens à contempler les ravages de leurs « marmites », et beaucoup d'entre eux, qui s'étaient réfugiés dans les environs, s'en vinrent avec tristesse voir ce qui restait de leurs maisons.
En gens qui n'aiment pas de « laisser traîner les restes », les Allemands firent charger sur des camions les meubles et autres objets qu'ils purent trouver dans les immeublles écroulés, et tous ces colis suivirent le chemin que prirent déjà nos pendules de 1870.
A Longwy-Bas, le bombardement ne fit pas beaucoup de dégâts ; un projectile éventra les bureaux de la Société Générale, et la partie de l'avenue Margaine, située entre la Société Nancéienne de Crédit et l'asile Margaine fut complètement détruite par les obus. On dut évacuer l'ambulance installée à l'asile Margaine, et la supérieure fut tuée d'un éclat d'obus en faisant effectuer le transfert des blessés.
Cinq autres personnes furent tuées à la ville basse ; elles s'étaient, je crois, réfugiées dans une cave qui s'effondra.
Les remparts de la place ont été sérieusement détériorés par les projectiles ennemis, et on nous a rapporté que l'effondrement des casemates causa la mort de plusieurs centaines de soldats.

L'administration allemande
Un des premiers soins des envahisseurs fut d'imposer la ville d'une contribution de guerre d'un million qui fut, paraît-il, versée par les maîtres de forges restés au pays, notamment MM. de Saintignon et Dreux.
De pillage, point ou presque pas. Quelques soudards avinés qui avaient dévalisé une cave à la ville basse, furent, paraît-il, punis par le commandant de place, et depuis ce moment aucun autre acte de pillage ne fut commis.
Dernièrement, les officiers teutons réquisitionnèrent les lainages et couvertures qui se trouvaient encore dans les magasins de confection, et ils payèrent avec. des bons de réquisitions !
L'administration municipale continue à fonctionner ; tous nos édiles sont restés là, sauf ceux que la mobilisation appela à leur régiment. L'état civil fonctionne à l'école des garçons, un autre bureau à l'hôtel du Commerce, et le dévoué secrétaire, M. Maîtrehut continue l'exercice de ses fonctions.
Les bureaux de la « kommandatur » sont installés dans les locaux de l'ancienne banque Thomas, Grande-Rue. Les officiers logent en ville et les soldats de la landsturm qui, au nombre de cinq cents, attestent l'occupation germanique à Longwy, sont répartis seulement dans quelques maisons, particulièrement dans les alentours de la gare.
Dans les localités environnant la ville, les postes de surveillance ont été réduits à leur plus simple expression, et quelques soldats seulement font la police.
Au commencement de septembre, de nombreux trains de recrues passèrent à Longwy, venant de Luxembourg et se dirigeant vers Longuyon, mais il faut croire que les réserves allemandes sont épuisées, car ce trafic ne dura qu'une quinzaine de jours, et il ne passe plus dans la gare longovicienne que des trains de blessés et parfois de prisonniers français.
Un matin de novembre, les habitants furent quelque peu surpris de voir débarquer quatre cents personnes, hommes, femmes et enfants, que les Prussiens évacuaient de Consenvoye (Meuse). Pour quels motifs ?'Raisons stratégiques, sans doute.
Quoi qu'il en soit, les quatre cents Meusiens furent répartis chez les habitants, qui se montrèrent empressés à recueillir leurs compatriotes.

La vie à Longwy
Au début de l'occupation, les mesures militaires furent assez sérieuses ; les portes des corridors devaient être ouvertes toutes les nuits, et la circulation était interdite à partir de sept heures du soir. Maintenant, la surveillance s'est un peu relâchée ; seuls, quelques jeunes gens noctambules furent arrêtés et transférés en Allemagne pour avoir désobéi aux règlements du commandant de place.
On permet même aux habitants d'aller à la gare voir les blessés français et de leur porter de l'argent ou des vivres, chose qui était rigoureusement interdite dans les premiers temps.
Aujourd'hui tous les magasins de la ville basse sont ouverts, tous les cafés « fonctionnent » comme en période normale, et les brasseries travaillent dur.
La vie, chose incroyable, est meilleur marché qu'en temps de paix ; au 15 novembre, le beurre se vendait 1 fr. 60 la livre, le sucre 0 fr. 70 le kilo, le café 2 fr. 10 la livre.
Les magasins regorgeaient de vivres (amenés d'Allemagne) et la plupart des pâtes alimentaires se vendaient le même prix qu'avant la guerre. Alors qu'il n'y avait autrefois qu'un marché par semaine, on a trouvé le moyen d'en faire un tous les jours.
La société coopérative l'Epargne, où se trouve municipalisé le service général de l'approvisionnement de la commune, a fort à faire pour assurer le ravitaillement de toute la population.
Tout le monde, même les personnes et les familles sans argent, trouve à se nourrir, grâce à une intelligente initiative de la municipalité. Chaque famille est, en effet, munie d'un livret particulier, avec lequel elle peut se faire délivrer des vivres à l'Epargne ; tous les quinze jours, les comptes sont établis et relevés, ceux qui peuvent payer s'acquittent de ce qu'ils doivent ; ceux qui sont sans argent paieront après la guerre.
La ville fait donc, pour ainsi dire, une avance d'argent aux familles nécessiteuses, avance qui sera réclamée et remboursée après la guerre.
Ajoutons que plusieurs familles pauvres trouvent auprès des soldats allemands la soupe dont elles ont besoin quotidiennement.
L'autorité militaire a chargé du service de ravitaillement de la population un homme que la police spéciale avait arrêté pendant la période de mobilisation, comme espion prussien, et qui put se sauver de son cachot pendant le bombardement de la place : M. Wiltberger, entrepreneur.
Installé dans les locaux de la grande vitesse, M. Wiltberger fournit aux épiciers de la ville les produits alimentaires dont ils ont besoin. Seul, le pétrole manque. Aussi de nombreux Longoviciens ont-ils fait installer l'électricité dans leurs logements. Il est superflu d'ajouter que toute l'épicerie vient d'Allemagne, et que la guerre a, par conséquent, fourni un excellent débouché à la camelote des Boches.
Dans les premiers jours de novembre, le commandant fit afficher qu'il octroyait dix ans de forteresse à tous ceux qui seraient surpris, causant, dans les rues, de Metz ou de Verdun ; la même peine était également dévolue à ceux qui seraient trouvés porteurs des prédictions de Mme de Thèbes.
Quant aux soldats du kaiser, ils ne causaient, dans les premiers temps de l'occupation que de Pariss.; aujourd'hui, c'est de Verdunn qu'ils parlent, en ajoutant mélancoliquement : « Si nous aller à Verdunn, nous capout !... »
Dernièrement, le commandant d'armes demanda à un vieux Longovicien, M. Beckerich, pharmacien, ce que les habitants pensaient de ses soldats ; M. Beckerich lui déclara que la population en était plus satisfaite que de ceux qui vinrent après la capitulation. De son côté, le commandant ne cacha pas qu'il était content de l'attitude de la population longovicienne.
Le jour de la Toussaint, une grande messe militaire fut dite à Rehon pour les soldats français et allemands tués dans la région. La garnison y assista et le commandant y alla d'un speech qu'il prononça en français, mais avec un accent spécial et en écorchant affreusement notre langue nationale.
Ce jour-là, le canon s'entendit d'une façon particulièrement nette à Longwy, et les habitants ne cachaient pas la joie que leur causait la musique de nos 75, du côté d'Etain ou de Thiaucourt. Elle leur signifiait en effet que nos troupes étaient encore dans les alentours et cette pensée certainement devait quelque peu atténuer l'amertume de l'occupation allemande, en leur faisant entrevoir une prochaine libération.
Avec leur vantardise habituelle, les Allemands firent grand bruit, chez eux, de la prise de Longwy, et la stupéfaction des Longoviciens fut grande en lisant dans les journaux boches que les « troupes du kronprinz s'étaient emparées de la forteresse de Longwy, après avoir au préalable pris les forts de Piedmont, des Maragolles, de Romain, etc. » A la lecture de cet article, les bonnes poires des boulevards de la Sprée s'imaginèrent que leur vaillante armée s'était emparée d'une place forte aussi redoutable que Verdun ou Metz, alors qu'en vérité 85.000 Allemands mirent plusieurs semaines pour s'emparer d'une bicoque construite par Vauban et défendue seulement par 3 ou 4.000 hommes.
Les Longoviciens, eux, haussaient les épaules ; mais la façon d'opérer des Boches leur ouvrit les yeux sur le peu de foi qu'ils devaient accorder désormais aux autres cancans répandus par les soldats du kaiser, sur leurs prétendues victoires.
L'autorité militaire a fait le recensement de tous les hommes valides de 18 à 45 ans, restés dans la ville. La liste, certainement, doit comprendre plusieurs milliers de noms, car personne ne put fuir l'envahisseur, l'investissement ayant commencé dans les premiers jours du mois d'août.
Pourquoi les Allemands ont-ils fait ce recensement ? Sans doute pour envoyer en captivité les infortunés auxquels il ne fut pas possible de mettre quelques kilomètres entre eux et les troupes ennemies.
Quoi qu'il en soit, pour le 13 novembre, aucun Longovieien n'avait été emmené en Prusse ; il n'en était pas de même, paraîtil, dans les villages environnants, où de nombreux vides existent aujourd'hui dans la population masculine envoyée dans des camps de concentration de prisonniers civils.
Les dégâts commis dans toute la région longovicienine sont incalculables : Hussigny a plus de cinquante maisons incendiées ; Villers-la-Montagne, vingt-six ; Morfontaine et les communes voisines sont presque complètement détruites. A Morfontaine les propagateurs de la kultur germanique fusillèrent onze paysans inoffensifs qui venaient de porter leurs armes à la mairie; deux femmes furent brûlées dans leur maison et deux jeunes gens de ce village également fusillés.
Quand la victoire aura enfin permis à nos soldats de l'Est de déblayer le territoire et qu'on pourra dresser le bilan des méfaits et des atrocités commis dans l'arrondissement de Briey par les Bavarois de Guillaume, on verra qu'en général, dans nos campagnes, les Boches se sont montrés ce qu'ils furent ailleurs : féroces, barbares et criminels.
Nous avons été heureux de constater qu'à Longwy du moins la population n'était pas malmenée et que pour le moment elle ne souffre pas trop matériellement. Pourvu qu'à l'heure de la débâcle les soldats du kaiser ne changent pas de conduite ! C'est la seule chose que redoute la population.

LE COMBAT D'ÉTAIN

On nous communique une lettre d'un soldat du pays stainois racontant sans prétention les engagements auxquels il prit part à Etain. Nous résumons ces renseignements (8 novembre).
Le premier combat a eu lieu à Joppécourt, près d'Arrancy, le deuxième à Nouillonpont, après à Deuxnouds et la forêt d'Argonne ; nous avons eu ensuite un terrible combat à Montfaucon où nous avons perdu bien des hommes. De là nous sommes allés à Ornes, dans les bois, où nous avons séjourné six jours et nous sommes passés deux fois à Beaumont. Ensuite nous avons pris part au combat de Lamorville qui dura trois jours et depuis nous sommes dans les tranchées, où il ne fait pas chaud, sur les Hauts-de-Meuse.
Je vous raconte la bataille d'Etain. Les Boches sont arrivés un soir, à 5 heures et demie à Etain. Nous avons occupé la ferme de l'Hôpital, d'où nous avons gagné le bois Fabry ; à 2 heures du matin, nous avons déniché les Boches de dedans les casernes où il y en a des percés parce que pendant la nuit on avait enlevé Etain à la baïonnette. Mon escouade a établi un petit poste derrière le mur des sapins de la Fontaine-au-Rupt ; à mesure que les Boches passaient le mur pour se sauver sur Warcy, on les descendait ; notre escouade en a tué 32 et blessé 11. Au moment où je voulais relever de terre un des blessés, il y en a un qui me flanqua un coup de pied au genou. Vous savez, je n'ai pas perdu de temps, je l'ai tué à bout portant ; si le sergent m'avait laissé faire je les gousillais tous comme des lapins l'un après l'autre. De là nous avons gagné le quai de la gare où ils étaient réfugiés et dans l'usine à gaz; c'était un vrai massacre et nous avons fait 18 prisonniers dans la cour de chez Humbert, vétérinaire ; à 8 heures du matin, il n'y avait plus un Boche à Etain.

Nouvelles du pays meusien

Extraits du « Bulletin Meusier », organe du groupement fraternel des réfugiés et évacués meusiens :

Koeur-la~Grande. - Le village a été très éprouvé par le bombardement. Trois maisons sont, incendiées. Une multitude d'autres sont à moitié démolies par les obus. Trois victimes parmi la population civile : M. Jean Berteloni, tué par la commotion causée par l'explosion d'une bombe; - M. Albert Berthier, adjoint au maire, atteint en pleine poitrine par un éclat d'obus et tue sur le coup ; - M. Ernest Aubriot, atteint de plusieurs blessures, en particulier à la jambe. Transporté à l'hôpital de Commercy avec plusieurs officiers gravement blessés, M. Aubriot a subi l'amputation de la jambe.

Bannoncourt, Woimbey, Bouquemont. - Bannoncourt a quatre ou cinq maisons détruites, et la gare a été fortement bombardée.
Woimbey a reçu des bombes aussi à plusieurs reprises ; mais les dégâts se bornent.
à quelques vitres cassées. Une des bombes est tombée dans le cimetière A Bouquemont, une maison détruite, celle de M. Heddebaut Laviron, dont le beau-fils, Henri Lallement, capitaine aux chasseurs à pied, était blessé exactement un mois auparavant, le 13 octobre, et mourait quelques jours plus tard à l'hôpital de Doullens.

Rouvrois-sur-Meuse, Lacroix et Dompcevrin. - Le village n'a pas souffert du bombardement depuis le jour de la Toussaint. Mais c'est surtout du 23 au 27 septembre, le 4 octobre et la dernière semaine d'octobre, qu'il a eu le plus à souffrir. On compte 14 maisons incendiées ; environ 50 ont été plus ou moins démolies. L'église est fortement endommagée, surtout le choeur et le clocher.
L'église de Lacroix et son clocher restent debout, non sans brèches et sérieux dommages.
Par contre, il ne reste guère de celle de Dompcevrin que le clocher.

Hannonville. - Le 22 septembre, Les Allemands avaient emmené 47 habitants prisonniers en Prusse. Quelques jours après, en effet, ils ont pris tout ce qui restait d'hommes valides à Hannonville et les ont envoyés sur les frontières de la Bohême.

Ornes. - Ornes se trouve entre le fort très important de Douaumont et les crètes très élevées qui se trouvent derrière le village de Romagne-sous-les-Côtes. Les Allemands occupent ces côtes depuis environ trcis mods. Ne pouvant arriver à démolir le fort susindiqué, ils bombardent « systématiquement » tous les villages qui se trouvent entre eux et les Français, mais c'est surtout le village d'Ornes qui paraît être leur point de mire. Dès le début, ils ont visé la maison du docteur Simonin. Avec leurs bombes incendiaires, ils ont mis le feu à plusieurs endroits du village, sans compter l'église qui a déjà terriblement souffert. Ils sont même venus de nuit mettre en certains endroits le feu à la main.
Dans la nuit du 10 au 11 octobre, ils sont venus nuitamment au village et, au mépris de tout droit international, ont emmené 74 prisonniers civils, hommes, femmes, enfants, vieillards ; on en cite un de 91 ans. Ils ont été conduits, ces pauvres gens, du côté de Mangiennes,dans les régions évacuées, et là, pendant un certain temps, les ont occupés à rentrer les pommes de terre et autres légumes ; ils les ont ensuite conduits en Allemagne.

Mouilly. - En ces derniers jours, Mouilly, déjà bien accablé, a subi un nouveau, bombardement.

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
PRÉFECTURE DE MEURTHE-ET-MOSELLE

Nous soussigné, L. Mirman, préfet de Meurthe-et-Moselle,
Vu la loi du 5 avril 1884 ;
Vu la loi du 3 juillet 1877 sur les réquisitions militaires et celle du 5 août 1914 relative à l'état de siège ;
u le décret du 2 août 1914 établissant l'état de siège sur le territoire français ;
Considérant que, d'une part, la mobilisation d'une grande partie des cultivateurs et, d'autre part, la réquisition d'un nombre considérable de chevaux rendent particulièrement difficiles les travaux agricoles, notamment les labours et semailles d'automne ;
Considérant que, dans les circonstances actuelles, toutes les forces d'action encore présentes dans la commune doivent être mises en jeu pour assurer la préparation des futures récoltes indispensables au salut de la Nation ;
Considérant que, dans le département de Meurthe-et-Moselle, s'est produit dès le premier jour, dans l'immense majorité des communes un double et magnifique mouvement de solidarité ; chaque agriculteur valide regardant comme un devoir impérieux de prêter la main pour la mise en valeur des terres appartenant à un voisin mobilisé, et chaque agriculteur auquel il reste des chevaux non réquisitionnés regardant aussi comme un devoir impérieux de mettre ceux-ci à la disposition des voisins plus malheureux que lui ;
Mais, considérant que ce ne sera pas diminuer le mérite de si louables initiatives que de les généraliser et de les étendre, et que d'imposer une telle participation aux quelques cultivateurs égoïstes qui n'ont pas compris en cette circonstance leur devoir de solidarité et de patriotisme.
ARRÊTONS :
Article premier. - Les travaux de labourage et les semailles d'automne seront effectués dans chaque commune sous la direction et la surveillance du maire, assisté de deux cultivateurs de la commune choisis par lui, de telle façon que, si la commune était, avant la guerre, politiquement divisée, ces deux cultivateurs représentent respectivement l'un et l'autre partis Sauf cas de force majeure, l'un des deux cultivateurs susvisés devra être conseiller municipal, l'autre pourra toujours ne point l'être.
Article 2. - Le maire et ses deux assistants examineront avec soin la situation des champs où les travaux de labourage et les semailles d'automne risquent de ne pouvoir être effectués sans l'assistance communale, pour l'une ou l'autre des raisons suivantes :
1° Soit parce que la mobilisation a appelé sous les drapeaux l'exploitant lui-même, ou ses fils qui l'aidaient dans son labeur, et que la femme ou les parents des mobilisés, en dépit de toute leur bonne volonté, n'ont ni les forces nécessaires pour effectuer seuls ces travaux, ni la possibilité de trouver ou les moyens de rémunérer actuellement des ouvriers ;
2° Soit parce que l'exploitant a vu ses chevaux réquisitionnés et qu'il lui a manqué ou l'occasion ou les moyens de s'en procurer d'autres.
Le maire et ses deux assistants, à la suite de cet examen, dressent la liste des exploitations où, pour assurer l'exécution des travaux envisagés, l'assistance communale prévue aux articles suivants dudit arrêté est nécessaire ; ils déterminent l'ordre dans lequel cette assistance devra se produire en faveur des divers intéressés.
Article 3. - Tout agriculteur ayant effectué les deux tiers de ses travaux personnels, ainsi que tout autre citoyen valide ne travaillant pas à une tâche indispensable à l'intérêt général, peut être requis par le maire de participer, aux jours et heures qui lui seront indiqués, aux travaux d'automne incombant aux agriculteurs définis au 1° de l'article ci-dessus.
Tout agriculteur ayant effectué les deux tiers de ses travaux personnels et propriétaire d'attelages non réquisitionnés, peut être requis de mettre tout ou partie de ceux-ci, aux jours et heures qui lui seront indiqués, à la disposition du maire pour venir en aide aux agriculteurs définis au 2° de l'article ci-dessus. La même réquisition peut être adressée à tout propriétaire d'attelages non agriculteur lorsque l'emploi fait par lui desdits attelages n'est pas indispensable à l'intérêt général.
Article 4. - Les réquisitions susvisées ne peuvent être prises par le maire que sur avis conforme de ses deux assistants.
Article 5. - Les personnes ci-dessus visées et qui refuseraient d'obéir aux réquisitions formulées en vertu du présent arrêté seront traduites devant les tribunaux compétents conformément à la loi.
Article 6. - Les travaux effectués sur réquisition dans les conditions ci-dessus indiquées seront payés aux ayants-droit par les bénéficiaires d'après un tarif et à une date fixée par la commission à l'article 2 Nancy, le 18 décembre 1914.
Le Préfet :
L. MIRMAN.
Approuvé :
Pour le Général commandant en chef, l'Aide-Major général,
Signé : (Illisible).

REGAIN D'ACTIVITÉ
IL NOUS VAUT UNE AVANCE PRESQUE GÉNÉRALE

Bordeaux, 19 décembre, 16 heures.
En Belgique, nous avons, dans la journée du 18, organisé le terrain gagné la veille au sud de Dixmude et poussé notre front au sud du Cabaret Korteker.
Notre avance au sud d'Ypres s'est poursuivie dans un terrain marécageux et très difficile.
De la Lys à l'Oise, nous avons progressé dans la région de Notre-Dame-de-Consolation (sud de La Bassée) de plus d'un kilomètre. Au cours des deux dernières journées, nous avons fait également des progrès dans la direction de Garancy, à Saint-Laurent et Blangy. Malgré des très vives contre-attaques, les positions conquises le 17 ont été maintenues.
Dans la région d'Albert, nous avons, dans la nuit du 17 au 18 et dans la journée du 18, avancé sous un feu très violent et atteint les réseaux de fil de fer de la seconde ligne de tranchées ennemies.
Au nord de Maricourt, nous avons dû abandonner une tranchée prise la veille et incendiée par l'ennemi au moyen de grenades à main.
Plusieurs tranchées allemandes ont été enlevées dans la région de Mametz et dans celle de Lihons.
Trois violentes contre-attaques allemandes ont été repoussées dans la région de l'Aisne.
Combats d'artillerie en Champagne. L'artillerie ennemie a montré plus d'activité que le jour précédent.
En Argonne, dans le bois de la Grurie, nous avons fait sauter une sape allemande près de Saint-Hubert. L'ennemi, par une attaque très vive, a réussi à progresser légèrement.
Il est confirmé que sur les Hauts-de-Meuse notre tir réglé par avions a démoli.
deux batteries lourdes ennemies et endommagé une troisième batterie.
De la Meuse aux Vosges, rien à signaler.
Dans les Vosges, vives fusillades allemandes, mais pas d'attaques.

UNE TROUPE ENNEMIE SURPRISE & FAUCHÉE

Communiqué officiel du 19 décembre, 21 heures :
En Belgique, dans la région de Stfenstasceste, une attaque ennemie a été refoulée, et nous avons fait de sensibles progrès aux abords du Cabaret Korteker.
Les troupes britanniques ont perdu, à la côte de Neuvechâtel, quelques-unes des tranchées conquises hier, tandis que le corps indien progressait de quelques centaines de mètres vers Richebourg-Lavoye.
L'ennemi a montré de l'activité vers Thiepval et Lihons. Sur ce dernier point, une troupe ennemie a été surprise en colonne et littéralement fauchée.
De l'Oise aux Vosges, aucun incident à.noter.

(à suivre)

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